Hitler (Documents Français) (French Edition)

François Delpla · Chapitre 19 sur 24

Pages du PDF

Hitler (Documents Français) (French Edition)

Conclusion

 

Comme Ludolf Herbst l'a fait récemment remarquer1, ni l'intentionnalisme ni le fonctionnalisme ne constituent une théorie globale, propre à expliquer le phénomène nazi, et les tentatives d'en produire une sont encore dans l'enfance, ayant elles-mêmes été longtemps corsetées dans des préoccupations militantes à court terme. Elles amenaient journalistes et hommes politiques à expliquer l'emprise de Hitler sur l'Allemagne, soit par la théorie du totalitarisme, soit par celle du fascisme, et, après les affrontements des années 30, la guerre froide a distribué géographiquement les rôles : à l'Ouest on prenait plaisir à souligner les convergences entre nazisme et communisme, cependant qu'à l'Est on développait sans fin la célèbre formule de Dimitrov au congrès du Komintern en 1935, de la « dictature terroriste ouverte des éléments les plus chauvins et les plus réactionnaires du capital financier ». La chute du Mur encourage à remiser ces lourdes armures, mais on ne sait guère par quoi les remplacer.

Herbst combine la théorie de l'impérialisme et celle du chaos. Il y aurait en Allemagne, comme au Japon, un impérialisme en quête de matières premières et de débouchés, avec une avidité redoublée par les frustrations nées de la première guerre mondiale, puis de la crise. Au Japon, le phénomène prendrait un tour chaotique du fait de structures étatiques faibles, permettant à l'armée et à la marine, en conflit permanent, d'enrôler progressivement les rouages de la société sans être en mesure d'en contrôler les conséquences. En Allemagne, la cause du chaos, la « petite modification initiale (...) gonflée par une répétition, une itération continue », serait la suppression de la légalité par Hitler, enclenchant des « processus chaotiques qui obéissent au principe de la croissance exponentielle ».

Cette théorisation toute neuve, dont il faut saluer le projet, prête le flanc à la critique. La théorie du chaos est un mixte du « dictateur faible » et du « fou nihiliste ». Elle néglige non seulement la maîtrise avec laquelle Hitler ourdissait sa toile, mais la capacité de la planète à tolérerpour un bon moment, n'eût été le sursaut churchillien, un Reich agrandi et judenrein.

Ce qu'il y a surtout de curieux dans ce recours au « chaos », c'est le présupposé que les faits sociaux sont naturellement ordonnés, et que le chaos doit être expliqué. Les sciences enseignent plutôt qu'il est originel ! C'est donc l'extrême fragilité des processus démocratiques, en Allemagne et ailleurs, qui doit être au principe de l'explication. La vie est inquiétante, particulièrement pour la créature humaine. Religions et idéologies sont là pour donner du sens - un sens totalitaire dans l'immense majorité des sociétés, jusqu'aujourd'hui. Hors de la croyance commune, point de salut. Le feu purificateur des bûchers n'est jamais loin. Depuis la Renaissance s'imposent peu à peu d'autres normes, tout d'abord en Europe, mais les libérations engendrent une angoisse redoublée et les violences se déchaînent, comme en France au XVIe siècle, en Allemagne pendant la guerre de Trente Ans, ou dans les futurs Etats-Unis avec la chasse aux sorcières. Le socle du nazisme est là. Exclure, hiérarchiser, homogénéiser sont les trois volets d'un projet qui n'a d'autre originalité que sa mise en œuvre, au service d'un projet d'agrandissement territorial, par un idéologue obtus doublé d'un homme d'action pragmatique.

