Geneviève
Chapitre XXIII
Pendant ce temps-là, Geneviève était tristement renfermée chez elle; elle avait deviné le matin que Léon n'avait pas d'argent, et elle était toute chagrine du chagrin qu'elle supposait à son frère, et du tourment qu'il se donnait sans doute pour en trouver. Albert vint la voir; il y avait bien longtemps qu'il n'était venu; il fut frappé du changement survenu sur le visage de sa cousine. Pour Léon, qui la voyait tous les jours, ces altérations successives étaient trop graduées et trop faibles d'un jour à l'autre pour qu'il pût s'en apercevoir.
Sa peau était devenue d'un blanc mat et blafard, rude et sèche; sa tête était renversée en arrière, comme si elle eût été moins lourde à porter ainsi; son col penché était gêné dans ses mouvements; quand elle voulait voir quelque chose, elle portait sa tête au-devant des objets, comme si la diminution de la sensibilité de sa peau les lui rendait moins faciles à percevoir: après cet effort, qui lui paraissait violent, elle laissait retomber sa tête.
Albert lui raconta ses chagrins; il était fatigué, presque malade, il allait partir le soir pour passer quelques jours à Fontainebleau et se reposer. Geneviève leva les yeux au ciel avec un regard de reproche: elle lui avait tant demandé le bonheur d'Albert!
«Albert, lui dit-elle, je voudrais qu'il y eût du bonheur dans ma vie et que je pusse te le donner; aie du courage, ne te laisse pas aller au désespoir; tu es jeune, tu as l'avenir à toi. Mais ta femme? Anaïs?
—Elle et ses parents, répondit Albert, ils m'ont ruiné; puis ils lui ont persuadé qu'elle ne pouvait partager le sort d'un homme ruiné, qu'ils gémissaient de ne pouvoir secourir.
—Comment cela est-il possible?» dit Geneviève.
Et la pauvre fille pensait quel bonheur c'eût été pour elle d'être malheureuse avec Albert. Partager l'existence de l'homme qu'elle aimait lui semblait une si grande félicité, que toutes les autres choses réputées bonheurs lui paraissaient auprès de celui-là inutiles et même embarrassantes.
Albert la baisa au front et partit. Geneviève lui dit: «Adieu, Albert, sois heureux, je prierai Dieu pour toi.
—Pauvre petite! pensa Albert en s'en allant, ce sera peut-être bientôt dans le ciel que tu prieras pour moi.»
Et il descendit l'escalier tout attristé.
Albert alla en effet passer quelques jours à Fontainebleau; il y trouva M. Chaumier et Rose également tristes, mais pour des causes bien différentes. Rose avait perdu Léon et l'avait perdu par sa faute; et elle le regrettait amèrement, surtout en trouvant dans son cœur tant d'amour et tant de bonheur pour lui.
M. Chaumier, tous calculs faits, se voyait forcé d'emprunter sur la maison de Fontainebleau. Un étranger vint un jour pour lui parler à ce sujet, puis examina la maison et lui dit: «Voulez-vous la vendre?
—Non, dit M. Chaumier; elle me plaît, elle est commode, et j'y suis accoutumé.
—Non, dit Rose tout bas; à qui les arbres et les fleurs du jardin parleraient-ils de Léon, et qui en parlerait avec moi?»
Cependant l'étranger en offrit un prix tellement au-dessus de la valeur que M. Chaumier lui dit:
«Est-ce une plaisanterie, monsieur?
L'ÉTRANGER ..—Non, monsieur, je parle sérieusement.
M. CHAUMIER ..—Est-ce pour vous?
L'ÉTRANGER ..—Pourquoi cette question?
M. CHAUMIER ..—Pour rien.»
C'était cependant pour quelque chose; c'est que l'extérieur de l'étranger ne donnait pas à supposer qu'il eût jamais eu autant d'argent qu'il proposait d'en donner.
L'ÉTRANGER ..—Je vois votre affaire; vous me supposez trop pauvre pour acheter des maisons, vous avez peut-être raison: en effet, ce n'est pas pour moi.
Ici, Modeste, qui avait suspendu les soins du ménage dans le cabinet de M. Chaumier, se remit à balayer et à épousseter sans pitié.
M. CHAUMIER ..—Eh bien! Modeste, vous nous aveuglez.
MODESTE..—Il faut bien que la besogne se fasse.
M. CHAUMIER ..—Elle se fera plus tard.
MODESTE..—Alors on dînera à huit heures du soir.
M. CHAUMIER ..—Cela ne fait rien.
MODESTE..—Ça ne sera pas ma faute.
M. Chaumier fit alors entendre un certain claquement de langue qui, d'ordinaire, ne précédait que de peu d'instants les violentes colères qu'il faisait, quelquefois sentir aux domestiques qui avaient le malheur de ne pas être nègres. Modeste s'en alla.
L'ÉTRANGER ..—Non, la maison n'est pas pour moi.
M. CHAUMIER ..—C'est que, voyez-vous, mon brave homme, cela me contrarie beaucoup de la vendre.
L'ÉTRANGER ..—Le prix que j'en offre compense bien quelques désagréments.
Rose sortit pour aller trouver Albert dans le jardin.
L'ÉTRANGER ..—Cette jeune demoiselle est Mlle Rose?
M. CHAUMIER ..—Cette jeune demoiselle est ma fille. Vous savez son nom?
L'ÉTRANGER ..—Vous l'avez dit devant moi.
M. CHAUMIER ..—Alors vous savez d'avance ce que vous me demandez.
L'ÉTRANGER ..—Parlons de la maison.
M. CHAUMIER ..—Eh bien! je n'ai pas envie de la vendre.
L'ÉTRANGER ..—Mais j'en offre vingt mille francs de plus qu'elle ne vaut réellement.
M. CHAUMIER ..—Pourquoi cela?
L'ÉTRANGER ..—Parce qu'elle me plaît. La maison et le jardin ne valent que quarante mille francs, tout au plus; mais le plaisir d'avoir à soi une chose qui plaît vaut vingt mille francs, indépendamment de la chose.
M. CHAUMIER..—Mais puisque vous dites que la maison n'est pas pour vous.
L'ÉTRANGER ..—Voulez-vous soixante mille francs?
M. CHAUMIER ..—Ce serait une folie de ne pas profiter de la vôtre.
L'ÉTRANGER ..—Voulez-vous venir demain à Paris? Nous conclurons l'affaire, vous toucherez vos soixante mille francs de la personne qui achète, et vous livrerez les titres de propriété: l'acte de vente sera prêt.
M. CHAUMIER ..—Je voudrais ne quitter la maison qu'à l'automne.
L'ÉTRANGER ..—Cela pourra s'arranger. Il faudrait venir à quatre heures.
M. CHAUMIER ..—Une partie de la maison appartient à ma fille.
L'ÉTRANGER ..—Il faudra alors qu'elle signe l'acte de vente; amenez-la.
M. CHAUMIER..—C'est bien. Vous comprenez que l'affaire est conclue à soixante mille francs; que c'est cette somme seule qui me décide.
L'ÉTRANGER ..—Ce qui est dit est dit; à demain à quatre heures. Voici l'adresse.
M. CHAUMIER ..—A demain. Je ne vous reconduis pas.
L'ÉTRANGER ..—Je le vois bien.