Hitler (Documents Français) (French Edition)
CHAPITRE 13 - L'enfoncement en Russie et la décision du génocide
CHAPITRE 13
L'enfoncement en Russie et la décision du
génocide
S'il fallait une preuve de plus que Hess occupait encore, avant son départ, une position majeure, l'ascension de Bormann la fournirait. Ce bureaucrate n'avait jamais fait parler de lui auparavant, pour la simple raison qu'il était le bras droit de Hess et n'avait guère d'autonomie par rapport à lui. Si ensuite, promu aux fonctions du fugitif, il acquiert une puissance considérable, c'est sans doute que ces fonctions n'étaient pas décoratives.
C'est aussi, bien entendu, parce que la campagne de Russie, moins facile qu'espéré, modifie le fonctionnement du régime. Hitler quitte peu ses quartiers généraux - Rastenburg, puis Winnitza, puis à nouveau Rastenburg - et le « secrétaire de la chancellerie du Reich pour les
questions du parti 1 », domicilié depuis longtemps sur l'Obersalzberg, dont il dirigeait l'aménagement, devient pour les affaires intérieures une sorte de Führer bis, intermédiaire entre le chef à qui il mâche la besogne et ne soumet que les questions essentielles, et une nuée d'autres bureaucrates, tant dans les ministères que dans les régions.
Il se rend vite indispensable par ses fiches et sa mémoire, mais aussi par son absence de pensée propre. D'où cette idée étrange, mais pour nous infiniment précieuse, de faire prendre en note les « propos de table » de Hitler et notamment les monologues qu'il avait l'habitude de proférer tard dans la nuit. Cela lui donne, a-t-on souvent dit, une arme pour faire marcher droit les contradicteurs, en leur opposant la « volonté du Führer ». Mais ne serait-ce pas aussi, pour son esprit peu spéculatif, une boussole ?
On a beaucoup brodé sur Bormann, en raison de sa position exceptionnelle, de son caractère antipathique à beaucoup et, une fois encore, de la sous-estimation chronique des capacités du Führer, qui conduit à exagérer celles de son entourage. On en fait une « éminence grise », une « âme damnée », un infâme vizir rêvant de succéder au calife et s'employant àperdre ses rivaux. Un record d'absurdité a été battu quand certains lui ont mis sur le dos l'attentat perpétré le 27 mai 1942, à Prague, contre Heydrich qui y séjournait en qualité de « vice-protecteur de Bohême », concurremment à ses fonctions de chef du RSHA. C'est Walter Schellenberg, le chef du contre-espionnage SS, qui avait fait courir le bruit dans ses mémoires parus en 1956 et, bien que l'Angleterre et la Tchécoslovaquie aient levé le voile depuis longtemps sur la préparation londonienne de cette action de partisans, il a trouvé de
l'écho2.
La transcription des « propos de table » est assurée par un secrétaire nommé Heinrich Heims et en son absence par Henry Picker. Récupérés par François Genoud à la fin de la guerre, les textes seront rapidement
édités en français3, dans une traduction souvent approximative. Les
éditions allemandes 4, plus dispersées dans le temps et présentant séparément les contributions de Heims et de Picker, seront préférées. Reste une question : puisque aucune note n'était prise en présence de l'intéressé et que tout le travail était fait de mémoire, était-il au courant ? Christa Schröder est persuadée du contraire mais ses raisons sont faibles
et la jalousie y a sa part 5. Il serait bien surprenant que Bormann ait pris le risque de commettre à l'insu de son chef un acte aussi lourd de conséquences et qu'il en ait fait partager le secret à plusieurs personnes. Il est beaucoup plus vraisemblable que Hitler ait été informé, voire demandeur, mais ait interdit qu'on prenne des notes en sa présence, pour préserver la spontanéité de la conversation.
L'exercice débute le 5 juillet 1941. Certes l'orateur n'est pas entièrement sincère. D'une part, si on admet qu'il sait qu'on prend des notes et que Bormann se réserve de faire connaître, à travers elles, sa pensée à qui de droit, il peut être tenté de prendre la pose. D'autre part, le nom des personnes présentes est souvent relevé et on se rend compte qu'il s'attache à duper ou à impressionner certaines d'entre elles. C'est donc quand les propos sont sans rapport avec les fonctions des auditeurs ni avec la conjoncture politique ou militaire qu'ils sont les plus intéressants, révélant des projets, des obsessions, des phobies, dont on peut essayer de déterminer le caractère permanent ou conjoncturel. C'est une tragédie shakespearienne : le conquérant soliloque alors que chaque jour mine ses éclatants succès de la période antérieure.
Cependant, si on essaie de départager ce qui, dans ces propos, relèvede la divagation philosophique générale et ce qui, ayant trait à la conjoncture, trouve une application concrète dans les heures ou les jours suivants, on est frappé par la domination écrasante du second aspect : ces discours ne sont pas une récréation, ils font partie intégrante de l'exercice, par Hitler, de sa tâche gouvernementale et permettent donc de cerner la fonction de Bormann mieux qu'on ne l'a fait jusqu'ici (à l'exception de Philippe Burrin, sous l'angle de la politique antisémite - cf. infra, p. 370
sq.) 6. Nous en verrons bientôt un exemple dans le domaine militaire, avec les considérations sur le bornage des conquêtes vers l'est, qui reflètent étroitement les appréciations du locuteur sur la tournure des opérations. En politique intérieure, il en va exactement de même - une confirmation de plus que, pour le nazisme, les deux domaines ne se distinguent pas.
Avec l'aide du travail de Ian Kershaw sur l'opinion publique en Bavière, nous allons pouvoir repérer des corrélations entre « propos de table » et gestion gouvernementale dans le domaine, que la guerre n'a pas rendu moins vital, des rapports entre le régime et l'Eglise catholique.
