Hitler (Documents Français) (French Edition)

François Delpla · Chapitre 3 sur 24

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Hitler (Documents Français) (French Edition)

CHAPITRE PREMIER - Jeunesse d'un chef

CHAPITRE PREMIER

 

Jeunesse d'un chef

 

(1889-1918)

 

L'enfant qui naît le 20 avril 1889 à Braunau-sur-Inn, aux confins de l'Autriche et de la Bavière, et qu'un prêtre catholique baptise quelques jours plus tard sous le nom d'Adolf, est le fils d'Aloïs Hitler et de Klara, son épouse. Lui fonctionnaire moyen des douanes, elle mère au foyer. Il a vingt-trois ans de plus qu'elle et meurt en 1903, dans le village de Leonding, proche de Linz, où la famille venait de s'installer. Gros travailleur parti du bas de l'échelle, maître de maison autoritaire, Aloïs n'admettait pas que son fils eût le projet de devenir artiste peintre. Mais sa mort mit fin opportunément au conflit et la mère céda, permettant au jeune Adolf, en octobre 1907, de passer le concours d'entrée à l'école des beaux-arts de Vienne, auquel il échoua. Elle-même, atteinte d'un cancer du sein, décéda le 21 décembre suivant. Son médecin, le docteur Bloch, était juif. Le jeune homme fut profondément affligé.

Ces informations sont à la fois présentées en 1925 dans Mein Kampf (à l'exception du médecin juif), et recoupées par les recherches les plus sérieuses. Y trouve-t-on quelque élément de nature à expliquer ce qui devait se passer trente ans plus tard ? C'est ce qu'on croit souvent. En conservant son projet professionnel malgré le veto paternel, l'enfant serait

devenu « dissimulé ». Des châtiments corporels1 l'auraient orienté vers la violence, et le fait d'obtenir l'appui de sa mère pour braver la volonté d'un père mort l'aurait plongé dans une culpabilité obsessionnelle. Quant aux origines ethniques du médecin qui échoua à la guérir, le lecteur aura deviné quelle conclusion on en tire : ayant soumis un corps adoré à un traitement douloureux sans le soustraire à la mort, il aurait suscité chez lerejeton une rancune paroxystique, expliquant qu'il ait plus tard entrepris l'éradication de la souche « raciale » du praticien.

Or cette enfance est impressionnante de banalité. Les projets artistiques sont légion chez les fils de fonctionnaires, les Juifs nombreux dans le corps médical autrichien d'alors, un temps où les maris sont souvent plus vieux que les épouses, et où les tumeurs mammaires ont rarement une issue heureuse. Pourtant, un seul enfant est devenu dictateur.

Une piste légèrement antérieure mérite peut-être davantage de considération. Aloïs, le père d'Adolf, était né en 1842 de père inconnu, cinq ans avant le mariage de sa mère. Il avait certes été reconnu par le mari... mais longtemps après la mort de celui-ci et sur la seule foi de quelques témoins. Quoi qu'il en soit, « l'absence du nom du père » est reconnue aujourd'hui, par un grand nombre de thérapeutes, comme une source importante de psychoses, et souvent à plusieurs générations de distance. En revanche, l'idée que ce géniteur ait pu être juif, ou son petit-

fils le craindre, ne repose sur aucun fondement documentaire 2.

Si l'enfance est banale, c'est le terme de « normal » qui vient sous la plume lorsqu'on considère sans préjugé l'adolescence de Hitler.

 

August Kubizek passe dix-huit mois dans une geôle américaine, en 1945-46. Sa faute : il a connu de près le futur maître du Troisième Reich, pendant leur commune adolescence. Dans un livre paru en 1953, il relate en ces termes un fragment de ses interrogatoires :

- Plus tard il vous a revu ?

- Oui.

- Souvent ?

- Quelquefois.

- Comment pouviez-vous venir jusqu'à lui ?

- J'allais le voir.

- Et alors vous étiez avec lui, tout près de lui ?

- Oui, tout près.

- Seul ?

- Seul.

- Sans surveillance ?

- Sans surveillance.

- Vous auriez pu le tuer ?

- Oui.

- Et pourquoi ne l'avez-vous pas fait ?

- Parce qu'il était mon ami3.

 

Cette scène illustre bien la lourdeur qu'a parfois montrée l'Amérique lorsqu'elle a pris sa part tardive dans l'éradication du nazisme. Mais en l'occurrence, elle n'est pas seule en cause. On a décrié de toutes parts le

témoignage de Kubizek, en le trouvant trop favorable au Führer4, et on l'a traité comme une carrière, où on allait chercher des matériaux pour étayer des constructions déjà bien avancées. Il est temps de le prendre vraiment en considération, ce qui ne signifie pas qu'on le croie sur parole.

Tout d'abord, Hitler a aimé Kubizek. Non certes sexuellement. Ni sur un pied d'égalité. De leur association il était le « Führer » - profitons-en pour relever que ce mot, très courant, ne signifie rien d'autre que « celui qui mène ». Cette amitié adolescente bien classique évoque le lien entre don Quichotte et Sancho Pança : Hitler est celui qui rêve, qui échafaude,

qui crée ; son ami « Gustl5 » allie une patiente écoute et un souci supérieur des réalités matérielles. Lors de leur rencontre, vers la Toussaint de 1904, au promenoir de l'opéra de Linz, Gustl travaille comme apprenti chez son père, artisan tapissier. Venu dans ce lieu parce que l'atelier paternel collaborait aux décors, il y a pris le goût de l'opéra et affermi sa résolution de faire de la musique son métier : beau sujet de communion avec le fils incompris du fonctionnaire ! Mais il apprend méthodiquement le violon et sera engagé très jeune comme altiste et chef d'orchestre après des études au conservatoire de Vienne, où ne manquait pas la concurrence de jeunes gens mieux nés. Voilà qui plaide, de diverses manières, en faveur de la normalité de Hitler. Car il avait joué un rôle décisif pour convaincre la famille de son ami de ses talents musicaux, ce qui prouve à la fois qu'il en avait lui-même, au moins à titre d'auditeur, et qu'il n'apparaissait pas comme une « mauvaise fréquentation ». Enfin, loin d'être comme on le prétend un monstre d'égoïsme qui n'aurait vu en Kubizek qu'un remède à la solitude et un déversoir pour ses tirades, il lui avait rendu le plus signalé des services.

Cette normalité est également affective. L'affirmation de Kubizek que Hitler était « absolument normal sur le plan physique et sexuel » aurait dû trancher des querelles qui hélas n'ont fait que croître. Car, en se fiant à un livre soviétique de 1968, bien des auteurs, fussent-ils réfractaires àtout autre écrit de cette provenance, l'ont fermement privé d'un testicule et ont engouffré dans ce vide une masse de conséquences. Nous retrouverons ce débat, qu'on peut suspendre ici en remarquant que les indices, peu nombreux et peu décisifs, de cette semi-castration s'accompagnent d'une absence totale de données sur son éventuel retentissement

psychologique 6.

Quant à la normalité « sexuelle », Kubizek veut probablement dire que son ami n'était attiré que par les filles. C'est de lui, en effet, qu'il apprit l'existence de l'homosexualité, le jour où Adolf reçut un billet d'un admirateur masculin, et le détruisit prestement. Mais il ne donnait pas une suite plus favorable aux billets féminins, qu'il recevait en plus grand nombre. C'est qu'il cultivait un amour sans espoir, que Kubizek a révélé et dont l'objet, après s'être fait prier, a confirmé la réalité.

Elle s'appelait Stephanie. Son père, haut fonctionnaire, était alors décédé mais la famille disposait d'un revenu confortable. Le jeune Adolf l'épiait, avec son camarade, sans oser se déclarer. Dûment chaperonnée, elle lui avait donné des signes de connivence d'autant plus précieux qu'ils étaient rares : un sourire dans la rue, une fleur lors d'une fête... Il voulait l'épouser, et lui demanda par lettre de bien vouloir attendre, avant de se marier, qu'il fût devenu un peintre reconnu.

Dans les années 50, cette Dulcinée, devenue veuve d'un colonel nommé Rabatsch et installée dans la banlieue de Vienne, fut très sollicitée lorsqu'après les révélations de Kubizek son identité fut percée à jour. Elle finit par rédiger, pour la faire remettre aux visiteurs, une note plus éloquente peut-être qu'elle n'eût souhaité :

Je ne me souviens pas d'Adolf Hitler. Ce qu'a dit M. Kubizek de l'amour qu'il m'aurait porté est possible ; les indications qu'il a données sur les lieux de mes promenades avec ma mère, sur ma famille, sur moi-même, sont exactes sauf sur un point : mes cheveux n'étaient pas coiffés en longues tresses. C'était interdit au collège : les aînées avaient pris l'habitude, en cas de querelles, de tremper dans l'encrier l'extrémité des tresses de leurs condisciples assises aux tables devant elles, et on n'avait plus le droit de se coiffer ainsi.

Je me souviens d'avoir reçu, vers l'âge de vingt ans, une lettre d'un garçon inconnu. Il m'écrivait qu'il partait pour Vienne où il allait entrer à l'Académie des beaux-arts, mais qu'il reviendrait m'épouser. Je ne sais plus si c'était signé, ni de quel nom. Je montrai la lettre à ma mère. Elle me dit « C'est un fou » et me conseilla de la déchirer, ce que je fis. Jamais plus ce correspondant ne se manifesta. L'aurait-il fait que, s'il s'agissait d'Adolf Hitler, qui était de deux ans plus jeune que moi, cela n'aurait rien changé. A l'époque, les jeunes filles ne s'intéressaient jamais à des garçons plus jeunes qu'elles. Elles ne regardaient - et paupières à demi baissées – que ceux en âge de les emmener danser, patiner... ou de

les épouser 7.

 

Ce texte offre une vue panoramique sur les horizons des Autrichiennesde bonne famille, à l'époque où la psychanalyse commençait à se pencher sur leur cas. Mais on lit aussi entre les lignes l'écho assourdi d'une rêverie romantique.

Toutes les notations de Kubizek sont exactes, puisqu'il n'a pas commis la seule erreur qu'on lui impute : il ne dit pas que Stephanie ait porté des tresses sur le chemin du collège, mais seulement sur une photo que lui-

même connut beaucoup plus tard 8. Il ne dit d'ailleurs pas qu'elle se rendait au collège mais, tout au contraire, qu'elle venait de réussir son baccalauréat. Cette mise au point oiseuse montre la veuve en flagrant délit de noyer le poisson. Le reste est à l'avenant : elle ne parle pas de ce qui s'est passé, mais de ce qui devait ou non logiquement se passer. Il est clair qu'elle assure son « repos », comme eût dit la princesse de Clèves, en reconnaissant ce qu'il serait imprudent de nier - une lettre dont une copie pourrait resurgir - et en niant ce qui ne laisse pas de traces : ses muettes répliques aux attentions du soupirant, et ses propres souvenirs.

En dehors de la critique interne de ce tract, il y a trois raisons de mettre en doute ses dénégations. Elle ne tient peut-être pas à ce qu'on sache qu'elle avait fait bon visage au tyran le plus antipathique de l'histoire. Elle peut vouloir cacher qu'elle avait donné des gages peu compromettants mais tout de même, s'agissant d'une jeune fille « honnête », réprouvés par la morale ambiante. Enfin elle a pu, pour le même motif, refouler ces scènes. Cependant, l'obstination des deux compères à se trouver sur son chemin, attestée par sa confirmation des itinéraires que lui prête Kubizek, plaide plus en faveur de la dissimulation que de l'oubli. Plus une jeune fille est surveillée, plus les attentions d'un soupirant inconnu, à la mise bien tenue, l'intéressent nécessairement, et moins elles doivent être faciles à oublier, surtout si elle s'est mariée en fonction des critères qu'elle indique.

