Geneviève

Alphonse Karr · Chapitre 34 sur 84

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Geneviève

Chapitre XXXV

 

M. Chaumier voulut recevoir à son tour. Tous les jours de la semaine étaient pris par ses connaissances. Il ne restait que le dimanche, qu'il se trouva forcé d'adopter. La première soirée du dimanche parut à Geneviève une sorte de sacrilège; c'était le jour de la famille, le jour depuis si longtemps consacré. Rodolphe de Redeuil se montra fort empressé auprès de Rose. Le lendemain matin, Modeste disait aux domestiques: «Ce serait un beau mariage pour notre demoiselle.»

On apporta une lettre de Léon: il ne parlait presque que de Rose. «Hier, disait-il, hier dimanche, quand vous vous êtes trouvés réunis autour de la table de famille, avez-vous pensé à moi en voyant ma place vide?

—Rose, dit Geneviève, c'est tout au plus si j'oserai lui répondre qu'il y avait bal ici, que nous avons dansé presque toute la nuit, et qu'il n'y a plus de dimanche. Oh! mon Dieu! s'écria-t-elle en finissant la lettre, il est malade.

—Malade! dit Rose, et il est seul!

—Seul, continua Geneviève, et il n'a personne pour le soigner.

—Écoute, dit Rose, mon père ne le saura pas, allons le voir.»

Geneviève embrassa Rose, et toutes deux mirent des châles et des chapeaux; puis Rose demanda: «Et qui nous accompagnera?

—Ah! oui, qui nous accompagnera?

—Modeste fera des questions et des observations.

—Allons seules.

—L'oseras-tu?

—Oui.

—Je ne serai pas moins brave que toi.»

Mais comme elles sortaient, tout émues et tremblantes, elles rencontrèrent M. Chaumier qui rentrait, et qui leur demanda où elles allaient.

«Nous allons voir Léon, dit Rose.

—Qui est malade, ajouta Geneviève.

—Comment! dit M. Chaumier, vous sortez seules, sans ma permission?

—Mais, papa, dit Rose, il est malade.

—N'importe, cela n'est pas convenable, ou plutôt cela ne me convient pas; rentrez.»

Toutes deux obéirent sans parler. Geneviève ouvrait la bouche, mais elle retint les paroles déjà sur ses lèvres. M. Chaumier entra dans son appartement. Rose ôta son châle et son chapeau; Geneviève resta habillée.

«Écoute-moi, Rose, dit-elle. Je n'obéirai pas à mon oncle, je ne laisserai pas mon frère malade, sans secours et sans consolations; je vais partir; je serai sans doute revenue pour l'heure du dîner; alors mon oncle ne s'apercevra de rien.»

Rose craignait la colère de son père; cependant, elle ne trouva pas une seule raison pour détourner Geneviève de son projet. «Va, Geneviève, dit-elle, et dis-lui que je voulais t'accompagner.»

C'était la première fois que Geneviève se trouvait ainsi seule dans les rues; aussi sa frayeur était sans égale. Si elle n'osait marcher, elle eût osé bien moins encore monter dans une voiture. Vingt fois elle fut sur le point de revenir sur ses pas et de rentrer à la maison; mais la pensée de la maladie de Léon lui donnait un peu de courage et de force, et elle arriva près de lui toute rouge de fatigue et de honte. Léon fut si heureux, si reconnaissant! Il était seul dans sa petite chambre. Une vieille portière venait de temps en temps voir s'il n'avait besoin de rien et retournait à sa loge. Le médecin venait de sortir, et, après avoir fait une prescription, avait dit: «Il y aura peul-être un peu de fièvre et de délire ce soir et cette nuit.»

La prédiction du médecin commençait à s'accomplir; la fièvre se manifestait avec violence. Cependant il tenait la main de Geneviève et lui faisait mille questions: il y avait si longtemps qu'ils ne s'étaient vus! Le ravissement de Léon fut au comble quand il sut que Rose avait voulu venir le voir. Plus heureux que sa sœur, il pouvait parler de ce qu'il aimait, et dire qu'il l'aimait. Geneviève s'était fait, de renfermer son secret dans son sein, une loi qu'elle n'eût pas transgressée même au prix de sa vie, et ce ne fut qu'après de longues circonlocutions qu'elle vint à dire: «Nous ne voyons presque pas Albert. Que fait-il? Tu le vois plus que nous....»

Et elle hésita un quart d'heure avant d'oser dire: «Lors de son dernier voyage à Fontainebleau, il était amoureux; il gravait des O sur tous les arbres de la forêt.

—Ah! je sais, dit Léon, Octavie. C'était Mme Haraldsen; mais il y a longtemps qu'il n'y pense plus.»

Il semblait à Geneviève que son frère lui enlevait une montagne de la poitrine. Quoi! Albert n'était plus dominé par l'amour d'une autre! Albert pouvait l'aimer! Tout ce bonheur qu'elle avait rêvé et qu'elle avait cru perdu, elle pouvait le retrouver! Sa vie n'était donc pas tout entière vouée à la douleur!

Comme elle avait cessé de parler, Léon s'endormit, mais d'un sommeil agité et convulsif; il prononçait, en dormant, des paroles sans suite. Geneviève fit porter à Rose une lettre, dans laquelle elle lui disait que Léon était sérieusement malade et qu'elle passerait la nuit auprès de lui. La nuit fut plus calme qu'on ne l'avait cru. Le matin, Geneviève partit comme Léon dormait encore. Rose n'était pas réveillée; mais, quand elle entendit Geneviève, elle commença à lui faire une longue série de questions. Geneviève était épuisée de fatigue et à demi morte de froid. «Eh bien! dit Rose, couche-toi avec moi, tu te réchaufferas et nous pourrons causer.»

Geneviève raconta à Rose la petite chambre de son frère, le désordre qui y régnait, et la vie pauvre à laquelle il semblait condamné. «Il prononçait souvent ton nom, dit-elle à Rose; il t'aime. Ma bonne petite Rose, au milieu de tout ce monde que nous voyons, ne l'oublie pas, il serait trop malheureux. Tu es toute sa vie!»

Rose répondit que tous les hommes qui s'offraient à ses yeux, loin de lui faire oublier Léon, ne faisaient que réveiller son souvenir, par une comparaison à son avantage.

«Je suis fâchée, dit Geneviève, que tu ne l'aies pas vu: il était si beau pendant son sommeil agité par la fièvre, quand il t'appelait!»

Rose embrassa Geneviève et jura d'aimer Léon toute sa vie.

«Ah! dit Geneviève, ma chère cousine....

—Appelle-moi ta sœur, dit Rose.

—Ah! oui, ma sœur, ma chère petite sœur, vous serez heureux.»

Et Geneviève songea qu'il y avait encore pour elle un autre moyen d'être la sœur de Rose. Ce que lui avait dit Léon de l'oubli où Albert avait mis Mme Haraldsen, avait ranimé dans son cœur un espoir qu'elle avait cru si longtemps un rêve. Cependant elle n'osa en parler à Rose. Toutes deux s'endormirent en parlant de Léon et dans les bras l'une de l'autre.