Geneviève

Alphonse Karr · Chapitre 52 sur 84

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Geneviève

Chapitre VII

 

La maison d'Auteuil était fort riche. Léon y était bien reçu; mais cependant il y avait dans la façon dont on le traitait des nuances presque insaisissables qui ne laissaient pas de le blesser. Quelques négligences des domestiques laissaient percer à ses yeux la véritable pensée, à son égard, des maîtres, trop polis et trop circonspects pour la manifester eux-mêmes. Sa place à table, quand il dînait, n'était pas au bout, mais il pouvait attribuer cela à son âge. De temps en temps un domestique ne le servait qu'après des personnes de la maison, ce que la maîtresse du logis réprimait d'un regard; mais Léon voyait l'oubli et le regard. Parfois, quand il arrivait, au lieu de l'annoncer par son nom, et dans la forme ordinaire, une servante ouvrait le salon et disait: «C'est le musicien.» Un jour même, un nouveau domestique, paysan assez grossier que M. Sanlecque avait ramené de sa terre de Reims, chargé d'apporter des rafraîchissements dans le salon, en offrit à tout le monde, et dit à demi-voix à sa maîtresse: «Faut-il en donner au musicien?» Il n'y aurait eu aucun mal si Mme Sanlecque eût répété, haut et en riant, la bêtise du nègre champenois, ce qu'elle n'eût pas manqué de faire s'il se fût agi de quelqu'un bien établi sur le pied d'égalité, et vis-à-vis duquel c'eût été une bêtise incontestable; mais elle rougit, et lui dit à voix basse: «Certainement.» Rien de tout cela n'échappait à Léon, toujours sur le qui-vive, et il avait bien besoin de penser à Geneviève pour se résigner à toutes ces humiliations. Certes, il eût bien désiré ne paraître dans les maisons que pour y donner ses leçons; mais refuser les invitations qu'on lui adressait eût été compromettre la durée de ces mêmes leçons. On voulait l'avoir pour son talent et par-dessus le marché des leçons; lésineries que font volontiers, et très-habilement, les gens les plus riches et les plus considérés.

M. et Mme Sanlecque n'avaient qu'un fils, enfant de quinze à seize ans, assez bien doué par la nature, et qui devait un jour être fort riche, ayant à ajouter la fortune de ses parents à celles de deux vieilles tantes restées filles. Seulement, comme les gens trop heureux sentent le besoin de se créer des tourments et des ennuis, M. et Mme Sanlecque, d'un commun accord, avaient fait pour leur fils un plan très-détaillé, qui le prenait jour par jour, heure par heure, depuis sa naissance jusqu'à son mariage et au delà. Ils s'étaient convaincus que rien n'était plus sage ni plus heureux; et, chaque fois que la volonté de l'enfant ou les événements venaient le faire dévier du rail, ce qui arrivait perpétuellement, c'était un chagrin des plus vifs, et on ne négligeait rien pour le remettre dans la bonne voie. Théodore (présent de Dieu) Sanlecque avait seize ans; il devait, selon le fameux plan, continuer encore son éducation pendant deux ans, puis voyager pendant quatre ans avec un précepteur, après quoi il reviendrait à Paris, où il épouserait la fille d'un ami de M. Sanlecque. Il va sans dire que jusque-là il devait rester étranger à toute espèce de sentiment d'amour, et que ses yeux ne devaient s'arrêter sur aucune femme; qu'il devait garder son premier regard, son premier battement de cœur, son premier frisson pour la femme que lui avaient destinée ses parents. Jusque-là tout allait bien sous ce rapport; mais les autres points de la Cyropédie à l'usage de Théodore Sanlecque avaient rencontré plus d'inconvénients. Tout le plan avait été composé par M. Sanlecque à son point de vue particulier d'homme à tempérament lymphatique; le jeune homme se trouva nerveux et sanguin. Ce qu'on avait calculé devoir être ses plaisirs l'ennuyait profondément; ses études lui étaient antipathiques; il ressemblait à un homme qui passerait sa vie entière à mettre des bottes trop étroites.

Par une énorme concession, on avait remplacé à peu près les mathématiques par la musique, ce qui dérangeait beaucoup les plans. Il est vrai que Théodore trompait son père, qui n'était pas très-fort; il lui avait persuadé qu'il savait assez de mathématiques pour continuer à apprendre sans maître; et, de temps en temps, il feignait de se livrer à la solution de quelques problèmes, dont le père Sanlecque ne voyait pas la bouffonnerie. Ainsi ce jour-là même il surprit Théodore griffonnant un papier, et tenant la tête dans les mains, etc. Il lui demanda ce qu'il faisait.

