Frédéric
Chapitre XIII.
La philosophie d'une jeune femme.
V n'attendez pas, mes chers lecteurs, que je vous donne jour par jour le
détail de ma vie, et nous sommes maintenant en assez grande connoissance pour que vous puissiez avoir une idée juste de ma situation. Bien avec madame de Sponasi, dont la maison m'étoit ouverte; accueilli par mon ami Florvel, qui venoit de monter la sienne; toujours chéri de mon bon Philippe; ménageant adroitement M. de Vignoral, cultivant avec succès les arts agréables, et me promettant sans cesse de travailler au fameux manuscrit, dont, au bout de deux mois, j'avois déjà copié quelques pages: que manquoit-il à mon bonheur? Vous qui avez aimé sans avoir l'espérance de l'être, dites pourquoi je n'étois pas heureux.
Madame de Vignoral avoit pris un empire absolu sur les volontés de son mari et sur les miennes. Elle commandoit à ce despote avec une grace si naturelle et une fermeté si extraordinaire, qu'au bout de huit jours il avoit renoncé même à lui donner des conseils. Bientôt sa maison devint le rendez-vous d'une société nombreuse et choisie, dans laquelle il étoit moins reçu à titre d'époux que comme un homme aimable qui cherchoit à plaire. S'il boudoit, s'il avoit de l'humeur, elle l'engageoit à rester dans son cabinet, où il pouvoit se livrer aux graves méditations qui l'occupoient. «Il ne faut jamais vaincre la nature, monsieur, lui disoit-elle; vous êtes fait pour éclairer le monde, et non pour l'amuser. Travaillez à augmenter cette réputation brillante qui m'a fait desirer d'associer mon nom au vôtre; je serois désespérée que, par complaisance pour moi, vous prissiez l'habitude de la dissipation. Quand la société vous plaira, venez-y, vous en ferez le charme; mais quand vous serez sérieux, je vous en avertirai. Encore une fois, je ne veux pas que vous vous gêniez pour moi; il ne faut pas vaincre la nature.»
Obéir à la nature, suivre les mouvemens de la nature, ne consulter que la nature, telle étoit la philosophie de madame de Vignoral; et comme la nature s'étend fort loin, la philosophie de madame de Vignoral n'avoit réellement pas de bornes. D'une vivacité extrême, elle mettoit autant d'ardeur à suivre son premier mouvement que les hommes raisonnables mettent de soin à le réprimer. Pourquoi se seroit-elle corrigée de ses défauts? c'étoit la nature qui les lui avoit donnés. Pourquoi résisteroit-elle à ses passions? ne sont-elles pas dans la nature? Si elle étoit constante dans ses goûts, elle ressemblent à la nature, dont les mouvemens uniformes font la sûreté et l'admiration des siècles; si elle cédoit à ses caprices, elle ressembloit à la nature, qui ne change dans chaque lieu et à chaque instant que pour varier les plaisirs de l'humanité. Ô vous qui me lisez, ne vous moquez pas du système philosophique de madame de Vignoral; n'avons-nous pas vu de grands politiques de la Grèce ancienne se vanter de travailler comme la nature, parler de créer un gouvernement simple comme la nature, et assurer que les hommes ne seraient heureux que lorsqu'une main puissante les forceroit de se rapprocher de la nature?
Informez-vous par-tout de ce que signifie ce mot nature, et vous aurez autant de définitions diverses que vous interrogerez de personnages différens. Il en est de même de la vertu, du bonheur, de l'esprit, enfin de toutes les idées métaphysiques que notre orgueil a cru définir par un seul mot, et que nous cessons de comprendre quand nous voulons expliquer le mot par des phrases.
Éloignons donc madame de Vignoral d'un système qui l'égare, et cherchons son caractère à travers la nature dont elle l'enveloppe, sans pouvoir le déguiser. Spirituelle, vive, bonne, passionnée, légère, aimable et inconséquente; telle je la vois aujourd'hui, telle je l'aurais vue alors sans pouvoir cesser de l'aimer. L'aimer ne signifie rien; je l'adorois, je l'idolâtrois, je ne respirois que par elle et pour elle. Eh bien! tout cela ne rend pas encore ce que j'éprouvais. Lecteurs, me comprendrez-vous? J'aimois pour la première fois.