On peut en déduire qu'elle avait bien encouragé les assiduités du jeune homme, mais qu'elle était effectivement engluée dans un univers de distractions superficielles et de destins stéréotypés, dont elle n'avait pas sérieusement songé à s'extraire en se laissant enlever par ce prince vraisemblablement charmant. On a donc tort quand on dit que Hitler vivait là un rêve diamétralement opposé à la réalité. Reste qu'il n'établissait pas entre les deux une limite très nette ou plus exactement, comme Kubizek lui-même l'analyse lumineusement, qu'il avait besoin de nourrir un rêve idéal - il prêtait à Stephanie toutes sortes de qualités intellectuelles et de préoccupations artistiques que le texte ci-dessus incite à mettre en doute - et ne se pressait guère de le confronter au réel, en engageant un commerce avec son objet. Là, sans doute, nous trouvons la préfiguration de certaines attitudes de l'adulte - si ce n'est qu'à l'inverse il fera preuve d'audace et de talent pour matérialiser ses chimères, et que le réel en subira de dures atteintes.

Il est vrai aussi que lorsqu'à Vienne, plus tard, il fuyait tout contact féminin en expliquant qu'il restait fidèle à Stephanie, alors qu'elle ne lui avait plus témoigné le moindre intérêt depuis longtemps, nous pouvons diagnostiquer une certaine peur devant la femme, pour laquelle le jeune homme préfère soupirer à distance, sans grand espoir de combler celle-ci. Nous retrouverons le phénomène avec l'idéalisation du souvenir de Geli Raubal.

Si on cherche des étrangetés dans le comportement sexuel de notre homme, pour les nimber de causalités plus fantastiques encore, c'est en fonction des aspects réellement exceptionnels de sa personnalité. On projette de la monstruosité sur ses moindres gestes et, en l'occurrence, on manque une constatation simple, qui n'épuise peut-être pas la question, mais a certainement une valeur explicative supérieure à ses

concurrentes : Hitler avait reçu une éducation catholique 9. On sait qu'il

avait été enfant de chœur10 et avait pris là son goût pour les cérémonies. Il avait donc probablement fréquenté d'assez près le catéchisme. Or les prêtres enseignaient la « pureté » et prohibaient notamment les relations sexuelles avant le mariage, y compris pour les garçons, qui certes jetaient volontiers leur gourme avec des prostituées, mais alors prenaient leurs

distances avec les sacristies, à l'affluence notoirement plus féminine11. Hitler, qui, nous dit encore Kubizek, « rejetait toutes les formes du flirt » (p. 76) et « n'admettait même pas la masturbation, si fréquente chez les jeunes gens » (p. 245), et qui tenait à se distinguer du vulgaire, a bien pu suivre à la lettre cet enseignement, et trouver valorisant de brider ses désirs, jusqu'à un mariage auquel, toujours d'après son compagnon, il aspirait pour transmettre « la flamme de la vie ». Quant au monde de la prostitution, ils l'effleurèrent tous deux une seule fois, arpentant « pour voir » le quartier spécialisé de Vienne en faisant des commentaires dégoûtés (p. 242-244). Mais comme leur cohabitation viennoise ne dura que quelques mois, on peut tenir pour vraisemblable que Hitler y est retourné et qu'il a franchi là, les tabous religieux s'affaiblissant, d'autres stades de son initiation. On s'expliquerait mal, dans l'hypothèse inverse, la place dans Mein Kampf, à propos de Vienne, de la prostitution et de la syphilis, la dénonciation angoissée de ces « fléaux » et leur corrélation étroite avec la « juiverie ».

Bref, on peut trouver à ce jeune homme bien des côtés antipathiques.Mais on ne saurait nier qu'ils évoquent l'univers de l'adolescence plus que celui de la dictature sanguinaire.

 

Le témoignage de Kubizek, confident unique, sinon de tout, du moins de bien des pensées intimes, offre au biographe deux séries de données. D'une part, des indications propres aux âges tendres, montrant par quels chemins Hitler est devenu adulte. D'autre part, des invariants, des traits qu'on retrouve plus tard dans d'autres contextes, et dont ce texte aide à mesurer l'importance. Essentiellement deux. L'un se rapporte à la façon dont il avait besoin, conjointement, de la ville et de la nature, l'autre à la cohabitation, chez lui, d'un formidable égocentrisme et d'une grande attention aux autres :

La nature exerçait sur lui une influence extraordinaire. « Dehors » il n'était plus du tout le même. Certains aspects de sa personne ne se manifestaient que dans la nature. Il se recueillait, se concentrait dans les chemins silencieux et les forêts de hêtres ou bien, la nuit, quand nous grimpions au Freinberg. Au rythme de la marche, ses pensées et ses inspirations affluaient avec beaucoup plus de facilité que partout ailleurs.

(...)

Au fur et à mesure que je connus Adolf de plus près, j'arrivai à comprendre cette contradiction de son être. Il avait besoin de la ville, de sa multitude d'impressions, d'expériences et d'événements divers. Tout l'intéressait. Il avait besoin des gens, avec leurs tendances contradictoires, leur efforts, leurs intentions, leurs projets, leurs désirs. Il ne se sentait à l'aise que dans cette atmosphère lourde de problèmes. Le village trop monotone, trop insignifiant, trop petit, ne répondait pas assez à son besoin effréné de s'occuper de tout. Une ville, en outre, l'intéressait par le seul fait qu'elle constituait une agglomération de constructions et de maisons. On comprend qu'il n'ait voulu vivre qu'en pleine ville. En revanche, il avait besoin de sortir de cette ville qui l'obsédait. Dans la nature où il ne trouvait rien à améliorer ou à changer, il se détendait, puisque les lois immuables auxquelles elle obéit échappent à la volonté humaine. Il se retrouvait lui-même, n'étant pas obligé, comme en ville, de prendre position à chaque instant. (p. 32)

 

Cette même dualité se retrouve lorsqu'il est question de l'intérêt qu'il portait aux individus :

Je ne puis clore ce chapitre sans citer une qualité du jeune Hitler qui aujourd'hui paraîtra, j'en conviens, paradoxale. Hitler avait une nature intuitive et pleine d'intérêt pour autrui. Il prit en main ma destinée d'une manière touchante. Inutile de lui dire ce qui se passait en moi. Il ressentait toutes mes émotions comme s'il se fût agi de lui-même. Que de fois il m'a ainsi secouru dans des situations difficiles. Il savait toujours ce dont j'avais besoin et ce qui me manquait. Tout occupé qu'il était de sa propre personne, il s'occupait avec ardeur des gens qui l'intéressaient. C'est lui qui orienta ma vie vers la musique, en décidant mon père à me laisser faire des études au conservatoire. Tout ce qui me concernait le touchait, et il y prenait part le plus naturellement du monde. J'avais souvent l'impression qu'il vivait sa propre vie à côté de la mienne. (p. 38)

Kubizek a raison et tort à la fois, lorsqu'il dit que la grande attention de Hitler envers autrui peut sembler, dans les années 50, paradoxale. Vu l'image sinistre qu'on a alors du personnage dans tous les domaines, l'information éveille nécessairement la méfiance. Mais en disant « j'en conviens », il a bien l'air de donner raison aux sceptiques et, s'il défend courageusement, contre vents et marées, les souvenirs de son adolescence, il semble concéder qu'ensuite la vie a bien pu faire de Hitler un monstre indifférent aux sentiments de son entourage. Ce qu'il ne voit pas - parce qu'il n'est pas historien et a suivi d'assez loin, depuis cinquante ans, la vie politique -, c'est que Hitler a non seulement conservé, mais développé sa capacité de « vivre la vie des autres », et qu'elle explique une bonne part de ses réussites.

Vu les dimensions de ce livre, on se préoccupera surtout, en prenant connaissance des faits rapportés par Kubizek, de repérer si Hitler a déjà quelque chose de nazi. La réponse est largement négative. Il se présente comme un individu soigné, posé, soucieux de se distinguer de la masse. Le contraire d'un baroudeur et d'un querelleur, même s'il peut s'emporter quand on le contrarie. Il suit la vie politique, mais en spectateur, et non pas dans les meetings, mais au parlement de Vienne. Il n'a pas la moindre inclination pour la chose militaire, allant jusqu'à critiquer les frères Wright, concepteurs d'un des premiers avions, d'avoir monté dessus une arme à feu pour expérimenter les effets d'un tir aérien ! Son langage diffère peu de celui d'un pacifiste de RFA dans les années 80 : « A peine a-t-on fait une nouvelle découverte, disait-il, qu'on la met au service de la

guerre 12. » Il est révélateur que, des nombreux auteurs qui ont cité Kubizek, fort peu ont relevé ce passage, et que quand on l'a fait, c'était pour le mettre en doute. Sans doute jurait-il trop avec les préjugés ambiants.

Récemment encore il a échappé à la vigilance de Brigitte Hamann, auteur d'une dépoussiérante étude sur les jeunes années du dictateur. Elle lui attribue un amour de la guerre sans solution de continuité, depuis la cour de l'école jusqu'à ses débuts de chef politique, au moyen d'un

argument peu convaincant13. Dans Mein Kampf il dit avoir beaucoup joué à la guerre avec ses petits camarades. Vers 1900, les combats mettaient aux prises les « Anglais » et les « Boers », deux nations qui alors s'affrontaient en Afrique du Sud, donnant le coup d'envoi d'un siècle agité. Tout le monde voulait être boer et le camp anglais avait des difficultés de recrutement. Voilà qui est d'un maigre secours pour l'auteur d'une biographie individuelle. Lorsqu'ils n'étaient pas réprimés par des adultes antimilitaristes, l'immense majorité des écoliers européens jouaient alors à la guerre, et préféraient être enrôlés dans un camp correspondant à leur pays ou servant les intérêts supposés de celui-ci. Dans un monde germanique frustré d'expansion coloniale, comment s'étonner que les ennuis duconcurrent britannique aient soulevé l'enthousiasme dans les cours de récréation ? Brigitte Hamann rapproche ce souvenir d'enfance d'un éloge des Boers fait incidemment par Hitler dans un discours, le 13 avril 1923 à Munich : il dit que les Boers étaient mus par « l'amour de la liberté » et les Anglais par l'« appât de l'argent et

des diamants ». Mais c'est pour donner raison aux Anglais14 ! L'exemple sert à démontrer, dans une Allemagne où les Français viennent d'occuper la Ruhr, qu'une cause juste n'est rien sans la force des armes. Voilà une belle illustration de l'écart entre l'enfant idéaliste et l'adulte cynique, et du danger, pour la justesse historique, d'attribuer au culte hitlérien de la guerre une trop grande précocité.

Kubizek lui-même n'est pas entièrement fidèle à sa résolution de ne tenir, dans la rédaction de ses souvenirs, aucun compte de la carrière ultérieure de son ami. Il pense que Hitler nourrissait déjà secrètement, à l'époque de leur fréquentation, une vocation de dictateur. Il le déduit en particulier du fait qu'il ne gagnait pas sa vie et n'avait pas l'air de vouloir la gagner, mais cultivait cependant de gigantesques projets architecturaux en paraissant sûr de trouver un jour le moyen de les réaliser. C'est oublier ce que lui-même nous a révélé, à quelques pages de là, sur le désir d'Adolf d'offrir une situation stable à Stephanie, et les espoirs qu'il plaçait à cet effet dans une admission à l'école des beaux-arts. Autre indice de l'ambition d'un rôle politique majeur : la représentation de Rienzi, opéra de Wagner montrant un chef politique parti de rien et s'appuyant sur les

masses15, l'avait enthousiasmé et il s'était identifié à lui pendant la nuit suivante, entraînant son compagnon dans une longue promenade autour de Linz, puis le congédiant brusquement en disant qu'il voulait être seul.

