Hitler (Documents Français) (French Edition)

François Delpla · Chapitre 10 sur 24

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Hitler (Documents Français) (French Edition)

CHAPITRE 7 - Mise au pas interne et premiers pas diplomatiques

CHAPITRE 7

 

Mise au pas interne et premiers pas

diplomatiques

 

L'incendie du Reichstag fait sur les autres pays une impression désastreuse. Il entraîne une sorte de mise au ban de l'Allemagne... dont Hitler tire un grand parti pour consolider son pouvoir avant de calmer le jeu diplomatique, un résultat dans lequel l'acquittement de Dimitrov n'est pas d'un mince secours.

 

Le nouveau Reichstag n'a pas de domicile, et Hitler va l'installer dans un lieu symbolique de la considération qu'il lui porte : une salle de spectacle, l'opéra Kroll. Mais pour la séance inaugurale, c'est le sérieux qui prévaut. Car on a réussi à débaucher Hindenburg et à amadouer les chefs militaires, ce qui permet de mettre en scène un touchant tableau d'unité nationale, et de marquer une continuité entre le Troisième Reich et l'empire Hohenzollern par-delà le temps de Weimar, ainsi présenté comme une parenthèse heureusement refermée. L'endroit choisi est l'église protestante de la Garnison à Potsdam, qui est à la Prusse ce que la basilique de Saint-Denis est à la France. Elle abrite notamment le tombeau de Frédéric II. Quant au jour choisi, c'est l'anniversaire de l'inauguration par Bismarck du premier Reichstag impérial, en 1871. La petite ville, ainsi que la capitale voisine, sont pavoisées avec les nouveaux emblèmes nationaux. Le gouvernement vient en effet de jeter aux orties le drapeau républicain et de rétablir le drapeau impérial noir-blanc-rouge, tout en élevant à une égale dignité l'oriflamme nazie rouge, frappée d'une croix gammée sur fond blanc, que Hitler avait dessinée en 1920.

C'est la première grand-messe radiophonique de Goebbels, promu ministre « de l'Information et de la Propagande » le 13 mars, qui dirige une batterie de reporters. Ceux-ci content en direct l'arrivée des personnalités, au premier rang desquelles le fils de Guillaume II. Le Kronprinz, en uniforme militaire, s'assied dans la tribune officielle juste en retrait d'un fauteuil qui restera vide, symbolisant l'empereur exilé en Hollande. La nef est occupée par les députés – seuls les socialistes ayant décliné l'invitation. Soudain Hindenburg fait son entrée, en grand uniforme, coiffé du casque à pointe, aux côtés d'un Hitler en jaquette. Ils parcourent lentement l'allée centrale et, ensemble, saluent les altesses en s'inclinant.Derrière eux, Göring et Goebbels se contentent d'un signe de la main. Puis le président et le chancelier vont s'asseoir face à face devant l'autel. Après l'intermède du cantique de Leuthen, rappelant la gloire du grand Frédéric, ils prononcent chacun un discours. Hindenburg évoque l'histoire prussienne et la continuité des générations, formant le vœu que l'actuelle vaille les précédentes. Hitler est plus long et plus politique, comme il sied à un premier ministre. Il parle de la guerre mondiale et exempte l'empereur de toute responsabilité dans son déclenchement, non sans rassurer le corps diplomatique, présent au grand complet, par la réaffirmation de son désir de paix. C'est presque en contrebande qu'il fait passer son idéologie, en affirmant d'un ton solennel un programme apparemment banal : « Refaire l'unité des esprits et des volontés du pays, sauvegarder les éternels fondements de notre existence, notre caractère racial et les valeurs qui lui sont propres. » Puis il va s'incliner devant Hindenburg – une image fixée bien entendu sur la pellicule, et reproduite d'innombrables fois.

Un soleil printanier étant de la fête, la parade militaire qui se déroule ensuite devant l'église compromet un peu plus les notables conservateurs, persuadés à cette minute que le torrent nazi est en train de rentrer, grâce à eux, dans un lit de discipline et de respect des traditions. Après la Reichswehr en effet, ce sont les milices qui défilent. En même temps qu'à l'inoffensif Stahlhelm – qui sera quelques semaines plus tard intégré sans phrases dans la SA –, Hindenburg, debout sur une estrade, donne pour la première fois sa bénédiction aux SA et aux SS. L'après-midi voit, à l'opéra Kroll, une séance du Reichstag destinée à élire les présidents et vice-présidents. Göring règle l'affaire par acclamations, en moins de cinq minutes. Les cérémonies s'achèvent par une retraite aux flambeaux à travers Berlin, suivie d'une représentation de gala des Maîtres chanteurs.

Moins de deux mois après son installation, le gouvernement nazi s'est donné plus que les moyens constitutionnels d'une dictature totale : une légitimité nationale.

Cette cérémonie du 21 mars est emblématique d'une invention nazie qui constitue la contribution la plus personnelle du Führer à l'histoire politique de l'humanité : la coopération des victimes à leur propre persécution. Il fallait son esprit retors, nourri par l'observation solitaire des hommes avant 1914, débarrassé de tout scrupule par la guerre et la déchéance allemande, pour ériger en une règle sociale dominant toutes les autres ce qui n'était jusque-là qu'une méthode d'appoint pour les autorités de toute nature, policières ou coloniales par exemple. Il y avait d'un côté les dominants, de l'autre les dominés, et entre les deux une zone aux contours flous, mais cependant distincte, de mouchards et de collaborateurs. Hitler dilue ces entités dans tout le corps social.

