Hitler (Documents Français) (French Edition)
Dédicace
à mes deux fils
OceanofPDF.com
Avant-propos
par Alexandre ADLER
Dans ce XXe siècle qui s'achève, bien des mystères ont été résolus. Si certains méfaits de Staline et de Mao conservent encore quelque obscurité, le sens général de leur action ne fait plus guère de doute. Si quelques décisions des gouvernements démocratiques ne sont pas encore pleinement éclairées par des documents encore inaccessibles, l'essentiel de leur œuvre est désormais connu et inséré dans une chaîne de raisons qui leur donne sens et dimension. Seul Hitler demeure à ce jour ce diamant noir, résistant à l'analyse, ce monstre insensé qui comme la Méduse des temps anciens ne peut être regardé en face, au risque de transformer en pierre l'imprudent spectateur. Or ce ne sont pas les archives qui manquent, bien moins lacunaires, et depuis fort longtemps, que celles du communisme avant 1989, ni non plus les témoignages, car les contemporains, à l'instar d'Albert Speer, se sont avérés fort diserts, et là encore assez tôt. Non, ce qui a manqué, de toute évidence, c'est une passion de savoir suffisamment forte pour dissiper les autres passions, violentes, qui se sont tout de suite déchaînées, en lieu et place d'une explication raisonnée, et pour des raisons le plus souvent fort estimables, en tout cas bien compréhensibles.
A l'Ouest, il fallait réparer, relever les ruines, et pour cela séparer le peuple allemand de son histoire immédiate, quitte à séparer d'abord son destin de celui du nazisme et de son chef, réputés irréductibles au devenir allemand ; à l'Est, le travail de deuil n'était pas moins important puisqu'il fallait remettre en selle un marxisme qui avait doublement failli, sur les plans théorique et pratique, à prévoir et analyser d'abord, à combattre ensuite, quand il le fallait – 1932 et 1939 –, ce mal radical. Le sacrifice des combattants et l'obstination des militants serviront alors, à un prix historiographique élevé, à rebâtir une sociologie du nazisme, sans portraits ni dates : l'historien britannique Ian Kershaw rappelle à juste titre qu'en quarante ans de labeur, les historiens d'Allemagne de l'Est n'ont pas produit un seul ouvrage biographique consacré à Hitler, pour ne pas parler de ses paladins.
François Delpla, dans l'ouvrage pionnier qu'il nous livre, part de ce constat qui n'a pas laissé de l'étonner au fur et à mesure qu'il entrait de plus en plus profondément dans l'épaisse forêt de l'historiographie de laseconde guerre mondiale : il y a une obscure contention qui consiste, bien souvent, à contourner le personnage hitlérien, tant son action provoque gêne et embarras. S'agit-il de l'enfance et de la jeunesse, on adhérera à des explications psychiatriques successives et contradictoires, qui feront en tout cas du personnage, parvenu au pouvoir, une sorte de marionnette actionnée par des chamans. S'agit-il de la prise du pouvoir, on constatera le triomphe d'une explication toute occasionnaliste où le Führer sera proclamé là encore le jouet des circonstances, de l'isolement de ses adversaires conservateurs fin 1932, à l'élimination de la gauche après l'incendie du Reichstag, à la destruction des oppositions internes après la nuit des Longs Couteaux de juin 1934. Quant à la guerre elle-même, elle met progressivement en scène des masses humaines, des compétences militaires, des processus économiques et technologiques d'une ampleur telle qu'on peut finir par y dissimuler la personnalité et la volonté des acteurs qui se trouvent pourtant à l'œuvre au cœur du système. Il restera tout de même la décision de procéder au génocide juif intégral et universel, dont la maturation au cours de l'été et de l'automne de 1941 demeure bel et bien une décision individuelle et personnelle d'Adolf Hitler, qu'aucune genèse culturaliste (l'antisémitisme allemand – thèse de Goldhagen) ni structuraliste (la nécessité d'une guerre d'extermination à l'Est dont il sera le modèle) ne peut réduire. Et l'irréductibilité historiographique du génocide est bel et bien l'un des points de départ de l'analyse que Delpla nous propose, en rappelant d'emblée sa dette intellectuelle envers l'historien genevois Philippe Burrin, qui, le premier, est parvenu à dater et à expliquer à peu près clairement la prise de décision de la Solution finale, vers la fin de l'été et le début de l'automne de 1941, à mesure que s'enraye la machine de guerre allemande à l'Est et que se précise le rapprochement anglo-américain avec la charte de l'Atlantique à l'Ouest.
Mais si cette décision a bel et bien été prise par le seul Hitler, et camouflée par ses propres soins, à l'opinion allemande et mondiale, pour diffuser ensuite à titre de gnose vers les exécutants, nous sommes alors en présence d'un processus de pensée et d'action de tout autre ampleur que celle qu'on nous présentait. Pour dire les choses simplement, nous avons en face de nous, non pas le pauvre bouffon brechtien, ou le monstre inexplicable sorti d'un film d'épouvante weimarien qui apporterait une touche satanique, mais en définitive irrationnelle, à une histoire qui aurait pu se passer de lui, mais, hélas, un grand stratège, calculateur, machiavélique, précis et... trompeur, qui poursuit depuis toujours un grand dessein, brutal, apocalyptique mais... cohérent, en tout cas suffisamment congruent avec les aspirations de la société allemande de ce temps pour qu'il y trouve sans cesse complicités et bonnes volontés qui l'aident dans ce projet.