Kubizek oublie, lorsqu'il lui prête une ambition politique secrète, que son ami avait entre quinze et dix-neuf ans. L'âge où les rêves se donnent libre cours, sans être nécessairement accompagnés d'une ferme résolution de les réaliser, ni d'une réflexion aboutie sur les moyens d'y parvenir.

Hitler s'installe durablement à Vienne au début de 1908, après la mort de sa mère. Pour un garçon de dix-huit ans dévoré d'ambitions artistiques, c'est à la fois un temps de formation et une épreuve de vérité. A lui les chefs-d'œuvre picturaux, architecturaux et musicaux qu'un vieil empire, dirigé par une dynastie inamovible, a accumulés au long d'une histoire souvent brillante, dans une capitale que la guerre n'a jamais dévastée. Mais il doit aussi chercher à s'y faire un nom.

Puisque c'est là, également, qu'il commence à suivre la vie politique, un lien a pu se faire dans son esprit entre l'évolution artistique et l'évolution politique de la capitale autrichienne. La notion de décadence a étéappliquée aux deux. C'est encore aujourd'hui un lieu commun, s'agissant du domaine politique. Dure aux vaincus, l'histoire ne peut parler sans condescendance de cette dynastie Habsbourg qui essayait de retarder l'inéluctable éclatement d'un empire multinational, où dix millions d'Allemands s'épuisaient à dominer vingt millions de Slaves, avec l'assistance, depuis 1867, de dix millions de Magyars qu'on avait flattés par l'artificielle métamorphose de l'empire autrichien en une « double monarchie » austro-hongroise : on avait fédéré sous le sceptre de François-Joseph deux Etats baptisés, du nom d'un cours d'eau jusque-là obscur, Cisleithanie et Transleithanie.

Pour caractériser la vie intellectuelle et artistique, l'idée d'une décadence est à la fois moins commune et plus souvent nuancée. C'est plutôt l'image d'un bouillonnement inventif qui l'emporte. La peinture, le théâtre, la musique s'ouvrent à Vienne des voies nouvelles, symbolisées par les noms de Klimt, Schnitzler et Schönberg, cependant que Freud jette les bases de ses découvertes.

Les noms d'artistes sont étrangement rares dans Mein Kampf, étant donné la vocation proclamée de l'auteur. Si Richard Wagner est révéré, pas un peintre, pas un compositeur et pas un architecte en activité n'illustrent le récit de la période viennoise. Hitler se contente, lorsqu'il évoque les années d'après-guerre, vécues par lui à Munich, d'une condamnation très générale de l'art moderne, judéo-bolchevique comme il se doit. Cependant, puisque d'après lui il est apparu à la fin du XIX e siècle, il aurait dû impressionner défavorablement l'étudiant viennois et, s'il n'en a rien été, c'est sans doute qu'à Vienne il n'était pas si dégoûté :

Déjà à la fin du siècle dernier commençait à s'introduire dans notre art un élément que l'on pouvait jusqu'alors considérer comme tout à fait étranger et inconnu. Sans doute y avait-il eu, dans des temps antérieurs, maintes fautes de goût, mais il s'agissait plutôt, dans de tels cas, de déraillements artistiques auxquels la postérité a pu reconnaître une certaine valeur historique, non de produits d'une déformation n'ayant plus aucun caractère artistique et provenant plutôt d'une dépravation intellectuelle poussée jusqu'au manque total d'esprit. Par ces manifestations commença à apparaître déjà, au point de vue culturel, l'effondrement politique qui devint plus tard visible.

Le bolchevisme dans l'art est d'ailleurs la seule forme culturelle vivante possible du bolchevisme et sa seule manifestation d'ordre intellectuel.

Que celui qui trouve étrange cette manière de voir examine seulement l'art des Etats qui ont eu le bonheur d'être bolchevisés et il pourra contempler avec effroi, comme art officiellement reconnu, comme art d'Etat, les extravagances de fous ou de décadents que nous avons appris à connaître depuis la fin du siècle sous les concepts du cubisme et du dadaïsme. (p. 257)

 

Peut-être les choses ont-elles été progressives. A propos de son fameux échec au concours d'entrée des beaux-arts de Vienne, sur lequel on a tant glosé, il nous dit lui-même que depuis quelque temps il se sentait attiré, plus que par la peinture, par le dessin, notamment le dessin d'architecture,et que le directeur de l'école, rencontré après l'affichage des résultats, avait diagnostiqué « un manque de dispositions pour la peinture » et « des possibilités dans le domaine de l'architecture ». Les archives confirment et complètent ce récit en faisant apparaître le reproche, dans

les dessins présentés, d'un « manque de portraits 16 ». « En quelques jours, conclut-il dans son livre, je me vis architecte. » Effectivement, parmi ses œuvres conservées, les représentations d'édifices sont très

majoritaires 17.

Nous pouvons en déduire, avec la prudence qu'impose un manque aigu de documents, que peut-être il a lutté très tôt, dans sa vie artistique, contre l'excès d'imagination. Il a préféré ne pas trop s'affranchir du réel, et il a fini par être pris d'une véritable panique devant les trouvailles plastiques du siècle débutant, qui faisaient vaciller les limites des objets comme celles de l'art même. Progressivement il s'est rallié à la conception d'un art politique et même civique, pure exaltation de la race supérieure et de ses triomphes, dont la plus haute expression ne pouvait être que monumentale. Son attirance jamais démentie pour Wagner peut procéder du même souci : il aurait supporté ses audaces harmoniques en considération de tout ce qu'il y avait, dans l'univers wagnérien, de cohérence, de maîtrise et de lisibilité. L'artiste Hitler serait angoissé par les pouvoirs d'évasion du réel que donne le génie et il aurait décidé de n'agir sur la matière que pour la mettre en forme, répudiant toute destructuration.

Comme pour les autres aspects essentiels de sa pensée, l'évolution ne se serait achevée qu'après la guerre. De même qu'on ne trouve pas avant 1919 de textes antisémites (cf. infra), de même c'est peut-être bien au contact de quelque publiciste munichois d'extrême droite qu'il a définitivement répudié la peinture de son siècle et décidé, comme tant de

philistins contemporains, qu'elle était faite avec la queue d'un âne18. Sauf que chez lui, le diagnostic, plutôt que moqueur, est rageur : il voit soudain dans ces productions la marque d'une offensive juive contre toutes les valeurs. Lui, au moins, ne les sous-estime pas et, en quelque sorte, rend hommage à leur puissance.

Curieusement, Kubizek n'est ici d'aucun secours. Intarissable sur les projets architecturaux de Hitler et sur son rapport à la musique, il est muet sur ses goûts picturaux. Ce qui peut vouloir dire que Hitler s'est vraiment, à Vienne, détourné de la peinture, mais aussi qu'il a visité les expositions novatrices en cachette de son ami, et ne savait trop qu'en penser : il lui arrivait fréquemment, en effet, de ne pas dire à Kubizek ce qu'il ruminait et de ne lui livrer l'état de ses cogitations sur un sujet quelorsqu'elles avaient atteint un stade avancé d'élaboration. Sur la peinture d'avant-garde, n'aurait-il pas suspendu son jugement ?

Sur la musique, en tout cas, les confidences de Kubizek sont nettement plus explicites que celles de Mein Kampf et permettent d'avancer une explication du silence de la bible nazie : admirateur de Mendelssohn et

de Mahler19, dont plus tard il devait bannir la musique, pour des raisons « raciales », de tout le territoire du Reich, l'adolescent Hitler ne faisait aucune différence entre les artistes juifs et les autres. Pire encore, au regard des valeurs adoptées plus tard : comme il privilégiait la musique allemande, il intégrait sans vergogne les compositeurs juifs dans la nation chérie !

Kubizek est pourtant catégorique : « Hitler était antisémite dès le temps de Linz. » Mais, vu qu'il se définit lui-même comme un analphabète politique, ce jugement appelle la méfiance. Il ne l'étaye que d'une anecdote et d'une supposition. Alors qu'ils passaient devant la synagogue, Hitler lui aurait dit : « Cela ne fait pas partie de Linz. » Il s'étend d'autre part sur l'influence du corps professoral, dont de nombreux membres méprisaient la dynastie Habsbourg et souhaitaient voir l'Autriche intégrée à un Reich allemand. C'était là une théorie prêchée par un mouvement, le pangermanisme, qui prônait aussi l'antisémitisme. L'un des professeurs pangermanistes de Hitler s'appelait Leopold Pötsch, et c'est le seul enseignant dont il cite le nom dans son livre : il lui aurait donné le goût de l'histoire. Mais Kubizek, dans ce cas comme dans quelques autres, cite Mein Kampf et le démarque plus que ne le souhaiterait l'historien avide de témoignages directs. Car, ayant connu Hitler lors de sa dernière année de scolarisation, qu'il ne passait pas à Linz, il ne saurait témoigner de l'influence d'un professeur de cette ville, à moins que Hitler ne lui en ait parlé rétrospectivement, ce qu'il ne dit pas. Au total, cela fait bien peu pour démontrer l'existence de l'antisémitisme dans l'esprit de Hitler dès cette époque. Mais surtout : si on voit cette idéologie comme une sorte de graine qui, une fois installée, n'a pu que croître, on tombe dans l'explication du passé par le futur et dans la détermination des pensées de l'adolescent par les victimes de l'adulte. Si au contraire on lui accorde le droit à une adolescence véritable, on doit considérer que l'antisémitisme, en lui, a pu connaître des hauts et des bas, avant de prendre sa forme et sa force définitives au lendemain de la première guerre.

Le point n'est pas anecdotique. Car Kubizek est prolixe sur la passion wagnérienne qui avait été l'occasion, non seulement de leur rencontre, mais de l'approfondissement de leur amitié, surtout dans la période de Linz. Hitler, nous dit-il, avait d'autant plus cultivé cette passion qu'il identifiait Stephanie avec une héroïne de Wagner : il compensait ainsi sa frustration de contacts réels. Il s'était mis à lire les écrits du maître. Kubi-zekcite L'œuvre d'art de l'avenir et L'art et la révolution ainsi que le journal du compositeur et sa correspondance, mais non un article célèbre, Le judaïsme dans la musique, publié sous pseudonyme en 1850, puis repris, signé et agrémenté d'une postface en 1867. On y trouve non pas un racisme biologique, mais une théorie qu'un peu plus tard on eût dite « culturaliste » : pour Wagner la musique est très liée au folklore, donc à la langue, et par suite les Juifs cultivés, parlant des langues d'emprunt, ne peuvent produire qu'une musique imitative. Hitler reprendra l'idée de manière caricaturale dans un discours de 1920 qu'on lira plus loin, en disant que les Juifs sont inaptes à la création artistique. Par ailleurs, Wagner profère de sommaires anathèmes contre l'esprit de lucre, base du capitalisme corrupteur, dont il attribue aux Juifs une dose bien supérieure à celle des peuples qui les hébergent et là aussi Hitler trouvera son miel, en caricaturant à peine. Cependant, s'il avait vraiment été antisémite « dès le temps de Linz », il n'eût pas manqué d'abreuver son ami de gloses sur la judéophobie de Wagner en général, et sur ce texte en particulier. On peut conclure avec une grande probabilité, et du manque d'illustrations, sous la plume de Kubizek, d'un antisémitisme aussi précoce, et du fait qu'il ne mentionne pas la passion antisémite de Wagner, que Hitler, comme beaucoup d'autres admirateurs du maître de Bayreuth, n'en avait pas pris conscience ou l'avait tenue pour un caprice sans grande portée.

