Geneviève
Chapitre XXXIII
Le domestique auquel on avait confié Geneviève l'introduisit dans un salon qui n'était encore éclairé que par le feu de la cheminée, et par la bougie qu'il laissa en se retirant. Le salon était assez grand pour que cette bougie ne produisît qu'un petit rayonnement qui n'éclairait qu'une partie de la cheminée sur laquelle on l'avait placée. Il faisait mauvais temps au dehors; on entendait siffler le vent par bouffées, et, quand le vent s'arrêtait, quelques gouttes de pluie venaient battre les vitres. Tout contribuait à attrister l'âme de Geneviève, et elle repassa dans sa mémoire tous les malheurs qui s'étaient succédé dans sa vie. Elle se rappela avec une triste fidélité la mort de Rosalie Lauter, la tyrannie de Modeste, sa séparation de toutes les personnes qu'elle aimait, son amour malheureux et ignoré pour Albert, et toutes les angoisses qu'il lui avait causées; la pauvreté envahissant le petit logement malgré les efforts et le courage de Léon; sa santé à elle détruite par le désespoir; et enfin le malheur d'Albert dont elle souffrait autant que du sien; et elle interrogeait en vain l'avenir sans y voir de meilleures chances. Elle se mit à prier Dieu, et à invoquer sa mère; puis elle se promit d'avoir du courage, de travailler et de profiter de l'occupation qu'on allait lui donner pour soulager Léon. Les belles âmes ont ceci de particulièrement remarquable, que c'est précisément quand elles succombent sous le poids de leurs maux qu'il n'est rien de plus sûr pour leur redonner de la vigueur et de l'énergie, pour alléger le poids qui les écrase, que d'y ajouter d'autres chagrins, d'autres douleurs d'une personne aimée à laquelle elles puissent se dévouer.
Plusieurs domestiques entrèrent et allumèrent successivement les candélabres qui entouraient le salon, et le lustre suspendu au plafond.
Une profusion de bougies extraordinaire produisait dans le salon l'effet du plus beau jour. Geneviève put alors examiner le lieu dans lequel elle était depuis près d'une demi-heure. Jamais elle n'avait rien vu d'aussi somptueux; le salon était à panneaux blancs surchargés de dorures d'un goût et d'une richesse extraordinaires. Tout autour du plateau régnait une corniche dorée en feuilles d'acanthe; une magnifique rosace était au-dessus du lustre. Les meubles étaient en bois doré et en damas blanc; de riches consoles dorées soutenaient des corbeilles pleines des fleurs les plus rares et les plus éclatantes. Derrière chaque console était une glace qui répétait à l'infini les fleurs et offrait à l'œil une profonde forêt de camélias et de cactus; le tapis était blanc avec des rosaces jaunes et aurore; la cheminée, de marbre blanc et admirablement sculptée, était couverte de vases de Chine de la plus grande beauté.
Geneviève, à l'aspect de toutes ces magnificences, ne put s'empêcher de jeter un regard sur elle-même et de trouver sa toilette bien modeste: il ne restait pas un coin où elle put se mettre dans l'ombre. Elle s'étonnait d'abord qu'on la fît attendre dans ce salon; mais elle pensa que probablement, à cause de la confusion où on était pour les préparatifs de la fête dont on semblait s'occuper, c'était peut-être la seule pièce qui se trouvât libre. Enfin, on ouvrit la porte, Geneviève se leva; un jeune homme entra qui jeta autour de lui un regard étonné et qui, en l'apercevant, s'écria: «Comment, Geneviève, toi ici! Et qui t'amène?»
Il y avait dans la voix de Léon, car c'était lui, du mécontentement et de la sévérité: les idées les plus étranges et les plus contradictoires se pressaient dans son esprit, sans qu'il pût s'arrêter à aucune. Geneviève lui répondit: «Sois tranquille, mon frère, il n'y a rien que tu puisses blâmer; je suis sortie avec M. Anselme qui est dans la maison, et nous t'expliquerons ce soir pourquoi nous sommes venus.»