Telle est la thèse scandaleuse de François Delpla qui donnera fort à faire aux historiens qui ne pourront plus la contourner, qui aidera aussi,j'en suis convaincu, les lecteurs et les chercheurs dans le difficile travail de reconstruction historique de notre siècle : Hitler existe, il n'est pas un vide ontologique, et il n'est pas inutile de considérer son existence, si on veut retracer le développement monstrueux mais logique de la révolution nazie qu'a connue l'Europe dans les douze ans qui vont du déclenchement de la crise de 1929 à l'invasion de la Russie stalinienne de 1941, puis dans les quarante-deux mois d'apocalypse où s'accomplissent le génocide juif, la destruction de 20 millions de Soviétiques et l'effondrement définitif du projet impérial allemand né du triomphe du système bismarckien entre 1866 et 1871.
Mais à l'évidence, une telle conclusion, satisfaisante sur le plan intellectuel, aboutit de proche en proche à une série de remaniements de nos perceptions communes de ce que fut le second conflit mondial, et nous oblige à bouger considérablement dans la conception de fond de son histoire. J'évoquerai essentiellement dans cette brève introduction deux questions essentielles, qui ne sortiront pas indemnes de cette lecture, celle du rôle de la personnalité dans l'histoire et celle du rapport de Hitler et du destin allemand. La première atteint de plein fouet la vulgate marxiste et l'historiographie de gauche, la seconde n'est pas moins sévère avec les préjugés libéraux et conservateurs d'une certaine historiographie germano-américaine de l'après-guerre. On ne pourra plus défendre ces deux thèses sans autre précaution.
Mais commençons par la première, ne serait-ce que parce qu'elle est au départ du travail de chercheur de François Delpla. Il faut, en effet, comprendre que l'historien a d'abord rencontré l'exceptionnelle personnalité de Churchill avant de découvrir l'individualité non moins exceptionnelle de Hitler. Pourtant tout avait bien commencé : formé aux deux exigeantes mamelles du travail de l'historien contemporain qu'étaient le marxisme français, mâtiné d'Ecole des Annales, et l'étude rigoureuse des documents primaires, François Delpla avait d'abord recherché dans les papiers inédits du général Doumenc la trace de l'effondrement politique et moral des classes dirigeantes françaises et britanniques dans le désastre de 1940, selon un schéma de reconstruction éthique qui nous avait été transmis par la génération de 1945, soucieuse de tourner la page, et qu'a admirablement résumé notre grand maître Jean-Baptiste Duroselle dans son ultime synthèse de l'histoire diplomatique française des années 30, où la Décadence conduit à l'Abîme.
Notre historien s'était embarqué avec le Marx du 18 Brumaire pour viatique, il touchera terre avec le Tolstoï de la postface de Guerre et Paix, celui du rôle de la personnalité en histoire. Etonnant génie que celui du plus grand romancier européen du XIXe siècle : n'a-t-il pas fait exploser par les moyens de l'art les certitudes patiemment accumulées de son siècle positiviste qui s'était acharné à conjurer par tous ses moyens intellectuels les deux séismes qui lui avaient donné naissance, la Révolution française et le tempérament exceptionnel de Napoléon Bonaparte. Clausewitzavait décrit cette guerre totale, ce cheval au galop auquel plus aucun cavalier ne savait mettre le mors, pour, précisément, la canaliser, la rationaliser, la remettre aux mains du Grand Politique qui saurait la subordonner à nouveau aux exigences ratiocinantes du siècle précédent, à la géographie des peuples, à la résistance ou à l'élasticité des systèmes de production, à l'équilibre plus ou moins stable des conceptions diplomatiques. Bref, le XIXe siècle avait voulu exorciser la chevauchée napoléonienne, et il y était parvenu avec ce Bonaparte autolimité et pessimiste que fut Bismarck qui, bien mieux que le réactionnaire Metternich, sut un temps arrêter le cours du temps vers un espace d'équilibre, ainsi que le chantait le Wagner de Parsifal.
