Geneviève

Alphonse Karr · Chapitre 21 sur 84

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Geneviève

Chapitre XXI

 

 

M. et Mme de Redeuil ne tardèrent pas à revenir de la campagne. Mme Haraldsen était encore avec eux. Je n'essayerai pas de peindre le ravissement d'Albert en apprenant leur retour; il lui fut annoncé par Rodolphe. Tous deux allèrent se promener en attendant l'heure d'aller dîner chez le père de Rodolphe. Les deux jeunes gens s'étaient serré la main avec une expression qui ne pouvait venir de la joie de se revoir, attendu qu'ils ne s'étaient quittés, la veille, qu'assez avant dans la nuit.

«Mon Dieu, disait Rodolphe, comme le Luxembourg est donc beau aujourd'hui!

—Que j'aime ce bruit des dernières feuilles sous les pieds! disait Albert.

—Que les cygnes des bassins ont de majesté et d'éclat! reprenait Rodolphe.

—Que la joie de ces enfants est naïve et douce!» répliquait Albert.

Enfin leur disposition était telle, qu'ils trouvaient tout ravissant et magnifique, jusqu'aux soldats vétérans qui gardaient les portes, jusqu'aux marchandes de plaisir qui parcouraient les allées.

Enfin Albert dit: «Écoute, Rodolphe, il y a un secret qu'il faut....»

Mais, au même instant, Rodolphe dit: «Écoute, Albert, il y a un secret qu'il faut que je te confie; mon cœur est aujourd'hui si plein de joie qu'il déborde. Et d'ailleurs pourquoi aurais-je un secret pour toi? N'es-tu pas mon meilleur ami? Avant de te dire combien je suis heureux aujourd'hui, il faut que je te dise combien j'ai été malheureux depuis six semaines, forcé, par une étourderie de quitter une maison où était tout mon bonheur. Qu'aura-t-elle pensé? Aura-t-elle pris mon absence pour de l'indifférence et de la froideur? Tu sais, ma cousine, ma belle cousine? je suis amoureux d'elle comme un fou, et c'est aujourd'hui que je vais la revoir. Mais comment lui expliquerai-je mon absence? Oh! elle me verra si heureux que ce sera une réponse à tout.

—Mais crois-tu donc, dit Albert troublé, qu'elle te fera des questions à ce sujet?

—Ah! c'est que je ne t'ai pas tout dit; elle m'aime, mon ami! Elle m'aime!

—Comment! te l'a-t-elle dit?

—Pas encore, mais.... Et, au fait, pourquoi ne te dirais-je pas tout à toi?»

Et Rodolphe serra la main d'Albert, qui ne serra pas celle de Rodolphe.

«Oh! oui, continua-t-il, elle m'aime; mais comprendras-tu quel bonheur une semblable certitude met dans le cœur? Si tu savais quel voluptueux frisson parcourt tout le corps quand on sent, sous la table, la pression de son petit pied.

—Sous la table? dit Albert.

—Oui, sous la table, tous les soirs, pendant le dîner; c'était l'heure pour laquelle je vivais, et que j'attendais pendant toutes les autres.

—Mais quand donc? demanda Albert.

—Avant le départ pour la campagne; et le jour du départ, j'ai senti encore son pied plus expressif, plus amoureux que jamais.»

Albert se sentit pris d'un vertige, il s'appuya contre un arbre; tout tourna à ses yeux, puis tout disparut.

Cependant Rodolphe continuait. «Et c'est ce soir, disait-il, c'est ce soir, dans un quart d'heure, que je vais la revoir!»

Et il continua ainsi pendant un quart d'heure, faisant un tableau de son bonheur, que la jalousie d'Albert lui peignait encore mieux: car il y a ceci d'agréable dans la destinée de l'homme, qu'il n'y a aucun bonheur qui lui semble aussi grand, lorsqu'il en jouit lui-même, que lorsqu'il voit un autre en jouir.

Dans sa stupéfaction, Albert se félicitait encore de n'avoir pas parlé le premier, car c'était précisément ce qu'il aurait raconté à Rodolphe, si celui-ci ne l'avait pas interrompu.

«Il est, dit Rodolphe, l'heure de nous acheminer vers la maison.

—Pas encore, dit Albert.

—Nous irons doucement, dit Rodolphe.