Léon regarda sa sœur: il y avait sur le visage de la jeune fille tant de pureté et de candeur qu'il prit la main de Geneviève et la porta à ses lèvres.
«Mais toi, Léon, que fais-tu ici?
—Moi, répondit Léon, je viens pour voir le maître de la maison au sujet d'une leçon.»
Geneviève ne resta pas sans inquiétude: elle craignait qu'on ne lui parlât devant son frère du sujet de sa visite; elle espérait cependant qu'Anselme accompagnerait la personne à laquelle elle devait avoir affaire. Léon regardait aussi le salon, quand un domestique en riche livrée, vert et or, en culotte courte, en bas et en gants blancs, ouvrit une porte latérale du salon; un autre vêtu de même annonça à haute voix:
«Monsieur Chaumier.
—Mademoiselle Rose Chaumier.»
Il y eut quatre exclamations simultanées.
«Comment, vous mon oncle!
—Toi, Rose!
—Vous, mon neveu!
—Toi, Geneviève!
—Hélas! dit M. Chaumier, nous venons ici pour vendre la maison de Fontainebleau.
—Hélas! dit Rose, notre petite maison à nous quatre, la maison où nous avons été enfants et heureux!
—Eh quoi! mon oncle, dit Léon, avez-vous donc souffert dans votre fortune?
—Il me reste de quoi vivre, dit M. Chaumier, mais strictement.»
Léon alors s'approcha de Rose, vis-à-vis de laquelle il avait jusque-là gardé un air sérieux et contraint, et il lui baisa la main avec une vive expression. A son tour, il expliqua sa visite dans la maison, et pour ménager Geneviève, qu'il croyait avoir des raisons de ne pas parler, il dit: «Nous sommes venus pour une leçon.
—C'est singulier, dit Geneviève, il me semble que ce n'est pas la première fois que je vois ce salon; j'en aurai probablement rêvé, car je ne crois pas qu'il en existe de pareils ailleurs que dans les rêves.
—Tu l'as déjà vu, en effet, dit Léon; nous sommes dans le petit palais construit par Anselme pour le baron d'Arnberg, et c'est nous qui avons ordonné la décoration de la pièce où nous sommes.
—Je ne croyais pas, dit Geneviève, voir jamais les magnificences que nous imaginions alors.»
Une porte s'ouvrit, et on annonça:
«Monsieur Albert Chaumier.»
L'étonnement redoubla alors, mais fit place à une douloureuse sensation, quand Albert eut raconté qu'il était entre les mains du garde du commerce, qui l'attendait dans l'antichambre, et dont les acolytes occupaient les différentes issues de la maison. «Je viens, dit-il, voir s'il y a moyen de s'arranger avec mon créancier; mais j'irai coucher rue de Clichy.
—Mais, dit Rose, c'est impossible; nous venons avec papa pour vendre la maison de Fontainebleau, que l'on doit payer comptant. Mon cher papa, ajouta-t-elle à M. Chaumier, vous m'avez dit qu'une partie de cet argent m'appartenait; nous allons délivrer Albert, n'est-ce pas?»
Geneviève prit Rose dans ses bras et la serra étroitement.
«Merci, mille fois merci, ma bonne petite sœur, dit Albert; mais ta générosité te ruinerait sans me sauver. Le créancier qui me fait arrêter aujourd'hui n'est pas le seul; si j'en paye un, il deviendra plus difficile de faire accepter aux autres des arrangements et des délais.»
M. Chaumier fit comprendre qu'il ne consentirait pas à ce que Rose disposât ainsi d'une partie de sa petite fortune.
«Comment, mon oncle! dit Geneviève.
—Comment, mon père! dit Rose, nous laisserions conduire Albert en prison? Oh! nous allons le délivrer, et il quittera Paris jusqu'à ce qu'on ait arrangé ses affaires.»
La porte s'ouvrit encore, et on annonça:
«Monsieur Rodolphe de Redeuil.»
Cette arrivée ne fut agréable à personne. Albert, le seul qui n'eût pas d'éloignement pour Rodolphe, n'avait pas envie de lui apprendre la situation dans laquelle il se trouvait. Rodolphe se mit à regarder le salon, et, voyant qu'on évitait ses regards, feignit de ne reconnaître personne.