Beaucoup plus attesté que l'antisémitisme apparaît le pangermanisme, ou plutôt : le germanisme. En effet, ce qu'on appelle pangermanisme en Autriche à cette époque, c'est non pas une idéologie mais un parti bien défini, antisémite et anticlérical, fondé dans les années 1880 par Georg Schönerer. Hitler, qui n'a jamais, d'après personne, été un anticlérical déclaré, le critique sévèrement, dans Mein Kampf, sur ce chapitre. Avant 1919, il n'apparaît pas lié à un mouvement précis, que ce soit par l'adhésion ou la simple sympathie. En revanche, et là-dessus sans doute on peut croire à l'influence de Pötsch, encore vivant lors de la parution de

Mein Kampf 20, il est probablement devenu dès la période de Linz un patriote allemand.

On relèvera tout de même que c'était sans sectarisme, puisque son ami August était probablement d'origine tchèque, à en juger par le nom de son père comme par celui celui de sa mère (Blaha). Le point mérite attention puisque, à la lumière d'un faisceau de preuves rassemblé par Brigitte Hamann, on sait aujourd'hui qu'il y avait dans la région de Linz non point une question juive mais une « question tchèque ». Il y eut ainsi en mars 1904 (p. 30) un chahut orchestré par de jeunes germanophones lors d'un concert donné par le violoniste Jan Kubelik, ce qui amena la police à protéger des bâtiments appartenant à des organisations tchèques : les agitateurs en profitèrent pour dénoncer la politique proslave du gouverne-mentde Vienne. Cependant, comme les Tchèques de Linz exerçaient pour la plupart des métiers manuels, leurs rejetons étaient peu nombreux à la Realschule. Que, depuis la Toussaint de cette année-là, le jeune Adolf se soit affiché avec le fils d'un tapissier au nom bohémien est la preuve d'un beau non-conformisme, du fait qu'il plaçait l'art très au-dessus de toute autre considération, mais aussi, probablement, du caractère bon enfant de ses sentiments germanistes d'alors. De même, l'absence, dans Mein Kampf, de toute allusion à ce conflit ethnique lorsqu'il narre les années de Linz, et de toute mention directe ou indirecte de Kubizek, s'explique fort bien par le fait qu'il est devenu, depuis, d'un antislavisme virulent, peut-être sous l'effet des joutes parlementaires viennoises, ce sentiment atteignant son paroxysme lorsqu'il eut arrêté, peu avant 1924, le projet

d'étendre le Reich aux dépens de l'Ukraine et de la Russie 21.

Il faut aussi considérer, et cela convergerait avec la critique mentionnée plus haut des frères Wright, que son patriotisme allemand peut n'avoir nourri aucun élan guerrier. Car pour arriver à ses fins il disposait d'une monnaie d'échange : si elle voulait se rattacher à l'Allemagne, l'Autriche devait renoncer à son autorité politique sur les Slaves. Beaucoup de pangermanistes estimaient que cela pouvait se régler sans guerre. On trouve même dans Mein Kampf l'esquisse d'un tel scénario :

(...) je saluais avec joie chaque mouvement susceptible d'amener l'écroulement de cet Etat inacceptable, qui condamnait à mort le germanisme en dix millions d'êtres humains. Et plus le tohu-bohu des langues rongerait et dissoudrait jusqu'au parlement, plus tôt sonnerait l'heure fatale de l'écroulement de cet empire babylonien. Elle serait aussi l'heure de la liberté pour mon peuple de l'Autriche allemande. Ensuite, rien ne s'opposerait plus à sa réunion à la mère-patrie. (p. 46)

 

Pour la période viennoise, Kubizek relate un peu plus d'anecdotes qui montrent chez Hitler une véritable hostilité envers les Juifs. Ainsi, son ami lui ayant obtenu un rendez-vous avec un journaliste qui voulait bien publier des textes de lui, Hitler ne donna pas suite parce qu'il s'agissait d'un Juif. Commentant ensuite un passage célèbre de Mein Kampf, sur la rencontre par Hitler, dans les rues de Vienne, d'un Juif oriental habillé d'un caftan, dont la vue aurait été décisive dans la formation de son antisémitisme (cf. infra), Kubizek croit se souvenir qu'il s'agissait d'un faux mendiant, contre lequel Hitler avait accepté de témoigner devant la police. Mais alors, à qui doit-on se fier ? A celui qui essaye de retrouver des souvenirs bruts sur un ami adolescent en faisant abstraction de sa destinée, ou au politicien de trente-cinq ans qui a fait de l'antisémitisme un thème majeur de son programme, et qui a intérêt à le faire remonter le plus loin possible dans sa biographie ? Si on se contente du témoignage de Kubizek, l'anecdote se ramène à la dénonciation d'un imposteur qui abusait de la charité des gens : elle paraît renvoyer davantage au rigorismemoral dont Hitler faisait preuve à cette époque qu'à des préoccupations raciales alors bien mal attestées.

On a aussi glosé bien à tort, pour expliquer sa fureur antisémite, sur l'échec à l'examen des beaux-arts : le mépris du jury pour son talent y aurait fortement contribué, en raison de l'appartenance ethnique des examinateurs. Brigitte Hamann vient de faire table rase du préjugé, en

établissant qu' 22 aucun des enseignants de cette école n'était juif.

Admettons donc qu'il ait pu, à l'occasion, faire preuve d'antisémitisme, ce qui pourrait s'expliquer par l'ambiance viennoise et par son patriotisme allemand. Il s'agit encore d'une tendance tout à fait secondaire, aux

conséquences pratiques bien ténues23. Ce qui prime, c'est le dégoût que lui inspire le pot-pourri de nationalités auquel sont en train de consentir des Habsbourg inquiets pour leur trône, et qui fait de Vienne une « ville sans patrie ». Il n'est pour s'en convaincre que de lire les pages que Kubizek consacre au parlement. Hitler fréquentait assidûment ses tribunes et en imposait la fréquentation à son ami, pour pouvoir tester sur lui les réflexions que les séances lui inspiraient. Pas un mot, ici, contre les Juifs, mais une critique acerbe de tous les partis. Au spectacle de l'assemblée viennoise, Hitler se forme. Il prend goût à la politique et en étudie avec passion tous les aspects, depuis l'ordinaire de la vie parlementaire jusqu'à la stratégie des coalitions. Ainsi le nazisme peut être considéré, au moins en partie, comme une synthèse des idées portées par deux leaders autrichiens : le pangermaniste Schönerer, déjà cité, et Karl Lueger, fondateur du parti chrétien-social, qui était maire de Vienne lorsque Hitler s'y installa et jusqu'à sa mort, survenue en 1910. C'était un démagogue antisémite, éloquent et sans scrupules, et il a sans doute le premier enseigné à Hitler le maniement des foules.

Mais l'intérêt montré par ce jeune homme, en 1908, pour les jeux parlementaires cisleithaniens est-il suffisant pour conclure que dès ce moment il se destine à la carrière politique ? Hitler lui-même, s'il a, dans Mein Kampf, largement antidaté son antisémitisme, ne prétend pas avoir voulu faire de la politique un métier avant 1918, et affirme s'être, jusque-là, destiné exclusivement à l'architecture :

(...) ma croyance se fortifiait que mon beau rêve d'avenir se réaliserait, quand je devrais attendre de longues années. J'étais fermement convaincu de me faire un nom comme architecte. A côté de cela, le grand intérêt que je portais à la politique ne me paraissait pas signifier grand-chose. Au contraire : je ne croyais que satisfaire à une obligation élémentaire de tout être pensant. Quiconque ne possédait pas de lumières à ce sujet en perdait tout droit à la critique, ou à l'exercice d'une charge quelconque. (p. 43)

Ce que nous apprend Kubizek sur cette adolescence, c'est qu'elle montrait chez Hitler le désir et la prescience d'un destin exceptionnel. C'était là une attitude banalement romantique, certes poussée chez lui à un degré rare. Il se rendait solitaire à force de refuser toute concession, au point de sacrifier finalement, en déménageant pendant son absence sans laisser d'adresse, l'ami sur lequel il s'était appuyé pendant quatre ans. Ce destin rêvé était-il, en cet automne de 1908, plutôt politique ou plutôt artistique ? On peut retenir avec une quasi-certitude la seconde solution. Hitler se documentait sur l'univers politique, de manière approfondie, mais ne créait que sur le plan artistique. En dehors de ses efforts pour écrire un opéra, que nous allons évoquer ci-après, il persévérait dans l'habitude prise à Linz de coucher sur le papier des projets architecturaux, qui à Vienne s'étaient teintés de préoccupations urbanistiques et sociales. Pour devenir homme politique ou croire seulement qu'il le pouvait, il lui manquait une insertion sociale. Il y faudra une guerre et une révolution.

 

Kubizek décrit ainsi l'engouement de Hitler, vers l'âge de seize ans, pour Wagner :

J'ai suivi de près les débuts de ce culte qui devait remplir toute sa vie. Hitler s'empara de la vie et de l'œuvre du maître, il cherchait en lui bien plus qu'un modèle et un exemple. Il s'appropria littéralement la personnalité de Wagner, comme pour en faire une partie intégrante de son individu. (p. 91)

 

De cette communion il donne un exemple éloquent : Hitler avait passé des mois à tenter d'écrire un opéra, en reprenant le projet inabouti de Wagner Wieland le forgeron. Gustl l'informe un jour qu'on a trouvé après sa mort ce projet dans les manuscrits du maître, il se renseigne sur le contenu de la légende et se met aussitôt... au piano, dont il ne jouait que d'un doigt. Le lendemain, il a « écrit » l'ouverture et la « joue » à son ami, lui demandant de la transcrire. Le récit ne manque pas de sel. Comme Kubizek objecte timidement qu'il ne peut guère noter ce qui ne présente aucune unité de ton ni de mesure, il s'entend répondre : « Est-ce moi le compositeur, ou toi ? » Kubizek comprend seulement en écrivant son livre que Hitler avait un projet cohérent en tête, comme dans le cas des plans d'architecture, mais qu'il était incapable de l'exprimer faute de technique musicale, et que le recours aux connaissances scolaires de son ami compliquait les choses plus qu'il ne les simplifiait. Cependant, après quelques jours de disputes, Hitler tente une échappatoire archéologique : il se renseigne sur les instruments des Germains primitifs et essaie de composer pour eux. Puis il revient aux instruments modernes et le travail se met à avancer. Hitler songe alors au livret, aux décors et à la machinerie, car il veut faire voler trois Walkyries et même le héros, à lafin. Il se prive de sommeil et de repas, se contentant d'un verre de lait de temps en temps. L'action se passe en Islande, dans une nature glacée et volcanique à la fois. Puis Hitler se consacre à « d'autres problèmes » dont son ami ne dit pas la nature et parle moins de son œuvre, puis plus du tout. Néanmoins il a fait grande impression sur son unique spectateur, qui s'était mis à rêver de Wieland et se souvient, cinquante ans plus tard :

(...) ces passions sauvages, débridées, ces événements tumultueux exprimés en vers qui vous prenaient le cœur, soutenus par une musique grave, primitive, impitoyable, restèrent gravés dans ma mémoire. (p. 216)

 

On a eu grand tort de mépriser ces lignes, que personne n'avait jusqu'ici reproduites. Elles en disent long sur la puissance et le style de travail du futur maître provisoire de l'Europe. Elles ont même peut-être un rapport avec le décor élu plus tard, et à coup sûr important, des montagnes de Berchtesgaden, l'un des plus « islandais » qu'on pût trouver en Allemagne.