Il y a, dans le Land chéri de Hitler, où furent créés un certain nombre des opéras qu'il plaçait plus haut que tout, un Gauleiter dont le nom lui-même est un programme, puisqu'il s'appelle Adolf Wagner. Personne, à ma connaissance, n'a relevé ces homonymies de nom et de prénom, sans doute parce que l'homme n'a rien d'un artiste et que même ceux qui voient en Hitler une simple brute le jugent plus raffiné que son représentant munichois. Ce n'est pas une raison pour croire qu'il agit en Alleintäter quand il ordonne de retirer les crucifix des écoles, pour la rentrée scolaire de l'automne 1941. Le décret qui l'impose est, dans l'histoire mondiale de l'enseignement, un modèle de prévoyance, par le délai d'application qu'il laisse aux chefs d'établissement. Signifié le 23 avril, il stipule que les croix et toutes les sortes d'images pieuses devront être remplacées par des « images adaptées au temps présent ». Il suscite des réactions hostiles, tant de la part des subalternes chargés de son application que de l'opinion catholique, qui manifeste son opposition d'une manière souvent énergique. A la mi-août, Wagner essaie de passer en force puis, le 28, édicte un « ordre d'arrêt » strictement secret, suivant lequel on doit geler la situation acquise à cette date, c'est-à-dire ne plus enlever de crucifix mais ne pas en remettre là où on a réussi à les faire enlever. D'où une certaine anarchie car bon nombre de Kreisleiter se mettent à faire du zèle pour démontrer leur autorité, et font brutalement enlever les crucifix alors qu'ils temporisaient, cependant que d'autres, poussés par la base et pensant que le régime a capitulé, laissent remettre
en place les symboles religieux 7.
Or, dans les monologues que l'on croit volontiers coupés de la conjoncture, que lisons-nous ?
A la longue, le national-socialisme et la religion ne pourront plus coexister. (nuit du 10 au 11 juillet)
Dans les régions que nous occupons en Ukraine, le peuple se précipite dans les églises. Je n'y verrais pas de mal si, comme c'est le cas maintenant, de vieux paysans russes continuaient d'y officier. Ça changerait s'il s'agissait de prêtres et ceux-là, nous devons nous demander si nous les laisserons revenir. Selon un rapport que j'ai lu, l'opposition russe croirait avoir trouvé dans le clergé une base de départ pour une action panslaviste. (nuit du 19 au 20 août) Pour lui rendre la mort plus facile, l'Eglise tend à l'homme l'appât d'un monde meilleur. Nous nous bornons, nous, à lui demander de façonner dignement sa vie. Il lui suffit pour cela de se conformer aux lois naturelles. Inspirons-nous de ces principes, et nous triompherons à la longue de la religion. (23 septembre) Le christianisme est une rébellion contre la loi naturelle, une protestation contre la nature. Poussé à sa logique extrême, le christianisme signifierait la culture systématique du déchet humain. (10 octobre)
Il apparaît que, lors du début triomphal de la campagne de Russie, Hitler est derrière Wagner : ses propos ont l'air d'appeler à une « lutte finale » contre l'Eglise. Le 20 août, il met de l'eau dans son vin. Sa tirade, qui n'exclut pas une consigne plus précise à Bormann lui-même, cadre avec un coup d'arrêt donné le 28 à la campagne antireligieuse en Bavière. Puisque même en Ukraine le retour des prêtres est envisagé (ce qui suggère qu'il fait l'objet au même moment de tractations avec le Vatican), combien plus en Bavière peut-on laisser courir les curés, après leur avoir montré, par une escarmouche, qu'on les tient à l'œil ! Mais il ne faut pas laisser croire à une capitulation : d'où, en septembre, l'idée que la lutte continue, par l'exemple et la persuasion, et, en octobre, la réaffirmation d'une incompatibilité philosophique profonde entre christianisme et nazisme.
Kershaw fait l'hypothèse que les décisions antireligieuses de Wagner résultent d'un mélange d'initiatives personnelles et de directives de Bormann. La lecture attentive des « monologues » invite à tout remonter d'un cran : Wagner ne prend strictement aucune initiative et Bormann en prend, tout au plus, dans les modalités d'application des directives du Führer. C'est bien pour cela qu'il les fait prendre en note. D'ailleurs, cette prose ressemble à tout, sauf à ces interminables monologues nocturnes dont des survivants bâillant d'ennui rétrospectif se sont plaints après la guerre d'avoir été les auditeurs forcés. Ces textes ne sont ni nécessairement nocturnes, ni longs, du moins au début. Ils apparaissent bien plutôt comme une sélection dans la conversation de Hitler, à quelque heure que ce fût, de tout ce qui ressemblait à des instructions. Voilà qui en dit long sur sa collaboration avec Bormann : celui-ci le suit ou le fait suivre comme son ombre, afin d'optimiser le rendement de sa pensée en termes de directives gouvernementales. C'est le cas, du moins, jusqu'à la fin de1941. On trouve ensuite, par endroits, des passages plus longs et plus narratifs, notés et conservés peut-être dans une autre optique : celle d'une histoire du mouvement, notamment avant la prise du pouvoir. C'est ainsi qu'est pieusement recueillie, dans la nuit du 8 au 9 janvier 1942, la narration des misères que le jeune Hitler faisait subir aux abbés chargés du catéchisme. Cependant, si le luxe des détails suggère qu'on a en vue quelque somme historique complétant Mein Kampf, le sujet montre que Hitler n'oublie pas ses objectifs immédiats : il tire quelques flèches de plus dans son combat contre l'Eglise.