Certes, tout au long du siècle, les sciences humaines ont enseigné que ce n'était pas si simple, et médité sur l'intériorisation, par chacun, des valeurs qui fondaient son propre asservissement. Mais avec Hitler, ce n'est pas d'intériorisation qu'il s'agit. Chaque Allemand, sauf lui, est à lafois dominant et dominé, bourreau et victime, résistant et collaborateur. Ainsi la droite non nazie et le Centre, rassemblés dans la « communion nationale » de Potsdam, vont deux jours plus tard coopérer à l'élimination de la gauche, mais aussi à leur propre anéantissement, en votant au Reichstag la loi « des pleins pouvoirs », qui prolonge pour quatre ans la situation créée par le décret du 28 février : elle affranchit le gouvernement de tout contrôle de cette même assemblée que le peuple vient d'élire en croyant exercer sa souveraineté. Le Centre aurait pu faire repousser le texte, puisqu'il requérait une majorité des deux tiers, mais, malgré les efforts de Brüning qui exhorte ses pairs à exiger des garanties, le groupe parlementaire se contente de l'assurance verbale que la loi ne servira que « dans un petit nombre de cas », et de la promesse, faite en séance par le ministre Frick et bien entendu fallacieuse, qu'une lettre de Hitler promettant, tout bonnement, « l'abrogation des articles du décret de l'incendie du Reichstag lésant les libertés civiles et politiques » est déjà

signée, et expédiée1. En paraissant hésiter, délibérer et poser ses conditions, le parti catholique contribue à donner à la journée un caractère apparemment démocratique. Pour consommer l'automutilation, le perspicace Brüning vote lui-même les pleins pouvoirs : la discipline ne fait-elle pas la force des armées ?

Il n'est pas jusqu'aux socialistes qui ne coopèrent, par leur courage même, en siégeant, en faisant par leur porte-parole un noble discours de refus que le Führer lui-même honore d'une réponse indignée et

apparemment improvisée 2, enfin en votant contre le texte. Ils ont mis en scène eux-mêmes leur minorité et leur impuissance.

Hitler, à la fin du discours où il présente la loi, s'offre encore le luxe d'un terrible jeu de mots, intelligible de lui seul mais propre à servir ses objectifs, bien au-delà de la mise au pas juridique qui constitue l'ordre du jour. Les députés, dit-il, vont « décider de la guerre ou de la paix ». Le contexte semble limiter la portée du propos à la paix intérieure du Reich et il est bien vrai que cette loi, en donnant libre cours à l'arbitraire, va jouer un rôle essentiel dans l'effacement de toute opposition. Mais, vu que pour le Führer la conduite interne de l'Etat est au service de la politique d'agrandissement territorial, nul doute qu'en parlant de guerre à la fin d'un discours fondamental, en un moment clé, il pensait très fort que cet ultime débat parlementaire allait lui donner les mains libres pour ses agressions, et entendait le suggérer à la nation allemande.

Les études « de terrain » qui depuis peu foisonnent établissent non seulement le désarroi – on s'en doutait – mais l'existence, dans les partis de gauche, de lignes contradictoires qui se neutralisent mutuellement. On a beaucoup dit que, dans les familles, les jeunes avaient dénoncé les vieux ;or chez les socialistes, au début, c'est un peu l'inverse. On voit des militants chevronnés, habitués à des décennies d'action légale, adhérer à telle organisation mise en place par les nazis, pensant sauvegarder ainsi des occasions d'agir dans le sens de leurs valeurs. Les jeunes, plus sensibles peut-être aux sarcasmes des communistes, ont davantage tendance à faire des groupes autonomes et clandestins : il arrive qu'ils soient désavoués par leurs aînés d'une manière qui confine à la délation et séjournent, comme pour leur bien, dans les camps de concentration, qui précisément n'ont pas encore un régime très sévère, du moins pas tous, et

dont on sort souvent au bout de quelques semaines 3.

Au chapitre de la faillite sociale-démocrate, il faut enfin mentionner les démarches publiques faites par les dirigeants du parti auprès de la Deuxième Internationale, pour se désolidariser de son antinazisme jugé trop sévère. Pour marquer mieux encore ses distances, le groupe socialiste du Reichstag, réduit de moitié par la répression, annule son geste courageux du 23 mars en votant, le 17 mai, la déclaration de politique étrangère du Führer. Voilà des gens qui n'ont pas lu Mein Kampf, ou qui du moins ne sont pas en train de le relire pour voir si on ne serait pas en train de l'appliquer. Sans quoi ils sauraient que, lorsque leurs aînés se sont ralliés à la politique belliqueuse de Guillaume II, il aurait fallu, de l'avis de Hitler, profiter de cette correction de trajectoire, non pour les réintégrer dans la communauté nationale, mais pour les anéantir. Reste une dernière hypothèse, guère plus à l'honneur de leur perspicacité : qu'ils jugent Hitler meilleur que Guillaume II et que, par leur vote, ils croient l'ancrer dans cette « politique de paix » dont il se réclame, lors même qu'il exige la prompte abrogation des mesures « discriminatoires » encore en vigueur du moribond traité de Versailles.

