Hitler (Documents Français) (French Edition)
CHAPITRE 15 - Une vie posthume agitée
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.
CHAPITRE 15
Une vie posthume agitée
On a lu dans les pages qui précèdent beaucoup d'affirmations nouvelles ou au moins peu courantes. Si des références documentaires les ont étayées, les allusions aux thèses précédentes ont été réduites au minimum. Le moment est venu de combler cette lacune, et d'esquisser les grandes lignes d'une histoire de l'histoire de Hitler.
Elle a été et reste soumise à des aléas fâcheux pour la sérénité du débat scientifique, du fait que le Führer et son régime sont encore des acteurs vivants de la vie politique, au moins dans les pays développés. Le « passé
qui ne passe pas1 » n'est pas seulement celui des grandes puissances, dont l'affrontement en une seconde guerre mondiale influence toujours les jeux partisans. La Suisse recense la part de sa fortune issue des spoliations racistes et la Suède compte ses malades stérilisés. Le débat serait sans doute plus délicat, mais aussi plus fructueux, s'il portait sur les engagements opportunistes, au profit tantôt d'un camp tantôt de l'autre, des gouvernements soi-disant neutres de Berne et de Stockholm, qui pesaient ainsi dans le combat d'un poids sans commune mesure avec celui de leurs Etats. Les traces d'eugénisme ou d'antisémitisme relevées dans leur législation, qu'elles aient résulté d'un mimétisme moutonnier, d'un alignement servile ou d'une coïncidence, sont peut-être moralement plus condamnables, mais présentent moins d'intérêt historique. Bien entendu, si certaines questions n'ont refait surface que récemment, c'est toute la période écoulée depuis 1945 qui a vu enrôler le nazisme dans des enjeux de pouvoir, au détriment de l'analyse du phénomène et de son agent principal.
Que fut donc Hitler ?
Il fut avant tout un monstre de volonté (...).
Mais, pour conquérir un pays, la volonté seule ne suffit pas. (...) Ce fils de petit fonctionnaire était un prodige de mémoire. Il avait un pouvoir extraordinaire de s'assimiler les connaissances les plus diverses et les plus étendues, à la condition que le sujet l'intéressât. (...) Hitler, aussi paradoxal que cela paraisse, était aussi un comédien de génie. Roublardise et opportunisme sont peut-être les qualificatifs qui expliquent le mieux le secret de sa réussite. Cet homme qu'aucun obstacle n'effrayait savait très bien le contourner pour éviter un échec. Hitler s'adaptait aux circonstances avec un art consommé. Il usait de tous les registres du mensonge, du bluff, de l'hypocrisie pour arriver à son but. Il jouait ses rôles devant son peuple, ses conseillers, les hommes d'Etat étrangers, sur la scène mondiale, avec une facilité et un bonheur qui trompaient les plus avertis.
Longtemps, il fut le « tireur de ficelles » exclusif de tout ce qui se passait dans le Reich. En lui, tout n'était que calcul et ruse. Jusque dans sa mort, il a tenu compte de la mise en scène. Hitler, enfin, était doté d'un rayonnement magnétique étrange, d'un sixième sens de primitif, d'une intuition de devin qui furent souvent déterminants. (...)
L'auteur de ces lignes n'est pas célèbre. Ni génial. Ni historien. Ni familier de Hitler. Il a seulement disposé d'un poste d'observation exceptionnel. C'est un résistant français originaire de la Moselle, Albert Zoller, officier dans les forces qui envahissent le Reich en 1945 et chargé d'interroger les prisonniers. Le texte cité introduit le portrait de Hitler qu'il a fait rédiger par sa secrétaire Christa Schröder et publié, en français, en 1949. On retrouve aujourd'hui péniblement ces vérités qui, au moins depuis la fin de la guerre, sont accessibles mais étouffées. Nous allons essayer de comprendre pourquoi.
Tout d'abord, les thèses justes, qui font toute sa place à l'intelligence de Hitler, à sa puissance mystificatrice et à son art de la manœuvre, se meuvent sur une crête étroite et sombrent volontiers dans une inconséquence qui les empêche d'éclipser leurs rivales. Ainsi Zoller poursuit hélas son portrait par un catalogue dont les éléments ne sont pas faux, mais qui, en mettant tout sur le même plan, autorise bien des confusions :
Il n'y avait pas UN Hitler, il y avait des Hitler. Sa personnalité fut un cocktail de mensonge et de vérité, de candeur et de violence, de simplicité et de luxe, de charme et de bestialité, de mystique et de réalisme, d'art et d'horreur.
Hitler n'a rien d'un « cocktail ». Ses contrastes ont une cohérence, qu'il s'agit de mettre au jour, si on ne veut pas s'exposer au reproche de paresse qui lui est si souvent asséné. Plus gravement encore, le texte de Zoller inaugure une manie qui va handicaper pendant de longues années les études hitlériennes, en dépit des matériaux de premier ordre que mettaient au jour la débâcle allemande et la bonne volonté d'innombrables témoins, soucieux de la comprendre. A chaque qualité de Hitler correspond, dit-on, un défaut : de cette vision en apparence équilibrée, on glisse facilement à l'idée que seuls les défauts sont réels et que les prétendues qualités ne sont que trompeurs sortilèges. Cela porte un nom : la démonisation.
Zoller lui-même en offre immédiatement un exemple, lorsqu'il termine son portrait par des considérations sidérales mais, sur le plan de l'agilité intellectuelle, bien peu sidérantes :
Telle une brillante comète, Hitler était apparu dans la grisaille d'une Allemagne amorphe. Il sut galvaniser l'énergie et les espoirs de son peuple parce qu'il lui parlait la langue qu'il pouvait comprendre et qu'il lui faisait les promesses ardemment attendues. Mais cette comète, dans sa course orgueilleuse, a voulu braver les constellations et entreprendre sur les lois éternelles du cosmos. Ce fut sa fin...
Ici ce n'est plus Hitler qui réunit on ne sait comment les traits les plus opposés, mais l'Allemagne, ardente et amorphe tout à la fois. Son génial dictateur, qui abusait les chefs d'Etat les plus avertis, a disparu dans quelque oubliette. Reste un minable gourou qui entraîne à sa perte une secte d'illuminés.
C'est ainsi que les observateurs les plus lucides, impressionnés par l'ampleur inouïe des meurtres et du désastre, ont généralement présenté l'entreprise nazie comme vouée à l'échec et rejoint la cohorte de ceux qui n'y voyaient qu'une affaire de bout en bout mal engagée, ne se prolongeant que grâce à une série de hasards et à la complaisance de ses adversaires.