 

Hitler quitte brutalement Kubizek à l'automne de 1908. Ils ne se sont pas vus depuis juillet, car les vacances et une période militaire ont éloigné le musicien de Vienne. Mais il a reçu plusieurs lettres de Hitler. Or, revenu en novembre, il constate le départ de son colocataire, qui n'a laissé ni explication ni adresse. Ils ne renoueront qu'en 1933. Dans son livre, Kubizek se demande, avec une amertume intacte, ce qui a bien pu pousser son compagnon à le quitter et la cause la plus probable lui semble être l'épuisement de ses ressources, qui lui aurait interdit de payer sa part de loyer tout en blessant sa vanité. Il n'envisage pas une autre hypothèse, en honneur chez certains biographes anglo-saxons : la cause de ce départ pourrait être la honte d'un nouvel échec à l'examen des beaux-arts, subi un an après le premier, à l'automne de 1908. Kubizek ne semble même pas se souvenir que Hitler ait, au cours de leurs quatre mois de cohabitation viennoise, préparé cette épreuve. L'aurait-il fait peu

studieusement, ou en cachette de son ami24 ? Cependant, ce deuxième échec, sur lequel l'auteur de Mein Kampf est muet alors qu'il traite longuement du premier, s'est produit dans des conditions psychologiques fort mal éclaircies.

La légende d'un nouvel échec douloureusement ressenti et honteusement dissimulé, présente dans tous les livres de quelque

longueur parus depuis la guerre25, semble avoir pris naissance en 1937 dans la traduction française de la biographie du Führer, parue pour la première fois en 1936, du journaliste antinazi Konrad Heiden, lequel ne faisait aucune allusion à ce deuxième échec dans ses ouvrages précédents et ne cite pas ses sources. Cependant, après Werner Maser, j'ai pu obtenir quelques éclaircissementsde l'Akademie der Bildenden Künste de

Vienne26. Il en ressort que les registres portent bien la trace d'une inscription et d'une absence de réussite en 1908, mais qu'aucune donnée ne subsiste sur la prestation du candidat et le degré de conviction avec lequel il se serait présenté. Les auteurs qui font état d'une cuisante déception, supérieure ou égale à celle de 1907, s'avancent donc beaucoup, et plus encore ceux qui transfèrent sans façon en 1908 la visite que Hitler dit avoir faite en 1907, peu avant la mort de sa mère, au directeur de l'école, qui l'aurait converti à l'idée qu'il était plus fait pour l'architecture que pour la peinture.

L'hypothèse de Kubizek reste donc sans rivale sérieuse : Hitler aurait été dans la gêne, et n'aurait pas osé le lui avouer. L'absence quasi totale de témoignages et de documents sur les douze mois suivants indique en effet, avec une grande probabilité, qu'il a sombré dans le découragement et survécu sans rencontrer grand monde.

Ses ressources financières ont longtemps été estimées à l'aune de Mein Kampf et de ses pages intéressées sur la « faim » qu'aurait connue l'auteur, qui cherchait au moment de cette rédaction à séduire les couches populaires. L'historien autrichien Jetzinger, dont nous verrons à quel point il a été injuste envers Kubizek, a été mieux inspiré lorsqu'il a

contesté ces pages 27. Werner Maser a suivi la piste et amassé force documents. Mais ses conclusions sont parfois discutables : il estime que Hitler n'a jamais été pauvre : c'est probablement l'excès inverse du préjugé courant, même si au passage une erreur est heureusement redressée, concernant la fameuse « culture d'autodidacte ». Sous la double influence d'une lecture non critique de Mein Kampf et d'un rejet viscéral de son signataire, on a souvent écrit qu'avec ses maigres deniers il n'avait jamais pu se procurer que « des brochures ». Maser affirme qu'il a toujours eu de quoi s'acheter des livres et, même si pour certaines périodes il a tort, il n'en est pas moins évident que Hitler savait faire la différence et que, fût-ce en les empruntant dans des bibliothèques, il satisfaisait volontiers sa boulimie de savoir avec d'épais ouvrages. Une

étude plus récente28 évite le mot « brochure » mais tombe de Charybde en Scylla, lorsqu'ellerejette absolument le récit de Mein Kampf sur la culture politique que Hitler aurait acquise à Vienne, et la date entièrement de l'après-guerre, « à partir de février 1919 ». C'est bien tard pour parvenir au degré d'assurance et de maîtrise qu'il montrera, comme nous le verrons, dès l'année suivante. L'existence ordinairement apathique qui lui est ici prêtée suppose des périodes de rattrapage surnaturellement efficaces.

Cela dit, Maser veut trop prouver et, dans ses estimations des ressources du jeune Hitler, confond volontiers le capital et le revenu. Il ajoute à la pension d'orphelin, touchée jusqu'en 1911 et plutôt mince, le produit de l'héritage maternel, en le supposant placé et productif d'intérêts. Cependant, s'il a pour le poste « recettes » des éléments documentaires, il ne semble pas s'aviser que pour reconstituer un budget il en faudrait au moins autant sur les dépenses, et qu'il n'en a guère, sinon parfois sur le logement. Ces fameux livres, et aussi les places de concert et d'opéra, les vêtements, la nourriture, les stations dans les cafés, voire les prostituées, cela fait beaucoup de dépenses potentielles qui, faute de documents comptables et de témoignages, ne sont pas chiffrables même à beaucoup près, mais qui étaient autant d'occasions d'assécher rapidement le revenu et, probablement, d'écorner le capital. Outre ma tendance à penser que dans Mein Kampf on trouve plus de stylisation que d'invention totale, je conclurai des rares éléments objectifs, et de leur rareté même, qu'il a bien dû se produire une sorte de descente aux enfers, d'environ un an, entre l'automne de 1908 et celui de 1909.

Si un peu de lumière nous est donnée sur la suite, on le doit à un témoin beaucoup plus douteux que Kubizek, Reinhold Hanisch. Ce petit escroc, rencontré sans doute à l'asile pour sans-abri de Meidling où Hitler

avait trouvé refuge peu avant la fin de 1909 29, a peut-être sauvé le jeune homme du désespoir, et à tout le moins lui a montré la voie pour s'extraire de la misère. Il le convainquit en effet de faire des tableaux représentant les monuments de Vienne, et se chargea de les vendre. On devine ce qu'il avait fallu de déchéance et de privations pour que l'artiste consentît à gaspiller ainsi ses dons et son temps. C'est en tout cas l'un des mérites de Maser, d'avoir là-dessus retrouvé des pièces, et démontré que Hitler avait, entre 1910 et son départ pour la guerre de 1914, vécu de sa peinture, confirmant sur ce point le récit de Mein Kampf. Il en a d'autant mieux vécu qu'il s'est vite passé de son impresario.

Leur association semble avoir débuté dans les premiers mois de 1910 : les nouvelles ressources de Hitler expliquent peut-être son

déménagement le 8 février30 du dortoir de Meidling vers la « Maison pour hommes» (Wiener Männerheim), un édifice caritatif récent de la Meldemannstrasse, dans le nord de Vienne, où chacun disposait d'un box. Trop rares sontles auteurs qui soulignent la différence entre ces deux hébergements et, lorsqu'on les confond, c'est toujours au profit du premier : on écrit que Hitler a passé le plus clair de ses années viennoises dans des « asiles pour sans-abri ». On fait ainsi de lui un vagabond alors qu'il l'a été quelques semaines, au plus quelques mois, à la fin de 1909 et au tout début de 1910, trouvant ensuite un hébergement certes collectif mais stable, propre, moderne, payant et présentant des possibilités d'intimité, au moins pour la nuit.

Assez vite, il se disputa avec Hanisch sur la répartition des gains, comme sur le rythme du travail, l'intermédiaire souhaitant évidemment avoir beaucoup à vendre, et le peintre répugnant à tirer de cette besogne plus que le minimum vital. L'aventure finit, au début d'août, devant le

tribunal31.

Voilà qui nous permet de tordre le cou à la légende du « peintre en bâtiment », tout en dévoilant sa genèse. D'une part, la période où Hitler aurait pu l'être est d'environ un an : de la rupture avec Kubizek à la rencontre de Hanisch. D'autre part, il dit lui-même qu'il a, au cours des cinq années suivant la mort de sa mère, vécu à Vienne « comme manœuvre d'abord, comme petit peintre ensuite » (p. 32). Nous sommes sûrs que c'est faux pour les premiers mois, ceux dont témoigne Kubizek : Hitler se serait fait couper en morceaux plutôt que d'accepter un travail vulgaire. Il a bien dû passer, après qu'il eut quitté leur commune chambre, des mois dans une misère noire, avant que peut-être il s'y résigne, sans doute occasionnellement.

Rien ici n'est bien palpable, sinon que ce titre de « manœuvre », répété p. 35 et 42, permet à l'auteur de parler de la classe ouvrière comme s'il l'avait connue. N'oublions pas que son livre est publié en 1925, à une époque où le parti nazi se donne pour fonction essentielle de disputer « les masses » au « marxisme ». Ce sont ses ennemis qui, à partir de son propre texte, ont malignement déduit que Hitler était un peintre « raté » – alors qu'il dit avoir aussitôt accepté le verdict de 1907, qui l'avait déclaré inapte en peinture et apte en architecture. Il avait donc 18 ans et demi lorsqu'il a renoncé à devenir peintre : quel autre homme s'est jamais fait traiter de raté pendant le reste de son existence pour avoir non pas même abandonné, mais infléchi un rêve d'enfance à un âge aussi précoce ? D'autre part, sa condition de « manœuvre » n'est jamais explicitée, sinon lorsque, p. 46-48, il narre des discussions avec des ouvriers sociaux-démocrates en les situant sur un « chantier ». Il n'a jamais dit ce qu'il y faisait, et nul n'en a jamais témoigné. Qu'importe : de « chantier » il n'y a qu'un pas vers « bâtiment », et lorsqu'on cherche à discréditer quelqu'un qui, enfant, s'est voulu peintre, la tentation est forte de lier les deux concepts.

Voilà pour la naissance du mythe. Cependant, en 1952, est apparu undocument où Hitler précise qu'il a bien travaillé dans le bâtiment (auf dem Bau). Il s'agit de ses fameux « propos de table », recueillis pendant la deuxième guerre sur l'ordre de Martin Bormann. Mais là encore, un souci politique immédiat se greffe sur l'autobiographie. Hitler entreprend, le soir du 31 janvier 1942, de raconter les débuts contemporains du nazisme et du fascisme, et se plaît à souligner que les deux mouvements s'ignoraient, ce qui lui permet, en cette époque de dures épreuves sur le front russe, de remonter son moral et celui des siens en suggérant que le mouvement est guidé par la Providence. Il ajoute :

A la même époque, nous travaillions, le Duce et moi, dans le bâtiment. Ce qui explique qu'il y ait également un lien, purement humain, entre nous. J'ai une profonde amitié pour cet homme

extraordinaire32.

 

Hitler se montre décidément plus enclin à poser en ouvrier que précis sur le genre, l'époque et la durée de ses activités manuelles. Tout montre qu'elles ont duré, au maximum, quelques mois, et rien n'indique que parmi ses outils ait jamais figuré un pinceau.