 

Les historiens et chroniqueurs du nazisme peuvent se ranger en cinq catégories principales :

– ceux qui pensent que Hitler est maître du jeu, mais n'est qu'un opportuniste sans principes (Heiden, Meinecke, Wheeler-Bennett, Bullock - celui de 1953) ;

– ceux qui pensent que Hitler est maître du jeu, et agit sous l'inspiration d'une « mission » rendant compte de la plupart de ses actes, soit directement, soit, au cas où les actes paraissent inférieurs ou infidèles à la mission, par une lenteur ou des détours tactiques (Trevor-Roper, Hillgruber, Jäckel, Reichel) ;

– ceux qui pensent qu'il n'y a pas de maître du jeu, et que Hitler pare au plus pressé pour canaliser des forces qui lui échappent (Neumann, Broszat, Mommsen, Frei, Herbst et dans une mesure décroissante mais encore large, Kershaw ou Burrin) ;

– ceux qui pensent avant tout que Hitler n'est pas maître de lui, soit la plupart des psychiatres ou psycho-historiens (Binion, Langer, Waite ou encore le Friedländer d'avant 1982) ;

– enfin les adeptes de la « fascination de la destruction » (Rauschning, Bullock et Friedländer dernière manière, Pauwels et les « ésotéristes », Lukacs, J.P. Stern, Lucy Dawidowicz, Rosenbaum), qui lui reconnaissent une certaine liberté dans sa manière de s'astreindre à faire le mal.

Ce qui manque peut-être le plus, c'est une synthèse. Certes il faut critiquer ce que les différentes approches ont de réducteur, et qui amène à des formulations clairement fausses. Mais il ne faudrait pas condamner ce qui, dans les livres sérieux, procède d'un effort non dépourvu definesse et d'esprit innovant, pour comprendre un peu mieux les mécanismes d'un bouleversement sans précédent. Je serais tenté de dire qu'avec Hitler, presque tout est vrai. Le bon portrait sera celui qui synthétisera le plus d'aspects à première vue contradictoires. Il faut cependant un principe d'ordre, qui mette certains facteurs au commandement.

L'objet Hitler est composite. Mais l'inventaire de ses éléments ne suffit pas à le décrire. Divin avant d'être diabolique, il intègre avant tout la quintessence de l'esprit religieux. On peut même dire qu'il en synthétise la variante naturaliste et la variante monothéiste : la croyance qui est au principe de toutes les autres et de tous les actes, c'est la force de la volonté, capable de faire plier la matière. Cette volonté est avant tout la sienne, et il en vient, au début des années 30, à se prendre réellement pour Dieu : ne règle-t-il pas, au nom d'un dessein qu'il ne partage complètement avec personne, le cours entier des affaires mondiales, même et surtout lorsque se mettent en branle les forces qui vont le broyer? Toutes les erreurs à son sujet proviennent de l'incapacité à concevoir Hitler comme un esprit autonome, dominant les influences d'une manière originale et terriblement efficace, précisément parce qu'il s'affranchit rationnellement des limites de la raison et, mettant en branle un processus inédit que lui seul règle, réussit à retarder longtemps les démentis de l'expérience.

« Ein Volk, ein Reich, ein Führer. » Il est facile de constater que le slogan est répugnant. Il n'est guère plus difficile de se rendre compte qu'il est contradictoire, étant entaché d'une nostalgie irréaliste de la pureté et du rêve inaccessible d'une adéquation entre les frontières des Etats et celles des peuples. Mais il faut, semble-t-il, un désintéressement scientifique encore bien rare pour remarquer que les contradictions ont été longtemps résolues de manière satisfaisante, par la prééminence du troisième terme. Puisqu'il y a un Führer, c'est lui qui décide qui est allemand, qui est juif et quels territoires doit englober l'espace vital, le tout dans une dynamique sans repos ni réflexion - excepté la sienne.

 

Ainsi, au terme de ce livre, je risquerai une synthèse, à la fois des tentatives historiographiques précédentes et des différents aspects du personnage. Les cinq catégories dégagées peuvent, si on considère la chronologie, se ramener à trois attitudes successivement dominantes -certains ayant accompagné le mouvement en passant d'une catégorie à une autre, tels Bullock et Friedländer.

De 1945 jusque vers 1970, Hitler est regardé comme un destructeur ; de 1970 au début des années 90, sous l'influence principalement de

Speer, il est vu conjointement comme un destructeur et un constructeur2 ; aujour-d'hui, on est en train de se rendre compte qu'il était uniquement un constructeur.