Le livre même que ces lignes introduisent a été reproduit souvent de manière non critique. On manquait ainsi bien des constatations que permet une lecture plus exigeante. Par exemple, l'extrait suivant (p. 194-195) présente des contradictions qui peuvent se résoudre si l'on fait toute sa place à la ruse hitlérienne :
Vers la fin, Hitler n'avait plus qu'une seule idée : gagner du temps. Au cours des conférences avec ses collaborateurs, il ne parlait plus que de sujets qu'il trouvait intéressants et laissait rarement les autres prendre la parole. Il avait complètement perdu le sens des réalités. Il vivait dans un monde nébuleux, à la poursuite de rêves et de chimères. Il croyait toujours à la victoire avec l'obstination du malade, qui cherche à se convaincre qu'il va guérir en répétant inlassablement cette affirmation.
Cependant, Hitler gardait ce don exceptionnel dont il usait pour maintenir son emprise sur les hésitants. Il affirmait sa foi dans la victoire finale avec une telle assurance que ceux qui l'approchaient continuaient à croire au miracle. Il parlait constamment d'armes nouvelles qui allaient chasser les envahisseurs du continent. Il faisait miroiter qu'après cette guerre terrible, l'Allemagne serait reconstruite plus belle qu'avant.
Le témoin, qui n'assistait pas aux conférences qu'il rapporte, invalide largement son premier paragraphe au moyen de son second. Hitler «maintient son emprise », « affirme sa foi », « fait miroiter », alors que quelques lignes plus haut il se complaisait lui-même dans des chimères. Le potentat déchu, qui réduit son entourage au silence pour pouvoir garder ses illusions, jure avec le manipulateur remontant le moral des dirigeants civils ou militaires : s'il y parvient, il faut croire qu'il reste un chef lucide, notamment en inscrivant à point nommé sur son agenda ceux qui menacent de flancher. En aurait-il la capacité si ses chimériques tirades le convainquaient lui-même ? Mais le jugement de Christa (ou de son nouveau patron, qu'importe ?) est parasité sous nos yeux par sa propensionà prêter d'imaginaires faiblesses à un assassin multimillionnairement récidiviste, sans songer que, s'il avait été ce mythomane coupé du réel, il aurait fait des victimes en quantité, au plus, artisanale.
En conséquence, ceux qui sous-estiment les qualités de Hitler sont conduits presque immanquablement à compenser ce vide en prêtant à ses entreprises le concours d'une surnature.
La démonisation et ses ruses
Il est courant de dire, avec une indulgence apitoyée, que d'autres avant soi ont « démonisé » ou « diabolisé » Hitler. Mais, comme si le démon existait ou au moins ses embûches, il n'est pas simple d'échapper à ce piège. Car la démonisation peut être simple, évidente, assumée, ou bien subtile, sophistiquée, voilée, et dans ce cas elle est souvent inconsciente.
Puisque la démonisation, pas plus que son doublet, la diabolisation, sans doute plus courant en français, n'est encore au dictionnaire, il n'est peut-être pas mauvais de la définir. Ou d'essayer. Car le terme est aussi vague et tributaire des critères de chacun que le « mal » dont il est la projection sur une personne, un groupe ou une action. Par-dessus le marché, la religion fait valoir ses droits. Le mot se réfère à un génie surnaturel en action dans l'humain. Métaphore ? Sans doute chez certains auteurs, mais pas chez tous. Au lendemain de la guerre, Friedrich Meinecke et Gerhardt Ritter, deux historiens âgés que les régimes antérieurs au Troisième Reich avaient comblés d'honneurs académiques, ont dressé chacun leur bilan de l'ère hitlérienne. Si le premier y voit une exacerbation de certaines tendances de l'histoire allemande, le second, à l'inverse, l'en exclut. Mais tous deux décrivent Hitler, sans la moindre
distance métaphorique, comme un « démon » surgi de l'enfer 2.
Je définirai donc la « démonisation » comme le fait de présenter un individu ou un groupe comme voué au mal, qu'on le regarde comme l'émissaire d'une puissance infernale ou qu'on pense que lui-même se voit ainsi, ou encore sans aucune référence métaphysique. Il faut aussi faire la part de la démonisation partielle : le terme peut s'appliquer à une partie seulement de l'action des personnes ou des groupes. Ainsi Henry Rousso, dans sa préface de la traduction des articles de Mommsen, l'approuve de lutter, à propos de l'incendie du Reichstag et de son attribution aux nazis,
contre les «mythologies (...) inutilement diabolisantes 3 ». Cette citation nous invite à nous demander s'il existe une diabolisationutile, et pourquoi beaucoup persévèrent, dans cette croyance, quasi diaboliquement.
On a pu suivre, dans le cours de la biographie, la genèse de la démonisation de Hitler, puisqu'elle est quasiment originelle : elle le suit comme son ombre dès qu'il devient un personnage public. Reconnaissons une fois pour toutes qu'il l'a bien cherché, en étant immoral et haineux. Mais ce n'est pas une excuse pour aligner des contrevérités, surtout quand on pratique la discipline historique, dont l'établissement des faits par une méthode rigoureuse se veut l'alpha sinon l'oméga.
Qu'on me permette de commencer par un mot sur la genèse du présent livre. C'est une œuvre collective, en ce sens qu'elle a été soumise, dès ses premiers brouillons, à la critique d'un grand nombre de personnes, de nationalités et de spécialités diverses. Leurs réactions sont elles-mêmes une mine de renseignements sur les formes et l'ampleur de la démonisation – comme sur ses limites et sur la possibilité d'en finir avec elle.
Le fait même de s'intéresser à Hitler suscite fréquemment, suivant les sentiments qu'on vous porte, moquerie, inquiétude ou prise de distances. On s'étonne : que peut-il y avoir encore à découvrir ? Or l'idée qu'on en sait assez sur Hitler est elle-même originelle, et hantait déjà les éditoriaux munichois en 1920. La presse antinazie, de droite et de gauche, entendait certes chasser le démon par la lumière, mais se souciait peu de la qualité de celle-ci. Du moment qu'on disait du mal du mal, cela suffisait. D'où l'irruption rapide du grand-père juif, de la paresse incurable et des dérangements sexuels.
Décembre 1998. Dans un haut lieu de la recherche universitaire, je cause avec un lettré subtil, au sujet des pages ci-jointes sur les rapports entre Nietzsche et Hitler, que cette conversation, au demeurant amicale, ne m'a pas incité à retoucher. Il m'interrompt sans cesse, non seulement dans mes raisonnements, mais dans mes citations des propos de Hitler sur tel ou tel philosophe, lors même qu'il ne les connaissait pas. Cela, dit-il, n'a aucun intérêt, car il ne pouvait rien y comprendre. « C'est comme si nous discutions de l'influence de Rembrandt sur ses toiles. » J'objecte en vain que, précisément, elles étaient alimentaires et qu'il ne les prenait pas au sérieux. On me répond « pègre », « charlatanisme », « démagogie », « brasserie », « brochures », « maladie mentale ». Chacun de ces éléments est vrai. C'est l'ensemble qui pèche, par un tri systématique du pire. On sent ici comme un corporatisme désespéré. Le monde intellectuel n'a rien à voir avec cet avorton. Il y a entre eux une série de chicanes et de filtres, représentée ici par la brochure, qui forment une barrière étanche. En la personne de cet interlocuteur, la république des lettres préfère renoncer à sa vocation d'institutrice plutôt que d'assumer un cancre.