L'affaire des crucifix bavarois ne nous renseigne pas seulement sur le fonctionnement de la direction nazie à partir de la campagne de Russie. Elle nous instruit aussi sur sa stratégie. La grossière provocation contre les sentiments religieux d'une province très catholique est loin d'avoir pour seul but de rappeler au parti l'orientation fondamentalement antichrétienne du régime et de le préparer à une accélération de la lutte contre les Eglises en cas de victoire rapide en Russie. Elle joue aussi un rôle mobilisateur envers la population elle-même. On voit en effet les dévots limiter soigneusement leurs critiques à l'« ordre des crucifix ». Ils clament leur soutien à la politique du Führer en général, et protestent avec une vigueur particulière de leur adhésion à sa « croisade » contre l'URSS. L'habileté de Hitler a-t-elle jamais mieux mérité le qualificatif de « diabolique » ?
Elle l'est d'autant plus que, si l'affaire des crucifix est particulière à la Bavière, une autre ne l'est pas, qui remue l'opinion chrétienne et fait l'objet, à peu près au même moment, d'un « ordre d'arrêt » présenté comme émanant du Führer en personne : le meurtre des malades mentaux. Cette « opération T4 » (qui doit son nom au service qui l'animait, sis au 4 Tiergartenstrasse à Berlin) avait été décidée en octobre
1939, confiée au Reichsleiter8 er Philip Bouhler et antidatée au 1
septembre, pour apparaître comme une conséquence naturelle de l'entrée en guerre. Elle consistait à tuer non seulement des malades mentaux, mais d'autres « inaptes » sélectionnés dans les hospices et transférés dans des centres spécialisés. La liste des causes d'inaptitude ayant justifié les meurtres montre, une fois de plus, qu'il ne s'agit pas de décisions bureaucratiques fondées sur des critères précis, mais d'un savant arbitraire, destiné à propager la crainte et la compromission : on y trouve des vieillards, des tuberculeux, des cancéreux, des cardiaques et même des mutilés de guerre. Il s'agit moins d'épurer rationnellement la société (même nazie, elle ne saurait tuer tous ses vieillards et encore moins achever systématiquement ses soldats amputés) que de faire admettre que la vie individuelle ne vaut rien et que sa prolongation dépend d'une décision souveraine du corps social, incarné par le Führer et ses représentants. Cependant l'ordre reste secret : on nesait donc pas qu'il vient du Führer et, dans l'été de 1941, une protestation ecclésiastique se fait jour, chez les protestants comme chez les catholiques. L'épisode le plus célèbre en est un sermon de Mgr von Galen, évêque de Münster, prononcé le 3 août et largement diffusé, de main en main, au cours des semaines suivantes. Le 24 août, quatre jours avant l'ordre secret de Wagner d'arrêter la dépose des crucifix, Hitler ordonne tout aussi
secrètement de suspendre les opérations d'euthanasie9.
Dans son étude sur la Bavière, Ian Kershaw a fait progresser l'histoire de cette question, en montrant ce que les protestations avaient parfois d'ambigu : certains demandaient non un arrêt, mais au contraire une codification des mesures d'euthanasie. L'historien anglais n'est pas non plus, contrairement à la plupart de ses devanciers, très tendre pour les Eglises : il souligne que leurs protestations étaient tardives, qu'elles devaient beaucoup à l'indignation des familles chrétiennes concernées et qu'elles cohabitaient volontiers avec une exaltation de la « croisade » vers l'est, spécialement dans le cas de Galen. Cependant il conclut, classiquement, à une « victoire sans équivalent de l'opinion populaire sous le Troisième Reich dans un domaine qui touchait de près au
darwinisme social et au credo eugéniste et raciste des nazis 10 ». On aimerait pouvoir le suivre mais hélas cette analyse sous-estime, une fois de plus, l'habileté du pilote. Celui-ci n'a jamais prétendu naviguer loin des récifs et s'ingénie, au contraire, à les frôler. Il a besoin de débusquer l'adversaire, de tester ses réactions. En l'occurrence, il a monté une
opération à grand spectacle11, dans le goût par exemple de la nuit de Cristal, tout en n'apparaissant pas comme son initiateur. L'un des bénéfices est donc de faire croire, une fois encore, que dans sa grande sagesse il modère des subordonnés trop zélés. Mais, si cette opération-là est suspendue, l'absence de toute reculade sur le principe autorise la poursuite discrète de la liquidation des « bouches inutiles », et, bien évidemment, elle se poursuit, notamment dans les camps de concentration. Il faut enfin rapporter ces manœuvres au contexte militaire et diplomatique. Il est possible qu'en cette fin d'août Hitler ait davantage besoin du Vatican et songe à le ménager.
A 5 heures du matin, le 22 juin, l'offensive lancée depuis 3 h 30 a déjà détruit au sol une bonne partie de l'aviation soviétique, lorsque l'ambassadeur Schulenburg remet à Molotov une déclaration de guerre et obtient une réponse, sinon fière, du moins exacte, que la saisie du rapport de l'ambassadeur en 1945 permettra de faire passer à la postérité : « Nous n'avons pas mérité cela. » Et on continue de ne pas le mériter : Stalineest publiquement muet jusqu'au 3 juillet, jour où son allocution, fort peu communiste, stigmatise la barbarie allemande et appelle à la mobilisation patriotique dans des termes peu différents de ceux qu'eût employés un tsar. L'intervalle a été marqué par d'immenses désastres, dus à l'encerclement d'armées entières au moyen de corps blindés, et par un début d'organisation, souvent dû à des initiatives locales. Peu à peu l'Armée rouge se ressaisit, organisant à la fois des lignes de résistance et des mouvements de retraite, précédés de minutieuses destructions et des fameux démontages d'usines qui sont remontées à des centaines de kilomètres. L'attitude du gouvernement soviétique, qui a semblé fort désemparé les premiers jours, explique moins ce ressaisissement que celle du conquérant.