Eh bien, nous dit Tolstoï un demi-siècle avant Octobre, Lénine et Trotski, vous aurez encore des Bonaparte, et vous aurez encore des Révolutions françaises, en ce monde inquiet où la démiurgie prométhéenne a été proclamée, et chemine en des têtes émancipées de la religion. Et tous ces arts mécaniques hérités des Lumières que le XIX e siècle bourgeois sait mettre en œuvre – art de la guerre, art du commerce, art de la diplomatie, arts appliqués de la sociologie, de l'économie politique et de l'anthropologie descriptive – ne seront rien quand se lèvera à nouveau ce grand vent en bourrasque de l'Histoire, ce vent qui appelle les hommes et souvent les broie. C'est ce Tolstoï-là, critique du positivisme, qui nous permet seul de comprendre de Gaulle et Churchill, et pas seulement Chamberlain, Daladier ou Pétain pour lesquels des sociologies braudéliennes peuvent suffire : on lira avec profit l'évolution d'une dynastie de fabricants de Birmingham, les Chamberlain, du libre-échangisme de Gladstone au protectionnisme impérial des accords d'Ottawa, dans une bonne histoire économique du déclin de l'industrie britannique, et on en déduira à juste titre la politique d'appeasement qui conduisit à Munich en 1938 par obsession de la préservation de l'espace impérial ; on partira, avec Maurice Agulhon, de la république au village de 1848, pour suivre à travers les initiations républicaines, les ubéreuses représentations de Marianne, l'entropie croissante de la culture radicale-socialiste, fille de l'affaire Dreyfus et veuve de Verdun, et on aura l'essentiel de Daladier. On suivra Guy Pedroncini dans le dédale du pouvoir militaire bureaucratique sans précédent qui émerge de la tuerie de 1914, on croisera ces données avec une bonne sociologie comparative des organisations, et il ne nous manquera pas grand-chose pour situer Pétain sur la carte politique de la France de 1940 : le garant de toutes les hiérarchies, au moment où leur faillite simultanée leur permet de rejoindre celle du système militaire qui la précède de quinze ans – la ligne Maginot.
Mais avec cette méthode, vous n'aurez pas Churchill, ni de Gaulle. Ceux-là échappent à cette science du XIX e e siècle. Ils sont du XX siècle.
Que découvre en effet Delpla, en étudiant très minutieusement le drame de 1940 ? Que le pétainisme était porté par toute une classe politique tétanisée et pressée de s'accommoder du nazisme allemand – cette phénoménologieest le moins nouveau de son travail. Mais aussi que ce pétainisme était tout aussi bien représenté à Londres qu'à Paris au même moment, et qu'enfin Hitler, loin d'ignorer ces données, a joué assez magistralement des faiblesses de ses adversaires, allant jusqu'à retenir le bras de ses troupes d'élite mécanisées avant Dunkerque, pour faciliter l'émergence, à Londres, d'un « parti de la paix », symétrique de celui qui émerge au même moment au sein même du cabinet Reynaud en route pour Bordeaux. Et qu'est-ce qui opère ici la différence, de Paris et de Londres, qui n'est pas mince dans ce nouveau Tale of two cities ? La volonté d'un homme, Churchill (que Delpla ne peut s'empêcher, ici ou là, d'appeler Winston tant il s'enthousiasme de sa découverte), tout aussi aristocratique que ses rivaux Halifax et Hoare, tout aussi attaché à l'Empire que les Chamberlain (n'a-t-il pas traité, un jour, Gandhi de « fakir nu »), tout aussi libéral que Lloyd George qui fut son collègue et associé en 1914, tout aussi réactionnaire même que certains de ses critiques anglais de droite, dès lors qu'il ne s'agit que de Franco ou de Mussolini. Bref rien n'explique mieux Churchill que Churchill lui-même : des convictions fortes et personnelles, où se mêlent confiance dans l'Amérique, foi dans la démocratie, intimité de cœur avec les Nelson et les Pitt du passé, et peut-être plus que tout horreur personnelle, concentrée, artiste pour tout ce qu'incarne le nazisme, au point de considérer – à juste titre – ce combat-là comme celui même de l'Humanité tout entière. Cette intuition rare et précieuse, on la retrouve chez un de Gaulle, identifié à un mince « sentier de croissance » très français qui part de Péguy et de Lyautey, en combinant dreyfusisme, patriotisme et républicanisme de raison. Encore fallait-il des hommes désireux de faire vivre de telles conjonctions rares et originales. On prétend encore fréquemment que Hitler ne pouvait pas gagner la guerre, face à la réunion des efforts des Etats-Unis et de la Russie soviétique. Sans doute est-ce vrai à partir de l'automne 1941 où s'amorce la Solution finale en réponse à la défaite désormais probable. Mais cela eût-il été vrai au même degré si l'Allemagne avait pu se retourner contre Staline, dès mars-avril 1941, avec une Angleterre ayant signé l'armistice et Roosevelt sans allié européen qui lui donne le prétexte tangible à une intervention mondiale dont l'opinion américaine ne voulait pas ? Et si l'Amérique avait dû se frayer un passage en Europe à coup de bombes atomiques vers 1946-47 tandis que le régime soviétique triomphait seul, ou presque, de l'oppression nazie sur tout le continent, la guerre froide eût-elle été celle que nous avons connue ?