«Je cherche la solution d'un problème.

—Ah! D'un problème de mathématiques?

—Oui!

—Et que dit ce problème?

—C'est trop compliqué pour vous, papa.

—C'est égal, dis toujours.»

Théodore, qui faisait des vers, ce que pour rien au monde il n'eut voulu avouer à son père, lui dit: «Voilà le problème qui me donne un mal terrible, mais j'y arriverai. Si une livre de beurre coûte trois francs, combien me coûtera une culotte de peau?

—Ah! dit le père.

—Ordinairement on doit trouver l'inconnu d'après deux connus; ici il n'y a qu'un connu.

—Je te laisse.

—Ah! parbleu! dit Théodore Sanlecque, voilà la rime en esse que je cherchais: laisse.... tendresse, cela va à ravir.»

Les Sanlecque donnaient ce jour-là un dîner hostile. On avait invité plusieurs voisins de campagne, avec des amis de Paris; il s'agissait, comme dans beaucoup de dîners, beaucoup moins d'être agréable aux gens qu'on recevait que de les écraser par l'opulence de la maison. Aussi on avait mis toutes les voiles dehors. C'étaient des prodiges de vaisselle, des miracles de porcelaines, des bouteilles de vin de Bordeaux que M. Sanlecque apportait lui-même à deux mains, retenant son haleine pour ne pas en agiter le fond; des primeurs qui étaient en avance d'un an. Il y a des maisons où on ne mange rien en la saison, c'est-à-dire au moment où les choses sont bonnes et succulentes: c'est une des plus grandes sottises gastronomiques qu'il se puisse imaginer. Outre que les légumes sont meilleurs dans leur maturité, et que certaines primeurs ont besoin d'être annoncées et étiquetées pour qu'on ne les prenne pas au goût pour une seule et même herbe sans saveur, il y a dans la nature des harmonies dont il est toujours imprudent de déranger quelque chose. (Je veux bien ne pas écrire à ce sujet vingt pages dont les lettres s'accrochent à ma plume que je viens de tremper dans l'encrier; je secoue la plume et je prends de l'encre dans un autre coin. Je dirai seulement qu'on doit, à table, nourrir les gens plus que les étonner, et que beaucoup de personnes, en vous donnant des pois verts à certaine époque, n'ont d'autre intention que de vous montrer des pois chers.)

Les salons étaient d'une grande magnificence. Léon pensait à Geneviève, et ne jouissait de rien de ce qu'elle ne partageait pas; il pensait aux meubles de noyer, à la glace au cadre de bois; il comparait aux lustres, aux candélabres dorés et chargés de bougies, le mauvais chandelier de cuivre jaune et la chandelle qui éclairait Geneviève; il pensait à Geneviève dînant seule, d'un reste du dîner de la veille, sur une petite table de noyer, et buvant du mauvais vin trempé d'eau. Cette pensée l'empêcha de toucher à aucune des friandises du second service. On causait, la conversation était vive et animée; quelquefois Léon se laissait entraîner par la gaieté de quelque repartie; mais, tout à coup, il lui semblait voir le visage triste et pensif de sa sœur, et le sourire mourait sur ses lèvres, comme fané et glacé. On se leva, on passa dans les salons. Toutes les femmes étaient fraîches, roses, heureuses, et Léon pensa à Geneviève, dont les couleurs avaient été remplacées par la pâleur; il pensa à Rose qui, sans doute, ne pensait pas à lui, et autour de laquelle, probablement, en ce moment, papillonnaient quelques élégants, comme autour de toutes ces femmes qu'il voyait. Il se retira seul à une fenêtre, dans un petit salon reculé, il ouvrit la fenêtre et regarda les étoiles; la nuit était superbe. Là, il se laissa aller à ses rêveries; mais il en fut tout à fait tiré par les sons d'un instrument: c'était un violon; mais ce qu'il jouait, ce n'était pas précisément de la musique, c'était une suite de ponts-neufs et d'airs connus. Il joua d'abord:

Au vallon tout est sombre, etc.; puis il attendit, et recommença par: Réveillez-vous, belle endormie. Il attendit encore, et, après ces intervalles, joua: Venez, venez à mon secours, et Venez, gentille dame. Léon ne put douter que ces airs ne fussent joués pour rappeler à quelqu'un les paroles qui en sont le timbre, et que ce ne fût un moyen de dialoguer de loin sans attirer l'attention. En effet, il ne tarda pas à voir paraître une lumière dans une fenêtre à barreaux, tout en haut d'un mur qui dominait le jardin; le violon, caché dans les lilas, au pied du mur, joua alors: O ma Zélie! Alors, une voix de femme répondit; elle ne chantait pas de paroles, mais fredonnait les airs, dont les paroles connues répondaient parfaitement au violon. A la qualité de la voix, à l'aspect de la fenêtre et surtout à la science incroyable de ponts-neufs que manifestait la chanteuse, et à la vulgarité de quelques-uns, ce devait être une couturière ou une cuisinière.