On ne saura jamais ce qui se serait passé s'il s'était grimé en libérateur et l'avait annoncé par un déluge de tracts, et d'émissions radiophoniques, aux soldats avant de les affronter et aux cités avant de les occuper. Mais les Slaves ne reçoivent que des coups et n'ont d'autre choix qu'un raidissement désespéré, y compris ceux qui, par une motivation anticommuniste ou antirusse, étaient prêts à pactiser avec l'envahisseur. Dès le 10 juillet, l'acharnement de la défense de Smolensk témoigne de cette prise de conscience. Puis, progressivement, filtrant à travers une ligne de front mouvante, les nouvelles des mauvais traitements infligés, tant à la population civile qu'aux prisonniers de guerre, aident à renforcer la mobilisation.
Sur le front diplomatique, on trouve un peu le même genre d'expectative que dans l'Etat moscovite. Un Roosevelt aussi bien qu'un de Gaulle restent en arrière de la main et, les premiers jours, laissent leurs subordonnés souhaiter bonne chance aux Soviétiques et annoncer des mesures d'aide. C'est lorsque la défense russe se solidifie, et après le discours de Staline, que le chef des Américains comme celui des Français Libres se prononcent personnellement et déclarent souhaiter la victoire soviétique.
Ils ont été devancés, comme toujours, par Churchill - dont on sait qu'il devait prendre de vitesse son opposition interne. Il prépare dans la journée et prononce dans la soirée du 22 juin l'une des plus importantes allocutions du siècle, ce qui ne l'empêche pas d'être l'une des plus belles. Le vieil anticommuniste exerce sa verve sur le calcul de Hitler, qui croit qu'en s'attaquant à une puissance communiste il aura le soutien des pays hostiles à cette idéologie. Tout en rappelant qu'il y est lui-même hostile, il proclame que le problème n'est pas là, mais dans l'arrogance et la barbarie de l'Allemagne et de son Führer. Celui-ci ne s'y trompera pas et, le 18 février suivant, après avoir médit de lui à de nombreuses reprises, lui décernera avec une rage impuissante un brevet de juiverie qui le ravale au rang d'un simple propagandiste sans scrupules. Belle illustration de l'idée-force du nazisme, qu'il faut combattre le Juif avec ses propres armes :
Churchill est le pire exemple du journaliste corrompu, une véritable putain politique. Lui-même a écrit : « On n'imagine pas tout ce qu'on peut faire dans une guerre avec le mensonge ! » Un être amoral, répugnant ! Je suis convaincu qu'il a déjà préparé sa place là-bas. Ce n'est pas au Canada qu'il ira, il ira aux Etats-Unis. Au Canada, ils le battraient à mort.
L'affaire va bientôt finir, quand ce satané hiver sera passé12.
Cependant, les notes des employés de Bormann, qui commencent le 5 juillet 1941, témoignent d'abord d'une grande assurance. Ainsi, dans la nuit du 5 au 6, Hitler parle de faire de la Crimée et de la Croatie, au moyen d'un réseau d'autoroutes, des destinations privilégiées du tourisme allemand, de raser Moscou « en tant que centre du bolchevisme » et de fixer la frontière du Reich sur l'Oural. Est-ce à dire qu'il est prêt à laisser la Sibérie au communisme ? Non, car il vise à l'« extermination » du bolchevisme et parle de « repartir de l'avant partout où un nouveau foyer se reformera ».
On appréciera la rupture de ton qui se produit, ou du moins se manifeste, dans la nuit du 11 au 12 :
Staline est l'une des figures les plus extraordinaires de l'histoire mondiale. Il a débuté comme petit commis, et il n'a jamais cessé d'être un commis. Staline ne doit rien à l'art oratoire. Il gouverne depuis son bureau, grâce à une bureaucratie qui lui obéit au doigt et à l'œil.
Il est frappant que la propagande russe, dans les critiques qu'elle nous adresse, se tienne toujours à l'intérieur de certaines limites. Staline, ce Caucasien rusé, semble prêt à abandonner la Russie d'Europe dans le cas où le fait de ne point s'y résigner lui ferait tout perdre. Qu'on ne dise pas que de l'Oural il pourrait reconquérir l'Europe ! C'est comme si j'étais installé en Slovaquie et que, partant de là, je dusse reconquérir le Reich. C'est cette catastrophe qui causera la perte de l'empire soviétique.
On voit que le chef de guerre n'a pas éclipsé le politicien. Sitôt écartée l'hypothèse d'une victoire immédiate, par effondrement du régime, il évoque ses conditions de paix, comme si déjà il cherchait la sortie.
Le plan « Barbarossa » prévoyait la prise totale de la Russie d'Europe avant l'hiver. Devant la lenteur de l'avance, il faut y renoncer dès le mois d'août et, dès lors, faire des choix. C'est l'occasion d'une première crise entre Hitler et certains de ses généraux, notamment Guderian. Soutenu par Brauchitsch et Halder, ce dernier souhaite un ralentissement des opérations sur les ailes en regroupant les moyens blindés au centre, pour une avance rapide vers Moscou. Hitler, tout au contraire, penche en favem des ailes. Il veut prendre Leningrad et Kiev. Il l'emporte lors d'une réunion décisive, le 23 août, et le mois de septembre semble lui donner raison. En Ukraine, notamment, 800 000 soldats se trouvent cernés d'un coup, le 16 septembre, et les survivants capitulent le 23, donnant plus de prisonniers qu'on n'en avait capturé depuis le début de la campagne.Cette masse fait rétrospectivement froid dans le dos de ceux qui voulaient foncer sur Moscou, et le prestige militaire de Hitler atteint son zénith.