Si le parti communiste est le seul à conserver pendant tout le Troisième Reich une existence organisée, c'est sur une base infime et sans cesse menacée d'anéantissement. Ses militants eux-mêmes ont droit, souvent, à une rééducation de quelques semaines et beaucoup se le tiennent pour dit. En attendant une étude souvent désirée et jamais entreprise sur l'entrée d'un certain nombre dans la SA, on peut méditer sur un « propos de table» de Hitler, émis le 2 août 1941. Il compare le comportement de Torgler à celui de Thälmann, le secrétaire général du parti, arrêté peu après l'incendie du Reichstag. L'héroïsme stérile du communiste indomptable, finalement assassiné en 1945 après douze ans de camp, contraste avec la malléabilité, déjà perceptible pendant le procès, du parlementaire,qui s'est laissé recruter comme faussaire pour animer, en

1940, la station « Radio-Humanité4 ». Cette officine, pendant la campagne de France, appelait les travailleurs, dans un langage marxiste, à ne pas s'opposer à l'avance allemande. Le jugement du dictateur, terrible pour toute la gauche, ne paraît hélas pas totalement délirant : Thälmann, c'est le type même de ces médiocres qui ne pouvaient pas agir autrement qu'ils ne l'ont fait. Il n'est pas aussi intelligent que Torgler, par exemple. C'est un homme borné. Aussi j'ai pu laisser courir Torgler tandis que j'ai dû garder Thälmann, non par vengeance, mais pour l'empêcher de nuire. Aussitôt que le danger sera éliminé en Russie, je le laisserai courir, lui aussi. Je n'ai pas eu besoin d'enfermer les sociaux-démocrates. Je n'avais pas à craindre en effet qu'ils trouvassent à l'étranger une base et des appuis pour s'attaquer à nous.

 

Ce Hitler-là diffère de celui des débuts : ce n'est pas en 1920, après la lecture des Protocoles, qu'il aurait trouvé que la social-démocratie manquait d'appuis extérieurs. Mais ce n'est pas son idéologie qui a changé, bien au contraire. C'est le réel, bouleversé par les victoires nazies, précisément à leur apogée en ce début d'août 1941. Hitler s'accorde ce jour-là un instant de triomphe, à peine prématuré. La victoire totale se profile : en anéantissant bientôt l'URSS et par voie de conséquence la Troisième Internationale, après avoir atomisé la Seconde en démontrant son incapacité à aider le parti frère allemand, il aura mis la planète au pas et pourra se permettre de libérer les staliniens survivants, devenus des symboles de l'impuissance juive.

Il n'est d'ailleurs pas de meilleur exemple de l'habileté de ce pouvoir à déléguer ses tâches répressives que la manière dont il aborde la « question juive ». Au début rien ne se passe, sinon des persécutions individuelles ou des brutalités locales. Puis Goebbels organise, le 1 er avril, une journée de « boycott » des commerçants juifs, présentée comme une réplique à des appels au boycott des produits allemands lancés à l'étranger par des organisations juives. Le succès est mitigé, et la propagande le dissimule à peine.

Des études récentes, principalement israéliennes et américaines, précisent le rôle de Hitler et les dessous diplomatiques de l'affaire. Une conversation téléphonique, mentionnée le 28 mars dans le journal de Goebbels (donc probablement du 27), prouve que c'est le Führer qui arrête la date et le principe, le nouveau ministre de la Propagande n'étant chargé que des modalités. Dans le même temps, les gouvernements britannique et américain sont approchés et priés de calmer la propagande « anti-allemande » des Juifs sur leur territoire. De ces approches, orchestrées par Göring, les intermédiaires sont les propres dirigeants de la communauté juive allemande, priant leurs homologues anglo-saxons demodérer leurs transports, exactement comme les sociaux-démocrates le font à la même époque auprès de leur Internationale. Illimité au départ, le boycott se transforme soudain, le 29 mars, sous l'effet des protestations des ministres conservateurs et de Hindenburg, en une sorte de grève de vingt-quatre heures reconductible. Si l'adversaire ne cède pas, il sera

repris le 4 avril5. Il ne le sera ni ce jour-là ni aucun autre, mais il serait un peu rapide de conclure à son « échec » et de chercher le motif principal de cette renonciation soit dans l'efficacité des protestations de la droite non nazie, soit dans le philosémitisme du consommateur allemand.

En fait, le régime montre la voie, démarre en douceur une persécution sans limite, et rassure en même temps ses victimes, par sa relative « modération ». Il donne l'impression de ne pas savoir où il va et de moduler l'idéologie en fonction des réalités, par exemple économiques. Cependant, cette unique journée de boycott désigne à l'attention les utilisateurs de biens ou de services fournis par des Juifs et fragilise ceux-ci, habituant la planète entière à les considérer d'un œil différent des autres Allemands. La modération apparente de la persécution les pousse à ne pas réagir, surtout de manière collective et organisée, car cela réveillerait l'idéologie du « complot » que les nazis, pour l'instant, semblent avoir remisée au magasin des accessoires préélectoraux. Pour comble, ceux qui se méfient, et ils sont tout de même nombreux, n'ont d'autre ressource que l'émigration et le régime n'y met guère d'obstacles, si ce n'est qu'en partant on doit abandonner ses biens : ceux qui s'y résolvent servent également la politique du Reich. Ne prouvent-ils pas qu'ils ne sont que des sans-patrie, des lâches et des voleurs qui fuient sans demander leur reste ?