 

On se récriera peut-être. Mais parler d'une construction n'implique pas qu'elle soit belle ou bonne. Il suffit qu'elle tienne debout. Il ne s'agit pas non plus de nier les destructions, mais de dire qu'elles n'étaient qu'un préalable à la construction, comme un architecte détruit les immeubles antérieurs ou élimine des matériaux lorsqu'il creuse ses fondations. Je veux dire que Hitler ne prend aucun plaisir à détruire. On le sait, au fond, depuis toujours, puisque précisément on en rajoute, lorsqu'on exagère son amour de la guerre, lorsqu'on monte en épingle une confidence unique pour prétendre qu'enfant il martyrisait plus que d'autres les animaux, ou lorsqu'on invente les supplices raffinés qu'il aurait fait subir à ses ennemis du 20 juillet et le film sur ce sujet dont il se serait longuement repu.

Dans cette image d'une construction se trouve aussi, sans doute, le secret de son attitude envers les Juifs. Eux, il veut certes les détruire -c'est même, si on y réfléchit bien, la seule race vouée à ce sort même quand elle habite en dehors des territoires convoités. C'est aussi la seule qui soit exclue de l'espèce humaine. Les Noirs, les Jaunes, les Slaves, les Arabes sont inférieurs aux Aryens, mais ils ne sont jamais animalisés ou chosifiés, ils ont le droit de vivre s'ils n'ont pas l'infortune d'encombrer l'espace vital et on peut passer des compromis avec eux. Le crime des Juifs, c'est d'empêcher l'édification du grand Reich. C'est même ainsi, de plus en plus, que Hitler les définit. Ils n'ont guère, au fond, d'existence réelle, même si le bâtisseur Hitler en a providentiellement quelques millions en son pouvoir pour marquer, par leur destruction, son territoire, et compromettre ses ouvriers. Est juif, en dernière analyse, ce qui gêne la construction. Si Hitler prend rarement parti dans les savantes disputes de ses lieutenants sur la définition de la race maudite, ce n'est pas qu'il soit « faible », c'est qu'il est tout à son œuvre. Il n'a aucune passion pour la destruction du Juif en elle-même. Ainsi, à la fin, recherche-t-il

obstinément un compromis avec Roosevelt, qu'il a tant et plus judaïsé 3. A la seconde où il céderait, l'hôte de la Maison-Blanche retrouverait ipso facto sa pureté aryenne. Ce serait le signe infaillible que dans le grand corps des Etats-Unis le poison est en train d'être surmonté par l'organisme.

Il faut donc particulièrement se garder de la tentation, fréquente étant donné la complexité du personnage, de le déclarer « double ». Il ne l'est que virtuellement : une autre biographie était possible, celle d'un mélomane wagnérien gagnant sa vie comme architecte. Il n'aurait peut-être rien construit de bien original, conquérant sa reconnaissance un peu tard et reportant ses ambitions sur les enfants qu'il souhaitait, et pouvait probablement, engendrer. Il y renonce jour après jour pour entrer et se maintenir en religion. Son dieu est l'Allemagne, suivant le serment qu'il a fait,lors du séjour à Pasewalk, à ses frères d'armes décédés. Il en vient à incarner lui-même cette Allemagne, mais c'est tout de même en sa faveur, et pour qu'elle vive, qu'il s'immole. L'entreprise était folle, sans nul doute, dans le projet comme dans les moyens, mais elle a longtemps collectionné les succès et a bien failli aboutir à un résultat durable. Son espérance de vie n'eût pas été de mille ans, mais on frémit à l'idée des crises qui eussent été nécessaires pour le remettre en cause, si la paix était survenue au printemps ou à l'été de 1940.

 

Au moment de conclure, l'historien mesure sa responsabilité... pour peu que son ouvrage connaisse une certaine diffusion. Ce n'est point par souci de contrition qu'il rappellera une fois encore qu'il a longtemps partagé, et propagé, bon nombre des erreurs qu'il débusque. C'est pour dire qu'il comprend d'avance ses contradicteurs et tenter de faire appel à leur propre compréhension.