Or il est certain que Churchill, et Churchill seul, qui pour cette raison comprenait parfaitement de Gaulle, a pendant plusieurs mois décisifs – juin 1940 à mai 1941 – retenu de ses bras et de sa voix incomparable le parti de la capitulation, celui de Munich, et en France de Montoire, lieu de naissance de la collaboration entre Pétain et Hitler. Que ses minces mais tangibles succès dans le ciel de Londres et les déserts d'Afrique, les coulisses de Belgrade et de Bagdad, dans le maintien de l'ordre aux Indescontre Gandhi et Nehru, lui auront permis d'entraîner Roosevelt et l'Amérique vers la guerre, juste à temps.
De même de Gaulle aura évité par son geste sublime la logique d'une guerre civile qui, après avoir ravagé l'Espagne en 1936, foudroiera l'Italie du Nord pendant les deux hivers 1944 et 1945, avant que de ployer la Grèce jusqu'en 1949 et aurait, si elle avait affecté la France dans les mêmes proportions, après la Libération, entraîné l'Europe de l'Ouest dans un affrontement des classes dont Staline eût tiré un tout autre parti lorsque les étendards de ses armées flottaient déjà sur Berlin. Mais ce qui vaut pour Churchill, pour de Gaulle, pour Roosevelt, voire pour Hiro-Hito – qui ne voulait pas de l'alliance allemande et refusa, contre une partie de son armée, obstinément, d'attaquer l'Union soviétique en 1941, ce qui sauva plus tard son trône que Staline ne cherchait pas dès lors à lui supprimer –, ne vaut-il pas aussi pour Hitler ? Cette nouvelle physique quantique de la décision politique ne nous oblige-t-elle pas à considérer la part personnelle de décision, de volonté, de pensée qui se cache derrière le masque extatique du Führer ?
Que nous dit Delpla, fort de son expérience érudite de l'année 1940, qu'il étend dans ce livre puissamment original à la carrière de Hitler tout entière ? Que Hitler avait mûri une stratégie personnelle, fruit de son expérience et de sa culture, qu'il la poursuivait méthodiquement, rationnellement, parfois même patiemment. Qu'il changeait remarquablement peu de conceptions fondamentales. Qu'il savait en revanche ruser avec ses ennemis, camoufler ses intentions réelles sous des flots de paroles, feindre la folie, le désarroi ou l'aboulie (peut-être une ruse d'enfant battu, d'ancien faible qui retourne ses moyens contre les puissants) pour mieux confondre adversaires et partenaires. Mieux : contre l'idée d'un prophète « nihiliste », répandue dès 1936 par des écrits de Rauschning où la patte de la propagande communiste de Münzenberg n'était peut-être pas absente, Delpla nous démontre sans ciller qu'il y eut un élément « constructif » dans le projet hitlérien, qui ne se mesure pas à la destruction impitoyable de ceux qu'il tenait pour ses ennemis : elle explique un peu mieux l'ampleur des concours dont il put disposer, tout au long de sa carrière.
Bref, Delpla nous place devant une vision d'horreur véritable : celle d'un Hitler qui pouvait gagner encore, comme il le fit tant de fois ; celle d'un Hitler qui sut, tour à tour, mettre dans son jeu Ludendorff, Hindenburg, von Papen, les Krupp, Heidegger, Carl Schmitt et Ernst Jünger en Allemagne, Pilsudski, Mussolini, Hiro-Hito, Franco, Staline, Pétain, Horthy, Rezah Shah, Antonescu, et le tsar Boris de Bulgarie, les Dix Rois de l'Apocalypse – dans le monde. Pour le dire encore d'une autre manière, Delpla nous oblige à revisiter sans naïveté des épisodes encore obscurs comme l'incendie du Reichstag du printemps 1933, la nuit des Longs Couteaux, la décision d'envahir la Russie ou la déclaration de guerre unilatérale aux Etats-Unis de décembre 1941, ultime tentative pourentraîner le Japon dans l'offensive en Sibérie et soulager Guderian devant Moscou, que même un observateur aussi fin que le grand Sebastian Haffner n'avait pas comprise, imputant au Führer un coup de folie qui faisait l'affaire de Roosevelt, alors que Hitler savait bien que cette déclaration de guerre américaine à l'Allemagne n'était, après l'occupation de l'Islande et la Charte de l'Atlantique, qu'une question de jours et qu'il avait raison de hâter l'inévitable en essayant d'en retirer un profit à Tokyo.