Heiden, Neumann et Rauschning
Nous avons vu au chapitre 2des exemples de cette démonisation originelle. Récemment encore, Ron Rosenbaum y a contribué sans en prendre conscience, en exhumant les articles de la presse bavaroise qui
vilipendaient Hitler4, et en les célébrant comme s'ils avaient toujours eu raison, non seulement dans leur prise de position antinazie, mais dans la moindre de leurs affirmations. Pour nous convaincre du contraire, nous allons passer au crible l'une des œuvres les plus représentatives de cette littérature, l'Histoire du national-socialisme du journaliste munichois Konrad Heiden, correspondant de la Frankfurter Allgemeine Zeitung, qui condense l'expérience d'un témoin attentif du développement du mouvement, depuis ses débuts. Le livre, publié en 1932, réédité peu après la prise du pouvoir et disponible en français dès janvier 1934, a joué un rôle considérable dans la formation de l'image de Hitler.
La première impression est plutôt bonne : dès qu'il apparaît, Hitler est dit « de grande intelligence ». On étendra le compliment à l'auteur mais on sera plus circonspect envers ses lecteurs. Car ils ont accordé plus d'attention aux mots suivants, nettement moins exacts : « mais d'humeur instable ».
Tout en disant suivre le récit de Mein Kampf, Heiden le déforme par de légers coups de pouce. Ainsi, sur l'emploi manuel dont l'auteur fait état en racontant sa période viennoise. Nous avons vu qu'il avait duré tout au plus quelques mois, sans qu'on puisse préciser son intensité ni sa nature : il dit seulement qu'il était « manœuvre » sur un « chantier ». Heiden indique, sans répondant aucun, qu'il était « aide-maçon ». Puis vient l'énormité :
En 1912, il émigra à Munich. Il se disait dessinateur d'architecture,
mais en réalité il gagnait sa vie comme peintre en bâtiment 5.
On trouve ici à la fois la reproduction non critique d'une légère inexactitude de Hitler (1912 au lieu de 1913), une menue déformation de sa prose (nous avons vu Hitler, dans Mein Kampf, écrire qu'il gagnait sa vie comme « petit peintre » – il ne semble donc pas, jusqu'à plus ample informé, qu'il se soit fait passer pour un commis d'architecte) et une autre, plutôt fâcheuse quand on prétend combattre un menteur ennemi des libertés : cette qualification de « peintre en bâtiment », non seulement absente de la source invoquée mais incompatible avec elle, s'agissant de la période munichoise, et puisée dans l'air du temps sans le moindre soucide vérification. Au prix, de surcroît, d'une fâcheuse contradiction, puisque Heiden insiste sur la paresse de Hitler et sur son inaptitude à un travail suivi : s'il en était ainsi, le patron qui lui aurait permis de subsister grâce à une activité manuelle minutieuse et astreignante eût été un fameux philanthrope.
Après les débuts de l'homme, Heiden conte ceux du mouvement, et note en fin de chapitre :
La propagande nationale-socialiste, un mélange d'insultes brutales et d'actes de violence, était créée. (p. 32)
Une autre chose était créée par ce texte et ses pareils : l'assimilation du nazisme à un déferlement pur et simple de brutalité physique et verbale.
De même que Heiden reconnaît d'emblée à Hitler des qualités intellectuelles, de même ses autres atouts, en particulier la ruse, sont çà et là reconnus par les journalistes antinazis. Mais le propre de cette prose, c'est son manque de persévérance dans la vérité – alors qu'elle se vautre dans les erreurs les plus dangereuses, celles qui mènent à la sous-estimation de Hitler et l'aident à masquer la préparation de ses coups, tout en donnant bonne conscience aux politiciens qui croient pouvoir l'utiliser sans risque. En l'occurrence, ci-dessous, nous voyons Heiden lui-même s'opposer à un confrère qui avait perçu la ruse :
(...) au milieu de l'année 1920, un journal adverse le désigne déjà comme « le provocateur le plus retors » (gerissensten Hetzer). Erreur : c'est seulement le plus appliqué (fleissig). Et, en tout cas, il
ne s'embarrasse pas de vaine délicatesse6. (p. 39)
La nature ayant horreur du vide, la sous-estimation de Hitler induit une surestimation de ses lieutenants, ou au moins de leur influence. Ainsi, l'orientation antisoviétique de la politique extérieure est tout entière attribuée à Rosenberg, lui-même interprète d'un milieu de « Russes blancs ». Cela conduit à gommer l'originalité du nazisme, assimilé d'un côté aux « Cent-Noirs », les sicaires de feu le tsar, de l'autre aux Chemises noires de Mussolini (p. 45-47).
Au chapitre intitulé « Hitler », on trouve détaillés les lieux communs de la paresse, du manque de « volonté ferme », de l'irritabilité et de l'incapacité à se remettre en question. A côté de justes considérations sur la puissance de sa mémoire, ses facultés intellectuelles font l'objet de dithyrambes qui finissent par fausser le diagnostic. Le cerveau « si bien construit » (p. 64) n'est à l'aise que dans la déduction, non dans l'établissement des faits. Mais ici, plus que les présupposés racistes, Heiden prendsurtout pour exemple les « fausses prophéties » sur tel succès qui ne s'est pas produit, du moins à la date annoncée, ou tel fait qui s'est produit en dépit d'un pronostic de Hitler, comme l'évacuation française de la Ruhr à la suite d'une négociation engagée par Stresemann. L'auteur se refuse à faire la part du discours politicien : il préjuge que Hitler croyait ce qu'il disait. Ainsi, pour les besoins de la démonstration, Hitler est tantôt un fieffé menteur, tantôt un idéaliste candide. Ce manque de rigueur est, pour celui que l'on entend combattre, tout bénéfice : d'une part on n'est pas assez en alarme contre ses ruses, d'autre part on alimente l'illusion que son arrivée au pouvoir, réalisant pour une fois une prophétie, résulte d'une fâcheuse coïncidence, et on encourage les gens à croire qu'elle sera automatiquement annulée par quelque erreur de cette belle mécanique cérébrale, saturée de données fausses.