Le nazisme est une sale affaire. Le monde a, pour s'en débarrasser, utilisé des médications draconiennes. La démocratie en lutte a souvent violé ses principes, et elle continue de le faire quand elle préserve des secrets, en dépit de la disparition, vieille de plusieurs décennies, de ceux qui étaient en charge des responsabilités. En dépit même de la fin, depuis dix ans, de la guerre froide, génératrice de silences et de déformations car aucun des deux « grands » ne souhaitait un inventaire trop précis des ruses nazies auxquelles il s'était laissé prendre. De ces silences maintenus résulte un malaise, propice aux demi-vérités des ouvrages à sensation.

Il fallait faire un saut. On espère l'avoir réussi. En présentant un Hitler humain, avec des qualités et des défauts en sus de sa folie et de ses crimes, loin d'estomper ces derniers on leur donne, au contraire, tout leur relief. En considérant son humilité, son amour sincère de l'Allemagne, telle du moins qu'il la voyait, et son absence de carriérisme, on comprend non seulement pourquoi il damait le pion à des chefs d'Etat en apparence mieux préparés à leur rôle, mais on met le doigt sur un des principaux défis que la démocratie affronte encore quotidiennement. Son fonctionnement ordinaire aboutissant à des compromis boiteux entre des intérêts nombreux (même s'ils ne sont pas tous dominants), une place reste à la démagogie. Des simplificateurs surgissent périodiquement, polarisant une partie de la masse contre un bouc émissaire facile à identifier et à injurier. S'ils peuvent s'autoriser d'un patriotisme bafoué, ils deviennent de sérieux candidats au pouvoir. Comme ils négligent nombre de problèmes, ils sont également très vulnérables et ne sont réellement dangereux que si leurs vociférations cachent une grande intelligence. Avec Hitler, cette condition a été remplie d'une manière jusqu'ici inédite -parce que son intelligence lui permettait de se dédoubler en permanence pour calculer ses effets, en se mettant à la place de ceux qu'il bernait.

Refuser d'analyser de telles personnalités sous prétexte qu'elles incarnent« le mal » et que la description de leurs procédés risquerait de les valoriser, c'est le meilleur moyen de pérenniser leur charme.

Dans ce cas, la seule ressource était la lutte, la lutte avec toutes les armes que peuvent fournir l'esprit humain, l'intelligence et la volonté, quel que dût être d'ailleurs celui des deux adversaires en faveur duquel le sort ferait pencher la balance.

 

Il faut en revenir à cette phrase de Mein Kampf, qui résume la posture adoptée en 1919 par un ancien combattant de trente ans. Elle est à la source, non seulement d'un « combat » poursuivi contre vents et marées pendant un quart de siècle, mais également, via Churchill, d'une partie des méthodes adoptées pour vaincre dans ce combat et surtout, de manière plus regrettable, pour le raconter. D'un bout à l'autre, c'est le manichéisme qui a fait la loi, « quel que dût être d'ailleurs celui des deux adversaires en faveur duquel » penchaient les commentateurs. Il est temps de sortir du cercle magique dans lequel Hitler nous a enfermés et de laïciser l'histoire en distinguant radicalement le rôle, majeur, des fantasmes au nom desquels les humains justifient leurs actions, de la réalité de celles-ci. Pour répondre à la question de Ron Rosenbaum, Hitler faisait « le mal » à la fois consciemment et inconsciemment, il avait diaboliquement compris les petitesses humaines et en jouait au nom d'une mission patriotique et raciale qu'il se croyait assignée par une Providence. Il était joueur mais certainement pas « ricanant », il se prenait terriblement au sérieux. Sans cette richesse de registres, qui a durablement dérouté les observateurs, il n'aurait fait qu'une brève carrière.