Cela dit, on a tort de croire que Hitler a totalement séparé les choses et, après avoir d'abord mis au pas les communistes et les autres opposants politiques réels ou potentiels, n'a pris des mesures générales contre les Juifs qu'à partir des lois de Nuremberg (15 septembre 1935). C'est oublier, en particulier, la loi « sur la restructuration de la fonction publique » du 7 avril 1933, qui prouve que « l'échec » du boycott des professions libérales a été vite compensé par un regain de persécutions contre d'autres personnes, et parfois contre les mêmes. Elle offre une batterie de dispositions permettant de révoquer ou de mettre à la retraite les fonctionnaires recrutés après la date, aussi symbolique qu'inquiétante, du 9 novembre 1918, celle de la « révolution des criminels ». Sont frappés notamment d'une mise à la retraite les « fonctionnaires qui ne sont pas d'origine aryenne », sauf services rendus en temps de guerre sur le front, par eux-mêmes ou par un proche, à condition que ce dernier ait été tué. Voilà une disposition en contradiction avec l'essence même du racisme hitlérien, telle que la livrent les textes de 1919-20 cités plus haut : c'est la race qui compte, non les œuvres, et il ne faut surtout pas faire desentiment devant les « bons Juifs ». C'est donc un bel exemple de l'assagissement dont les nazis cherchent à créer l'illusion. Cette loi n'a, d'autre part, aucun caractère impératif, puisque aucun délai n'est fixé pour le retrait des fonctions, et que le nombre d'ancêtres « non aryens » requis pour ne pas l'être soi-même est laissé dans le vague : c'est bien un texte d'intimidation et de mise au pas, permettant d'épurer au coup par coup, en fonction des comportements individuels ou des priorités sectorielles : ainsi l'armée sera épurée « racialement » bien avant les autres corps.

Le cas de Siegfried Neumann permet de suivre les méandres de l'application du texte. Ce juriste, d'origine juive, possède depuis 1925, à Berlin, un cabinet réputé de consultation juridique et notariale, et bien des nazis notoires ont recours à ses compétences. Roland Freisler, secrétaire d'Etat à la Justice, estime qu'il relève de la loi sur l'épuration de la fonction publique et le fait radier, comme avocat, du barreau de Berlin, après quoi il lui signifie l'interdiction d'exercer comme notaire. Neumann porte l'affaire devant la justice et obtient gain de cause au bout de trois mois, en ayant dû déclarer sur l'honneur qu'il n'avait jamais défendu de communistes et prouver qu'il avait servi sur le front. Mais il n'est tranquille que pendant quelques semaines. Le 30 septembre, c'est une descente de police qui, toujours au nom de la loi du 7 avril, met fin brutalement à ses activités notariales en confisquant les sceaux sans lesquels il ne peut émettre d'actes. Après quoi, sa clientèle d'avocat se délite d'elle-même. Arrêté pendant la nuit de Cristal (9 novembre 1938) et interné à Oranienburg, il finira par saisir, en 1939, une occasion

d'émigrer en Palestine6.

 

Les lois de Nuremberg ne feront que rendre systématiques, en supprimant toute exemption, des dispositions qui, on le voit, s'appliquent déjà sur le terrain, en un mélange inextricable de pseudo-légalité et de voies de fait.

Un acte presque contemporain de Goebbels va avoir plus de suites immédiates que son boycott des entreprises juives : le fameux bûcher de livres qu'il préside le 10 mai à l'université de Berlin. Dès avril, son ministère a mis en circulation des listes d'ouvrages indésirables. Leur

destruction publique se répétera de nombreuses fois 7. Dans la mythologie dangereuse qui présente les nazis comme moins futés qu'ils ne sont, ces crémations figurent en bonne place. Elles sont censées résumer la politique culturelle du régime. On leur associe souvent une apostrophe placée, en ces journées, dans la bouche de Goebbels : « Quand j'entends le mot "culture", je sors mon revolver ! » La phrase est introuvable. Ce qui s'en rapproche le plus est une réplique de théâtre, insérée en 1933 dans une pièce intitulée Schlageter, due à un écrivain non négligeable mais quelquepeu opportuniste, Hanns Johst. Celui qui parle s'appelle Friedrich Tiemann ; il représente, d'une manière transparente, Martin Bormann, qui depuis 1930 est un proche collaborateur, à la fois, de Hitler, dont il dirige les finances personnelles, et de Hess, à la tête du parti. Bormann avait fait, sous Weimar, un an de prison pour avoir coopéré à l'assassinat de celui qui était censé avoir dénoncé Schlageter, comme saboteur ferroviaire, aux occupants français de la Ruhr. La phrase dite par Tiemann, «Ici c'est du tir réglé, quand j'entends le mot "culture"... je sors mon browning », loin de définir une politique

culturelle, exprime simplement la philosophie rustique d'un baroudeur 8. Quant à Goebbels, loin de n'être qu'un incendiaire, il fait figure au contraire de nazi modéré, prenant sous son aile bien des artistes menacés. Ainsi protégera-t-il encore, en juillet, l'exposition « Trente artistes allemands », incluant des peintres et des sculpteurs expressionnistes, avant qu'elle ne soit fermée au bout de quelques jours sur l'ordre de Frick. Sans doute s'agit-il, pour ce nazi relativement éclairé, de fidélité à soi-même, car il admire depuis longtemps Van Gogh, Nolde et Munch, peu

prisés de Hitler et de la plupart des autres dirigeants nazis 9. Mais on peut également penser qu'en ce début de mise au pas le Führer en personne veille à doser les coups, et exploite les bisbilles entre ses lieutenants pour atomiser la résistance, en laissant à chaque créateur un espoir, fût-il ténu, de conserver son rang et ses commandes.