Il n'existe pas d'étude systématique sur l'image de Hitler dans la presse, avant la prise du pouvoir. On ne peut donc dater avec certitude sa réputation d'ancien peintre en bâtiment. Toujours est-il qu'elle est présente dans le premier livre historique qui lui fut consacré, celui de Konrad Heiden sur l'Histoire du national-socialisme, en 1932, sans la

moindre référence à un texte ou à un témoignage33, ce qui tend à confirmer mon hypothèse qu'il s'agit d'une condensation pure et simple des deux notions, elles-mêmes fondées sur une lecture fautive de Mein Kampf, de « peintre raté » et de « travailleur du bâtiment ».

 

Pour la suite, on dispose du récit d'un Karl Honisch, qui connut Hitler brièvement en 1913, peu avant son départ définitif du Männerheim et de Vienne. Il en fait une sorte de sage, que tout le monde dans l'institution respectait pour ses qualités de sociabilité, d'économie et d'érudition. Il aurait été le seul pensionnaire du foyer à poursuivre un but bien défini, économisant sur le produit de l'aquarelle quotidienne de quoi partir pour Munich afin d'y étudier la peinture. Ce témoignage rédigé en 1939 à l'usage de la Gestapo sent son histoire sainte. Raison de plus pour y

relever l'absence de toute activité militante et de tout antisémitisme 34.

Ce qui est sûr en tout cas, c'est que Hitler partit effectivement pour Munich en mai 1913 et y mena une vie régulière, sans lier d'étroites amitiés mais sans s'isoler non plus, puisqu'il causait volontiers avec le

ménage Popp, qui le logeait35. Il ne revint en Autriche que pour un épisodesouvent commenté en mauvaise part, le passage du conseil de révision. Il avait cherché à s'y dérober. Lâcheté ? Souci de ne pas interrompre une formation autodidacte d'architecte ? Ou, comme il le dit lui-même pour justifier son exil, que d'ailleurs il antidate (il le place au printemps de 1912), refus de servir dans l'armée multinationale des Habsbourg ? La suite permet d'exclure, en tout cas, la lâcheté. Il réussit à se faire réformer, ce qui ne l'empêche pas, la guerre venue, de s'y engager, au sens le plus fort du terme.

Faute d'un Kubizek ou même d'un Hanisch, il faut reconnaître que nous ne savons pas grand-chose sur ce séjour à Munich, et notamment sur les activités intellectuelles et artistiques auxquelles notre héros s'adonna. Lui-même, dans Mein Kampf, se contente de dire que son « gain restait tout à fait dérisoire » (p. 138). Cependant, un « propos de table » du 29 octobre 1941 lève un coin du voile. Après avoir rappelé son échec à l'examen des beaux-arts, il précise :

Je me résignai donc à poursuivre mes efforts en autodidacte et décidai d'aller m'établir en Allemagne. C'est donc plein d'enthousiasme que j'arrivai à Munich. Je voulais étudier pendant trois ans encore. Mon désir était d'entrer à vingt-huit ans comme dessinateur chez Heilmann et Littmann. Je participerais au premier concours, et je me disais qu'à cette occasion on verrait de quoi j'étais capable ! En attendant je faisais, pour moi-même, des projets en vue de chaque concours. C'est ainsi, lorsqu'on publia les plans retenus pour le premier Opéra de Berlin, que je m'aperçus, le cœur battant, que mon propre projet était moins mauvais que ceux qui avaient été primés. Je m'étais spécialisé dans ce genre d'architecture. Ce que je sais encore aujourd'hui n'est qu'un faible

reflet de ce que je savais à l'époque36.

 

La faible notoriété de ces lignes est d'autant plus curieuse qu'elles voisinent avec d'autres souvent citées, narrant la visite du conquérant à Paris l'année précédente. Puisque ses 28 ans devaient survenir en 1917, c'est donc entre 1913 et 1916 qu'il comptait parfaire sa formation d'autodidacte. Ce qui, au passage, confirme qu'il est venu à Munich en 1913 et non en 1912, comme il l'écrit dans son livre. La tirade contient, en filigrane, une explication de ce léger mensonge. Il raccourcit la durée du séjour viennois, soit près de six ans, après l'échec aux beaux-arts. On peut en effet difficilement soutenir qu'on a réagi courageusement à un échec en poursuivant un projet précis, lorsqu'on a mis tant de temps à tenter de le réaliser. Or nous savons que Hitler en a parlé dans son « foyer pour hommes », puisque Honisch, qui l'a connu à Vienne en 1913, s'en fait l'écho, avec une déformation mineure (il aurait voulu aller étudier la peinture).

Quant au cabinet Heilmann et Littmann, c'était non seulement l'un des plus prestigieux de Munich, mais ses patrons étaient, comme Hitler, soucieux à la fois d'architecture et d'urbanisme : Jakob Heilmann et songendre Max Littmann avaient pris parti dans des débats sur la modernisation de Munich, en faveur de la préservation des espaces verts

et du paysage 37.

Il semble donc qu'on puisse se fier à l'information essentielle de ce passage, et en corriger ainsi les approximations : Hitler, lorsque l'épuisement de ses ressources l'a amené à quitter Kubizek et à délaisser les grandioses projets qu'il lui exposait, a connu une période de découragement d'environ un an. Il s'est mis ensuite à vendre des toiles, représentant des édifices. Peut-être s'est-il un peu encroûté dans cette vie, mais sans doute a-t-il fini par comprendre que ses besognes alimentaires le rapprochaient de cette condition d'architecte pour laquelle on lui avait trouvé des dispositions. Il s'est mis alors à économiser pour pouvoir se payer, à Munich, une chambre particulière, afin de parfaire son entraînement au dessin et de pouvoir postuler un emploi de commis d'architecte. Il n'y a en tout cas aucune raison de penser qu'il était toujours, à Munich, le traîne-misère sans but bien défini qu'il avait été un moment à Vienne.

Ces considérations fournissent aussi une réponse, certes hypothétique, à une question, posée par Konrad Heiden dès son premier livre, et à laquelle personne ne s'est sérieusement attaqué : « Nous ne savons pas ce

qui l'avait dégoûté de Vienne38. » A part l'hypothèse qu'il avait quitté l'Autriche pour échapper au service militaire, fragilisée par le fait qu'il repasse docilement la frontière pour le conseil de révision, nous n'avons rien, ni dans Mein Kampf ni ailleurs. Or, si l'autobiographie est muette, c'est peut-être tout bonnement pour ne pas avouer qu'à Vienne Hitler avait tourné en rond un bon moment et que sa venue à Munich correspondait, moyennant le délai nécessaire pour amasser un viatique, à l'émergence d'une stratégie professionnelle cohérente. A Munich, Hitler espérait bien, enfin, commencer à bâtir. Et dans le même temps, surtout après la mort de Lueger, il avait conçu une haine croissante pour l'empire « babylonien » d'Autriche-Hongrie et sa capitale en particulier : il n'entendait pas bâtir quoi que ce fût à Vienne. Deux indices, insuffisants pour fonder une certitude, vont dans ce sens : après l'Anschluss, il ne s'occupera ni ne se préoccupera guère, sur le plan architectural, de Vienne, réservant toute sa sollicitude à Linz ; dans Mein Kampf, le récit du séjour à Munich commence par une longue déclaration d'amour architectural à la ville.

 

L'ennemi des Habsbourg, l'admirateur du Reich allemand, dit avoir été transporté d'enthousiasme lors de la déclaration de guerre du 2 août 1914 et nous n'aurions aucune raison d'en douter, même si une photo de foule prise par Heinrich Hoffmann, son futur photographe personnel, n'était là

par miracle pour en témoigner 39. Il se porte volontaire et passe toute laguerre au front, en première ligne, sans chercher d'échappatoire. Il accepte toutes les servitudes et tous les risques de cet état. Certes il ne porte guère le fusil, ayant été bientôt affecté comme estafette à l'état-major du régiment, poste qu'il conservera jusqu'au bout. Ainsi échappe-t-il aux risques des vagues d'assaut, qui déciment ses camarades, mais il en prend d'autres, portant des courriers sous la mitraille pendant que les autres sont à l'abri. Il faut peut-être voir dans ce poste solitaire, ne prédisposant pas aux tâches de commandement, l'explication de son absence étonnante de promotion, sinon, le 1 er novembre 1914, au grade de caporal. En tout cas, il est abondamment décoré : il reçoit notamment deux fois la très estimée Croix de fer, de seconde classe le 2 décembre

1914, et de première classe le 4 août 1918 40. Dans ce cas comme dans celui de la musique « juive », le seul reproche qu'on puisse lui faire est de s'être plus tard renié. Il a en effet colporté tant et plus la légende du « Juif planqué », c'est-à-dire des mille ruses que déployaient les citoyens juifs pour éviter l'armée, ou au moins le danger, alors que sur le front il avait non seulement côtoyé des Juifs courageux, mais frayé avec eux. Il devait en particulier sa croix de première classe, dont il était très fier, à la

recommandation d'un lieutenant juif nommé Hugo Gutmann41.

Une lettre nous raconte ses débuts sous l'uniforme et, surtout, les réflexions politiques qu'il en tire. Elle est adressée au juriste munichois Ernst Hepp, en février 1915. Après avoir conté par le menu les trajets et les combats, il conclut :

(...) nous avons tous ici le même désir de voir liquider le plus rapidement possible cette bande, de la déloger coûte que coûte ; nous souhaitons que ceux qui auront la chance de retourner un jour au pays natal le retrouvent plus pur et débarrassé de son amour de l'étranger, que les sacrifices et souffrances de milliers de combattants, qui versent jour après jour des torrents de sang dans leur lutte contre un monde international d'ennemis, ne viennent pas seulement à bout des ennemis extérieurs de l'Allemagne, mais brisent aussi l'internationalisme qui sévit à l'intérieur. Cela vaudrait

mieux que tous les gains territoriaux 42. (...)

 

L'objet de cette vindicte est visiblement le puissant SPD, le parti social-démocrate qui certes pratique ce qu'on appelle au même moment en France l'« union sacrée » et soutient l'effort de guerre, mais au prix d'un reniement, puisque avant le conflit il dénonçait la course aux armements et tenait congrès avec les partis correspondants de France et

d'ailleurs sur les meilleurs moyens d'éviter la conflagration 43. Dans Mein Kampf, Hitler reprochera à Guillaume II de n'avoir pas dès août 1914 interdit ce parti. On voit ici, depuis les tranchées, poindre ce reproche. Ilest d'autant plus remarquable que l'idéologie soit seule en cause, et nullement la race. Le soldat boueux, comme une pléthore d'intellectuels raffinés - on verra plus loin le cas de Thomas Mann -, juge que la guerre est une bonne occasion, pour un pays plein de faiblesses envers les modes étrangères, de retrouver ses valeurs. On aura remarqué qu'à ses yeux cela « vaut mieux » que les conquêtes : c'est donc encore un touchant idéaliste ! Si la rudesse du ton, comme celle des méthodes suggérées, préfigure certains aspects du discours nazi, il faut se souvenir que la camaraderie des tranchées inspire et inspirera, dans tous les pays qui en feront l'expérience, des propos sans complaisance et des demandes de mesures radicales contre telle ou telle catégorie jugée « planquée » ou « défaitiste », et contre « l'arrière » en général, pendant et après la guerre.

Ce qu'on voit ici, c'est l'amorce d'un processus encore réversible : Hitler est un chauvin borné, mais rationnel. Il est loin encore de sombrer dans la haine obsessionnelle d'une catégorie qui n'a rien fait, que de naître.