Bref, et allons jusqu'au bout de cette polémique qui va nous ouvrir le champ d'une seconde : Delpla s'inscrit radicalement en faux contre la thèse malhonnête et venimeuse d'Hannah Arendt sur la prétendue « banalité du mal ». Ceux qui traitent les Hitler et les Eichmann de ce monde en pauvres hères, en clochards, assassins mais sans importance, ne cherchent qu'à exonérer la culture allemande d'avoir permis à ce genre de talents très particuliers, mais incontestables, d'y avoir fait souche. Ce « circulez, il n'y a rien à voir » où Pétain devient un pauvre gâteux, Mussolini un amuseur public, le grand Mufti de Jérusalem, un touriste arabe égaré à Berlin, liquéfie le mal comme s'il n'était rien. Sans tomber dans la métaphysique opposée, qui s'appelle le manichéisme, celle où le dieu mauvais possède autant de réalité ontologique que le Dieu créateur – ne serait-il pas plus décent envers les victimes, plus exigeant envers la vérité, de reconnaître que tant d'hommes, de femmes et d'enfants n'ont pas été engloutis dans une farce sinistre ? Il n'y a pas de banalité du mal. Le mal est rare, complexe, impressionnant. Heureusement le Bien, qui est aussi rare et complexe, est plus impressionnant encore. Mais arriver à ce point requiert que l'on dépasse une certaine surdité culturelle. On ne peut faire droit à la puissance civilisatrice du Bien telle qu'elle s'incarne dans la Résistance – en Allemagne comme ailleurs – que si l'on a préalablement bien pris la mesure du Mal à l'œuvre dans cette histoire. La thèse de la banalité du mal entraîne aussi comme une conséquence nécessaire la dévalorisation des héros au nom d'une morale de corps de garde qu'on a vue à l'œuvre dans les tentatives de diffamation de Jean Moulin, Raymond Aubrac ou Arthur London. Et c'est ici que la biographie de Delpla vient à son heure pour permettre de reconsidérer le problème allemand.
Il nous reste donc à considérer cette historiographie du problème allemand où, là aussi, notre historien permettra d'innover, de bouleverser, de subvertir. Epluchant la masse de légendes tératologiques sur l'impuissance supposée, la débilité mentale, les délires de Hitler, Delpla fait justice de tout ce monceau apologétique. Hitler n'était pas un peintre en bâtiment, clochard et mégalomane mais un étudiant architecte, pauvre et plutôt cultivé, même s'il était moyennement doué sur le plan plastique. Après Syberberg, il constate la solidité de ses connaissances musicales qui en faisait un authentique mélomane wagnérien, et de manière plus originale encore la cohérence de ses vues philosophiques où Kant et Schopenhauer jouent un rôle supérieur à Nietzsche et Spengler, célébrés par lui, à juste titre, davantage pour leur sens littéraire que pour leur rigueur.Rassurez-vous, vous n'allez pas lire une version en prose des Producteurs de Mel Brooks, où l'on vous vante l'humanité et la largeur de vue du Führer, avant d'entonner le désormais célèbre « Springtime for Hitler and Germany, winter for Poland and France ». Non, là encore, cette « réhabilitation » de l'homme a pour seul but de nous remettre face à face avec la question centrale qu'un autre écrivain de génie, autrichien celui-là, Robert Musil avait posée dans l'Homme sans qualités à propos de ce clochard viennois Moosbrugger, assassin de prostituées dans le parc du Prater, et que tout Vienne, au printemps de 1914, trouvait fantastiquement poétique. Là encore, la question est de savoir pourquoi un caporal-chef de modeste extraction a pu ainsi maîtriser les mécanismes du pouvoir et la séduction morale dans l'Allemagne de Weimar, qui n'était pourtant pas une terre vierge d'hommes.
C'est ici que, paradoxalement, la thèse de la banalité de l'hitlérisme, de l'ontologie vide de Hitler, nous détourne assurément de la vérité allemande. Car faute d'un Hitler de chair et d'os, citant Schopenhauer et fredonnant Parsifal à bon escient, nous avons aussi une Allemagne désincarnée, où seule une anthropologie trop générale règne un peu trop facilement : car, que retient-on pour expliquer l'explosion du nazisme, dans la sociologie positive encore largement en usage ? Le traumatisme de la première guerre mondiale et la constitution d'une masse mobilisable d'anciens combattants, nostalgiques inguérissables de la guerre, le nationalisme exalté des années 20, chauffé à blanc par le paiement des réparations excessives, la violence locale de la crise de 1929 et la paralysie des élites démocratiques.
