Geneviève
Chapitre IV
L'atelier.
Les dictionnaires prétendent qu'un atelier est
«Un lieu où plusieurs ouvriers se réunissent pour travailler ensemble.»
L'atelier d'Antoine Huguet n'était pas tout à fait cela. Ils étaient là quatre gaillards, qui, chagrinés de ne pouvoir perdre que chacun vingt-quatre heures par jour, s'étaient réunis et associés, pour avoir, par ce moyen, quatre-vingt-seize heures à leur disposition.
On se lève le matin ou à peu près. On n'est qu'à demi réveillé; il n'y a pas moyen de travailler si on ne boit une goutte de rhum. «Rapin! où est le rapin? Rapin, où es-tu?» On voit alors se lever, d'un coin où il dormait, un gamin de quatorze ans, avec de longs cheveux et une calotte grecque sur le côté de la tête; il a une blouse grise, qu'il a choisie de cette nuance, parce que les taches y paraissent mieux. Le rapin, dont le véritable nom est depuis longtemps oublié, a été nommé Gargantua, à cause de son formidable appétit. «Rapin, va chercher du rhum.» Le rapin demande de la monnaie. A peine est-il dans la rue, qu'on le rappelle. «A propos, je n'ai plus de tabac.»
Le rapin revient au bout d'une heure et demie; on l'accable de reproches. «Tu nous fais perdre notre temps.» Le rapin, qui n'est pas dupe du chagrin de ces messieurs, ne sourcille pas. On lui prédit qu'il mourra sur l'échafaud. Le rapin arrange les palettes. Le rhum est bu.
«Travaillons, dit Antoine.
—Ah! si nous fumions une pipe?
—Oui, cela excite le cerveau.»
Quand la pipe est fumée:
«Ah! maintenant, à l'ouvrage.
—Quelle heure est-il?
—Neuf heures.
—Diable! dans une demi-heure il faudra déjeuner, nous déranger, quand nous commencerons à nous mettre en train; j'ai horreur du travail interrompu.
—Je crois que nous ferons mieux de ne nous mettre à l'ouvrage qu'après déjeuner.
—Voilà une matinée de perdue.
—C'est la faute de cet odieux Gargantua.
—Infâme Gargantua!
—Gargantua est notre ruine.
—Je propose de brûler Gargantua.
—De le crucifier.
—De le disséquer.
—De l'empailler.»
Gargantua ne s'émeut nullement; on lui commande d'aller chercher le déjeuner.
«Qu'allons-nous manger?
—Je ne sais pas.
—Ni moi.
—Ni moi.
—Ni moi.»
Gargantua va se rasseoir dans son coin. Après une longue discussion, on établit que l'on est à la fin du mois, que la caisse est presque vide. On mangera à déjeuner du pain à discrétion, du fromage d'Italie; on fera un dîner sérieux, un dîner raisonné. L'un recommande à Gargantua que le fromage soit gras, un autre exige qu'il soit maigre; tous deux jurent de l'assommer s'il n'obéit pas. Gargantua ne fait pas la moindre attention à ce qu'on lui dit. Il rapporte le fromage d'Italie au bout d'une petite heure. On déjeune, on fume encore une pipe. «Allons, à l'ouvrage.» Les quatre amis restent interdits. Est-ce qu'il ne se présentera pas un prétexte pour ne pas travailler? En voici un qui a froid. Et, en effet, l'atelier est grand: il a encore gelé blanc cette nuit. Un peu de feu égaye l'esprit.
«Il faut faire du feu.
—Avec quoi allons-nous faire du feu?
—Ah! oui, avec quoi?
—Il y a sur le carré une vieille malle.
—A qui est-elle?
—Je n'en sais rien.
—Ni moi.
—C'est une malle abandonnée.
—Une malle qui nous gêne beaucoup.»
On allume le feu, on s'assied autour du feu, et on fume une nouvelle pipe, on cause, on chante.
«Allons, maintenant, travaillons.
—Quelle heure est-il?
—L'horloge est arrêtée.
—Il faut la remonter.
—Gargantua, va demander l'heure.»
Cette fois, il reste dehors cinq grands quarts d'heure.
«Diable! midi et demi; le modèle que nous attendons à une heure!
—Ce n'est pas la peine de commencer avant le modèle.
—Moi, je vais me raser. Je n'aurai plus à m'occuper de rien jusqu'au dîner, et je travaillerai sans distractions.»
Le modèle ne vient qu'à deux heures; on le place.
«Pourvu qu'il ne nous arrive pas un importun, un flâneur!