 

Depuis une trentaine d'années, les recherches pionnières de Lionel Richard éclairent un autre volet de cette politique culturelle : outre la répression et les tracasseries, sévit la manipulation. Le chercheur français passionné par la culture de Weimar montre qu'on ne saurait cantonner la notion de « littérature nazie » aux auteurs relativement minoritaires qui ont glorifié dans leurs œuvres le régime ou le Führer, et qu'on doit l'étendre, avec les nuances qui s'imposent, à l'ensemble de ceux qui n'ont pas émigré et ont continué à produire, fût-ce seulement au début de la période. Même si quelques-uns, plus minoritaires encore que les chantres directs du nazisme, ont eu tôt ou tard maille à partir avec le régime, tous ont concouru, par leur diversité même, à définir les contours de la Volksgemeinschaft, de ce qui pour Hitler était allemand, sain, positif. Ainsi, la barbarie bien réelle du bûcher masque une manœuvre de grande envergure dont la subtilité n'est pas absente. Encourageant, si besoin était, l'émigration des réprouvés, elle dessine les contours d'une culture sélective mais pluraliste, qui se prive certes de quelques grands noms mais pas de tous, et donne, tout en les compromettant, une estampille officielle àla grande masse des auteurs, lors même qu'ils n'exaltent ni le

sang, ni la patrie, ni la guerre 10.

Enfin, la liste des cérémonies pédagogiques ne serait pas complète sans la mention d'une « récupération » qui donnera des idées, plus tard, à Pétain et à beaucoup d'autres : la transformation du 1 er mai, journée internationale de lutte combattue par le patronat, en une « fête du travail » présidée, dans toutes les villes, par les dignitaires nazis et, à Berlin, sur l'aérodrome de Tempelhof, par le Führer en personne. Mais l'arme est à deux coups : le jour même, les syndicats ont décidé de collaborer ; le lendemain, ils sont brusquement interdits, et leurs locaux confisqués. A leur place est institué un « Front du Travail » regroupant salariés et patrons, sous la direction de Robert Ley. Ce sera essentiellement une organisation de propagande, et son rameau le plus connu sera l'association « Kraft durch Freude » (la force par la joie), également dirigée par Ley, qui organisera les loisirs ouvriers avec une efficacité

certaine 11.

Ces mesures et ces festivités font partie d'un vaste mouvement baptisé Gleichsschaltung. On récuse souvent la traduction « mise au pas », qui pourtant évoque assez fidèlement le terme allemand, sous prétexte qu'en français l'expression a souvent le sens d'une simple coercition : on préfère alors « harmonisation » ou « synchronisation ». De fait, le terme de Gleichsschaltung désigne d'abord deux lois consacrant l'alignement des Länder, dans tous les domaines, sur l'Etat central, promulguées les 31

mars et 7 avril 12. Mais puisque le terme désigne, par extension, l'ensemble des dispositions qui font marcher le Reich dans un sens indiqué par le Führer, et disparaître toute forme d'opposition organisée, « mise au pas » n'a rien d'un contresens. A condition de garder à l'esprit que Hitler n'est pas une brute ordinaire, qu'il est économe des moyens répressifs et préfère obtenir, par un mélange subtil de crainte, de résignation et de conviction, que les gens prennent d'eux-mêmes le pas voulu.

 

La politique extérieure est conduite avec autant de prudence et de doigté. Nous avons vu que l'arrestation des trois Bulgares, longtemps après l'incendie du Reichstag mais deux jours après les élections, témoignait sans doute d'un souci de ne pas indisposer les votants par une conduite diplomatique irresponsable. Alors, pour ne pas trop provoquer l'opinion mondiale, on leur intente un procès dont l'impartialité, mise en doute par une bonne partie de la presse, sera « prouvée » de la manière la plus inattendue, par la clémence du verdict. Ils seront ensuite expulsésun an, jour pour jour, après l'incendie, alors que l'acquittement « faute de preuves suffisantes » datait du 23 décembre et l'exécution de van der Lubbe, seul condamné, du 10 janvier. Entre-temps, le procès avait lui-même été converti en dividendes électoraux. Ce respect relatif des formes, conjugué avec une grande fermeté répressive, et avec les premiers pas de la diplomatie hitérienne conduisant à une sortie apparemment justifiée de la Société des Nations (le 14 octobre), sans que les puissances réagissent, explique le succès triomphal du plébiscite du 12 novembre, entérinant entre autres la suppression des partis non nazis,

progressivement dissous en juin et juillet 13. Par la même occasion, le Reichstag élu le 5 mars avait été dissous et une nouvelle assemblée « élue » le 12 novembre, sur des listes uniques. Ces scrutins donnaient à Hitler, même en défalquant largement les fraudes, une large approbation de la nation pour sa politique intérieure, et plus encore pour sa politique

étrangère, approuvée officiellement par 95 % des suffrages exprimés14. Que de chemin parcouru depuis février ! Non seulement la colonne de flammes du Reichstag a joué le rôle du premier étage d'une fusée, mais les suites politiques et judiciaires de la mise à feu ont, pendant toute une année, scandé les progrès de la mise au pas.