Plus que jamais, ses considérations géographiques reflètent les oscillations de son moral :
Il faudra que nous prenions soin d'empêcher que se reconstitue jamais une puissance militaire de ce côté-ci de l'Oural. Car nos voisins de l'Ouest seraient toujours les alliés de nos voisins de l'Est. C'est ainsi que les Français ont fait jadis cause commune avec les Turcs et que maintenant les Anglais agissent de même avec les Soviets. Quand je parle de ce côté-ci de l'Oural, j'entends une ligne située à 200 ou 300 kilomètres à l'est de l'Oural. (27 juillet) Il n'est pas admissible que la vie des peuples du continent dépende de l'Angleterre. L'Ukraine, puis le bassin de la Volga, seront un jour les greniers de l'Europe. (nuit du 19 au 20 août) L'opération actuellement en cours, un encerclement dont la tangente mesure près de 1 000 kilomètres, a été considérée par beaucoup comme irréalisable. J'ai dû mettre toute mon autorité dans la balance pour l'imposer. Je note en passant qu'une grande partie de nos succès ont pour origine des « erreurs » que nous aurions eu l'audace de commettre. (17 septembre) Il est absurde de considérer que la frontière entre les deux mondes que sont l'Europe et l'Asie soit marquée par une chaîne de montagnes peu élevée – et la longue chaîne des monts Oural n'est que cela. On pourrait tout aussi bien décréter que cette frontière est marquée par un des grands fleuves russes. Non, géographiquement, l'Asie pénètre en Europe sans solution de continuité. La vraie frontière sera celle qui séparera le monde germanique du monde slave. C'est notre devoir de la placer là où nous désirons qu'elle soit. (23 septembre)
Le 27 juillet, devant la consolidation de l'alliance anglo-soviétique,
soutenue de plus en plus résolument par les Etats-Unis 13, Hitler entend se battre et imposer sa solution la plus extrême. Un mois plus tard, en raison de la visite de Hopkins à Moscou et surtout de la première rencontre Churchill-Roosevelt débouchant sur la Charte de l'Atlantique (14 août) il a dû en rabattre et se rabattre : sur l'Ukraine. Un « tiens » vaut mieux que deux « tu l'auras ». Quant à Leningrad, c'est plutôt un gage : le général von Leeb reçoit l'ordre de cerner la ville, et l'interdiction d'y pénétrer,
sous prétexte de ne pas épuiser ses forces dans le « combat de rues 14 ». La hâte mise, en revanche, à occuper l'Ukraine, et la mise en œuvre, pour ce faire, du dernier grand plan stratégique imposé par le Führer, prouvent à la fois l'entêtement avec lequel il applique Mein Kampf et son désir d'une paix rapide. Une dernière citation peut en témoigner :
Le fleuve de l'avenir, c'est le Danube. Nous le relierons au Dniepr et au Don par la mer Noire. Le pétrole et les céréales couleront vers nous.
On ne construira jamais trop grand le canal du Danube au Main. Que s'y ajoute le canal du Danube à l'Oder, et nous aurons ainsi un circuit économique aux proportions inouïes. L'Europe prendra de l'importance par elle-même. L'Europe, et non plus l'Amérique, deviendra le pays des possibilités illimitées. Les Américains sont intelligents, ils comprendront l'intérêt de participer à cette œuvre. (12 octobre)
La paix ne survient pas, cependant. Parmi tous les pourparlers secrets menés en territoire neutre pendant cette guerre, les contacts germano-soviétiques de 1941 restent, à supposer qu'ils aient eu lieu, les plus secrets. La filière suédoise, ici aussi, est probable. Alexandra Kollontai, le dernier membre de l'entourage de Lénine que Staline conservât, on ne sait trop pourquoi, en vie et en poste, exerçait à Stockholm une ambassade à la fois prestigieuse et fertile en tractations discrètes. On sait
qu'elle fut approchée par des sirènes allemandes en 1942 et 1943 15. On n'a guère de raisons de penser que les mêmes causes n'aient pas produit les mêmes effets en septembre ou octobre 1941. Il était essentiel pour Hitler de ne pas laisser se solidifier la coalition anglo-américano-soviétique, et de jouer à cet égard son va-tout, du côté russe, avant l'entrée en guerre des Etats-Unis. La mainmise expéditive et écrasante sur l'Ukraine montre ce sur quoi il n'entend pas céder. L'offensive au nord, épargnant Leningrad tout en prenant la ville à la gorge, et la disparition, dans les « monologues », de toute considération sur la frontière de l'Oural suggèrent la monnaie d'échange : si l'URSS tenait à demeurer une puissance balte, on pouvait envisager à cet égard des concessions, voire un retour, dans cette zone, aux stipulations du pacte de 1939, en sacrifiant une fois de plus les Etats baltes.
Ces hypothèses, seulement vérifiables à partir des archives soviétiques, mais que rien dans la documentation connue n'infirme et qui y comblent un vide certain, peuvent éclairer ce qui se passe au même moment entre l'URSS et l'Angleterre. Recevant fin septembre à Moscou Beaverbrook et l'Américain Harriman, Staline fait de gros efforts pour obtenir des assurances sur les frontières de l'Europe orientale après une victoire commune sur l'Allemagne. Comme d'autre part il réclame avec une insistance croissante, depuis l'agression allemande, un « second front » sous la forme d'un débarquement britannique en Europe et que Churchill a dû se résoudre à le lui promettre en sachant bien qu'il ne pourra le réaliser de sitôt, le dictateur russe a en quelque sorte, si l'Allemagne lui fait des ouvertures, les mains aussi libres que dans l'été de 1939. Là-dessus, Roosevelt a été net, par Hopkins interposé, dès juillet : Londres ne doit rien promettre à Moscou en matière de frontières, notamment soviétopolonaises. C'est une position que Roosevelt lui-même ne pourra maintenir jusqu'à la fin de la guerre : il l'abandonnera de fait à la conférence de Téhéran, en novembre 1943. A fortiori Churchill, redoutant plus quetout une paix germano-russe avant l'entrée en guerre des Etats-Unis, qui compromettrait à nouveau et peut-être définitivement les chances d'une éradication militaire du nazisme, s'est ingénié, tout en refusant de s'engager au-delà de la Charte du 14 août, de faire traîner les discussions en ne fermant pas la porte d'une « alliance sur les buts de
guerre » que Staline réclamait avec une insistance croissante16.