Dans un passage stylistiquement très réussi, Heiden rassure encore à bon compte le public en prétendant qu'au cœur de ses triomphes Hitler est assailli par le sentiment de sa propre faiblesse :
Mais l'homme qui est sur l'estrade ne discute plus, il livre une bataille. La foule ne voit pas l'ennemi ; elle ne sait pas que ce lutteur renferme l'ennemi en lui-même. Il lutte contre la décomposition de la nation, contre la paresse politique des masses, contre les erreurs coupables des hommes anciennement et actuellement au pouvoir, mais en réalité il lutte, en même temps, contre le marxiste qu'il commença d'être, contre le mauvais élève,
contre l'irrésolu qui manque une occasion en 19227, qui se fait battre deux fois en 1923, qui ne s'empare pas du pouvoir en 1930 et le laisse échapper en 1932. Il lutte contre sa propre peur, contre son propre démon, comme un vieil anachorète – il n'est plus question ici d'agitation révolutionnaire, ni de sport oratoire, mais d'exorcisme. (p. 79)
Que Hitler ait été taraudé par des complexes d'infériorité n'est pas niable d'un trait de plume. Mais que ceux-ci se soient nourris du remords obsédant de n'avoir pas, à l'âge de trente-trois ans, dont trois d'expérience politique, tenté de conquérir le gouvernement d'un grand pays, ou d'y avoir échoué l'année suivante, voilà qui ne convainc guère. Quant aux indécisions de 1930 et de 1932 (consécutives, si on comprend bien, aux deux grandes poussées électorales), elles font partie de ces fautes qui ont fait progresser Hitler de marche en marche vers son triomphe, et provoqué l'exil du signataire. On peut, et on doit sans doute, être plus cruel encore : le propos n'est-il pas au fond l'expression involontaire d'un remords de Konrad Heiden, qui n'avait pas envisagé une seconde que l'agitateur debrasserie sur lequel il exerçait sa verve pût gérer avec sang-froid de pareils raz-de-marée électoraux ?
Un autre exilé, Franz Neumann, a joué un rôle considérable dans l'historiographie du nazisme. Il n'est pas journaliste mais avocat, et fait partie de la célèbre « Ecole de Francfort ». Il fait paraître au Canada en 1942 un ouvrage au titre singulier, Béhémoth, qui constitue l'une des premières analyses socio-politiques du Troisième Reich. Le titre, fourni par un monstre biblique, permet de comparer l'Allemagne nazie à un gros ectoplasme sans direction véritable, qui crèvera de ses propres contradictions.
On ne saurait mieux résumer l'ouvrage et son propos central que ne l'a fait Theodor Adorno en 1967 :
(...) il montre que l'Etat national-socialiste, totalement unitaire selon sa propagande, était en réalité pluraliste, en un sens funeste du terme. La volonté politique s'y formait à travers la concurrence sauvage des lobbies sociaux les plus puissants. Le premier, peut-être, Neumann a révélé que le mot d'ordre d'intégration, l'une des pièces maîtresses de l'idéologie fasciste selon Pareto, masque son contraire, à savoir une désintégration de la société en groupes divergents, rassemblés d'une manière extérieure et abstraite par la dictature, sans être capables de réaliser eux-mêmes un accord dans la vie sociale ; ces groupes risquent de faire voler en éclats un Etat dont en même temps ils ne cessent de chanter les louanges. On doit à Neumann la découverte que ce qui se vantait de mettre un terme à la destruction et de « construire », selon la phrase habituelle, était lui-même au plus haut point destructif, non seulement à l'égard de tout ce qui est humain – destruction qui s'est répercutée dans les affaires étrangères – mais de manière immanente, au sein même du système ; il a découvert que le fascisme désintègre ce qu'il prétend
sauver 8.
On ne saurait mieux dire que Neumann était un théoricien du fascisme exposé, en tant que tel, à ne pas atteindre l'essence du nazisme, ni le noyau de sa dangerosité.
Nous pouvons le vérifier à travers un passage de la deuxième édition, publiée en 1944 (p. 514). Neumann, qui a compris qu'on était en train d'exterminer les Juifs, attribue à ce massacre une fonction triple : favoriser l'émergence du totalitarisme par l'extinction de la tradition libérale, expérimenter des méthodes de terreur dirigées contre tous et compromettre la population pour l'empêcher de déserter le camp nazi. C'est assez bien vu, et tout le monde n'a pas la même lucidité. Mais elle reste bien partielle. La place de l'idéologie au cœur du système et des obsessions de son chef est même, ici, quasiment niée.
Si Heiden et Neumann n'ont pas été des chefs d'école, ils ont eu chacun une postérité abondante qu'on peut regrouper sous deux étiquettes : l'intentionnalisme pour Heiden, le fonctionnalisme pour Neumann. Mais avant de les présenter, il faut dire un mot d'un inclassable qui a influencé tout le monde, Hermann Rauschning.
Le président nazi du sénat de Dantzig, dont nous avons vu qu'il avaitlonguement rencontré Hitler, s'est dégoûté assez vite du régime et a profité de ce que sa ville n'était pas encore intégrée au Reich pour s'exiler en 1936. C'est un politicien féru de théorie, qui applique des catégories empruntées à Weber, Sorel, Malaparte ou Pareto. Si Golo Mann, dans la préface d'une réédition de 1964, dit que sa Révolution du nihilisme « atteint parfois les sommets de l'écriture politique », c'est sans doute une indulgence née de la proximité. Le lecteur non prévenu se demande plutôt très vite : « Mais comment va-t-il faire pour tenir 380 pages ? » et doute d'y parvenir lui-même, tant l'auteur ressasse une idée unique, présente dès le titre : le nazisme est à la fois révolutionnaire et destructeur. Il omet tout simplement l'attachement de Hitler à l'Allemagne. Il ne s'intéresse pas non plus beaucoup à sa personne, au point qu'on saisit mal pourquoi, deux ans plus tard, il écrira tout un livre pour relater leurs conversations. Sans cesse, lorsqu'il indique qui dirige le régime, Rauschning oscille entre Hitler et une mystérieuse « élite ». Il entonne le requiem d'une bourgeoisie entièrement dépossédée et poussée vers la sortie par une classe nouvelle fort mal définie. Mais celle-ci n'ira pas loin, car son pouvoir n'est fondé que sur une destruction méthodique des traditions et des valeurs.
Pas plus que Hitler n'est un vrai nationaliste, il n'est d'après ce livre un raciste conséquent. Rauschning pose la même question que Churchill en
19329 et y répond différemment : pour lui, l'antisémitisme n'a rien d'une conviction profonde et n'est qu'une technique de manipulation des
masses10 (p. 130-131).
Ainsi, selon lui, le nazisme n'est qu'une entreprise de domination. Sa thèse est un retournement pur et simple de la phrase de Hitler sur la victoire des Juifs qui verrait la fin de la vie sur terre, à ceci près que l'original est plus concis. Rauschning combat le nazisme avec ses armes. Son influence sur toutes les écoles et ses rééditions persistantes sont un bon baromètre des limites de la recherche.
