Geneviève

Alphonse Karr · Chapitre 47 sur 84

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Geneviève

Chapitre II

 

Albert à Léon.

Au fait, autant écrire, cela me fera paraître le temps moins long. Je ne sais, mon cher Léon, quand tu recevras cette lettre; je te l'écris dans un endroit dont je ne sortirai peut-être jamais. Je suis seul, prisonnier, affamé; je viens de réunir un crayon, et j'arrache dans des livres les feuillets de papier blanc qui s'y trouvent. Peut-être ne finirai-je pas la ligne que je commence, peut-être écrirai-je vingt volumes; en tout cas, rien ne m'empêche d'intituler ce que j'écris, comme Silvio Pellico, le célèbre captif:

Miei prigioni.—Mes prisons.

Peut-être faut-il commencer par te dire comment je suis ici. Je date ma lettre de Belle-Ile-en-Terre. En arrivant hier matin, comme je sortais de l'intérieur de la diligence, je vois descendre du coupé une femme charmante, autant que peut l'être une femme dont on a été l'amant. Pendant que son mari paye un supplément de poste pour ses bagages, et que deux domestiques descendent des malles, je m'approche d'elle, plus pour contrarier une sorte de commis voyageur qui faisait la roue (les dindons la font comme les paons) que pour me faire plaisir à moi-même.

«Comment! Zoé, nous avons voyagé si près l'un de l'autre! Et où allez-vous?

—Je suis arrivée. Nous venons passer deux mois dans une propriété appartenant à mon mari; je suis surprise que vous m'ayez reconnue.»

Je réponds par la phrase de rigueur.... mémoire du cœur.... trace ineffaçable.... puis, comme péroraison, je jette un regret.... «Quel malheur de ne pas vous voir quelques heures!»

On me répond: «Rien n'est plus facile; trouvez-vous à minuit à tel endroit...»

Le mari revient, je ne réponds pas, je m'éloigne, sans avoir pu trouver un prétexte....

Mon Dieu! que j'ai faim! il est au moins midi....

Voyons un peu, je fais de la fatuité avec toi, c'est ridicule, disons la vérité: une femme en voiture, à Belle-Ile-en-Terre, dans un autre logement, une femme chez laquelle on est introduit à minuit, quand autrefois on ne pouvait la voir que dans le jour; c'est presque une autre femme! et c'est si joli, une autre femme!

A vrai dire, toutes les femmes sont la même, il n'y a de variété que dans les circonstances. Donc, j'arrive à minuit à la porte indiquée; il pleuvait à verse, on m'ouvre: c'est Zoé elle-même, elle a une nouvelle femme de chambre à laquelle elle n'ose se fier; il faudra que je parte avant le jour, à cinq heures! très-bien.

Vers trois heures je m'endors, très-mal. Il y a deux choses que les femmes ne pardonnent pas: le sommeil et les affaires. Heureusement que la voiture avait fatigué la belle (ô homme modeste que je suis!); elle s'endort aussi.

Je ne crois pas que les gens bien organisés dorment jamais entièrement: il y a une partie d'eux qui veille et qui les regarde dormir. En effet, chaque fois que j'ai dû me lever de bonne heure pour une partie de chasse.... ou pour tout autre plaisir, je me suis toujours réveillé à l'heure précise. Mais, cette fois, il s'agissait d'aller recevoir une pluie froide et de remettre des bottes un peu difficiles, que l'humidité devait avoir rendues plus difficiles encore. Je ne me réveille pas, ni Zoé non plus, si ce n'est à sept heures du matin. Le jour entrait à grands flots dans la chambre. Zoé me dit: «Nous sommes perdus!

—Diable! repris-je, il est désagréable d'être perdu si matin.»

Encore à moitié endormi, je manque d'imagination et d'expédients.

Pendant ce temps, je me lève en toute hâte; mais quand je veux mettre mes bottes, je les croyais difficiles, elles sont impossibles; je fais des efforts horribles, une sueur froide coule sur mon front, les muscles des pieds comprimés me font horriblement souffrir, les nerfs me font mal; je frotte les malheureuses bottes avec du savon, j'y mets de la poudre que je trouve dans le cabinet de toilette de Zoé, j'y mets de la cendre, j'y mets des bûches pour les élargir, j'y mets tout ce que je trouve sous la main, j'y mets tout, excepté mes pieds; je prends deux clefs, je les passe dans les tirants, et je tente un effort suprême: les veines de mon front sont gonflées comme des cordes, j'ai le visage violet, les tirants se cassent, je tombe assis, il n'y a plus moyen. Zoé pâle et tremblante vient à moi, et me dit: «Taisez-vous, ne faites pas de bruit; j'entends mon mari qui rôde dans la maison.»