Alors que s'approche le moment de mettre un terme à ce travail, un important magazine français d'histoire publie un gros dossier sur Hitler, faisant appel à quelques-uns des plus éminents spécialistes. Un éditorial anonyme charrie encore le « peintre raté », modernise le « vagabond viennois » en « ancien SDF » et bat un nouveau record dans la négation de ses qualités en parlant d'« un homme comme un autre », avant de virer sur l'aile en indiquant qu'un pareil destin « ne peut échoir à n'importe qui » et de reconnaître au personnage « quelques qualités de médium » ainsi qu'un art de la « mythologie simplificatrice ». Le ton est donné, et les spécialistes, tout en combattant à l'occasion quelques clichés (ainsi le « peintre raté »), éprouvent le besoin de tenir l'objet à distance et d'encadrer comme policièrement ses qualités par de massifs défauts. On en reste au second stade, celui qui a eu son âge d'or dans les années 70-80, lorsqu'on voyait dans Hitler, à la fois et contradictoirement, un constructeur et un destructeur, comme si on avait peur de favoriser une résurgence du nazisme en le présentant dans sa logique.

La leçon commune de cet éditorial et du présent ouvrage, c'est que les études hitlériennes n'en sont qu'à leur début. L'abandon d'un point de vue moralisateur se révèle d'une extraordinaire fécondité. Il n'implique nullement l'indifférence morale de l'auteur ou du lecteur, mais à chacunson métier : celui de l'historien n'est que de chercher comment les choses se sont passées. Lui refuser, au nom des victimes, le droit de comprendre, c'est usurper la parole desdites victimes d'une manière bien peu démocratique. Si Hitler est en enfer, les censeurs, même bardés des meilleures intentions, sont en grand danger de l'avoir pour voisin de chaudron.

Le terme de « totalitarisme », mis à la mode pendant la guerre froide pour attiser la peur du communisme en l'identifiant au moins partiellement au nazisme, est, de ce point de vue, doublement fautif. D'une part, le communisme, dans son incarnation stalinienne, a toujours ignoré la subtilité, le doigté, la progressivité et les disparités dont a fait preuve, du début à la fin, la répression nazie, et s'est avéré, en temps de paix, infiniment plus sanguinaire. D'autre part, puisque précisément il laissait en liberté nombre d'opposants ou d'indifférents et maintenait beaucoup d'institutions antérieures, tout en les coiffant d'un Führer omnipotent et calculateur, alliant le génie du comédien à celui du metteur en scène, le nazisme est un totalitarisme infiniment plus inquiétant et dégradant qu'un régime bêtement meurtrier, pratiquant la terreur contre ceux qui réfléchissent pour pouvoir s'en dispenser.

Prétendre que dans la chancellerie berlinoise on redoutait les humeurs du chef et craignait en permanence pour sa vie, comme au Kremlin de 1936 à 1953, est une erreur lourde de conséquences. Elle est d'ailleurs peu compatible avec le climat d'anarchie et de rivalités de boutiques décrit par d'autres auteurs, et parfois par les mêmes, tant il est encore loisible d'être peu rigoureux, pourvu qu'on montre patte blanche en pratiquant le dénigrement. La vérité, c'est que Hitler dominait de haut son monde, avec l'aide principalement de Göring, de Himmler et, successivement, de Hess et de Bormann. Ce qui frappe, ce n'est pas le chaos des ambitions individuelles, mais l'ordre infiniment complexe imposé par un cerveau unique au moyen d'une personnalité magnétique, et le nombre de talents d'un dévouement sans faille qu'elle a su rassembler, pour l'essentiel jusqu'au bout - à la seule exception du haut commandement, souvent renouvelé, de l'armée de terre -, quelles que soient les distances prises après coup par les survivants.

 

« Je suis une force qui va. »

La phrase d'Hernani s'applique mieux que toute autre à la carrière que ce livre vient de résumer. Hitler est une concrétion extraordinaire d'énergie humaine. Les créateurs de sa trempe, d'ordinaire, ne nuisent qu'à eux-mêmes, ou au plus à un entourage immédiat, brûlant leur puissance dans une œuvre artistique ou scientifique. L'histoire offre certes quelques autres exemples de créateurs politiques qui, à partir d'une ambition ou d'une conviction personnelle, ont modifié le destin de millions d'hommes. Cependant, ils s'inscrivent dans un mouvement général, dans un certain « sens de l'histoire », qu'il s'agisse par exemple d'Alexandre, César, Napoléon ou Marx. Ceux-là aussi n'ont guère d'ascendants, mais ils ontune postérité. Une part de leur œuvre est reniée ou délaissée par des successeurs de moindre envergure, mais une autre subsiste. Ce trait s'applique, mieux encore, aux fondateurs de religions. Déformée, affadie, adaptée à des temps moins messianiques que ceux des origines, leur prédication s'inscrit dans la durée.