—Je déteste les flâneurs.
—C'est la peste des ateliers.»
Et chacun répète: «Pourvu qu'il ne vienne pas de flâneurs!» Mais en disant cela, ils tournent les yeux vers la porte, et il n'est pas malaisé de voir que l'arrivée d'un flâneur comblerait tous leurs vœux.
«Gargantua, tu vas cirer nos bottes.
—Oh! avant, remets de la malle dans le feu.
—Il y a peut-être encore du charbon de terre à la cave.
—Gargantua, va voir à la cave.»
En effet, on trouve quelques morceaux de charbon.
«Gargantua! les bottes!
—Tiens, tu iras porter cette lettre.
—Et celle-ci.
—Tu battras ma redingote.
—Tu donneras un coup de balai dans ma chambre.»
Gargantua ouvre la bouche, on se récrie:
«Tiens! Gargantua qui parle!
—Parle, Gargantua.
—Il faut qu'il monte sur une chaise.
—Non, sur la planche.»
On hisse Gargantua sur une planche appliquée au mur, à six pieds de haut: on l'invite à parler.
Gargantua dit alors qu'on lui fait faire trop de choses à la fois, que sa mémoire s'encombre, qu'il est très-fatigué.
«Gargantua, mon fils, crois-tu donc que c'est sans peine et sans travail que tu deviendras un grand peintre?»
On descend Gargantua.
«Allons, travaillons.
—Il faut fermer la porte.
—Et mettre dessus que nous n'y sommes pas: par ce moyen on ne restera pas deux heures à frapper; il n'y a rien qui me soit si odieux que d'entendre frapper à la porte.
—Où est le blanc d'Espagne?»
On ne peut pas trouver le blanc d'Espagne, l'infâme Gargantua a égaré le blanc d'Espagne: Gargantua va mourir s'il ne retrouve pas le blanc d'Espagne.
«Ah! le voilà!»
On écrit sur la porte:
IL N'Y A PERSONNE.
«Ah! on monte: c'est peut-être un flâneur.»
Et chacun saisit avec empressement l'espoir qui se présente.
«Est-ce ennuyeux! on ne peut rien faire.
—Rien du tout!
—Absolument rien.»
On a déjà déposé les palettes et les appuie-mains.
«Ah! non, cela s'arrête au-dessous.
—Ah! tant mieux,» dit tristement l'atelier.
On ferme la porte; Antoine, en allant à sa place, regarde la toile placée sur le chevalet de Charles Mithois.
«Gargantua, viens ici recevoir des reproches mérités; mets-toi là, vis-à-vis la toile de Charles. Écoute, Gargantua: depuis deux ans bientôt, tu en es aux premiers éléments de la peinture, à peindre tous les jours mes bottes en noir. Eh bien! je trouve que tu suis une fausse route, que tu n'étudies pas assez les maîtres; regarde bien, Charles. Toi, quand tu as ciré mes bottes, pour peu que je marche une heure ou deux dans la poussière ou dans la boue, il n'y paraît plus, le cirage est terne et taché; eh bien! vois la toile de Charles, ses soldats ont marché toute la nuit, ils se livrent un furieux combat, ils piétinent dans la poussière, dans la boue, dans le sang; eh bien! leurs souliers sont admirablement noirs et luisants. Voilà comme je voudrais que mes bottes fussent cirées. Je ne saurais trop te le répéter: Gargantua, étudie les maîtres.
Nocturna versate manu, versate diurna.»
Pendant ce discours d'Antoine, l'atelier s'était placé devant le chevalet de Charles, et la péroraison fut accueillie par des rires prolongés.
A ce moment, Léon entra.
«Nous sommes enchantés de te voir.
—Quoique tu nous déranges beaucoup: nous étions en train de travailler comme des tigres.
—Et cela n'arrive pas si souvent que ces moments ne soient extrêmement précieux. Un poëte, dont je ne sais plus le nom, a dit, en parlant de la vie:
On s'éveille, on se lève, on s'habille et l'on sort; On rentre, on dîne, on soupe, on se couche et l'on dort.
C'est précisément à la nôtre que cette définition s'appliquerait le plus exactement. Mais nous avons changé cela, nous travaillons.
—Mais, répondit Léon, qui vous force de vous déranger? Gargantua va me donner une pipe, je vais la fumer et m'en aller ensuite. Je ne tiens ni à vous parler ni à vous entendre. J'attends seulement l'heure d'aller donner une leçon auprès d'ici.