«C'est singulier, dit Léon: on nous fait bien attendre.»
Les cinq parents continuèrent à parler à voix basse, à cause de la présence de M. de Redeuil; et Rose disait à Léon: «Oui, mon pauvre Léon, on veut vendre notre petit jardin, et nos sorbiers,» quand on ouvrit, cette fois à deux battants, la grande porte du salon; plusieurs domestiques, portant des bougies, parurent en haie, et un personnage simplement vêtu, mais décoré de plusieurs ordres, se montra à la porte, et on l'annonça:
«Monsieur Anselme Lauter, baron d'Arnberg.»
Ce fut comme un coup de foudre.
Albert s'écria: «Mon créancier!
—Mon protecteur! dit Rodolphe.
—L'homme à l'habit marron!» dit M. Chaumier.
M. Anselme vint à Geneviève et à Léon, et leur dit: «Mes enfants, car ce n'est plus le nom d'amitié que je vous donnais quelquefois; je suis votre père, votre père qui vous aime, et qui a pu apprécier combien vous êtes dignes tous deux d'être aimés et vénérés.»
Léon et Geneviève se mirent à genoux, et lui baisèrent les mains. Anselme les releva et les serra sur son cœur; puis il prit la main d'Albert, et lui dit: «Jeune homme, je suis ton oncle, et il y a bien longtemps que je te connais et que je t'aime. Et vous, mon beau-frère, dit-il à M. Chaumier, voulez-vous me donner la main, et oublier les torts que vous avez eus envers moi?... Monsieur de Redeuil, dit-il en se tournant vers Rodolphe, pardon de vous avoir reçu ici; mais, si vous n'avez pas mauvais cœur, la vue de notre bonheur ne peut vous déplaire; et d'ailleurs, le spectacle du bonheur n'est pas une chose si commune que cela ne vaille, dans l'occasion, la peine d'être vu. Je sais ce que vous avez à me demander, vous pouvez compter dessus.»
Rodolphe était ému; tout le monde pleurait, et lui-même avait passé sa main sur ses yeux.
Il s'approcha et dit: «Monsieur, je ne gênerai pas plus longtemps l'effusion des doux sentiments qui vous animent tous; mais j'ai un devoir à remplir. Monsieur Léon Lauter, dit-il, vous vous êtes trouvé offensé par moi, l'autre jour; et cependant vous m'aviez parlé assez durement. Nous devions nous battre demain matin.
—Oh! mon Dieu!» dit Rose.
Geneviève ne dit rien, mais elle jeta ses bras autour du cou de son frère.
«Nous devions nous battre demain matin. Je vous prie d'agréer mes excuses bien sincèrement, et de me donner votre main.»
Léon n'hésita pas; il n'y avait plus de place dans son cœur pour la haine.
«Monsieur Rodolphe de Redeuil, dit Anselme Lauter, voici ma main aussi; vous venez de vous bien conduire. Sachez, maintenant, combien la susceptibilité de Léon était excusable. Le jour de votre querelle avec lui, je l'ai trouvé dans les Champs-Élysées qui jouait du violon et demandait l'aumône pour sa sœur, pour ma fille chérie.
—O Léon! mon frère, mon bon frère!» dit Geneviève en fondant en larmes.
Rose pleurait sans rien dire: elle regardait Léon avec amour et admiration; mais elle se tenait à l'écart. Léon était riche; elle s'était fâchée avec lui quand il était pauvre. Cependant, après un instant d'hésitation, elle se jeta dans ses bras.
Rodolphe serra toutes les mains et sortit. Anselme sonna et dit: «Faites monter tous les domestiques.»
Alors entrèrent une douzaine de domestiques, tous revêtus de la livrée vert et or, et aussi les femmes de cuisine et de chambre.