 

Hitler est, et restera sans doute, un phénomène unique. L'origine infernale que communément on lui prête s'explique par son allure de comète isolée, qui a visité la Terre comme par hasard et aurait très bien pu ne pas le faire. Et le caractère hautement improbable de son ascension et de son maintien de douze années à la tête d'un grand pays interdit, du moins c'est ce qui se dégage de la présente étude, d'en faire porter à ce pays la responsabilité. Ce qui ne veut pas dire, bien au contraire, qu'il ne fallait pas le dénazifier. Il le fallait parce que c'était possible, et c'était possible parce que le nazisme n'avait rien d'essentiellement allemand.

La démocratie est fragile, quoi d'étonnant, dans des pays qui étaient féodaux il y a une pincée de siècles ? Des forces travaillent en permanence à préserver ou à rétablir tout ce qui peut figer la structure sociale, et à maintenir ou à remettre le grand nombre au service d'une élite étroite. Hitler s'est abondamment servi de ces forces - tout en les violant et en les poussant finalement à l'attentat du 20 juillet - mais il a aussi flatté quelques aspirations de gauche. C'est un manipulateur, et son aventure n'a rien à nous dire sur la qualité politique ou morale des valeurs dont il jouait, toutes les fois qu'il lui plaisait de dissimuler les siennes et ce système raciste d'une cohérence sans précédent qui, repéré au début par le seul Churchill, l'a finalement conduit à une fin aussi désastreuse que courageusement assumée.

L'humanité sera un peu plus mûre quand elle sera capable de regarder son Hitler en face. Sa sortie de scène apocalyptique ayant été immédiatement suivie de la révélation de ses plus grands crimes, il n'a conservé aucun admirateur, du moins avoué et influent, et n'aura probablement jamais de successeur - ne serait-ce que parce que sa chute a coïncidé avec l'émergence des Etats-Unis comme superpuissance mondiale, interdisant la naissance d'une nouvelle dictature expansionniste, et qu'un Hitler ne saurait apparaître aux Etats-Unis, car il ne pourrait ni exploiter le ressentiment d'une défaite, ni accroître sa puissance en cultivant l'apparence de sa faiblesse. Est-ce à dire que la leçon ne vaut pas d'être méditée ? Non, car des traits partiels de Hitler peuvent se retrouver et se sont retrouvés, emprunts conscients ou non, dans bien des conjonctures politiques. La manipulation de l'opinion grâce à des effets calculés, à des références aux idéologies les plus opposées, à des rôles qu'on distribue aux compagnons, voire aux adversaires, pour flatter les aspirations les plus contradictoires, et à une passivité apparente masquant la préparationd'actions brutales au service d'objectifs inavoués, le tout avec un sens aigu du décor et du cérémonial, voilà une méthode politique portée par Hitler à une perfection inégalée, mais dont l'étude peut éclairer le comportement de maint épigone moins doué.

1 « Guerre et chaos/A propos de diverses interprétations du IIIe Reich », in Etat et société en

Allemagne sous le IIIe Reich, Asnières, PIA, 1997.

2 Le fonctionnalisme aiderait à la transition entre la première et la deuxième phase : il ruine

l'image du « génie de la destruction », mettant à sa place un apprenti sorcier dépassé et, à l'occasion, un peu constructeur.

3 « (...) Dans les familles métissées il surgit de temps en temps dans la lignée un Juif intégral.

La meilleure preuve de la vérité de ce point de vue est apportée par Roosevelt » (« propos de table » du 1er juillet 1942).

 

OceanofPDF.com