Pour comprendre la métamorphose qui va se produire, il faut d'abord considérer ce qu'il dit de sa propre évolution, depuis l'enthousiasme des débuts jusqu'à la froide et fataliste résolution dont il situe l'émergence vers le début de 1916. C'est certes un texte postérieur, mais il porte tous les stigmates d'un vécu intense :

Ainsi se suivirent les années ; mais le romantisme de combat fit place à l'épouvante. L'enthousiasme se refroidit peu à peu et les jubilations exaltées furent étouffées par la crainte de la mort. Il arriva un temps où chacun eut à lutter entre son instinct de conservation et son devoir. Et à moi-même cette lutte ne fut point épargnée. Toujours, quand la mort rôdait, quelque chose d'indéfini poussait à la révolte, tentait de se présenter comme la voix de la raison au corps défaillant, mais c'était simplement la lâcheté qui, sous de tels déguisements, essayait de s'emparer de chacun. Mais plus cette voix, qui engageait à la prudence, se dépensait en efforts, plus son appel était perceptible et persuasif, plus vigoureuse était la résistance, jusqu'à ce qu'enfin, après une lutte intérieure prolongée, le sentiment du devoir remportât la victoire. Déjà l'hiver 1915-1916, cette lutte avait trouvé chez moi son terme. La volonté avait

fini par devenir le maître incontesté44. (...)

 

Plus tard, en un moment difficile de la guerre suivante, celui des premiers échecs sur le front russe, les « propos de table » voient affluer par courts éclairs des souvenirs et des leçons des tranchées de 1914-18. Citons tout d'abord un exemple extrême de la solitude du soldat :

Le sentiment d'aversion que les humains éprouvent pour le serpent, la chauve-souris et le ver de terre a peut-être son origine dans un souvenir ancestral. Il remonterait à l'époque où des animaux de ce genre, aux dimensions monstrueuses, effrayaient l'homme préhistorique.

Les rats, j'ai appris à les haïr au front. Le blessé abandonné entre les lignes savait qu'il serait dévoré vivant par ces ignobles bêtes. (30 octobre 1941)

Trois jours plus tard, un lien direct, où le mot de « nature » ne figure pas par hasard, est établi entre l'expérience du fantassin et les débuts du mouvement nazi :

Mes troupes de choc, en 1923, comprenaient des éléments extraordinaires (...). Cinquante bourgeois n'auraient pu remplacer un seul d'entre eux. Avec quelle confiance aveugle ils me suivaient ! (...) Leur prétendue brutalité ? Ils étaient simplement un peu proches de la nature.

Durant la guerre, ils avaient lutté à la baïonnette et lancé des grenades à main. C'étaient des êtres simples, tout d'une pièce. Ils ne pouvaient admettre que la patrie fût livrée à la racaille issue de la défaite. (2 novembre 1941)

Nous avons ici une explication du nazisme à la fois par la camaraderie des tranchées et par la défaite, ou plus précisément par ses conditions politiques. Reste à savoir comment les deux choses se sont articulées, chez le caporal Hitler. Ici encore, le texte de Mein Kampf est à prendre en considération, mais doit être complété.

La guerre s'achève pour lui le 14 octobre 1918, lorsqu'il est aveuglé, près d'Ypres, par un bombardement anglais d'obus à gaz. Il est acheminé par train sanitaire jusqu'en Poméranie, à l'hôpital militaire de Pasewalk, où comme tous les blessés de son espèce il recouvre peu à peu la vue, lorsque l'annonce de la défaite produit d'autres effets. Il redevient brusquement aveugle et, lors de cette nouvelle crise, décide de faire de la politique pour coopérer à une revanche allemande. C'est du moins ce qu'il dit dans son livre. Mais il n'y donne aucune indication sur la manière dont il a recouvré l'usage de ses yeux.

 

L'histoire commence par un roman. Ernst Weiss, écrivain allemand en exil à Paris, écrit en 1939 Le témoin oculaire. C'est l'histoire du soldat A.H., en traitement à l'hôpital de P. en novembre 1918. Le médecin qui le soigne pour cécité lui rend la vue en lui suggérant, sous hypnose, qu'il a une mission patriotique à remplir. « Croyez en vous aveuglément, lui dit-il, et alors vous cesserez d'être aveugle (...) L'Allemagne a maintenant besoin d'hommes comme vous (...) Pour vous, tout est possible. Dieu vous aidera si vous vous aidez vous-même. » C'est alors que le patient retrouve la vue. L'œuvre est finalement publiée en 1963.

Le « psycho-historien » américain Rudolph Binion, cherchant à expliquer la mutation de la personnalité de Hitler au lendemain de la guerre, avait posé en 1970 la question à un biographe allemand du Führer, Ernst Deuerlein, qui pour toute réponse lui avait mis le roman entre les mains. Mais son auteur s'était suicidé lors de l'arrivée des Allemands à Paris et on ne pouvait lui demander où il avait puisé cette anecdote, qui complétait sans les contredire les brèves indications de Mein Kampf sur le séjour de son auteur à l'hôpital militaire.

Grâce à John Toland qui avait consulté l'interrogatoire, par l'armée américaine, d'un autre médecin, Binion apprit en 1972 l'identité du

praticiende Pasewalk, Edmund Forster45. Son confrère avait dit aux officiers américains que Forster s'était suicidé en 1933 ou plus probablement avait été « suicidé » par la Gestapo, soucieuse d'effacer toute trace d'un dossier où il était question de l'« hystérie psychopathologique » du nouveau maître du Reich. Binion lit alors les travaux de Forster sur l'hystérie et exhume un article de 1922 sur le système nerveux, contenant quelques pages relatives aux « hystériques de guerre », qui confirment que Forster voyait en eux des « tire-au-flanc » simulateurs.

Binion rencontre ensuite la dactylo qui avait tapé le roman de Weiss et celle-ci attire son attention sur un passage des mémoires de Walther Mehring, un autre émigré. On y lit que l'ancien psychiatre de Hitler était venu à Paris dans l'été de 1933, pour porter un dossier aux rédacteurs de l'hebdomadaire antinazi Das neue Tagebuch. Binion en consulte la collection et trouve un article de septembre 1933, faisant état du voyage de Forster et annonçant son décès suspect. Binion rencontre alors en Allemagne le fils de Forster et apprend que sa mère lui avait révélé, au lendemain du décès, que le médecin « avait autrefois diagnostiqué que Hitler était hystérique ». Enfin Binion s'entretient avec Mehring, qui lui donne des détails supplémentaires sur le rôle de Weiss : il avait été chargé par la rédaction du journal d'être le « témoin » que demandait Forster, ce qui semble impliquer qu'on lui ait remis l'une des deux copies du dossier médical apportées par le voyageur, et qu'il l'ait suivie de près pour écrire son roman. Lequel est aujourd'hui la seule trace connue de ce dossier.

Binion ajoute foi au récit de la cure que contient le roman, et explique de cette manière la transformation de Hitler en homme politique. Voilà une hypothèse des plus intéressantes, fondée sur une recherche sérieuse, et cependant négligée. Certes Weiss ne dédaigne pas les clichés d'un antinazisme primaire, qui l'amènent par exemple à faire transiter son héros, avant Pasewalk, par le lit d'une Juive, où il ne se montre guère efficace : c'est cette défaillance qu'il aurait voulu faire payer aux coreligionnaires de sa séductrice. Mais Binion a l'honnêteté de citer ce passage, et d'indiquer que Weiss est parfois fantaisiste. Cela n'enlève rien au fait que, sur l'épisode de Pasewalk, il a disposé d'une documentation de première main. On peut estimer raisonnablement que, pour conter le traitement lui-même et la séance décisive de la cure, il l'a suivie de près.

Que peut-on en déduire de sûr ? Que la modification radicale du comportement de Hitler au lendemain de la guerre n'a pas d'explication plus satisfaisante. Elle n'a même pas, à y regarder de près, d'autre explication du tout. Beaucoup d'auteurs n'ont même pas vu cette transformation. D'autres voient le principal basculement de sa personnalité avant, et une petite minorité le situe plus tard.

A part Binion, ceux qui le placent en novembre 1918 l'expliquent, sansplus de précisions, par le choc de la défaite et de la révolution républicaine concomitante. C'est rendre compte de l'individuel par le collectif et renoncer à savoir pourquoi les mêmes conditions, subies par des millions d'hommes, n'ont produit que chez celui-là un certain nombre d'effets.

Le traitement du docteur Forster illumine ce texte terrible, qui figurerait dans les anthologies de « paroles de soldats » s'il était signé d'un autre :

Ainsi, vains étaient tous les sacrifices et toutes les privations ; vaines la faim et la soif supportées pendant d'interminables mois, vaines les heures pendant lesquelles, serrés par l'angoisse de la mort, nous accomplissions néanmoins notre devoir ; inutile le trépas de deux millions d'hommes qui trouvèrent la mort. Les tombes n'allaient-elles pas s'ouvrir, de ces centaines de milliers d'hommes qui sortirent un jour sans retour des tranchées? Ne devaient-elles pas s'ouvrir et envoyer, comme des fantômes vengeurs, les héros muets, couverts de boue et de sang, vers la patrie qui, dans une suprême dérision, les frustrait du plus grand

sacrifice que l'homme peut faire à son peuple dans ce monde46?

 

Binion corrobore sa découverte par une moisson impressionnante (p. 251-255) de témoignages attestant que Hitler, entre 1919 et 1923, faisait volontiers confidence d'une « vision » qu'il avait eue à l'hôpital. Or son récit, dans Mein Kampf, en fait l'économie, et sa décision de « faire de la politique » semble découler rationnellement de la défaite et de l'explication de celle-ci par les méfaits juifs. Ensuite, plus aucun témoin ne rapporte la mention, par Hitler, d'une vision. Sans doute la halte méditative de la prison au cours de laquelle, en 1924, il écrit le premier tome de son manifeste, lui fait-elle mesurer que cette confidence n'est pas, politiquement, des plus rentables - car c'est d'abord à la raison de ses compatriotes qu'il s'adresse, pour les embarquer vers des illusions mystiques. Le livre n'est publié qu'en 1925, mais ce que son auteur dit en février 1924, au procès qui suit le putsch manqué de Munich, semble être la première apparition de cette version édulcorée et rationalisante :

[Ma] décision surgit. La grande hésitation de ma vie, entrer en politique ou rester architecte, prit fin. Cette nuit-là, je résolus que si

je recouvrais la vue, j'entrerais en politique 47.

 

Cette cure hypnotique est sans rivale pour expliquer comment la seconde guerre mondiale est sortie de la première. Hitler doit avant tout être compté parmi les victimes de la folie des dirigeants européens de 1914. Certaines sont devenues des « gueules cassées ». Pour lui, la brisure est à l'intérieur du crâne. Guillaume II, Poincaré, François-Joseph, Nicolas II et Asquith ont ruiné ses ambitions professionnelles, fait tomber autour de lui des centaines de camarades en un sacrifice dont il ne se résigna pas à reconnaître la vanité et fait de la vengeance son uniqueraison de vivre. Dans le chaos de novembre 1918, un psychiatre féru d'expérimentation doublé d'un cocardier à vue basse parachève la besogne. Ainsi se combinent les techniques les plus modernes de manipulation et les mythes les plus archaïques, où des héros solitaires mènent vers le salut des peuples entiers.

Reste à mettre en place un bouc émissaire.