Anselme leur dit: «Vous êtes presque tous mes vieux serviteurs. Presque tous je vous ai amenés d'Allemagne avec moi. Il faut que vous partagiez ma joie. Voici M. Léon Lauter, mon fils, et cette belle demoiselle est ma fille Geneviève. Vous les respecterez comme moi-même; je m'en repose sur eux du soin de se faire aimer. Ces autres personnes sont mes parents. Je vous ai fait monter, parce que vous êtes de la famille, et que je veux que vous rendiez grâce à Dieu avec moi d'une réunion qui fera le bonheur de toute ma vie.»
Alors Anselme fit la prière, comme dans les vieilles familles allemandes. Tous les domestiques se mirent à genoux; Geneviève et Rose suivirent leur exemple, et Anselme dit:
«O mon Dieu, je vous rends grâce d'avoir pris soin de mes vieux jours. Mon Dieu, je vous promets d'être toujours bon et compatissant pour les pauvres. Bénissez-nous tous, ô mon Dieu, en ce jour qui va finir, et donnez-nous encore pour demain votre divine protection.... Allez, mes enfants, dit Anselme en finissant. Mon beau-frère, mon neveu et ma nièce coucheront ici. Geneviève donnera l'hospitalité à Rose, et Léon à Albert. Pour moi, je prie mon beau-frère de vouloir bien disposer de mon appartement.
«Voici mon histoire en deux mots, mes enfants. Vous étiez encore bien petits quand je crus devoir quitter votre mère; bénissons sa mémoire: je suis allé plus d'une fois sur sa tombe la remercier du courage avec lequel elle vous a élevés; nous ne parlerons jamais de cette séparation; n'accusez ni elle ni moi. Elle et moi nous vous avons chéris. J'allai trouver le prince ***, avec lequel j'ai été élevé; il me donna d'abord un petit emploi auprès de sa personne; je devins successivement son ami, son conseil, son chargé d'affaires. Je devins riche. J'étais venu en France pour vous chercher quand le hasard m'a fait rencontrer Léon; je n'ai pas voulu me faire connaître à vous. J'ai voulu que votre amitié pour le pauvre vieux Anselme précédât celle que vous auriez pour le baron d'Arnberg. Voici mes projets. Quelqu'un s'y oppose-t-il?
«D'abord, j'achète la maison de M. Chaumier 60 000 fr.; la maison est à moi: je la donne à ma jolie petite Rose, qui ne refusera pas de la laisser à son père. Je paye les dettes de cet étourneau d'Albert.
—Tiens! dit Albert, et le garde du commerce qui m'attend?
—Il est parti. Nous rachèterons à Albert une étude, qu'il tâchera cette fois de conserver. Rose, continua Anselme, épouse Léon.»
Rose se jeta dans les bras de Geneviève, et cacha dans son sein son joli visage tout rouge.
«Maintenant, mes amis, suivez-moi dans cette maison qui a été bâtie pour vous et d'après vos désirs, comme vous pouvez vous le rappeler. Tiens, Geneviève, voici ton appartement; ton petit salon bleu et or, ta chambre tendue de soie bleue avec la mousseline blanche par-dessus la soie, et la salle de bain en marbre blanc.
«Voici tous les meubles que tu as choisis.
«Les tableaux que tu as admirés un jour que tu rendais le pauvre Anselme si heureux en lui donnant le bras dans la rue; tout ce que tu as trouvé joli; tout ce que tu as désiré, tout ce qui a attiré tes regards depuis que je te connais, j'allais l'acheter et l'apporter ici.
«Passons à l'appartement de Léon.
«Voici, Léon, ton cabinet de bois sculpté, et ta salle d'armes et ton divan; ton violon de Stradivarius que je t'ai rapporté d'Allemagne; tu trouveras en bas ton cheval gris de fer, avec la crinière et les jambes noires; j'ai eu une peine terrible à le trouver, et j'ai dit plus d'une fois: «Parbleu! monsieur mon fils aurait bien pu imaginer une autre robe pour son cheval.»
«Demain matin vous verrez le jardin.
—Et vous, mon père, votre appartement?
—Je vous le montrerai demain; allez tous vous reposer: moi, j'ai encore bien des choses à faire.»