Oh! les maris ne savent pas tous leurs avantages. Celui de Zoé est un être frêle que je tuerais d'un coup de poing; eh bien, l'idée de le voir entrer me fait battre le cœur, et je me sens pâlir, j'ai peur. Peur de quoi? Je ne sais, mais j'ai peur, je tremble.

Zoé boit un verre d'eau et se ranime. Elle achève de se vêtir et me dit: «Restez là, ne remuez pas, ne répondez pas, quoi qu'on fasse; ma femme de chambre viendra vous délivrer.» Zoé sort et m'enferme. Nous ne nous sommes même pas embrassés. Nous nous abhorrons tous les deux. Zoé me pardonnerait volontiers sa peur et ses angoisses, il faut un peu de cela dans la vie des femmes; mais elle ne me pardonne pas une lutte ridicule contre mes bottes. Et moi, je lui pardonnerai encore moins de ce que j'ai été ridicule devant elle. Je me mets sur le lit et je m'endors. Je viens de me réveiller, et je t'écris. Je ne sais combien de temps j'ai dormi, mais je meurs de faim. Je me rappelle involontairement les misères de tous les prisonniers célèbres, je me trouve plus malheureux qu'eux tous. J'ai déjà cherché une araignée que je puisse instruire et dont je fasse mon amie, comme Lalande. Il n'y en a pas. Je n'ai pas même d'enfants que je puisse manger comme Ugolin.

Personne ne peut me contester ce point. On plaint Ugolin d'avoir été obligé de manger ses enfants. Il n'avait qu'à ne pas les manger, à moins qu'il n'ait trouvé plus difficile et plus triste de ne pas manger du tout que de manger ses enfants. Donc, je suis mille fois plus à plaindre qu'Ugolin.

Personne ne vient; je vais maintenant diviser ma lettre en stances, non pas que je t'écrive en vers: je sens que je ne me porterai à cet excès qu'après trois jours de prison. Je vais provisoirement dormir un peu; il sera toujours temps de faire des stances.

. . . . . . . . . . . . . . . . .

Ah! le réveil est agréable. Il paraît qu'on est entré ici: je trouve un pot de confitures de groseilles, du pain et une bouteille de vin. Du vin de Bordeaux! C'est une chose excellente que les confitures de groseilles; cependant l'estomac a bien vite calculé combien de tartines il faut pour équivaloir à un bifteck.

Il me revient toutes les chansons qui parlent de liberté, et je ne puis chanter; je suis encore sur ce point plus infortuné que tous les prisonniers connus. Le prisonnier de Chilon, les prisonniers des plombs de Venise, sont des sybarites: ils ne chantent pas, peut-être; mais c'est parce qu'ils n'en ont pas envie, tandis que moi, je vais écrire les chansons qui me viennent.

Allons, enfants de la patrie,

Le jour de gloire est arrivé;

Contre nous de la tyrannie....

. . . . . . . . . .

Liberté! liberté chérie!

. . . . . . . . . . . . . .

O mon pays! de tes belles campagnes,

Je garderai le touchant souvenir.

. . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . .

Loin des chalets qui m'ont vu naître.

. . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . .

Rendez-moi ma patrie

Ou laissez-moi mourir.

. . . . . . . . . . . . . .

O Liberté! vierge sainte et sans tache!

. . . . . . . . . .

Viva! viva la libertà!

. . . . . . . . . . . . . .

. . . . . .L'habitant des montagnes

Respire près du ciel l'air de la liberté.

. . . . . . . . . .

Plutôt la mort que l'esclavage,

C'est la devise des Français.

. . . . . . . . . .

Je ne chanterai pas celle-ci:

On nous disait: «Soyez esclaves:»

Nous avons dit: «Soyons soldats!»

Je ne vois pas assez la différence des deux choses, et n'aime pas à disputer sur les mots.

Mais voici l'air de la Malibran:

J'avais perdu la paix et les beaux jours:

Je les retrouve en voyant ma patrie:

De son pays on se souvient toujours.