—N'importe, nous voulons te parler sérieusement dans ton intérêt. Nous sacrifierons le travail d'aujourd'hui.
—Nous le sacrifierons.
—Il n'est rien qu'on ne fasse pour l'amitié.
—Voulez-vous parler, dit Léon, du service que je vous rends?
—Quel service?
—Celui de vous déranger et de vous fournir un prétexte honnête de flâner.
—O vertus méconnues! O injustice des contemporains!
—C'est égal, ne laissons pas décourager notre zèle. Gargantua, les pipes!»
Gargantua se leva, et, sans parler, se plaça devant son maître, attendant un ordre plus détaillé. Le maître dit, en séparant ses ordres par un instant de méditation:
«Tu donneras: Fatmé à Lefloch; la Brûle-Gueule à ton maître; la Rothschild à Mithois; l'Etna à Léon; la Sardanapale à Edgar Sagan; la Cinq-Liards au modèle. Tu garderas la Lilliputienne.»
Et Gargantua s'approcha d'une sorte de petit râtelier où les pipes étaient placées chacune au-dessous de son étiquette. Chacune avait été solennellement baptisée à son entrée dans la maison, et on l'avait nommée d'après quelque particularité qui la distinguait. La Rothschild était une pipe d'écume montée en argent. La Sardanapale avait un très-beau bouquet d'ambre jaune. La Cinq-Liards tenait une demi-once de tabac. Fatmé était une pipe turque. Gargantua exécuta scrupuleusement les ordres qui lui étaient donnés, et, par une distinction particulière, bourra lui-même celle de son patron. Quand tout le monde fut en train de fumer, Antoine Huguet prit la parole.
«Léon, tu chagrines tes amis; tu as un vice, et un vice que tu nous caches. La présente séance a pour but de te faire avouer ton vice, pour le partager s'il est amusant, pour t'en délivrer s'il ne l'est pas. Tu gagnes de l'argent, tu en gagnes beaucoup! Que fais-tu de ton argent?»
Léon se sentit rougir jusqu'aux oreilles; non qu'une semblable plaisanterie eût rien qui pût le fâcher: il était accoutumé à ce sans-façon, à ce laisser aller. Mais pour rien au monde il n'eût voulu parler de sa sœur, ni souffrir qu'on lui en parlât. L'habitude où on était parmi ces jeunes gens de tout tourner en plaisanterie le rendait honteux de tout ce qu'il faisait de bien. Peut-être plusieurs d'entre eux avaient, comme Léon, quelque bon sentiment qu'ils ne cachaient pas avec moins d'hypocrisie. Un provincial qui serait tombé au milieu de ces bons jeunes gens se serait cru, en les écoutant, dans une caverne de brigands. Rien n'était si commun que d'entendre parler d'égorger les oncles en retard d'envoyer de l'argent, de faire bouillir dans l'huile les propriétaires trop exacts à envoyer leur quittance, etc., etc.
Huguet continua.
«Autrefois, tu nous faisais honneur: tu raffermissais notre crédit ébranlé. En voyant entrer chez nous un monsieur bien couvert, un dandy, le fruitier nous respectait à cause de nos relations. (Mouvement.) Tu avais une de ces tenues qu'il serait à la fois gênant et dispendieux de porter soi-même, mais qu'on est flatté de voir aux autres. (Très-bien! très-bien!)»
L'orateur s'arrêta un moment, et tira quelques bouffées de sa pipe. Tout l'auditoire branla la tête en signe d'assentiment. Léon se leva et dit: «Tu es fou.
—Ah! dit Antoine Huguet, voilà bien les hommes; on n'est sage que lorsqu'on partage ou qu'on approuve leur folie. (Mouvement d'approbation.) Mais ne t'attends pas à trouver chez nous cette basse adulation: nous sommes tes amis, et nous ne reculerons devant aucune avanie pour t'en donner la preuve. (Très-bien!) Qu'est devenue cette élégance irréprochable? cette harmonie, cette audace toujours sage? ces modes devinées seulement une semaine d'avance? Où est notre Léon? le Léon qui a porté le premier les gilets trop courts et les collets trop étroits!
Quantum mutatus ab illo
Hectore, qui redit exuvias indutus....
Comme il est différent de cet Hector qui revient couvert des dépouilles d'Achille! Ou plutôt il semble couvert de dépouilles en effet, non, comme Hector, de dépouilles glorieuses, mais de celles que colportent honteusement les marchands d'habits. (Continuez!)
—Ah! parbleu, dit Léon, qui voulait faire bonne contenance, il sied bien à des rapins comme vous de faire les difficiles en fait de toilette! Des drôles qui, le dimanche, mettent leur blouse à l'envers!