Tout est faux ou trop général dans ce cadre : pourquoi, dans ces conditions, n'assiste-t-on pas aux mêmes mouvements protestataires dans la France et l'Angleterre voisines ? « L'éducation devant Verdun », chère à Arnold Zweig, avait-elle bénéficié aux seuls Allemands et introduit chez eux seuls cette exaltation belliciste que l'on cherche vainement ailleurs ? Pourquoi, toutes choses étant égales, l'Allemagne de 1923, meurtrie par l'occupation de la Ruhr et l'hyperinflation, renvoie-t-elle de larges majorités parlementaires démocratiques et même « internationalistes » (sociaux-démocrates et catholiques ultramontains) jusqu'en 1928, alors que l'Allemagne de 1931 où le problème des réparations ne se pose virtuellement plus et où la politique étrangère a été modifiée en profondeur par l'émergence du couple Briand-Stresemann, précurseur de notre après-guerre franco-allemand réconcilié, va se donner sans réticence au parti national-socialiste de Hitler ? Pourquoi, enfin, la politique économique inventive et intelligente du gouvernement von Schleicher, qui bénéficiait de l'appui des syndicats sociaux-démocrates et de celui, tacite, du parti communiste, via un accord secret avec Moscou, ne provoque-t-elle aucun redressement, fin 1932, alors que le patatras économique sans appel du gouvernement travailliste britannique de Mac Donald, à la même époque, n'entraîne aucune remise en cause des institutions parlementaires à Londres? On ne peut commencer à répondre à plusieurs de ces questions qu'en changeant quelque peu de terrain : tout d'abord il n'y a pas eu de tels ressentiments guerriers en Allemagne, ni de volonté d'en découdre avec l'Europe entière en 1931, pour la bonne raison que Hitler a bénéficié d'un vote d'ordre et de protestation, essentiellement intérieur et dirigé tout à la fois contre la passivité des partis démocratiques face à la crise et contre la montée effrayante pour beaucoup d'un parti communiste qui semblait en passe d'emporter le barrage social-démocrate. A ce moment-là, Hitler apparaît comme l'émule de Mussolini et, on le sait, en neuf ans de pouvoir, le dictateur italien n'avait encore guère donné de lui l'image d'un trublion belliciste. Le vote nazi est le vote d'une majorité encore pacifiste, comme le sont, pour les mêmes raisons, Français et Britanniques. Ajoutons que le pacifisme allemand demeura vivace, si l'on en croit les manifestations de joie à l'annonce des accords de Munich, ou encore après les victoires de 1940, à l'opposé de l'idéologie profonde du Führer – qui déplorait vivement en privé ces épanchements de ses compatriotes auxquels il réservait un tout autre destin, plus proche du « souci ontologique ».
Quant à l'échec de la politique manœuvrière et lucide du général von Schleicher, avec le socialiste Paul Levi et le libéral Gustav Stresemann, l'un des trois vrais grands hommes de Weimar, il est imputable aux conceptions réactionnaires de l'entourage de Hindenburg et aux idées géopolitiques de la droite catholique bavaroise inspirées par Haushofer qui conduisaient toutes deux tout à la fois à sortir du dialogue intérieur avec les syndicats sociaux-démocrates, et à remettre en cause les accords de Rapallo entre la Reichswehr et l'Armée rouge, au profit d'une alliance prônée par le Vatican, avec la Pologne de Pilsudski et l'Italie de Mussolini. Le génie de Hitler fut d'apparaître à ce moment-là plus rassurant pour les forces dirigeantes de la société allemande et européenne que ne l'était le brillant von Schleicher, flanqué du chef de la gauche nazie Gregor Strasser.
Un an et demi plus tard, von Schleicher est assassiné avec Gregor Strasser, Röhm, les chefs de la SA et le principal politicien catholique opposé au Concordat avec le Troisième Reich, tandis que Londres, Rome et Varsovie sont ardemment courtisées en politique étrangère, par le duo Göring-Hess qui rassure l'Europe conservatrice. Dans la même période, la politique économique d'inspiration keynésienne de Hjalmar Schacht, déjà mise en œuvre avec profit par von Schleicher dès 1932, porte ses fruits et permet au Troisième Reich de réaliser le rêve déjà national-socialiste de la république de Weimar, la réconciliation des deux « Allemagne de masse », nées l'une de l'industrie, l'autre du front, la social-démocratie et la Reichswehr. L'entente de ces deux forces en 1923 avait protégé le pays de la révolution et abouti à l'élection du maréchal Hindenburg à la présidence de la République par les voix sociales-démocrates. Elles préparaient ainsi la révolution allemande de 1933, celle qui, sansgrande effusion de sang et après domestication des têtes chaudes de la SA, donnait naissance à un faux parti unique pour authentiques petits-bourgeois, le NSDAP, qui supprimait les libertés publiques et la présence culturelle et économique des Juifs pour mieux réaliser l'Etat-Providence, moraliser la jeunesse, obtenir le plein emploi et détecter à temps les cancers du sein chez les mères allemandes, tout en défendant la nature et en interdisant la vivisection et autres cruautés envers les animaux.
Le nazisme a été voulu par les Allemands, de plus en plus nombreux à l'approuver ou à le tolérer dans un mélange savant de méconnaissance de certains de ses effets et de reconnaissance de ses buts légitimes. Hitler a parfaitement su jouer de ces désirs allemands, mais a aussi, en politicien semi-démocratique qui n'eut jamais besoin des mesures d'intimidation mussoliniennes de 1922, cherché à les satisfaire.
Voilà pourquoi la prise de pouvoir par Hitler n'est ni le succès d'un complot militaro-patronal, ni le résultat d'un traumatisme allemand plus insurmontable que ne l'ont été les deuils et les chômeurs accumulés par tout l'Occident de Seattle à La Seyne, d'Adalen en Suède à Collioure en Roussillon.