Jugez de mon supplice. Presque toujours avec elle, je la voyois dans ce négligé du matin qui sied si bien à la beauté dans son printemps; je la voyois lorsque l'art avoit ajouté à ses attraits: car, quoique depuis des siècles les poètes répètent le contraire sans le croire, la parure embellit tout, jusqu'aux charmes de l'enfance. Je l'entendois lorsque le caprice la poussoit à son clavecin, lorsque sa voix, aussi légère que son esprit, murmuroit la romance nouvelle, ou éclatoit dans une ariette difficile. Elle aimoit à rire, à folâtrer; et souvent, dans les élans de sa gaieté, je la pressois dans mes bras, dont elle ne s'arrachoit que pour me provoquer par de nouvelles espiègleries. Si je parlois d'une partie liée avec mes amis, elle m'assuroit que je n'y irois point, parce qu'elle avoit mis dans ses arrangemens que je l'accompagnerois au spectacle. Si j'observois qu'il falloie que je la quittasse pour aller travailler, elle me répondoit que je travaillerois dans un autre moment, mais qu'elle vouloit que je restasse auprès d'elle. Oh! combien j'étois malheureux!
Malheureux! entends-je crier de tous côtés; et de quoi donc vous plaignez-vous? Être sans cesse auprès d'une femme jeune et jolie que vous aimez... Et voilà de quoi je me plains. Mon amour augmente chaque jour; il m'agite, il me tourmente, il me consume; il me fera mourir, sans que j'ose même avouer la cause de ma mort à celle qui me la donne. La femme de M. de Vignoral! qui oseroit jamais...?—Mais, mon cher Frédéric, dit encore le lecteur, M. de Vignoral est un homme tout comme un autre.—Vous croyez? Cela m'encourage un peu. Cependant son épouse est elle-même très-portée pour la philosophie.—Oui, mais pour la philosophie de la nature.
Oh! merci, cher lecteur; votre réflexion est un trait de lumière. En effet, l'amour n'est-il pas dans la nature? C'est lui qui l'anime. Sans l'amour, la nature perdroit le mouvement. Et madame de Vignoral pourroit-elle s'offenser d'un sentiment qui donne la vie à la base fondamentale de son système philosophique? Pourquoi donc Philippe, qui jusqu'alors m'avoit toujours si bien conseillé, s'étoit-il contenté de rire lorsque je lui avois conté mes peines? «Souffrez, m'avoit-il dit; mes conseils ne peuvent rien contre le mal que tous éprouvez. Si je vous indiquois les moyens de hâter votre guérison, j'ôterois plus à vos plaisirs qu'à votre douleur.»
L'amour et la nature se réunirent un soir; nous n'étions que deux, madame de Vignoral et moi. L'amour étoit timide, il n'osoit s'expliquer; la nature, qui tend toujours directement à son but, s'expliqua sans contrainte. Depuis ce moment, je fus le plus heureux des amans, et le moins heureux les hommes. Je ne pouvois sortir, rentrer, soupirer, sourire, sans être obligé de rendre compte de mes actions et de mes pensées.
«Je suis jalouse, me disoit-elle; je voudrois en vain le cacher, la nature me trahiroit.»
Mais ce qui étoit plus terrible encore, c'est qu'elle ne me permettoit pas, à moi, d'être jaloux, quoiqu'elle fût d'une légèreté qui faisoit le tourment de ma vie.
«Je suis inconséquente, me disoit-elle, je le sais; la nature m'a donné ce défaut. Ah! Frédéric, si vous m'aimiez réellement, auriez-vous la cruauté de me le reprocher?»
Je ne sais comment elle s'arrangeoit; mais sa philosophie de la nature étoit inépuisable. Apparemment que je n'étois pas aussi bien disposé qu'elle pour ce système: plus j'en recevois de leçons, plus je perdois ces couleurs villageoises, cette santé fleurie que j'avois rapportée de Mareil. Le maître de danse m'assuroit que je manquois d'à-plomb; celui de chant prétendoit que ma voix se voiloit; le maître d'armes, d'un seul coup, faisoit sauter mon fleuret à dix pas. M. de Vignoral, de la meilleure foi du monde, me conseilloit de ne pas me livrer à l'étude avec tant d'ardeur, et son épouse ne cessoit de me répéter que chaque jour elle s'appercevoit que je l'aimois moins. Je ne peux pas dire au juste à quoi elle s'en appercevoit; mais je peux jurer que je ne conservois de forces que pour l'aimer, et que plus ma santé s'affoiblissoit, plus elle prenoit d'empire sur mes sentimens. Ah! sans doute il est au monde quelque chose de plus grand que la nature; c'est l'imagination d'un amoureux de dix-sept ans.