—Parlez plus respectueusement au tribunal.
—Je décline sa compétence.
—Le tribunal se déclare compétent. (Écoutez, écoutez!) Et en effet, messieurs, voyez dans quel costume l'accusé ose se présenter ici, ici dans le temple du goût, ici où nous ne reconnaissons d'autre dieu que le beau.
—Votre dieu, interrompit Léon, n'est pas comme le nôtre; il ne vous a pas faits à sa ressemblance.
—L'accusé joint le cynisme de l'expression au cynisme de la mine. Mais je ne me laisserai pas intimider par ses fureurs. Je connais le mandat qui m'a été confié. Nous sommes ici par la volonté du peuple, nous n'en sortirons que par la force des baïonnettes. Prenez ma tête! (Très-bien, très-bien!— Agitation) Dans quel costume, dis-je, l'accusé ose-t-il se présenter devant nous? Un habit râpé, dont les coutures, blanchies par le temps, sont imparfaitement recouvertes d'encre.
Ainsi que nos cheveux blanchissent nos habits.
(Hilarité.) Et c'est nous que l'on espère abuser par de si grossiers subterfuges! Nous qui avons inventé le col de chemise en papier à lettres! et, l'art de sortir trois avec deux gants! Et ce chapeau, ce chapeau défoncé, ce chapeau hérissé comme un bonnet à poil! ce chapeau qui rougit de lui-même! Ce gilet et ce pantalon qui, selon la belle expression de J. B. Rousseau,
Hurlent d'effroi de se voir accouplés,
ou plutôt qui refusent de s'accoupler, et se séparent d'horreur.
MITHOIS .—Je demande la parole. J'appellerai l'attention de la chambre sur les bottes de l'inculpé.
ANTOINE.—Et quelles bottes, en effet, messieurs, quelles bottes! Ah! je partage ici le chagrin d'un vieux poète français (Ronsard) qui disait:
Combien je suis marry que la muse françoise
Ne peut dire ces mots comme fait la grégeoise, Ocymore, Dyspotme, Oligochronien;
Ma muse les diroit du sang Valésien.
UNE VOIX.—Au fait!
ANTOINE.—Et moi aussi, messieurs, combien je suis marri que la muse française n'ait pas, comme l'italien, un mot particulier pour désigner une grosse vilaine chaussure! (Bien, bien.) Quelles bottes, messieurs! voyez comme elles sont tournées et déformées! c'est en vain que l'accusé, enserrant ses deux pieds l'un contre l'autre, espère nous dissimuler une pièce qui déshonore sa botte droite. A propos de cette botte, je vais en porter une terrible à l'inculpé. (Murmures en sens divers.)—Oh! oh!—Ah! ah! ah! Eh! eh! (Marques nombreuses de désapprobation.)
UNE VOIX (qui pourrait être celle de Léon).—Le jeu de mots est misérable.
PLUSIEURS VOIX .—A l'ordre! à l'ordre!
ANTOINE.—Je demande la parole pour un fait personnel. Il n'est pas difficile, messieurs, de ne pas se tromper quand on ne fait rien; mais le plus embarrassé, comme on dit, est celui qui tient la queue de la poêle.
—Pardon, messieurs, dit Léon, c'est celui qu'on fait frire.
—Nous demandons, dit l'orateur, à notre ami, la raison de ce délabrement, de ce déguenillement. Ah! s'il n'avait pas d'argent, s'il était gueux comme nous, ce serait très-bien. Nous savons respecter le malheur. Mais ce n'est pas là la position de notre ami. Nous lui demanderons, en outre, pourquoi il élude les parties de plaisir auxquelles on le convie, quand nous autres, pauvres diables, nous savons toujours trouver de l'argent pour ces graves circonstances. Accusé, qu'avez-vous à répondre?»
Léon alors fit le mauvais sujet, parla vaguement de femmes, de désordres, de dettes, d'orgies, etc., etc.
Quand il aurait pu dire:
«Vous me trouvez mal vêtu: mais ma sœur Geneviève ne manque de rien; elle a des souliers de satin du meilleur cordonnier, et son joli pied ne perd aucun de ses avantages; ses robes sont faites par la couturière la plus célèbre; je n'ai pas de manteau, mais elle a du bois abondamment pour se chauffer. Ma sœur Geneviève ne désire rien; la hideuse pauvreté n'approche pas d'elle, et ne vient pas flétrir sa jeunesse de son haleine mortelle.»