Si tel n'est pas le cas, il faut alors courageusement se poser la question de l'adéquation d'un homme – bien doué au demeurant – et d'un projet plus cohérent qu'on ne l'a dit – et d'une société, l'Allemagne des années 20. En d'autres termes, pourquoi trouvait-on un Moosbrugger « si poétique » ? L'Allemagne des années 20, Churchill l'a bien vu dès cette époque tout comme le dernier Clemenceau, n'a nullement fait le deuil d'un projet de domination dont la base est continentale. Mieux, les frivolités du Kaiser Guillaume II une fois balayées par la tragique défaite de 1918, la pensée stratégique allemande entame, dans la Reichswehr et alentour, une régression vers Bismarck et les classiques du XVIII e siècle. Hitler, qui se mit à ses ordres, au début de sa carrière politique, c'est d'abord l'homme qui reprend les plans de guerre de Ludendorff là où ce dernier fut contraint de les abandonner en 1918 : ne plus inutilement provoquer l'Angleterre, alliée naturelle des Grands Prussiens, de Frédéric II à Blücher, par des politiques navales et coloniales inutiles. Il y ajoute le retour à l'alliance italienne qui régna au temps de Bismarck et de Crispi, par une authentique admiration pour Mussolini, et aussi pour faire tenir tranquille un catholicisme allemand dont il est issu, toujours sensible aux mandements d'un Vatican solidement allié au fascisme. Il cherche enfin, contre Paris, à reconstituer une Autriche-Hongrie, mais sans les Allemands d'Autriche, fondée sur l'alliance des deux dictatures polonaise et hongroise, ouverte aux séparatismes croate et slovaque, un jour peut-être ukrainien que l'on finira bien par détacher de Moscou. Sur le plan intérieur, il entend combattre sans relâche les communistes allemands, mais ce qui est plus original - et contraire aux vues de l'état-major et de la haute diplomatie – la Russie soviétique elle-même queWeimar courtise pour différer le spectre d'une révolution allemande et inquiéter les puissances occidentales.
Cette simplification de la stratégie de reconstruction de la puissance allemande séduira tout à la fois à l'intérieur et à l'extérieur. Elle met fin à l'ambiguïté gauchisante de la diplomatie allemande. Elle conjure définitivement toute possibilité de débordement révolutionnaire.
Mais au-delà, Hitler réalise deux rêves allemands avec une habileté consommée : celui d'une démiurgie semi-démocratique ; celui d'une révolution conservatrice. Démiurge semi-démocrate, Hitler n'est-il pas ce prince machiavélien, né au milieu du peuple, ainsi que Hölderlin déjà l'appelait de ses vœux ? Et ce mélange d'iconoclastie populaire et de promotion thermidorienne de boutiquiers fusilleurs, en faisant l'économie d'une révolution terroriste sanglante, n'était-ce pas le rêve absolu de ces parfaits contempteurs du libéralisme qu'étaient Nietzsche et Wagner, qui déjà, en artistes provocateurs, dénonçaient pêle-mêle la morale d'esclaves des socialistes et les mythologies juives émollientes du christianisme établi ? La démiurgie semi-démocratique, voilà bien une construction de Hitler que la culture allemande lui a bien volontiers transmise : les dessins d'architecture de Speer ne sont-ils pas le témoignage de ce délire, pas seulement architectonique, qu'exalte déjà un Fritz Lang dans Metropolis, qu'exalte Heidegger dans ses appels au tournant ontologique, la « Kehre » que le Führer accomplit, à sa manière certes, là encore simplificatrice mais efficace ?
La révolution conservatrice est l'autre polarité de ce désir de Hitler qui sourd de l'Allemagne profonde : il s'agit ici du rêve, qui fut déjà celui de Guillaume II, d'une réconciliation synthétique de Metternich le catholique réactionnaire et de Bismarck, le protestant bonapartiste, dans un ordre nouveau-chrétien-social chez le pasteur Adolf Stoecker, le mentor antisémite du Kaiser, national-socialiste chez Hitler, plus moderne et plus marqué par les doctrines social-démocrates parvenues de son temps à maturité. Il s'agit pour cela d'assurer la transcroissance de l'ordre ancien corporatiste-féodal dans l'ordre nouveau prolétaire-industriel en exaltant non plus le marché mais le plan, non plus la concurrence des entreprises mais la coopération des partenaires sociaux, non plus l'innovation culturelle mais la transmission de la tradition, non plus le conflit des deux Eglises allemandes mais leur conjonction dans un nouvel ordre national (et européen). Cette vision d'un nouveau Reich, qui dépasse les étroitesses de l'ancien, trop prussien encore et marqué par le libéralisme hanséatique-berlinois, Hitler ne l'a pas inventée, mais il a su s'en servir mieux que les philosophes catholiques proches de Brüning, tels que Guarini, qui l'exaltent dans les années 20.
C'est ce message d'une nouvelle révolution antirévolutionnaire, spiritualiste, autoritaire et corporatiste, qui passe, grâce à lui, dans un parti nazi en quête de doctrine, et que la gauche nationaliste des frères Strassereût sans doute maintenu moins loin du socialisme traditionnel et des groupuscules intellectuels nationaux-bolcheviques tournés vers Moscou.