Intentionnalisme et fonctionnalisme
Le débat sur le Troisième Reich qui a cours depuis sa chute dans la partie occidentale de l'Allemagne n'a pas contribué autant qu'on aurait pu l'espérer à éclairer la personnalité de son chef. Pour deux raisons.Progressivement on en est venu à disputer moins sur Hitler que sur les interprétations des uns et des autres, et les positions de Broszat, Bracher, Hillgruber ou Nolte sont devenues plus familières, sauf à quelques érudits, que celles du Führer. A tel point que depuis une
vingtaine d'années les biographies se sont raréfiées11, ainsi que les études sur tel moment de la carrière de Hitler ou tel aspect de son action, au profit d'ouvrages, d'ailleurs utiles et souvent suggestifs, qui se donnent pour mission de baliser le maquis des thèses en présence et des
publications qui les exposent12.
La seconde raison tient au débat lui-même : le courant très influent, dont Martin Broszat a été la figure de proue depuis le début des années 60 jusqu'à sa mort survenue en 1989, courant dit « structuraliste » ou « fonctionnaliste », se donnait précisément pour tâche de réviser à la baisse l'influence de Hitler sur sa propre politique en revalorisant celle des différentes forces de la société allemande. Les adversaires de ce courant, baptisés « programmologues » ou « intentionnalistes », donnaient une place centrale au dictateur et à ses intentions, déchiffrées comme un « programme » mais, pour des raisons complexes sur lesquelles on reviendra, ils subissaient l'attraction de leurs adversaires et en venaient même, à quelques exceptions près dont Eberhardt Jäckel est la plus saillante, à négliger les textes hitlériens ou à les lire au premier degré, pour s'adonner à des spéculations hasardeuses.
Les fonctionnalistes se présentent comme les premiers adversaires de la démonisation. Ils sont plutôt de gauche, au sens ouest-allemand du terme. Peu tendres pour la droite weimarienne en général et pour Brüning en particulier, ils sont pleins d'espoirs rétrospectifs en la social-démocratie, tout en trouvant son attitude décevante, notamment en juillet 1932, lors de la destitution du gouvernement prussien. Sur le plan théorique, ils se réclament d'une vision élargie de l'histoire politique, faisant toute sa place à l'économie, à la société et à la culture, comme en France au même moment l'école des Annales en offre un modèle reconnu, ou encore l'histoire dite « des relations internationales » par laquelle Pierre Renouvin entend renouveler la vieille histoire diplomatique en faisant une place de choix aux « forces profondes ». Leur terme fétiche est celui de « processus ». Par une sorte d'a priori théorique, ils se condamnent à écrire une histoire au jour le jour, qui échappe à tous ses acteurs. Du coup, lorsque Hitler applique un mot d'ordre qu'il a lui-même édicté dix ou quinze ans plus tôt, il ne pouvait s'agir, en cette lointaine époque, que d'une « métaphore » sans conséquence.
Certes leurs recherches nous donnent des matériaux, car pour étudier l'action d'un chef politique on n'a jamais trop d'éléments sur le comportementde ses administrés. Mais sur l'articulation des deux, ils accumulent les supputations bancales et parfois même les perles – dans lesquelles un Hans Mommsen, moins prudent que Broszat, est précocement passé maître –, faute de consentir à voir dans les initiatives du chef une logique à longue portée.
C'est en 1971 que Mommsen, qui avait lancé l'idée sur un mode plus restrictif cinq ans auparavant, commet son affirmation la plus célèbre, suivant laquelle Hitler était « un homme se dérobant aux décisions, souvent hésitant, uniquement soucieux de préserver son prestige et son autorité personnelle, fortement influencé par son entourage du moment,
bref, un dictateur 13 faible ». La formule a été abondamment commentée. Curieusement, elle est introuvable dans le recueil d'articles de 1991 dont la traduction française, en 1997, a fait mieux connaître l'œuvre de Mommsen au-delà du Rhin. Mais tous les textes, y compris les plus
récents14, en restent imprégnés.
Il est cependant un point sur lequel l'apport théorique des fonctionnalistes est sérieux, la critique du concept de « totalitarisme », volontiers appliqué à l'Allemagne nazie dans les années 50, sous l'influence, en particulier, de Hannah Arendt. Ils font observer qu'il y manque un parti totalitaire, le NSDAP étant une structure évanescente, activée au gré du Führer, qui avait ruiné définitivement, après décembre
1932, les efforts d'organisation de Gregor Strasser15. L'Etat restait donc en place, et n'était pas une annexe du parti unique. Le souligner était faire œuvre utile, car beaucoup d'études antérieures accréditaient l'idée, fort éloignée de la réalité, d'un encadrement étroit de la population. Toutefois, cette différence avec le stalinisme est mise non au crédit des nazis, mais à leur passif. Non point que Broszat ou Mommsen voient dans l'URSS un modèle à imiter, mais parce qu'ils considèrent les nazis comme des totalitaires ratés, trop occupés par leurs rivalités, trop paresseux et pas assez compétents pour encadrer un Etat. L'idée que leurs apparentes carences en la matière aient pu résulter, chez Hitler au moins, d'un calcul et d'un art d'imposer son point de vue sur l'essentiel en laissant à d'autres une illusion de liberté dans la gestion de l'accessoire, et en les
compromettant par là même, n'effleure pas cette école historique16.
Quant aux intentionnalistes, ils ne vont eux-mêmes, en général, pas assez loin dans cette voie. Alors que c'eût été leur vocation naturelle ils n'ont produit aucune biographie de Hitler et bien peu de travaux d'ensemble sur sa politique, si on excepte le génocide juif. Contre les structuralistes ils théorisent le rôle éminent de l'individu dans l'histoire eteffectivement, non seulement Hitler en est un cas-limite, mais il a suscité à travers le monde une personnalisation du pouvoir et l'épanouissement d'une pléiade d'hommes d'Etat qui sans lui auraient fait des carrières plus ternes, voire pas de carrière du tout, comme Churchill,
de Gaulle, Roosevelt, Tito ou Franco 17. Mais dans les travaux pratiques les programmologues sont, plus encore que les structuralistes, des adeptes du temps court : ainsi Hillgruber intitule La stratégie de Hitler un livre qui certes fait le lien entre ses écrits de jeunesse et son action, mais celle-ci n'est étudiée que sur un an !
Les programmologues sont particulièrement enclins à la démonisation. Pour eux tout résulte d'une volonté mauvaise. Loin de moi l'idée que c'est faux et qu'elle est bonne. Mais ce jugement moral paralyse la lucidité et abrège le moment où on observe le phénomène pour en prendre la mesure. Un peu comme si un physicien étudiant en 1939 la structure de l'atome se laissait inhiber par la perspective des destructions massives, au point de renoncer à comprendre.