1 Dont rien ne dit qu'ils aient tranché sur la moyenne de l'époque. Ils sont attestés

essentiellement par August Kubizek, qui a connu Hitler après la mort de son père (Adolf Hitler mein Jugendfreund, Graz, L. Stocker, 1953, tr. fr. Hitler mon ami d'enfance, Paris, Gallimard, 1954, p. 51), et par un « propos de table » rapporté par sa secrétaire Christa Schrôder (Douze ans auprès d'Hitler, Paris, Julliard, 1949, p. 55) : la source est Hitler, dans les deux cas. Or, si on se fie à son témoignage, il faut aussi considérer ce qu'il dit des conséquences des coups reçus. Plutôt que de rancune et de culpabilité, il apparaît plein de fierté d'avoir tenu tête : il racontait à sa secrétaire qu'un jour il s'était forcé à ne pas crier sous le fouet et qu'ensuite son père ne l'avait « plus jamais touché ». Kubizek donne moins de détails mais indique que Hitler ne disait « jamais un mot inconvenant » sur son père.

2 La légitimation posthume d'Aloïs, obtenue en 1876 du curé de Döllersheim par son oncle

Johann Nepomük Hüttler, avec l'appui de trois témoins, lui donna pour géniteur officiel le mari de sa mère, Johann Georg Hiedler, frère du précédent, et permit au fonctionnaire des douanes de s'appeler non plus Schicklgruber, mais Hitler - une transcription fautive de Hiedler, par une inattention alors fréquente dans la tenue des registres. Brodant sur ces indices, Werner Maser affirme avec une « quasi-certitude » que Johann Nepomük aurait été le père mais, déjà marié, aurait poussé Maria Anna à épouser son frère, pour pouvoir la fréquenter, et recevoir l'enfant sous son toit, sans que sa propre femme en prît ombrage. Quant à la date tardive de la reconnaissance, elle renverrait au décès de cette épouse, nécessaire pour que Johann Nepomük pût imposer sa solution. Le nom de Hitler lui-même procéderait d'un souci du déclarant d'affirmer sa paternité : Johann Nepomük aurait dicté « Hüttler », ce qui effectivement avait plus de chances de donner l'orthographe finalement retenue que s'il avait dit « Hiedler ». Joachim Fest objecte que tout cela est bien aléatoire : puisqu'on ne sait presque rien sur Maria Anna, surtout avant son tardif mariage, on ne peut rien affirmer. J'ajouterai pour ma part que Maser écarte avec légèreté le mobile probable de cette légitimation : la volonté d'Aloïs d'arranger, en bon parvenu, son arbre généalogique afin de ne plus être un « bâtard ». Il nous dit que, vu sa vie débridée, il ne devait pas attacher une grande importance à la légitimité de sa filiation. Or un homme soucieux de grimper dans l'échelle sociale tout autant que de séduire les femmes n'a-t-il pas au contraire intérêt à ménager, le plus possible, les conventions?

Mais ces deux auteurs sont d'accord pour situer l'action dans le milieu des petits paysans des

environs de Spital, et pour exclure les hypothèses exotiques que cette naissance a engendrées : sur ce point il me paraît sage de les rejoindre (cf. W. Maser, Legende Mythos Wirklichkeit, Munich, Bechtle, 1971, tr. fr. Prénom : Adolf, Nom : Hitler, Paris, Plon, 1973, p. 11-46, et J. Fest, Hitler, op. cit., p. 43-44).

3 Adolf Hitler mein Jugendfreund, op. cit., p. 299.

4 Sous l'impulsion initiale d'un historien autrichien nommé Jetzinger : cf. infra, ch. 15.

5 Diminutif non d'August, mais de son second prénom, Gustav (op. cit., p. 10).

6 Cf. infra, ch. 15, p. 479-483.

7 Cité par Marc Lambert, avec la photographie de la dame à sa fenêtre, en 1975, à l'âge de 88

ans, in Un peintre nommé Hitler, Paris, France-Empire, 1986, p. 41-42.

8 Op. cit., p. 72.

9 Une hypothèse que Kubizek ignore, peut-être parce qu'il est lui-même catholique et que,

baignant dans cette idéologie, il décèle mal son influence.

10 On le sait par le seul Mein Kampf mais on peut s'en contenter : on voit mal Hitler, en 1925,

s'exposer sur ce point à un cinglant démenti du clergé autrichien.

11 De ce point de vue, il ne faut sans doute pas prendre trop à la lettre ses « propos de table »

des années 40, où il lui arrive de mentionner les chahuts qu'il organisait contre ses catéchistes. Il en nomme essentiellement un, l'abbé Schwarz, auquel il se serait amusé à poser des colles théologiques de type voltairien. Non seulement cela ne prouve pas qu'il n'était pas réceptif à l'aspect moral de l'enseignement, mais il a certainement eu d'autres enseignants, qui se faisaient mieux respecter et qu'il prenait sans doute davantage au sérieux. Lorsqu'il relate ces souvenirs, le nazisme a vocation à remplacer entièrement les religions et Hitler antidate volontiers ses conversions (Werner Jochmann [éd.], Monologe im Führerhauptquartier, Hambourg, Knaus, 1980, p. 186-87, propos de la nuit du 8 au 9 janvier 1942).

12 Op. cit., p. 255.

13 Hitlers Wien, Munich, Piper, 1996, p. 19.

14 E. Jäckel, Hitler/Sämtliche Aufzeichnungen 1905-1924, Stuttgart, Deutsche Verlags-Anhalt,

1980, p. 885.

15 Le héros wagnérien est inspiré d'un personnage réel, qui avait vécu, à Rome essentiellement,

entre 1313 (?) et 1354.

16 Cf. W. Maser, Legende..., op. cit., p. 70.

17 Cf. Marc Lambert, op. cit.

18 L'expression fait allusion à un canular célèbre de Roland Dorgelès : peu avant la première

guerre mondiale, il avait voulu protester contre la mode cubiste en faisant exposer un tableau peint par l'appendice terminal d'un baudet, signé du « maître italien Boronali » (anagramme d'Aliboron). Sans être unanimement favorable, la critique n'avait pas flairé la supercherie. En 1935, l'ambassadeur François-Poncet contera l'anecdote à Hitler, le faisant beaucoup rire (cf. Micheline Dupray, Roland Dorgelès/Un siècle de vie littéraire française, Paris, Renaissance, 1986, p. 69-75).

19 Qui, en tant que chef d'orchestre, avait fait beaucoup pour acclimater Wagner à Vienne.

L'admiration de Hitler pour Mendelssohn est confirmée par le témoignage de R. Hanisch, cité par B. Hamann, op. cit., p. 240.

20 Sans doute gêné, dans son conformisme de fonctionnaire et de citoyen, par les dithyrambes

du jeune agitateur, il garda ses distances, mais ne démentit rien (cf. B. Hamann, op. cit., p. 27).

21 Cf. infra, ch. 2.

22 Op. cit., p. 53.

23 Pour la période 1909-13, soit les années viennoises après la rupture avec Kubizek, le fait qu'il

s'entendait bien avec les Juifs, voire faisait leur éloge, est attesté par tous les témoins à l'exception d'un seul, Josef Greiner, qu'on a de bonnes raisons d'estimer le moins fiable de tous (cf. lan Kershaw, Hitler 1889-1936, Londres, Penguin, 1998., p. 63-64). Dans son livre Das Ende des Hitler-Mythos, paru à Zurich en 1947, Greiner, qui affirme avoir côtoyé de près Hitler à Vienne et à Munich, ne donne pas une preuve convaincante qu'il l'ait seulement connu. C'est en se fiant à lui qu'on a parfois affirmé qu'il lisait goulûment le magazine antisémite Ostara.

24 Cf. Alan Bullock, Hitler, Londres, Odhams, 1952, 2e éd. 1962, tr. fr. Verviers, Marabout,

1963, t. 1, p. 19, et Ian Kershaw, Hitler 1889-1936, op. cit., p. 48.

25 Certains ouvrages synthétiques parlent d'« échec au concours » sans plus de précision.

26 La première édition du Hitler de K. Heiden est parue à Zurich, en deux tomes, en 1936, la

traduction française chez Grasset l'année suivante, avec une préface datée d'août 1936. Cette édition est la première qui cite l'extrait concernant Hitler du procès-verbal de l'examen de 1907, dont Maser obtiendra en 1969 une copie exacte. Cependant, comme le texte parle de « l'année scolaire 1907-1908 », Heiden en déduit que Hitler a passé cette année, à Vienne, à se préparer, et a échoué au terme de celle-ci. Il situe alors un second échec lors de la « session d'automne » de la même année : cette fois, au lieu d'être reçu à l'épreuve imposée puis recalé lors de l'examen des travaux personnels, Hitler a été recalé dès l'épreuve imposée. Il porte, sur la liste des candidats, le n° 24. Puis Heiden écrit qu'il va veiller sa mère mourante et il la fait mourir le 21 décembre 1908 (au lieu de 1907 !). Il accuse donc Hitler d'avoir, dans Mein Kampf, dissimulé non le second échec, mais le premier. Seul Werner Maser semble avoir tenté de débrouiller cet écheveau. Il a écrit à l'école, et s'est vu répondre, le 6 septembre 1969, que Hitler « n'a pas été admis à concourir » en 1908, ce qui recoupe l'information de Heiden mais est, curieusement, moins précis (W. Maser, Légende..., op. cit., p. 77).

J'ai pour ma part obtenu par lettre, le 22 juillet 1999, les détails suivants : les deux examens ont

eu lieu en octobre ; les bordereaux, conformes aux citations de Heiden, figurent dans le volume 20, portant sur les années 1905-1911, d'un registre qui est la seule trace conservée des examens.

27 Franz Jetzinger, Hitlers Jugend, Vienne, Europa-Verlag, 1956, ch. 5.

28 Anton Joachimsthaler, Korrektur einer Biographie, Munich, Herbig, 1989.

29 Cf. Ian Kershaw, Hitler 1889-1936, op. cit., p. 52. Konrad Heiden fait preuve envers la

malhonnêteté de Hanisch, au fil de ses divers ouvrages, d'une surprenante mansuétude... ce qui ne rend pas plus légitime la liquidation probable du personnage par la Gestapo en 1938 (cf. W. Maser, op. cit., p. 81).

30 Cf. Anton Joachimsthaler, op. cit., p. 51.

31 Cf. W. Maser, Frühgeschichte des NSDAP, Francfort/Main, Athenäum, 1965, p. 69.

32 W. Jochmann, op. cit., p. 246.

33 Geschichte des Nationalsozialismus, Berlin, Rowohlt, 1932, tr. fr. Paris, Stock, 1934, p. 13.

34 Cf. Anton Joachimsthaler, op. cit., p. 51-58. Le témoignage est daté du 31 mai 1939.

35 Cf. W. Maser, Legende..., op. cit., p. 107.

36 In Werner Jochmann, op. cit., p. 115.

37 Cf. München und seine Bauten nach 1912, Munich, Bruckmann, 1984, p. 17 et 24.

38 Histoire..., op. cit., p. 13.

39 Bonne reproduction dans Hitler, Paris, Chronique, 1997, p. 15.

40 Cf. la chronologie de Maser sur son activité militaire, Légende..., op. cit., p. 121-122.

41 Ibid., p. 127.

42 Bundesarchiv, NS, 26/4. Texte intégral dans W. Maser, Légende..., op. cit., p. 115-120.

43 Sur les nuances et les évolutions de sa position, cf. Jacques-Pierre Gougeon, La social-

démocratie allemande, Paris, Aubier, 1996, p. 179-188.

44 Mein Kampf, Munich, Zentralverlag des NSDAP, 1940, p. 181.

45 Cf. Rudolph Binion, Hitler among the Germans, New York, Elsevier, 1976, tr. fr. Hitler et

l'Allemagne, Paris, Points Hors-ligne, 1994.

46 Mein Kampf, op. cit., p. 223-224.

47 Cité par R. Binion, op. cit., p. 255.

 

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