Ajoutons à cela que, passé la stupeur des premiers mois et de leurs immenses batailles clausewitziennes, la guerre des tranchées représenta l'effondrement de la pensée stratégique des états-majors, et le triomphe des officiers subalternes comme Jünger, des sous-officiers comme le fut Mussolini, des caporaux mêmes tel Hitler, qui par leur exemple, le choix de leurs mots, la mise en scène de leurs vies, devinrent en quelques mois les indispensables rouages de ce nouveau et morne culte aztèque qui réclamait chaque jour son contingent de sacrifices humains. Ce fut eux qui surent courageusement et simplement convaincre les plèbes enrégimentées de faire quotidiennement le sacrifice de leurs vies, comme ils étaient prêts, eux-mêmes, à le faire. Hitler n'était ni un lâche, ni un pleutre : il était sorti de la fournaise, à demi fou sans doute, mais aussi exalté par les possibilités quasi illimitées que la guerre moderne apportait en fait de plasticité aux sociétés industrielles. Et il n'avait de cesse, en rusant constamment, d'y précipiter à nouveau une Allemagne, qu'en Allemand souffrant et transi de l'ancienne Autriche-Hongrie, il voyait plus grande encore qu'elle n'était réellement.
D'Autriche-Hongrie, il importait aussi un virus puissant et efficace, l'antisémitisme politique. Sans doute les Juifs du Reich, parqués dans les professions libérales et le journalisme, ne jouaient-ils pas encore à Berlin le rôle politique essentiel qui avait été l'apanage des Juifs de Vienne et de Budapest, même après la chute de l'Empire qui leur ouvrit les portes de l'Etat et de l'Université. Mais il ne fallait pas les sous-estimer comme le faisaient, par snobisme arrogant, les aristocrates prussiens qui s'imaginaient pouvoir tout faire rentrer dans l'ordre avec deux coups de cravache : la révolution russe était là pour manifester la puissance et le savoir-faire des Juifs, une fois qu'on avait levé toutes les barrières légales qui les contenaient. Et à Berlin en 1918-19, à Munich même l'année suivante, à Vienne tout au long de la décennie, pour ne pas parler des Instituts de recherche avec Einstein, ou Haber, ou Hilbert, l'arrogance juive s'était donné libre cours. Hitler a donc voulu une grande action antisémite comme prélude nécessaire à l'établissement d'un empire continental fondé sur une stricte hiérarchie des races, ayant vu, à l'opposé, l'ironie délétère des journalistes juifs viennois miner l'autorité naturelle des Allemands sur les Tchèques ou les Hongrois. Sur ce point aussi, il a recueilli le ressentiment et l'assentiment d'une culture allemande qui se refusait obstinément à faire sienne l'apport du judaïsme, lors même qu'elle s'en nourrissait chaque jour davantage sur les plans scientifique, technologique, économique et artistique. Ce refus assertorique d'une quelconque symbiose germano-juive, ainsi que le rappelait Gershom Scholem, contraste violemment avec les situations anglaise, française, italienne et même russe. Là non plus Hitler n'a pas innové : il a seulement voulu jusqu'au bout, là où d'autres comme le Kronprinz en 1911 – qui écrivaitdéjà à son père Guillaume II qu'il eût aimé liquider tous les Juifs de son empire avec de la mort-aux-rats – n'en était qu'aux songes d'après-boire.
Mais Hitler a pu se sentir mandaté par toute une culture et une conception du monde à chasser les Juifs de tout pouvoir politique ou social, à organiser par l'écœurement l'émigration de la plupart, à refonder une modernité qui se passerait enfin d'eux, exauçant les souhaits explicites de Richard Wagner et de l'historien Treitschke, de Schopenhauer et de Spengler – parmi tant d'autres.
En un mot comme en cent, Hitler avait un programme et il l'avait développé par sa réflexion propre. Ce programme, il l'héritait d'un capital de conceptions du monde qui avaient leurs racines profondes en Allemagne et le consentement d'abord explicite et électoral, puis populaire et charismatique, de majorités qualifiées. Passée au crible de ce soleil méphitique, l'histoire de ce terrible épisode n'est pas embellie. Elle est seulement plus solide. Elle permet de mieux comprendre ce qu'il faut faire aujourd'hui pour ne plus jamais retomber si bas, ce qu'il aurait fallu prévoir à l'époque pour enrayer à temps le mécanisme de l'Apocalypse : peut-être, avant tout, savoir que le désir de se choisir un « roi dans le sein du peuple » (Hölderlin), d'exalter la guerre contre la Loi (Jünger et Nietzsche avant lui), l'incarnation d'un César-Christ contre le parlementarisme (Ernst Kantorowicz), de définir la politique comme la lutte et la séparation de l'ami et de l'ennemi (Carl Schmitt) et la morale comme l'acte héroïque décisif qui rompt avec la monotonie de la préoccupation ontique (Heidegger), que toute cette charge de dynamite antijuive – explicitement – et antichrétienne – implicitement – ne pouvait aboutir qu'à une explosion résolue de guerre et de pogroms jusqu'à Stalingrad et Auschwitz inclus.
De cela, Hitler fut le maître d'oeuvre et l'artisan conscient, non le mannequin halluciné. Grâces soient rendues à François Delpla qui nous restitue l'horreur de ce moment.
OceanofPDF.com