Geneviève
Chapitre XVIII
M. Semler, l'instituteur très-primaire d'Albert et de Léon, continuait à venir dans la maison, où il donnait encore quelques leçons aux deux jeunes filles: il se mirait, comme on dit, dans ses deux anciens élèves, et c'était de la meilleure foi du monde qu'il s'attribuait, sans exception, tout ce que les deux jeunes gens possédaient d'avantages, tout ce qu'ils remportaient de succès. M. Semler n'avait jamais connu une note de musique; néanmoins, quand on applaudissait Léon, dont le talent sur le violon aurait enchanté même un auditoire plus éclairé que celui de Fontainebleau, il ne pouvait s'empêcher de prendre pour lui-même une partie des applaudissements, il s'inclinait pour remercier, et parfois même rougissait un peu; il en était de même quand on disait que ses anciens élèves se présentaient bien, ou saluaient avec grâce, ou quand on parlait de la coupe élégante de leurs habits.
Il écoutait patiemment M. Chaumier, faisait un peu les affaires de Mme Lauter, qui, par des raisons que nous avons énoncées plus haut, ne les pouvait confier à son frère; il donnait le bras aux jeunes personnes, qui, sans lui, n'auraient jamais pu se promener ni dans la campagne ni dans la forêt, et Rose se plaisait à lui faire tenir, sur ses deux bras, les écheveaux de laine qu'elle dévidait; il dînait le plus souvent chez M. Chaumier.
Il arriva un jour un peu avant l'heure du dîner, et raconta, entre autres choses, qu'il venait de rencontrer dans la ville un beau jeune homme dont le cheval paraissait très-fatigué; que ledit jeune homme avait prié lui, Semler, de lui enseigner une bonne hôtellerie, ce que lui, Semler, avait fait avec empressement; après quoi le jeune homme lui avait demandé s'il connaissait M. Chaumier. M. Semler lui avait répondu qu'il avait cet honneur, et qu'il allait même dîner chez lui, ainsi que cela lui arrivait quelquefois; l'inconnu avait alors demandé si M. Albert était à la maison; puis il avait remercié M. Semler fort poliment, et il était entré à l'auberge.
«Et, dit Albert, à quelle auberge l'avez-vous envoyé?
—Je l'ai envoyé, dit M. Semler, à une auberge qui est en face du palais. Pendant un séjour que l'Empereur fit à Fontainebleau, le cardinal C*** s'y arrêta, pour lui rendre ses devoirs....
—Et comment est ce jeune homme? dit Albert.
—Fort bien mis et fort bien élevé. Le cardinal descendit dans cette auberge avec toute sa suite, changea d'habits et se rendit au palais....
—Son cheval doit être alezan brûlé?
—Je ne sais ce que c'est qu'un cheval alezan brûlé; il n'est ni blanc ni noir, c'est comme qui dirait un cheval rouge. Après son audience, le maréchal du palais....
—Nul doute, s'écria Albert, c'est Rodolphe!...
—Quel est ce Rodolphe? demanda M. Chaumier.
—Rodolphe de Redeuil, le fils de tes amis.»
A ce moment, Modeste vint dire qu'un domestique de l'hôtel apportait un billet pour M. Albert. Ce billet était, en effet, de Rodolphe, qui priait Albert de venir dîner avec lui à l'auberge, où il lui expliquerait les causes de son voyage à Fontainebleau. Albert prit son chapeau, annonça qu'il ne rentrerait pas dîner et partit. Rose sortit.
«Le maréchal du palais, continua M. Semler, avertit alors le cardinal qu'il avait un appartement pour lui et pour sa suite; alors Son Éminence fit savoir à l'auberge qu'on eût à faire transporter ses bagages; on revint dire au cardinal qu'il s'était élevé un conflit entre l'aubergiste et le valet de chambre, parce que l'aubergiste demandait 300 francs pour un bouillon qu'avait pris Son Éminence. Le maréchal, témoin de la surprise du cardinal, insista beaucoup pour en savoir la cause, et alla conter l'anecdote à l'Empereur....»
A ce moment, on avertit que le dîner était servi, mais Rose n'était pas prête; on l'attendit en faisant un tour de jardin. Léon rentrait, M. Semler s'accrocha à lui, et continua l'histoire qu'il avait commencée aux autres, et dont Léon absent n'avait pas entendu un mot.