Seul peut-être Trevor-Roper18 ose voir en face le talent de Hitler... mais il écrit peu, donnant des clés qu'il ne se décide pas à utiliser. Du coup, les fonctionnalistes peuvent déployer leur érudition sur les connexions secondaires.
Ce n'est pas sans raison que les controverses sur le nazisme en général, et la guerre qu'il a déclenchée en particulier, touchent souvent à la question de l'accès aux archives. Contrairement à ce qu'on dit souvent, il est encore, dans tous les pays, non seulement jalonné d'incommodités
mais clairement incomplet19. Cela place l'historien « du temps présent », c'est-à-dire du dernier siècle, devant un redoutable dilemme. Par profession, il entend se distinguer du journaliste et privilégier le « document d'époque ». Mais ce faisant, il rend les armes aux censeurs et cautionne leur tri de ce qui est communicable. Il risque donc de pécher plus gravement contre la science que l'essayiste non diplômé, mais néanmoins rigoureux, qui cherche son chemin au travers des bruits, des témoignages oraux et bien entendu, lui aussi, des textes. Là est sans doute l'explication principale, à la fois de la vogue du fonctionnalisme, et de ses limites heuristiques. Faute de tout savoir sur les manœuvres des grands, on peut du moins atteindre les réactions des petits. On en vient à dire que ceci est plus important que cela, et à se trouver très démocrate. Le vécu des masses n'est-il pas plus digne d'attention que les calculs des puissants ?C'est oublier le sens même du mot « savoir », qui ne consiste pas à privilégier des objets sympathiques, mais à embrasser la totalité d'un phénomène.
L'une et l'autre tendance ont montré, dans la compréhension de Hitler, des blocages comparables. Leur point commun est une sommaire métaphysique du « mal ». Les intentionnalistes, même les plus sérieux – je pense à Eberhardt Jäckel –, concentrent le mal sur un petit groupe de personnes. Les fonctionnalistes, même s'ils s'en défendent, mettent en cause l'Allemagne entière et lorsqu'ils rendent hommage à ses résistants, c'est comme à une exception confirmant la règle. Il a fallu attendre les années 80 pour que des non-historiens, spécialisés dans l'art ou la littérature, comme Joseph Peter Stern ou Peter Reichel, ouvrent des voies nouvelles en insistant sur l'insidieuse séduction du nazisme. Mais ils n'en étudiaient les effets qu'en Allemagne. Restait à en saisir la portée mondiale.
Après cette présentation générale des écoles, et avant de dessiner le mouvement actuel, il faut à présent revenir sur quelques détails controversés de la biographie.
Les origines
On s'est peut-être demandé pourquoi le premier chapitre s'attardait peu sur le père inconnu d'Aloïs Hitler. C'est que, jusqu'à plus ample informé, la question n'a jamais passionné que les antinazis. Rien n'atteste que Hitler s'en soit lui-même beaucoup soucié.
La supposition que cet aïeul ait été juif, agitée dès les années 20 par des publicistes hostiles, a reçu un début de consistance lorsque Hans Frank, nazi de la première heure, jugé à Nuremberg pour ses crimes commis en Pologne et converti au catholicisme, a raconté, puis écrit dans ses mémoires, que Hitler, troublé par ces rumeurs, l'avait chargé en 1930 d'une enquête. Il avait conclu à la paternité possible d'un Juif de Graz nommé Frankenberger, chez qui Maria Anna avait été servante, ou de son fils. Cependant, il est curieux que la conclusion ne soit pas plus ferme, puisqu'il est fait état de sommes précises payées pour la pension alimentaire, de nombreuses lettres retrouvées et d'autres documents encore. Il est vrai que rien de tel n'a jamais été produit.
Les mobiles des semeurs de bruits sont clairs : vers 1930 les antinazis voulaient déstabiliser Hitler, psychiquement et politiquement. En 1946, Frank et les prêtres qui le conseillent ne sont peut-être pas envahis de scrupules quand il s'agit de discréditer l'ancienne idole, et d'estomper autant que possible le rôle du catholicisme autrichien dans la genèse des crimes nazis. Cependant on n'a pas, par ailleurs, le moindre indice queMaria Anna ait été domestique ni qu'elle ait jamais quitté la région de Spital. Tout ce qu'on peut dire, c'est que l'origine juive de ce grand-père
est fort improbable, mais pas absolument impossible 20.
Pour expliquer la vogue du fantasme du « grand-père juif », Rosenbaum met en lumière la propension d'une foule bigarrée d'auteurs à vouloir que « les Juifs » soient à l'origine de leur propre génocide, ou même, de préférence, un seul d'entre eux. Il en donne une foule
d'exemples convaincants, dont nous verrons quelques-uns 21.
La cuisine de Jetzinger
Si l'antinazisme des années 20 est à l'origine d'une bonne part des erreurs sur Hitler, l'après-guerre n'a pas été en reste. Témoin l'Autrichien Hans Jetzinger, qui s'est acharné au-delà de tout bon sens contre le livre de Kubizek.
Dans son ouvrage sur la jeunesse de Hitler publié en 195622, il monte en épingle les écarts les plus minimes entre la mémoire de l'auteur et la réalité attestée par d'autres sources, allant jusqu'à se servir de contradictions entre le livre et les déclarations que son auteur lui avait faites en confiance, lors des nombreux entretiens qu'il lui avait accordés. Je renverrai à mon dernier ouvrage le lecteur curieux des ravages que peut produire auprès d'un public crédule le discrédit jeté sur les
témoignages des acteurs au moyen de documents sélectionnés 23. Après avoir frappé d'estoc et de taille, le preux se fait apothicaire, et évalue à 90 % les « contes » que contient le livre.
Dans ce genre de critique, l'astuce de la présentation pallie souvent la faiblesse du raisonnement. Par exemple, la mémoire de Kubizek est plus incertaine sur la période de Linz que sur celle de Vienne, et on comprend pourquoi : les deux jeunes gens se rencontrent à l'opéra vers la Toussaint 1904, d'après le mémorialiste, et ils commencent à discuter des spectacles, tout en ne sachant rien l'un de l'autre et en n'en voulant rien savoir. Dans ces conditions, il ne serait pas étonnant que Kubizek ait ignoré, avant que Jetzinger ne l'en instruise, le séjour de Hitler à Steyr (à environ une heure de train de Linz), jusqu'en juin 1905, date de son déménagement à Linz. Hitler pouvait venir en train à l'opéra et rien n'autorise Jetzinger à écrire, comme il le fait, que la rencontre n'a pu avoir lieu avant « l'hiver 1905-1906 » (p. 137). En revanche, pour la période viennoise, où les deux garçons logeaient dans la même chambre, Jetzingerne trouve rien à redire de ce type, mais qu'à cela ne tienne : il a mis durablement le lecteur sous l'impression que Kubizek brodait.