Ce qui est sûr, c'est que Hitler n'a pas obtenu la paix à l'est en octobre et qu'en conséquence, maniant le bâton à supposer qu'il ait un temps essayé la carotte, il se rallie, un peu tard, à l'idée de foncer sur Moscou.
A la mi-octobre, l'avant-garde n'est plus qu'à 70 kilomètres et les services gouvernementaux, ainsi que le corps diplomatique, sont repliés à Kouybichev, distant de 750 kilomètres vers l'est. Les ambassadeurs s'attendent à un bref exil, non point en raison d'une contre-offensive, mais de l'effondrement définitif de l'Etat soviétique. Cependant Staline demeure au Kremlin et ordonne, le 19 octobre, de défendre pied à pied la capitale menacée de trois côtés.
Le mois de novembre 1941 est, sur le plan militaire et diplomatique, aussi passionnant qu'agité. Et encore, peut-être ne savons-nous pas tout. Churchill tente de pousser à des gestes irréparables contre le Japon un
Roosevelt qui ne se laisse pas faire, le rappel de Weygand à Vichy17 et la fin définitive de son commandement des forces africaines françaises, sur l'ordre des Allemands, attirent une fois de plus l'attention sur l'Afrique du Nord où les Anglais se décident enfin, le 18 novembre, à prendre l'offensive contre un Rommel esseulé par l'attaque allemande contre l'URSS. De son côté, Hitler presse l'assaut contre Moscou, sans doute afin d'obtenir avant l'hiver une victoire symbolique et, pour l'adversaire, démoralisante, contre la Mecque du communisme.
L'affaire échoue de peu. Le « général Hiver » en est la cause principale, sous la forme d'une brusque vague de froid qui paralyse les véhicules motorisés, nuisant certes aux deux camps mais l'assaillant souffre plus que le défenseur de ce genre de handicap. Un réchauffement passager, survenu le 23 novembre, y met le comble en provoquant une importante chute de neige. Elle est sans doute à l'origine de cette réflexion très hitlérienne, faite à Bormann le 19 février suivant, en présence de Speer - l'une des rares fois où Hitler se permet une allusion directe à la gravité de la situation militaire :belliciste ; puis le 27 novembre, après une rupture, qui semblait définitive, des pourparlers avec Nomura. Or, en ces deux occasions, rien ne s'est passé. La première fois, les Japonais sont revenus à la table des négociations avec de nouvelles propositions. Roosevelt a donc, après avoir redouté une attaque, fin novembre, repris espoir au début de décembre, et renoué lui-même certains contacts. Ce qu'il ignorait, c'était précisément que la deuxième fois le Japon, bien décidé à attaquer ou plutôt à jouer, sur la route maritime de Hawaï, le jeu de hasard qu'on a dit, avait besoin d'un délai de onze jours pour acheminer ses forces. Dans une période d'aussi forte tension internationale, personne n'imaginait une attaque-surprise contre un objectif aussi éloigné du Japon que Hawaï, du moins avec des moyens importants. On attendait cela, plutôt, aux Philippines, proches de Taïwan, alors possession du Japon et base notoire d'une grande partie de ses forces. Précisément, l'armée américaine était en train de transférer du matériel de Hawaï vers les Philippines... ce qui explique la concentration, entre les deux archipels, des moyens de reconnaissance aérienne.
Bormann, vous le savez, de toute ma vie je n'ai aimé la neige.
Maintenant je sais pourquoi : j'avais pressenti cela18 ! L'offensive atteint son point extrême le 2 décembre : l'avant-garde allemande aperçoit alors les tours du Kremlin. Les Soviétiques trouvent le moyen de contre-attaquer, à partir du 7 - quelques heures après l'agression japonaise contre Pearl Harbor-, et de mettre rapidement en péril toute l'armée allemande. Si Joukov, qui commande dans le secteur de Moscou, rééditait l'exploit de Koutouzov contre Napoléon et faisait reculer en les harcelant les troupes de Bock, rendues très vulnérables par la rapidité de leur avance antérieure, c'est tout le front qui pourrait s'écrouler. Il s'ensuit quelques jours d'extrême tension entre l'OKH, qui veut ordonner un repli général sur une grande profondeur, et le Führer, assisté de Keitel et de Jodl, qui donne l'ordre à toutes les unités de résister sur place, quitte à se faire encercler. Il fait peu de doute, pour les historiens militaires, que cette option valait mieux que celle de l'OKH. Elle permet de limiter le recul à une centaine de kilomètres dans la région de Moscou, cependant qu'ailleurs la Wehrmacht conserve le terrain conquis.
A la direction des forces armées, la crise a atteint des sommets. Les généraux convaincus d'avoir fait des replis non autorisés sont chassés de l'armée (l'un d'eux, le général von Sponeck, est même condamné à mort), le Führer donne des ordres directs aux groupes d'armées sans s'occuper de Brauchitsch, et celui-ci remet, dès le 7 décembre, sa démission, qui est acceptée le 19 : Hitler prend alors lui-même le commandement de l'armée de terre. Ceux qui lui dénient à la fois toute compétence militaire et toute qualité humaine prétendent qu'il a été servi par ses défauts. Il aurait pris fortuitement la bonne décision, par orgueil, autoritarisme, souci de contredire une caste militaire détestée et refus de constater l'échec de ses plans contre Moscou. Ainsi, selon un professeur d'Oxford :
Il est évident que l'insistance avec laquelle Hitler répéta « pas de retraite » à ce moment-là conjura la panique qui se préparait, mais au prix de très lourdes pertes en hommes et en matériel. De plus, il fit preuve envers ses généraux d'une cruauté et d'une violence qu'ils
n'avaient jamais connue auparavant 19.