Joachim Fest, l'un des premiers à saisir la cohérence des manœuvres de Hitler en politique extérieure, présente fort bien ses débuts dans ce domaine : faire patte de velours à Genève, signer des traités peu contraignants avec des ennemis présumés (prorogation de l'accord de bon voisinage de 1926 avec l'URSS et de la coopération militaire secrète qu'il instaurait, le 5 mai, concordat avec Pie XI le 8 juillet) puis, après avoir endormi leur méfiance, prendre à contre-pied les puissances par un coup d'éclat de grande valeur symbolique, mais non menaçant à court terme, ce qui rend toute riposte difficile (désertion de la SDN). Cependant, Fest ne

fait pas le moindre lien avec l'incendie du Reichstag15. De même, lorsqu'il raconte le plébiscite, il oublie le procès qui lui est contemporain. Or, à l'époque, Hitler jouait sur l'« incompréhension » de l'étranger envers l'Allemagne, dont la presse ne dédaignait pas d'évoquer, comme une atteinte à sa souveraineté, la « campagne de dénigrement » orchestrée par les amis de Dimitrov, stipendiés bien sûr par la « juiverie ». On peut en croire un témoin souvent aveugle aux machinations des nazis, mais bon observateur de l'opinion publique, l'ambassadeur français François-Poncet : «Le scepticisme dont témoigne l'étranger est accueilli avec

fureur et excite la xénophobie populaire16. » En décembre, l'acquittementsurvient au moment précis où Hitler, après son coup de force diplomatique, cherche à détendre l'atmosphère.

Un exemple encore plus probant, et encore moins connu, du jeu simultané de Hitler sur les claviers intérieur et extérieur se donne à voir dans l'éviction de Hugenberg et l'autodissolution de son parti DNVP, le 27 juin. Lors de la conférence qui siégeait à Londres depuis deux semaines pour débattre de la grave situation économique et financière du monde, le ministre allemand de l'Economie s'était lancé soudain dans une tirade sur la mission qui incombait à son pays de coloniser de vastes territoires en Europe de l'Est. Son collègue Neurath, qui conduisait la délégation, fut très contrarié et en appela au Führer, qui tira parti de l'incident pour démettre Hugenberg, en dépit de sa fameuse promesse du 30 janvier, de conserver tous les ministres nommés avec lui ce jour-là. Trop souvent on dit qu'il l'a purement et simplement violée : ce fait

montre qu'il a attendu de disposer d'un solide prétexte17. Au point qu'on peut le soupçonner de l'avoir provoqué. N'avait-il pas laissé entendre au ministre qu'il souhaitait que ce langage fût tenu, pour le désapprouver ensuite d'avoir mal choisi les mots ou le moment ? Ou, plus subtilement, l'a-t-il provoqué par sa modération diplomatique, et notamment par son traité de mai avec Staline, au point que le ministre, qui se voulait au départ l'homme fort du cabinet, s'est mis en devoir d'appeler à une politique extérieure plus conforme aux idéaux nationalistes ? La retraite brutale et boudeuse de Hugenberg qui, bien qu'il ait survécu plusieurs années au Reich qu'il avait tant contribué à fonder, ne s'est jamais expliqué sur sa brève carrière ministérielle, laisse l'interrogation en suspens mais donne à penser qu'il avait conscience de s'être fait piéger d'un bout à l'autre, et ne trouvait strictement rien à dire pour sa défense.

 

Cependant, le départ de Hugenberg, même habilement présenté comme le désaveu d'un politicien agressif envers l'étranger, est de nature à inquiéter les puissances capitalistes, puisqu'il s'agit d'un grand patron. N'est-ce pas le signe avant-coureur de quelque aventure collectiviste inspirée par un Gottfried Feder ? Mais cet effet est largement compensé par la montée en puissance au moins apparente, dans les mêmes semaines, de Hjalmar Schacht, qui a retrouvé dès le 17 mars 1933 son fauteuil de président de la Reichsbank.

Le nazisme va commencer à défier le patronat occidental en gelant ses avoirs sur le sol allemand. Comme il le fait le 9 juin 1933, trois jours avant l'ouverture de la conférence de Londres, cela pose une question : comment ce régime nouveau-né, qui a un besoin vital d'amadouer l'étranger, peut-il se permettre de le frapper à la caisse ? La réponse est : grâce à Schacht et, plus particulièrement, au voyage qu'il a fait aux Etats-Unis le mois précédent, officiellement pour préparer la conférence écono-mique.Il annonce tout de go au président Roosevelt que l'Allemagne va cesser de rembourser les intérêts de ses emprunts, et recueille en retour... une exclamation joyeuse : le père du New Deal estime que c'est bien fait pour « les banquiers de Wall Street », qui ont fait des investissements imprudents. Cependant, le lendemain, le voyageur se voit remettre un pli indiquant que le président condamne la suspension des paiements. Mais, pour finir, il est reçu de nouveau à la fin de son séjour et, sans avoir reculé le moins du monde sur la question en litige, s'entend dire qu'il a «

fait une excellente impression 18 ». Voilà encore un coup hitlérien terriblement bien ajusté : en se servant d'un pur « technicien » non nazi, promu à la direction de la monnaie allemande une première fois en 1923, par un gouvernement qui venait de faire tirer sur Hitler à Munich, il réussit à faire tolérer par l'Amérique que l'Allemagne s'isole sur le plan financier et à faire passer cela, non pour une préparation à la guerre, mais pour une simple remise en ordre, le temps de réparer les dysfonctionnements liés à la crise et aux réparations. On ne rapproche pas assez cette péripétie du diktat présidentiel américain qui deux mois plus tard, le 3 juillet, met fin aux efforts de coopération contre la crise des délégués de la conférence de Londres. On le rapporte ordinairement à un « égoïsme » et à une « méfiance » envers la France et l'Angleterre. On ne dit pas qu'en fait, s'il se permettait de rompre la solidarité atlantique, c'est qu'il s'appuyait sur l'Allemagne. Cette première « erreur de l'Occident », qui encourage le gouvernement nazi à croire qu'il ne trouvera pas devant ses ambitions un front cohérent, doit déjà beaucoup à l'instrumentalisation discrète, par Hitler, d'un important responsable non nazi. Mais il met aussi, au cours des mêmes semaines et dans les mêmes forums internationaux, ses propres hommes en place.