On peut juger de sa mauvaise foi dans l'extrait suivant :
(...) Kubizek écrit : « Si un jour je n'étais pas au rendez-vous fixé, il venait me chercher aussitôt à l'atelier. » Ce n'était possible qu'à partir de juin 1905, puisque le dimanche Kubizek n'était pas à l'atelier, et qu'en semaine Adolf ne pouvait être qu'à Steyr, même si on admet qu'il venait le dimanche à Linz, ce qui, étant donné la discipline scolaire d'alors, n'aurait pu arriver que rarement. (p. 140)
Puisque Kubizek ne date pas ces visites à l'atelier, elles ont pu survenir à partir de juin 1905 sans que la relation ait nécessairement débuté à ce moment-là. Quant à la « discipline scolaire d'alors », pour raréfier (mais non supprimer) les occasions de rencontre entre les deux jeunes gens, elle supposerait que Hitler ait été interne ; or il logeait en ville, et pouvait donc parfaitement venir à l'opéra un jour de semaine.
Une rencontre des deux garçons dès novembre 1904 est d'autant plus vraisemblable que pendant un temps indéterminé, d'après le livre, ils n'ont fait que causer des spectacles en s'abstenant de se présenter plus avant. Il est possible qu'ils aient attendu pour le faire une période de vacances scolaires. Dans son souci obsessionnel de prouver que la relation Hitler-Kubizek a duré deux ans et non quatre, c'est Jetzinger qui, avec la bonne conscience des fanatiques, torture les faits et les textes.
Cet adepte de l'hypercriticisme ne cache pas ses motivations : puisque Hitler était un monstre, tout ce qui tend à l'humaniser doit être combattu avec la dernière énergie. Il présente fallacieusement le livre de Kubizek comme une « tentative de réhabilitation ». L'un de ses axiomes, dont il fait un titre de chapitre, est que Hitler a mené « une vie sans amour ». Il ne faut donc pas qu'il ait aimé Kubizek, ni non plus Stephanie. Or c'est Jetzinger qui dans les années 50, grâce aux indications de Kubizek, a retrouvé cette personne, et fini par lui faire reconnaître, après une période où elle niait totalement avoir eu un soupirant de cette sorte, qu'elle avait jadis reçu « une lettre écrite dans un style désordonné » où un jeune homme promettait de la demander en mariage quand il serait un peintre reconnu. Mais, loin de s'avouer battu et de saluer la convergence entre le souvenir de Sancho et celui de Dulcinée, Jetzinger tire parti du fait que Stephanie n'avait, d'après elle, pas pris conscience, avant cette lettre, de l'existence de son soupirant, pour nier les quelques signes d'intérêt que, d'après Kubizek, elle lui avait montrés. Il choisit la parole de Stephanie contre celle de Kubizek, d'autant moins logiquement qu'il vient de montrer qu'elle avait du mal à reconnaître la vérité.
Il exploite aussi un bref contact entre l'ancien ami du Führer et la Gestapo. Elle l'avait interrogé en 1939, et alors il « n'avait pas été capable d'écrire » plus de quelques feuillets. De là à dire qu'il a inventé, entre 1939 et 1953, tout le reste, il y a un fossé que l'auteur enjambe allègrement.Il n'a décidément jamais rencontré de gens pudiques, ni de personnes moins loquaces lorsqu'un policier les interroge que lorsqu'elles s'expriment spontanément.
Le résultat ne s'est pas fait attendre : ceux qui écrivent après 1956 tiennent bien entendu compte de Kubizek, car il est difficile d'ignorer un témoin aussi bien placé quand on traite d'une période aussi obscure, mais ils le font de manière peu rigoureuse, en privilégiant les traits négatifs ou en corrigeant ses informations par des sources beaucoup moins directes. C'est ainsi que Maser suit les brisées de Jetzinger en faisant grief à Kubizek de ses relations avec la Gestapo. Il va même plus loin, en affirmant qu'il y a eu une véritable collaboration, et une altération des souvenirs du témoin par les soucis propagandistes du régime. Mais ses preuves se retournent contre lui. Il cite un rapport de 1938, d'après lequel on s'aperçoit, en écoutant Kubizek, que « toute la grandeur du Führer,
pour nous inconcevable, existait déjà dans sa jeunesse24 ». Cet enthousiasme prouve que le régime a caressé l'idée d'utiliser ce témoin, mais non qu'il ait accepté, pour lui plaire, de confirmer des choses qui ne cadraient pas avec ses souvenirs. Bien au contraire : si ces contacts n'ont débouché sur aucune publication, c'est qu'il n'a pas dû apparaître très malléable. Là gît peut-être la raison de la brièveté de sa déposition de
1939, qui chagrine tant Jetzinger 25.
Comme de juste, les points sur lesquels on croit le plus volontiers Kubizek sont les plus contestables : la date à laquelle Hitler est devenu
antisémite 26, ou encore la précocité de sa vocation politique.
La vocation politique
En 1933 l'ami d'adolescence éprouve le besoin d'envoyer au nouveau chancelier ses vœux de réussite et celui-ci répond six mois plus tard, en prétendant qu'il a reçu « des millions » de lettres et qu'on vient seulement de lui remettre celle-là. Ce n'est pas très flatteur pour son secrétariat ! La médiocrité même de l'excuse – qui semble avoir échappé au destinataire – semble indiquer qu'au contraire on a pris la missive très au sérieux et confié à quelque espion une enquête, pour savoir si l'ami ne risquait pas de faire de ce statut un usage déplaisant. Sans doute rassuré par des
rapportsmontrant que le musicien 27 ne faisait pas de politique et restait discret sur leurs anciennes relations, Hitler avait répondu chaleureusement, en évoquant le bon temps et en invitant Kubizek à venir le voir.
C'est par lui que nous connaissons la scène de l'été 1939, qui voit l'ami rencontré au promenoir de Linz raconter devant Winifred Wagner, à l'invitation de Hitler, la nuit qui avait suivi la découverte de Rienzi. Il narre l'épisode en ayant l'air de penser que Hitler avait déjà, vers l'âge de 17 ans, la prescience d'un destin national.
Il est permis de ne pas être aussi naïf que le brave virtuose. Que Hitler ait, cette nuit-là, rêvé d'être un « tribun du peuple » – le titre qu'avait porté Rienzi –, ne veut pas dire qu'il en ait poursuivi avec continuité le dessein. Ce qui est sûr, c'est qu'au mois d'août 1939, à la veille de se lancer dans la guerre, le maître de l'Allemagne a éprouvé le besoin de retremper sa résolution, et de l'enraciner dans des souvenirs propres à renforcer sa croyance en sa « mission », le tout sous le haut patronage de Wagner.
