Geneviève
Chapitre XVII
Voici en effet ce qu'Albert dit à son père: «Le vol fait par mon clerc est bien plus considérable que je ne l'avais cru d'abord; j'ai découvert depuis qu'il avait fait à ma place divers recouvrements dont l'absence m'a beaucoup gêné; j'ai été obligé de contracter un nouvel emprunt, dont les termes vont échoir en même temps que celui pour lequel mon père s'est engagé solidairement avec moi. Je ne sais comment mon beau-père et ma belle-mère ont appris l'état de mes affaires; mais, après une scène assez violente qui a eu lieu entre nous, ils ont mis Anaïs de leur côté, et ils me menacent d'un procès en séparation de biens. C'est un éclat qui détruirait toutes mes dernières ressources: je suis donc obligé d'y donner les mains pour que la chose se passe sans retentissement; avant tout, j'apporte à mon père des valeurs pour se mettre à couvert d'une partie des payements qu'il va bientôt avoir à faire pour moi.»
Et en même temps Albert remit à son père plusieurs papiers de commerce.
«Je sais bien, ajouta-t-il, que cela ne fait pas une somme suffisante et que votre fortune s'en trouvera un peu entamée; mais c'est tout ce que j'ai pu réunir en dehors de la dot de ma femme. Je vais rendre l'étude à mon prédécesseur, qui, en échange des sommes qu'il a déjà perçues, payera une partie des dettes de l'étude: le reste, à la grâce de Dieu. Je m'en vais.
—Mais, dit M. Chaumier....
—Mais, dit Rose....
—Vous voulez, reprit Albert, que je vous donne des explications: il n'y en a pas à donner; vous savez tout. Ce que je vous dirais ne servirait qu'à rendre moins clair ce que je vous ai déjà dit. Pardonnez-moi la brèche faite à votre fortune, et adieu.»
A ce moment, en effet, on entendait claquer le fouet du postillon, qui tenait un cheval en main, à la porte. Albert embrassa son père et sa sœur et partit au galop.
M. Chaumier et sa fille restèrent stupéfaits. M. Chaumier calcula qu'avec cette nouvelle perte et les extravagantes dépenses qui l'avaient précédée, ils allaient se trouver précisément un peu moins riches qu'avant le gain de son procès, et par conséquent hors d'état de venir encore en aide à Albert.
Rose ne s'affligea pas autant qu'on aurait pu le croire de la diminution de la fortune de son père, qui les obligeait à reprendre leur ancienne vie de Fontainebleau. Depuis qu'elle y était revenue, ses plaisirs de Paris lui semblaient fades et creux auprès de tous les souvenirs qu'elle y trouvait. C'était un concert où tout disait: «Léon et Geneviève, amour et amitié.»
La pensée de vivre à Fontainebleau renfermait celle d'y vivre avec eux; elle courut dans le jardin plein de neige, comme pour aller dire aux arbres que Geneviève et Léon reviendraient, et qu'ils les abriteraient bientôt tous ensemble sous leur feuillage printanier. Mais bientôt une triste pensée s'empara de l'âme de Rose. Quoi! sa lettre arriverait à Geneviève et à Léon en même temps que la nouvelle de leur ruine! leur cœur, si noble et si fier, pourrait croire un moment que les bons sentiments n'étaient rentrés dans le sien qu'avec l'infortune, et qu'elle ne se rattachait à l'amour et à l'amitié que parce que les plaisirs du monde allaient lui manquer!
Cette impression ne dût-elle rester qu'un instant dans l'esprit de ses anciens amis, rien n'aurait décidé Rose à la faire naître.
Elle n'envoya pas sa lettre; et, seulement alors, elle comprit qu'elle était ruinée et malheureuse.
Elle se coucha de bonne heure pour ne pas dormir, et quand, le surlendemain de la visite d'Albert, M. Chaumier partit pour Paris, afin de mettre ordre à ses affaires et se débarrasser de tout l'attirail de la maison de Paris, elle refusa de l'accompagner, et resta seule, avec Modeste, à Fontainebleau. Elle repassa toute cette douce vie de famille dont le jardin et la maison avaient été le théâtre; elle se rappela ses moindres torts, pendant le séjour de Paris, envers Léon et Geneviève. Si elle avait encore été riche, elle serait allée se jeter à leurs genoux et leur dire: «Geneviève, ma sœur, Léon, mon cousin, mon amant, mon mari, ne nous quittons jamais, et renfermons toute notre vie entre nous trois.»