 

On ne savait pas grand-chose sur Joachim von Ribbentrop avant la

lumineuse synthèse que lui a récemment consacrée Michael Bloch 19. Sinon qu'il passait, dans ses fonctions officielles d'ambassadeur à Londres puis de ministre des Affaires étrangères, et enfin lors du procès de Nuremberg, pour le plus sot, le plus vaniteux et le plus lâche des dirigeants nazis. Cette première biographie scientifique ne bouleverse pas les impressions antérieures, mais incite à cerner le rôle de Hitler dans le rétrécissement de la personnalité de ce serviteur, l'un des derniers apparus dans son premier cercle.

Avant de rencontrer Hitler en 1932, Ribbentrop était un modèle de réussite sociale et personnelle. Il avait du charme physique et de la prestance, bien que des ennuis de santé, pendant l'adolescence, aient entraîné l'ablation d'un rein. On relevait son manque d'humour, mais après tout,si c'est là une qualité appréciée, c'est bien qu'elle est rare, dans les salons comme ailleurs. Issu d'une famille bourgeoise en partie anoblie, il avait acquis sa particule de manière régulière et admise, en se faisant adopter par une parente. Elevé en partie à Metz, ayant résidé au Canada, il en avait profité pour parler couramment le français et l'anglais. Combattant décoré de la guerre mondiale, fort capable au violon et au tennis, ayant fait un mariage à la fois d'amour et d'intérêt, sans dédaigner pour autant les succès galants – mais en y mettant plus de tact et de discrétion qu'un Goebbels –, c'était aussi un gros travailleur et un homme d'affaires efficace, ainsi qu'un mécène ouvert à l'art moderne et nullement antisémite. Politiquement il passait pour un conservateur plutôt éclairé.

Son ralliement au nazisme, dans des conditions mal connues, à un moment imprécis de l'année 1932, porte la marque de l'opportunisme. Ne serait-ce que parce qu'il s'en cache. L'adhésion qu'il donne n'est qu'une des mises de ce brillant joueur, en un temps où tout semble pouvoir basculer. Elle ne l'empêche pas de conserver ses amis juifs. Et elle lui permet de faire le lien entre Hitler et Papen, au moment décisif.

On peut supposer qu'il a d'abord été attiré par Hitler, comme tant d'autres gens de droite, en raison de sa capacité de mobilisation des masses, propre à les détourner du communisme, et qu'ayant vu de près le chef manœuvrer pour s'emparer du pouvoir, il a conçu une admiration définitive pour son génie politique. Son entrée en diplomatie est la suite logique, adaptée à ses compétences géographiques et linguistiques, du rôle d'agent discret du Führer qu'il a joué en janvier sur la scène allemande.

En 1933, il fait de longs séjours à Paris et à Londres. La conférence économique qui se tient en juin et juillet dans cette dernière ville lui permet de nouer de nombreux contacts, alors qu'il n'est pas membre de la délégation, dirigée par Neurath. C'est l'occasion, pour Hitler, de suggérer qu'il y a deux diplomaties allemandes, l'une officielle, lourdement mise en œuvre par le ministre et les fonctionnaires expérimentés de l'Auswärtiges Amt (dit encore AA, ou Wilhelmstrasse), l'autre plus spécifiquement nazie et hitlérienne, à la fois plus souple et plus fiable, menée par des émissaires qui ne rendent compte qu'au Führer. Un document du MI 5, le service anglais de contre-espionnage, résume à merveille le message que Hitler adressait au gouvernement de Londres, lors même que ses diplomates disaient le contraire et que lui-même limogeait Hugenberg pour avoir vendu la mèche :

(...) le régime de Hitler est incompris. Ce qui extérieurement apparaît comme militaire est en fait un simple moyen de concentrer l'énergie du peuple allemand sur la reconstruction interne du pays et la suppression du marxisme. Cela lui prendra de longues et laborieuses années. L'Allemagne ne veut pas la guerre et en reconnaît pleinement la vanité (...). L'Allemagne est en faveur d'un grand empire britannique et d'une solide domination sur l'Inde. Elle souhaiterait une entente solide entre l'Angleterre et l'Allemagne, à laquelle participeraient éventuellement la France et l'Italie afin de faire face aux agressions japonaises (...). Le problème des colonies allemandes peut être remis à plus tard, pourvu que le pays puisse s'étendre à l'est. A ce propos, on laisse entendre qu'elle profitera de

la Russie en cas de... désintégration de l'URSS 20.

 

Il ne faut point voir là des lubies personnelles de Ribbentrop21 mais, tout au contraire, une façon très hitlérienne de montrer le bout de l'oreille. Hitler serine aux oreilles des conservateurs de Londres que ses ambitions, rompant avec celles de Guillaume II, ne menacent aucun intérêt anglais. D'où, en particulier, un discours très antijaponais. Il importe aussi d'affirmer hautement le pacifisme germanique, en le justifiant notamment – l'antienne resservira maintes fois – par le temps nécessaire à la réorganisation interne du pays, gangrené de marxisme. Bonne occasion de réaffirmer l'anticommunisme et les ambitions orientales – pour lesquelles on ressert l'offre de Mein Kampf d'une renonciation totale aux colonies allemandes, mais en l'édulcorant : plus question d'obtenir l'espace vital par la guerre, on attendra sagement que l'URSS se dissolve. Les points de suspension montrent que l'auteur du rapport n'est pas entièrement dupe... ce qui ne veut pas dire que le diplomate officieux ait raté son effet. Car le pacifisme hitlérien, pour être crédible alors que l'on réarme à tour de bras, doit être assorti de la menace de faire un malheur si besoin est.