Ce qui est en cause ici, c'est la fameuse « cristallisation » des idées de Hitler. On a tendance à l'antidater. Le record a même été abaissé récemment, par l'Australien Kim Cornish, dans un essai au demeurant stimulant, Wittgenstein contre Hitler. Partant du fait, découvert depuis une dizaine d'années, que le philosophe et le dictateur avaient usé en même temps, pendant l'année scolaire 1903-1904, leur fond de culotte sur
les bancs de la Realschule de Linz28, il leur prête à tous deux une précocité supérieure à celle de Rimbaud pour faire de Hitler, à 14 ans, un disciple déviationniste de Wittgenstein. Au passage, comme le futur logicien était de famille juive convertie, voilà une nouvelle illustration de la thèse de Rosenbaum sur la manie fréquente de placer un Juif à l'origine du massacre de son peuple.
Indépendamment de cette motivation, les raisons qui poussent à antidater la conversion de Hitler à ses idées fondamentales sont transparentes. Plus elle était précoce et plus on va pouvoir l'attribuer à des influences vulgaires et mal assimilées – la littérature antisémite des kiosques de Vienne, voire de Linz, ayant ici une place de choix. De là à dire qu'elles étaient innées, donc infernales, la distance est courte, et elle est franchie subrepticement par un bon nombre d'auteurs, qui ne situent même pas cette conversion. Ainsi, entre cent exemples, l'un des essayistes les plus estimés, Sebastian Haffner, tout en notant un changement dans la personnalité de Hitler à l'automne de 1919, le trouve « plus apparent que réel », et écrit qu'après comme avant il n'était qu'un
raté (Versager), « certes de grand style29 ». Ceux qui voient le principal basculement de sa personnalité après la première guerre mondiale ont été longtemps minoritaires.Mais quelques-uns, à mon avis, poussent trop loin en l'attribuant aux traumatismes que constituèrent, en avril 1919, les
cruautés de la dictature rouge à Munich30 ou même, en septembre 1931, le suicide de Geli.
Maser, en lecteur conséquent de Mein Kampf, est au début des années 60 l'un des premiers qui situent ce basculement en novembre 1918, mais il l'explique, sans plus de précisions, par le choc de la défaite et de la révolution républicaine concomitante. C'est là rendre compte de l'individuel par le collectif et renoncer à savoir pourquoi les mêmes conditions, subies par des millions d'hommes, n'ont produit que chez celui-là un certain nombre d'effets.
La seule narration précise et convaincante de sa conversion a été, comme on l'a dit plus haut, faite en 1976 par Rudolph Binion. Sa découverte de la cure hypnotique du docteur Forster à Pasewalk reste bien méconnue. Cependant, il a contribué lui-même à l'occulter.
Dans son livre, il en tire des déductions bien hasardeuses sur ce qui se produit alors dans la tête de Hitler. Sans doute le sermon de l'hypnotiseur rencontre-t-il chez lui un terrain. Mais il est peu rigoureux de récupérer des éléments biographiques dont on vient de démontrer qu'ils n'avaient en rien conféré au jeune homme une personnalité destructrice, comme la mort de la mère malgré les douloureux traitements d'un Juif, pour dire qu'alors, comme d'un coup de baguette magique, ils connaissent une « reviviscence » et viennent susciter en lui une haine meurtrière. Il attribue donc au Juif Bloch, après beaucoup, le rôle de déclencheur du massacre des siens, illustrant lui aussi la règle dégagée plus tard par Rosenbaum.
Ce dernier, qui est journaliste et dont une bonne part du livre est faite d'entretiens avec des spécialistes du nazisme, a rencontré Binion, mais leur conversation n'est guère éclairante. Ils ont parlé uniquement de ce qui à mon avis est accessoire, le docteur Bloch et son traitement. Il est vrai qu'aux Etats-Unis le débat s'est focalisé là-dessus, sous l'influence d'un nommé John Kafka, médecin et fils adoptif de Bloch, tous deux étant apparentés à l'écrivain ! Le pieux héritier harcèle Binion en clamant que Bloch n'était ni un expérimentateur sadique, ni le responsable de l'« Holocauste ». Il ressort de l'entretien que Binion lui-même se défend sur ce terrain et a laissé marginaliser sa découverte indiscutable, celle des circonstances médicales de la « vision » de Pasewalk.
Esotérisme ?
Les ouvrages qui attribuent un grand rôle à la société dite « de Thulé » (Thule-Gesellschaft) dans la genèse du nazisme ne sont pas les plus anciens. Ils prennent place dans une période bien précise : les années 60-70.Parmi les grandes biographies de Hitler, ce sont celles de Fest (1973) et de Toland (1976) qui lui consacrent le plus d'attention. Chez M. Steinert (1991) et plus encore Kershaw (1998), l'intérêt retombe. Parallèlement, c'est entre 1960 et 1976 que fleurissent les livres qui font de Hitler et de certains de ses lieutenants de « grands initiés » en relation
organique avec des sociétés secrètes 31. Ils manient l'analogie plus que l'analyse et se trompent fréquemment sur ce qui est vérifiable.
Cette littérature dérive d'une source commune : le Matin des magiciens de Jacques Bergier et Louis Pauwels, un best-seller de 1960. Il présente le nazisme comme « une nouveauté formidable » et comme « le moment où l'esprit de magie s'est emparé du progrès matériel ». C'est à la fois vrai et ambigu. Que Hitler ait emprunté à la magie, tant pour charmer les foules que pour articuler son idéologie, est indéniable ; qu'il ait eu recours à des croyances ésotériques pour s'aider à y croire lui-même, plausible. Placer le débat sur ce terrain marquait, en 1960, un progrès dans la compréhension du personnage et de son environnement. De là à penser que le ressort essentiel du nazisme réside en ces occultes parages, il y a un pas que les auteurs et leurs épigones ont imprudemment franchi.
L'ésotérisme contemporain trouve sa source dans la réaction antiscientiste de la fin du XIX e siècle. Des théories se sont alors développées, qui renouaient avec de vieux mythes en mettant des moyens modernes à leur service. Des mages synthétisaient des traditions diverses, de l'île de Pâques au Tibet en passant par les Andes. Ils y relevaient la trace d'une surhumanité détruite par quelque cataclysme. L'Autrichien Hörbiger (1860-1931) était l'un d'eux et il aurait inspiré les dirigeants nazis. Il aurait fait partie d'une confrérie occulte, dont Hitler aurait été un valet plus qu'un membre à part entière. Pauwels et consorts traitent volontiers de malades mentaux ce genre de personnages, mais n'en croient pas moins à la réalité de leurs manipulations : l'Allemagne aurait connu pendant quelques années une « civilisation sans rapport avec la