—Autant nous promener encore un peu.

—Ah! dit Rodolphe, ce n'est pas que je la verrai plus tôt, mais c'est quelque chose que de commencer plus tôt à me rapprocher d'elle.... Mais toi, Albert, dit-il en marchant, parle-moi donc aussi de tes amours.

—Non, dit Albert; la femme que j'aimais est indigne de tout amour; elle ne mérite que le mépris, et jamais je ne prononcerai son nom.»

Et il pensait avec quelle perfidie il était trahi; puis il en revint à se demander lequel était trahi des deux; et vingt fois, dans la route, il fut prêt, tant le bonheur de Rodolphe lui semblait insolent, à gâter ce bonheur par une révélation semblable à celle qui venait de lui faire tant de mal à lui-même.

Il pensa d'abord qu'il ne devait jamais revoir Mme Haraldsen. Mais il réfléchit ensuite que la chose, telle que la contait Rodolphe, était tellement extraordinaire, qu'il y avait malentendu: et d'ailleurs, ne fallait-il pas montrer à Mme Haraldsen tout le mépris que l'on faisait d'elle; se faire voir gai, heureux, dédaigneux? car lui laisser apercevoir ce que l'on souffrait, c'était lui offrir un agréable sacrifice de larmes, de douleurs et d'insomnies.

Albert fut très-bien reçu de M. et de Mme de Redeuil. Il salua froidement Mme Haraldsen, qui eut l'air de ne pas s'en apercevoir. On se mit à table; Rodolphe était ivre de joie. Albert continuait à jouer, tant bien que mal, le rôle qu'il s'était imposé; il racontait qu'il s'était extraordinairement amusé pendant les vacances; il disait des femmes un mal affreux. Mais il cessa tout à coup de parler, et son cœur cessa de battre, quand il sentit un pied presser le sien. D'abord il ne répondit pas à cette pression; il était trop indigné, et d'ailleurs, ne devait-il pas penser que Mme Haraldsen en faisait autant à Rodolphe? Mais il cessa bientôt de pouvoir obéir à son ressentiment, et il répondit à tout ce que lui disait le pied qu'il sentait sur le sien. Comme autrefois, du reste, Mme Haraldsen prenait une part très-convenable à la conversation, et il ne lui échappait pas la moindre distraction. En vain Albert se répétait tout ce qu'il avait pensé sur elle; il lui semblait entrevoir pour elle une foule, un peu confuse il est vrai, d'excuses et d'explications qu'il se réservait de débrouiller dans un moment plus opportun.

Vers la fin du dîner, Mme de Redeuil demanda, à plusieurs reprises, je ne sais quelles conserves, que les domestiques ne purent trouver. Mme Haraldsen dit qu'elle savait où elles étaient, et qu'elle allait les prendre. Elle posa sa serviette à côté de son assiette. Albert alors serra le pied plus fort, c'était un adieu pour quelques instants. Le pied répondit avec une parfaite intelligence. Alors Mme Haraldsen se leva; Albert fut un peu étonné de sentir encore son pied sur le sien; elle marcha, et il sentit encore le pied; elle fit dix pas loin de la table, et il le sentit encore; elle ouvrit la porte de la salle à manger, et il le sentit encore; elle disparut, et il le sentit encore.

C'était incompréhensible. Il leva les yeux sur la place que venait de quitter Mme Haraldsen pour voir si elle était bien partie, et s'il n'était pas le jouet d'une illusion; il rencontra les yeux de Rodolphe aussi étonnés que les siens, et le pied se retira.

Et, en effet, ce pied que caressait si amoureusement Albert, c'était le pied de Rodolphe; ce pied qui causait de si grands ravissements à Rodolphe, c'était la botte d'Albert.

Le premier jour où ces deux pieds s'étaient rencontrés, Mme Haraldsen, fatiguée de sentir ses pieds poursuivis par celui d'Albert, avait pris le parti de les retirer sous sa chaise. Albert, en cherchant, avait rencontré celui de Rodolphe; Rodolphe, croyant sentir le pied de sa cousine, qui seule était assise près de lui, avait répondu, et c'était ainsi que s'était engagée cette tendre correspondance.

Albert se retira aussitôt le dîner fini, sans parler à Rodolphe, qui, de son côté, n'avait pour le moment rien tant à cœur que de l'éviter.