1 Pour une narration détaillée de ce piteux épisode, cf. Brüning, op. cit., p. 458-459.

2 C'est l'impression des auditeurs ou des lecteurs de journaux, mais en fait l'orateur socialiste,

Otto Wels, avait accepté de remettre à l'avance au gouvernement un exemplaire de son discours (cf. J. Fest, op. cit., p. 584-585).

3 Ainsi, avant l'interdiction des partis, on voit la direction régionale berlinoise épurer le bureau

des Jeunesses ouvrières socialistes en lui reprochant son « indiscipline » et son « action illégale ». Le président régional, Franz Künstler, met aux voix la publication nominale, dans ce qui reste de presse « bourgeoise », de l'exclusion des deux principaux dirigeants de l'organisation de jeunesse. La motion est repoussée (manuscrit d'Erich Schmidt, reproduit dans Erich Matthias, Das Ende der Parteien, Düsseldorf, Droste, 1960, p. 242-243 – cf. Pierre Ayçoberry, La société allemande sous le Troisième Reich, Paris, Seuil, 1998, p. 55). Quant au rôle pédagogique des courts stages en camp de concentration, il n'a encore fait l'objet à ma connaissance d'aucune étude d'ensemble. Parmi les monographies, signalons les ouvrages publiés depuis peu sur la persécution des Témoins de Jéhovah, notamment celui de Guy Canonici, Les témoins de Jéhovah face à Hitler, Paris, Albin Michel, 1998, ch. 2 et 3.

4 Cf. Ortwin Buchbender et Reinhard Hauschild, Geheimsender gegen Frankreich, Herford,

Koehlers, 1984, tr. fr. Radio-Humanité, Paris, France-Empire, 1986.

5 Cf. Saül Friedländer, L'Allemagne nazie et les Juifs, New York, Harper & Collins, 1997, tr. fr.

Paris, Seuil, 1997, p. 30-33.

6 S. Neumann, Nacht über Deutschland, Munich, List, 1978.

7 Elle pourra au besoin concerner une catégorie précise d'écrits : ainsi la crémation des

brochures des Témoins de Jéhovah, les 21, 23 et 24 août, à Magdebourg et, dans la même période, à Cologne (cf. G. Canonici, op. cit., p. 388).

8 Cf. Joseph Wulf, Martin Bormann-Hitlers Schatten, Gütersloh, Mohn, 1962, tr. fr. Paris,

Gallimard, 1963, Martin Bormann, l'ombre de Hitler, p. 18.

9 Sur tout ceci, cf. Lionel Richard, op. cit., et Adelin Guyot et Patrick Restellini, L'art nazi,

Bruxelles, Complexe, 1983, p. 58.

10 Cf. Lionel Richard, Nazisme et littérature, Paris, Maspero, 1971, et Le nazisme et la culture

Paris, Maspero, 1978, réédition Bruxelles, Complexe, 1988. Voir notamment le début du chapitre

7de ce dernier livre, qui pose la question sacrilège : « Savoir si, au fond, la "bonne littérature" ne peut pas être, aussi, nazie. »

11 Créée le 27 novembre 1933 (cf. Daten der Geschichte..., op. cit., p. 59).

12 Celle du 7 avril délègue l'autorité du Führer, en dehors de la Prusse où elle s'exerce

directement, à onze Statthalter. On les confond souvent avec les Gauleiter, dont le nombre est fixé alors à 32, et qui ont sous leur autorité des Kreisleiter (cf. Daten der Geschichte..., op. cit., p. 52-53).

13 Le parti socialiste le 22 juin, le parti national-allemand le 27 (jour où Hugenberg quitte le

gouvernement), le Centre le 5 juillet. Le parti nazi est proclamé unique le 14 juillet.

14 La question posée ne distinguait pas les deux domaines mais il est permis de considérer que

la participation plus forte, dans les mêmes bureaux de vote, au plébiscite qu'à l'élection, signifie que maints abstentionnistes ont voulu sanctionner la dissolution des partis tout en cautionnant la sortie de la SDN.

15 Op. cit., p. 622-627.

16 Souvenirs d'une ambassade à Berlin, Paris, Flammarion, 1946, p. 99.

17 A ceci près qu'il l'avait violée une première fois le 13 mars en faisant entrer Goebbels au

gouvernement.

18 H. Schacht, 76 Jahre meines Lebens, Kindler, Bad Wörishofen, 1953, tr. fr. Mémoires d'un

magicien, Paris, Amiot-Dumont, 1954, t. 2, p. 62-63.

19 Michael Bloch, Ribbentrop, 1992, tr. fr. Paris, Plon, 1996.

20 Texte des archives du Foreign Office (rapport de Vemon Kell à Robert Vansittart, 4 décembre

1933, FO 371/16751), publié pour la première fois en 1986, cité par Michael Bloch, Ribbentrop, 1992, tr. fr. Paris, Plon, 1996, p. 44.

21 Je me sépare ici de M. Bloch, cf. infra, ch. 15.

 

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