Ce jugement bat des records de partialité. En 1953, tous les coups sont encore permis contre la mémoire du Führer et nul ne songe à demander au professeur par quelle intercession du Saint-Esprit une retraite ordonnée par Brauchitsch aurait sauvé non seulement plus d'hommes mais de matériel que la résistance sur place imposée par Hitler, alors que tout le monde sait, et dit quand il s'agit d'autres batailles, qu'une retraite sous la pression de l'ennemi suppose l'abandon de l'armement lourd, sans qu'on ait même toujours le temps de le rendre inutilisable. Mais aussi, pourquoi ménager ce malappris qui, dans les jours fastes, prenait le temps d'expliquer ses désirs à ses généraux et qui, dans une situation d'urgence, fait tout à coup preuve d'une impatience indigne d'un gentleman ? Car l'extrême « violence » dont il est question ne cause guère que des blessures d'amour-propre, puisque seul l'infortuné Sponeck aura à en souffrir dans sa chair : sa sentence de mort est commuée mais il est gardé en prison et sera exécuté, sans nouveau jugement, après l'attentat du 20 juillet 1944 1.
D'autres reprochent au Führer le fait même d'avoir eu raison. S'il avait eu l'humilité de se fourvoyer dans l'erreur, il aurait en effet été moins orgueilleux :
Sûr de son infaillibilité, se méfiant comme de la peste de ses généraux à qui il reproche de ne pas adhérer sans réserve au sacro-saint national-socialisme, Hitler prend en main le commandement suprême de l'armée en campagne. L'effet est immédiat : la contre-offensive communiste est stoppée net et la Wehrmacht sauvée du désastre total. La foi du Führer tourne au mysticisme et plus rien ne
peut ébranler l'incommensurable confiance qu'il a en lui-même20.
Il est vrai que Hitler, pour justifier devant Halder sa décision de ne pas remplacer Brauchitsch et de fusionner ses fonctions avec les siennes propres de chef suprême des forces armées, a dit que la tâche du commandant de l'armée de terre était de « faire pénétrer au sein de l'armée l'idée nationale-socialiste » et qu'il « ne connaissait pas de général capable de le faire » comme lui l'entendait. La phrase mérite qu'on s'y arrête et en l'occurrence, contrairement à d'autres circonstances
où nous avons vu Hitler tromper Halder, elle sonne assez juste21. Mais il ne faut pas la comprendre comme l'expression d'une sorte de fanatisme longtemps contenu, qui tout à coup se libérerait. C'est au contraire, plus que jamais, le froid calculateur qui parle.
Ce qui a sans doute aidé Hitler à prendre sa « bonne décision », c'est le programme nazi d'élargissement de l'espace vital vers l'est. Ce à quoi visaient, au fond, les généraux de l'OKH, c'est à regagner précipitamment des positions plus occidentales, qui auraient permis, comme à certains moments de la première guerre mondiale, de se mettre sur la défensive à l'est pour se retourner contre l'adversaire occidental. Souvenons-nous que Hitler leur a présenté la guerre contre l'URSS, non comme la poursuite du vieux programme de Mein Kampf, mais comme un coup indirect contre Londres. Brauchitsch, le 7 décembre, a bien l'air de lui dire, en mettant sa démission dans la balance, que la contre-offensive de Joukov marque l'échec du coup indirect et l'obligation, si on veut poursuivre la guerre, de porter enfin à Londres des coups directs, ne fût-ce que sur la route des Indes, et pour cela de retirer du théâtre soviétique le plus de moyens possibles. La tiédeur de ses convictions nazies devient alors, effectivement, intolérable pour celui qui, d'une part, entend vider en prio-1. Ibid., p. 437.
rité la querelle avec l'URSS, d'autre part vient de décider le meurtre des Juifs et compte en charger partiellement les forces armées (cf. infra). Il n'y a pas là trace, du moins au niveau de la méthode, d'un aveugle fanatisme. Hitler serre un nœud coulant, préparé depuis les années 20, autour des forces armées allemandes, et tire parti au bon moment, pour s'emparer du commandement direct de l'armée afin d'affronter avec une autorité renforcée les difficultés qui s'annoncent, du prestige que lui ont conféré ses succès antérieurs.
Un déluge de bombes et de torpilles s'abat le 7 décembre 1941 sur une base endormie. Il fait sur le moment plus de deux mille victimes, puis allume dans le Pacifique un incendie qui en cause des millions, et s'achève par un double feu nucléaire.
Si on s'en tient à une vision traditionnelle, ce serait le Japon des samouraïs, n'utilisant l'industrie moderne que comme un moyen au service d'un appétit séculaire de domination, qui aurait traîtreusement attaqué Pearl Harbor.
Une analyse plus serrée du phénoméne22 oblige à revenir sur la naissance, au XIX e siècle, de l'impérialisme japonais, et sur sa tardive insertion dans le jeu des puissances. L'élève doué n'a pas seulement assimilé les leçons techniques du capitalisme mais aussi, et aussi vite, ses leçons géopolitiques. Il a essayé de se construire un domaine colonial, d'abord aux dépens de la Chine, en mettant à profit l'éloignement des puissances européennes et en jouant sur leurs rivalités.
Ses milieux dirigeants sont, dès le début, divisés sur le dosage à observer entre modernité et tradition. Mais le clivage passe aussi dans les têtes. Comme tous les dirigeants extra-européens qui ne sont pas de pures créatures de l'Occident, les élites nippones se demandent constamment et anxieusement où faire passer la limite entre l'importation des valeurs libérales, nécessaire au développement comme à la simple existence, et la préservation des particularités nationales. D'où un clivage, aux contours peu nets, entre des bourgeois modernistes, soucieux de préserver la paix avec les grandes puissances et surtout avec les Etats-Unis, et d'autres bourgeois, développant un nationalisme xénophobe.