Oh! que tout ce qui est dehors me paraît beau! Je me sens pris d'un amour des champs que je ne me connaissais pas, surtout à ce degré. J'aime les forêts et leur sombre murmure; j'aime les prairies, j'aime les bergers, j'aime les moutons, j'aime les chiens, j'aime la boue des rues; je voudrais être éclaboussé rue Vivienne, je voudrais être battu sur le boulevard des Italiens.

Tout contribue à m'attrister, tout est ligué contre moi. Il faut que la pièce où je suis soit tendue de papier chocolat. Il y a des couleurs calmes, il y a des couleurs bruyantes, il y en a de gaies et de tristes. Le chocolat est une couleur ennuyeuse. Il y a des supplices par lesquels on pourrait tuer les gens nerveux en peu de temps, et les lois n'ont rien prévu de cela. Rien ne m'épouvanterait plus qu'un jugement ainsi conçu.... A quoi puis-je supposer qu'on me condamne? l'assassinat est toléré depuis l'institution du jury. Dernièrement, un frère a coupé sa sœur en morceaux: il a été déclaré coupable, mais avec des circonstances atténuantes, soit parce que c'était sa sœur, soit parce que les morceaux étaient petits. Il n'y a qu'un crime pour lequel il n'y ait aucune grâce à attendre, aucunes circonstances atténuantes à faire admettre:

C'est de secouer un tapis par la fenêtre. On n'admet pas même la preuve du contraire. Il y a deux mois, une bonne femme, accusée d'avoir laissé secouer dans la rue, par la fenêtre, un tapis, par son domestique, offrait les preuves de ceci:

Qu'elle n'avait pas de fenêtre sur la rue, qu'elle n'avait pas de tapis, qu'elle n'avait pas de domestique.

Elle fut condamnée à l'amende et aux frais.

Je suppose donc que j'aie commis un crime, le seul irrémissible dans l'état actuel de la justice. Eh bien! la condamnation que je redouterais le plus serait celle-ci:

«Condamné à la prison.

«Et, attendu la récidive, la prison sera couleur de chocolat.»

Je vais lire, j'ai trouvé un livre qui va peut-être m'amuser; aussi bien, j'ai épuisé presque tout le papier blanc.

.... Décidément ce livre m'ennuie. Mais quand on viendra me délivrer, car je suppose toujours qu'on viendra me délivrer, comment est-ce que je m'en irai? Depuis ce matin, j'aurais bien pu mettre mes bottes, si toutefois il n'est pas devenu tout à fait impossible de les mettre. J'ai faim, mais encore des confitures de groseilles! Si je suis jamais rendu à la liberté, je me promets bien de ne jamais manger de confitures de groseilles. C'est encore fort heureux qu'il n'ait pas plu à Zoé de me mettre dans une armoire ou dans un tiroir de commode. Ah! parbleu, voici un excellent moyen de mettre mes bottes: il n'y a rien de tel que la solitude et la méditation; je coupe les tiges de mes bottes, et il me reste des souliers qui se mettent d'eux-mêmes.

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Trois jours après avoir écrit tout le griffonnage qui précède, je le retrouve dans une poche d'habit. Je vous l'envoie. Voici comment a fini mon emprisonnement: Ce n'est qu'à une heure du matin que ma jolie geôlière est arrivée, et je ne suis parti qu'à quatre heures. Cela n'empèche pas que ma lettre est encore datée de Belle-Ile-en-Terre, par le ridicule accident qui m'est arrivé hier. Il n'y avait pas de place dans la diligence; je loue une voiture et je prends des chevaux à la poste. Je monte dans la voiture, le postillon ferme la portière et va boire avec des camarades. Je me rappelle tout à coup que j'ai oublié quelque chose, j'ouvre la portière du dedans, je descends, je la referme parce qu'elle gênait le passage, et je vais chercher l'objet qui me manquait. En redescendant l'escalier, j'entends claquer un fouet et rouler des roues; je hâte le pas, j'arrive à la rue: plus de voiture! Le postillon ne s'est pas aperçu que j'étais redescendu de la voiture où il m'avait enfermé, et il est parti. Il faut maintenant que j'attende qu'il ramène la voiture et mes effets. Adieu. Geneviève a-t-elle trouvé ma brocatelle orange et noire?

Albert Chaumier.