Voici du reste ce qu'ils se disaient. C'était un dialogue sans paroles, très-complet et très-intelligible. Je ne puis ici que reproduire les timbres des airs qu'ils faisaient entendre tour à tour.

LE VIOLON, dans les lilas.

Une fièvre brûlante, etc., etc.

LA VOIX, à travers les barreaux.

Fiez-vous, fiez-vous aux vains discours des hommes, etc.

LE VIOLON.

Je t'aime tant, je t'aime tant, etc.

LA VOIX.

Taisez-vous, taisez-vous, je ne vous crois pas....

LE VIOLON.

Toi dont les yeux me font la loi....

LA VOIX.

Tu n'auras pas ma rose....

LE VIOLON.

Ma richesse, c'est ta voix douce....

«Je gage, pensa Léon en entendant cet air de Gatayes, qu'elle ne sait pas ce que cela veut dire.» En effet, la voix chanta encore: Tu n'auras pas ma rose.

LE VIOLON.

Si tu veux, charmante brune,

Ce soir au clair de la lune,

«Oh! oh! dit Léon, le jeune homme devient hardi.»

LA VOIX.

Les yeux noirs sont de jolis yeux,

Mais pour moi, j'aime mieux les bleus....

«Elle repousse, pensa Léon, la qualification de brune.»

LE VIOLON.

J'ai longtemps parcouru le monde

. . . . . . . . . .

Courtisant la brune et la blonde....

«Il paraît que cela lui est égal; eh bien! il a raison.»

LA VOIX.

Il faut des époux assortis....

LE VIOLON.

....L'amour ne sait guère

Ce qu'il permet, ce qu'il défend....

LA VOIX.

. . . . . . . . . . . . . . . . .

Ici Léon ne reconnut pas l'air, le violon non plus, car il ne répondit pas. La voix se décida à chanter ces paroles:

Je suis bonne....

«Ah! dit Léon, j'y suis, c'est du Diable à quatre, mais dans la pièce, bonne ne signifie pas cuisinière; c'est égal, c'est ingénieux.»

Cette fois le violon avait compris, car il répondit:

Le noble éclat du diadème

Ici n'a pas séduit mon cœur, etc.

La voix crut devoir émettre encore un doute, et chanta:

Mais, hélas! était un trompeur, Celui qui sut toucher mon cœur....

Cela me rappelle que mon père, Henry Karr, avait fait une fantaisie pour le piano sur cet air de Mme Gail, et que j'ai vu un exemplaire ainsi caricaturé de la main d'Hérold:

Fantaisie sur l'air: Celui qui sue touche mon cœur.

Par HENRY QUATRE.

LA VOIX.

Triste raison, j'abjure ton empire....

LE VIOLON.

Si tu veux charmante brune,

Ce soir, au clair de la lune,

Ce gazon....

«Il paraît, dit Léon, que le violon y tient.»

LA VOIX

Il est tard, je rejoins ma mère.

Adieu, Colin, au revoir....

LE VIOLON.

Si tu veux charmante brune,

Ce soir, au clair de la lune.

Ce gazon....

Allons, le violon est obstiné. Ce qu'il y a d'aussi évident que son obstination, c'est qu'il est amoureux; il trouve, en jouant ces airs, une expression ravissante.

LA VOIX.

Sans bruit, sans bruit....

Il paraît que l'on va descendre. Mais que se passe-t-il dans le jardin? Des pas se font entendre sur le sable des allées. Le violon joue avec précipitation:

.... Prenez garde

La dame blanche vous regarde....

On parle haut dans le jardin; c'est la voix de M. Sanlecque.

Le violon n'est autre que l'élève de Léon; on le fait rentrer.

Le lendemain Léon reçut une lettre ainsi conçue:

«Monsieur,

«Une découverte que nous avons faite, et qui nous donne le chagrin de voir notre fils échapper encore aux plans que nous avions conçus pour son éducation et pour son bonheur, nous oblige à avancer l'époque de ses voyages. Il sera donc privé de vos excellentes leçons. Recevez, avec mes regrets, l'assurance de ma considération distinguée.

«SANLECQUE.»