«L'Empereur fut on ne peut plus irrité, et ordonna qu'on fermât l'auberge et qu'on abattît la maison; on eut grand'peine à obtenir la grâce de la maison, mais l'auberge fut fermée et ne fut rouverte que longtemps après.
—Mais que diable me contez vous là, monsieur Semler? dit Léon.
—Je vous conte, dit M. Semler, l'histoire de l'auberge où j'ai envoyé ce jeune homme.
—Quel jeune homme?»
Rose alors descendit; elle avait changé de robe et s'était recoiffée.
«Mon Dieu! Rose, qu'as-tu donc, dit Léon, que te voilà si belle?
—C'est, reprit M. Semler, que nous allons probablement avoir une belle visite ce soir. Un beau jeune homme très-riche, des amis de monsieur votre oncle, M. Rodolphe de Redeuil.
—Ah! dit Léon avec indifférence.
—Je croyais, dit Mme Lauter, qu'il était de tes amis?
—Je le connais peu, reprit Léon, mais Albert le voyait beaucoup à Paris.»
Et l'on se mit à table; mais, sans savoir pourquoi, Léon était silencieux et de mauvaise humeur. Cette arrivée d'un Parisien et d'un étranger lui semblait déranger la douce intimité de la famille et de la campagne; la toilette de Rose le contrariait, et, quoique à côté d'elle à table, il ne lui adressa pas la parole une seule fois, contre son habitude.
Il se demandait à lui-même ce qu'il y avait de si grave, et quel intérêt il mettait à ce qui se passait, qui pût ainsi tourmenter son esprit et assombrir son imagination. Il se trouvait parfaitement ridicule, et se disait qu'il fallait parler à Rose; mais au moment où il ouvrait la bouche, il s'apercevait qu'il ne trouvait rien à lui dire; il cherchait, et il ne rencontrait que quelque observation désobligeante, ou bien on entendait quelque bruit au dehors, et Rose tournait les yeux du côté de la porte. Geneviève regardait son frère, et cherchait à deviner la cause de son silence. Le dîner se passa ainsi, et M. Chaumier, en attribuant la tristesse à l'absence d'Albert, dit qu'il n'aimait pas du tout que M. Albert s'en allât ainsi à l'heure du dîner, et qu'il aurait été bien plus raisonnable d'aller chercher M. de Redeuil et de l'amener dîner à la maison, que d'aller dîner avec lui à l'auberge. Modeste prit la parole, et répliqua que son dîner ne permettait pas d'inviter un monsieur comme M. de Redeuil, et qu'il fallait l'avertir quand on avait du monde.
Comme on prenait le café, Albert entra et présenta Rodolphe à sa famille. Léon et Rodolphe se saluèrent poliment, et échangèrent quelques paroles. M. Chaumier s'enquit des nouvelles de son ami, et trouva Rodolphe grandi. Modeste servit le café dans une cafetière d'argent qui ne paraissait jamais d'ordinaire, et alluma deux bougies de plus.
Pendant leur dîner, Rodolphe avait expliqué à Albert le but de son voyage à Fontainebleau: il avait perdu de l'argent au jeu, et, pour obtenir de son père la somme qu'il avait à payer, il avait été forcé de simuler un voyage dans l'intérêt de ses études; il fallait donc qu'il fût quelque temps invisible à Paris, et il n'avait rien trouvé de mieux que de venir passer quelques jours à Fontainebleau.
On faisait de la musique tous les soirs; mais ce soir-là, Léon ne voulut ni prendre son violon ni chanter. Mme Lauter accompagna tour à tour sa nièce et sa fille; Rodolphe fit de grands compliments, et parla beaucoup de l'Opéra; il fut aimable et gracieux pour tout le monde, et n'oublia pas de remercier M. Semler de l'auberge qu'il lui avait indiquée. «Monsieur, répondit M. Semler, pendant un séjour que fit l'Empereur à Fontainebleau, le cardinal C*** y arriva pour lui rendre ses devoirs....»
Et, grâce à la politesse de Rodolphe, M. Semler, cette fois, put raconter son anecdote tout entière et sans interruption.