Philippe, qui, comme on a pu le voir, n'aimoit pas du tout la philosophie, me donnoit beaucoup de conseils contre celle de madame de Vignoral: seul avec lui, je convenois de la force de ses raisons; mais aussitôt que je revoyois le séduisant apôtre du système de la nature, j'oubliois Philippe, ce qu'il m'avoit dit, et tout ce que je lui avois promis. Je ne sais de quelle manière il s'y prit; mais un matin il vint m'avertir que madame de Sponasi me demandoit. Je me rendis chez elle.
«Frédéric, me dit-elle, je pars à l'instant pour une de mes terres, où je passerai un mois: elle est à trente lieues de Paris; je vous ai mandé pour me faire vos adieux.—Je serai donc, madame, un mois entier sans vous voir!— Vous vous en consolerez facilement.—Vous ne le croyez pas, madame.—Si j'étois persuadée que ce fût pour vous un chagrin bien grand de me quitter, je vous emmenerois.» Je ne répondis pas.
«Vous n'osez m'en presser, ajouta-t-elle en souriant, et vous avez tort; mais comme je ne veux pas que votre timidité vous prive du plaisir de m'accompagner, je vous préviens qu'il est toujours entré dans mes projets de vous avoir avec moi. Je vais écrire un mot à M. de Vignoral; Philippe accompagnera le domestique, et se chargera de faire emballer ce qui peut vous être nécessaire.—Ne seroit-il pas plus honnête, madame, que j'allasse moi même...—Sans doute cela seroit plus honnête; mais je prends sur mon compte ce qu'il y a de leste dans votre départ. Dans une heure nous serons en route. J'ai moi-même une visite à rendre; vous m'accompagnerez. De votre côté, vous devez avoir envie d'embrasser votre ami Florvel; je profiterai de l'occasion pour m'acquitter envers son épouse, que j'ai beaucoup trop négligée: mais on passe à mon âge d'oublier un peu l'étiquette.»
Il n'y avoit pas un mot à répliquer. Madame de Sponasi écrivit à M. de Vignoral; moi je me promenois en rêvant aux moyens d'avertir son épouse, de lui faire part de ma douleur, de lui jurer que l'absence ne feroit qu'ajouter à mon amour. Philippe vint chercher le billet de madame de Sponasi; je voulus lui dire quelques mots en particulier. Soit qu'il s'en doutât, soit que le hasard seul fût contre moi, je ne pus y parvenir; il fallut sortir avec ma bienfaitrice sans avoir soulagé mon cœur. Je l'accompagnai dans la visite qu'elle alloit rendre, et j'y fus d'une bêtise complète. Enfin nous arrivâmes chez Florvel. Tandis que madame de Sponasi causoit avec son épouse, je lui fis signe que je desirois lui parler particulièrement. Il me comprit, et saisit le premier prétexte pour m'entraîner dans son cabinet.
«Tu me vois au désespoir, mon cher Florvel, et j'attends de toi un grand service.—Parle, mon ami.—Donne-moi ce qu'il faut pour écrire, et jure-moi que tu feras remettre la lettre que je vais te laisser, aussitôt que je t'aurai quitté.—Je te le promets.—Tu la feras remettre sûrement et avec discrétion? —Oui, mon cher Frédéric.
J'écrivis.
«Ah! ma jolie Rose, pourquoi se tourmenter quand on s'aime et qu'on est ensemble? Que je regrette les momens que nous avons perdus à nous bouder comme des enfans! Nous étions trop heureux, et nous en abusions. Tu me reproches sans cesse de ne plus t'aimer: si tu pouvois me voir dans ce moment affreux où l'on m'arrache à toi, sans me laisser même la consolation de te dire adieu, tu aurois pitié de moi; tu connoîtrois ton empire sur un cœur qui ne respire que pour toi. Je t'écris en cachette, n'ayant pu obtenir la permission d'aller te voir; j'ai craint de trop insister pour ne pas te compromettre. Ô ma Rose jolie! ne m'oublie pas, je t'en conjure à genoux; aime-moi, plains-moi, pense à moi toujours: ton image seule occupera toutes mes pensées; Écris-moi bien souvent, tous les jours, à tous les instans; assure-moi que tu ne m'en veux pas. Je suis si malheureux, que j'ai besoin de consolation: et qui me consolera de te quitter?... On m'appelle. Adieu, ma Rose, je pleurs et t'embrasse de toutes mes forces.»
«P.S. Adresse tes lettres au château de... près Orléans.»