En 1941, le premier ministre Konoye, plutôt agressif vers 1937, s'est assagi, et tente de tenir le pays hors de la guerre mondiale. Comme le Japon est déjà engagé dans une guerre locale, en Chine, il doit liquider celle-ci au plus vite, par un compromis qu'avaliserait Washington. Konoye se heurte, au sein même de son cabinet, à une tendance belliciste qui penche pour une solution militaire privant la Chine de ses soutiens extérieurs, lesquels proviennent à la fois de la Sibérie soviétique et de la Birmanie anglaise - d'où, pensent ces bellicistes, la nécessité d'une
guerre contre l'une au moins des deux puissances. En espérant, c'est le vœu général, que les Etats-Unis ne s'en mêleront pas. Le clivage politique recoupe une division des chefs militaires : l'armée rechigne à évacuer des territoires chinois, cependant que la marine, plus au fait de l'état d'esprit comme des ressources de l'Amérique du Nord, reste sceptique sur la possibilité d'une guerre contre l'Angleterre ou la Russie, sans l'intervention des Etats-Unis.
Mais une partie de poker peu banale s'est engagée, au début de cette année 1941. Le plus prestigieux des amiraux, Yamamoto, a fait valoir qu'il était impossible de tenir les Etats-Unis hors d'une guerre et que, si les intérêts du Japon en exigeaient une, elle devait commencer par une attaque-surprise contre la flotte de Pearl Harbor, dont la destruction seule pouvait donner le champ libre à une offensive nippone. A son probable étonnement, il reçut l'ordre d'étudier les plans d'une telle attaque. Cela, on le sait depuis longtemps. Mais on présente Yamamoto comme un homme déchiré entre ses convictions pacifistes et sa passion du combat. Or des documents japonais récemment publiés suggèrent qu'il n'a accepté de piloter l'opération que pour la saboter. Témoins les derniers ordres transmis à la flotte d'attaque : cette escadre, la plus forte de toute l'histoire navale, devait faire demi-tour, sans même consulter l'état-major, si elle était repérée, lors de son voyage de onze jours entre les Kouriles et Hawaï, plus de 24 heures avant l'attaque, et livrer bataille dans le cas
contraire23. Or il était difficile d'imaginer qu'aucune reconnaissance aérienne ne signalerait en dix jours une telle armada, sans parler des rencontres fortuites de navires ou d'avions. Les bellicistes ont accepté un marché de dupes, et les pacifistes un jeu apparemment sans risque.
Dans la surprenante carence des reconnaissances aériennes à partir de Hawaï, les Etats-Unis ont-ils une part de responsabilité, ou faut-il incriminer la seule malchance ? La réponse est moins simple que ne le croient certains adversaires de Roosevelt, qui pensent que le président suivait à la trace la progression des bateaux agresseurs et les a laissés agir, pour soumettre à un électrochoc son opinion publique encore pacifiste. La vérité est à peu près à l'opposé. Il aurait donné cher pour savoir ce qui se tramait. Le repérage d'une force d'attaque, voyageant clandestinement vers une possession américaine alors que se poursuivait à Washington la mission de Nomura et de Kurusu, ambassadeurs extraordinaires, lui aurait permis de hausser le ton et d'obtenir la formation, à Tokyo, d'un gouvernement résolument pacifiste : son objectif était au fond le même que celui de Yamamoto.
La base de Pearl Harbor, comme toutes celles des Etats-Unis dans le Pacifique, a bien été mise en état d'alerte par le chef suprême des armées, le général Marshall, mais à contretemps : en octobre, au lendemain de la démission de Konoye et de son remplacement par le général Tojo, présumé
La responsabilité américaine dans le coup de Pearl Harbor peut donc se résumer en un mot : le racisme. Certes les dirigeants américains ne l'éprouvent pas, vis-à-vis de leurs homologues japonais, à la manière de Hitler vis-à-vis des Juifs. Il s'agit d'un simple sentiment de supériorité, tant morale qu'intellectuelle ou technique. La Maison-Blanche n'imaginait pas que le pays « jaune » tardivement développé fût capable d'autant d'audace et de savoir-faire. Roosevelt et Marshall croyaient le tenir et le maîtriser, aussi bien militairement que diplomatiquement. Le déchiffrement, par la machine « Purple », des échanges les plus secrets entre le gouvernement japonais et ses ambassades ajoutait au sentiment
de supériorité... et de sécurité 24.
En ce qui concerne les relations germano-nippones, nous avons vu qu'elles étaient plutôt fraîches avant le pacte tripartite du 27 septembre 1940. On ne peut pas dire qu'il les ait beaucoup réchauffées. Les rencontres officielles, qui à défaut de savoir ce qui se trame servent aux opinions publiques de baromètre des relations internationales, sont éloquentes. Le Japon entretient à Washington, depuis février 1941, un ambassadeur extraordinaire de haut rang, l'amiral Nomura, secondé à partir d'octobre par le diplomate de carrière Kurusu. Du côté de l'Axe, les contacts publics du Japon se bornent à une visite de Matsuoka à Berlin, en avril. Or il passe aussi par Moscou, à l'aller comme au retour, et y signe un pacte de non-agression : l'éclatement de la guerre germano-soviétique en juin et la fidélité nippone à ce pacte ne sont pas de nature à faire penser que Berlin et Tokyo ont des objectifs communs.
Si maintenant on considère le dessous des cartes, tel que le révèlent lesarchives allemandes ainsi qu'un document américain, on se rend compte que la froideur cachait de sérieuses divergences et que le Japon est l'un des pays qui ont le plus résisté aux tentatives de Hitler pour les enrôler dans son jeu. Matsuoka avait été averti de manière peu équivoque des intentions allemandes envers l'URSS et fermement prié de ne pas signer au retour, lors de son étape moscovite, le pacte qu'il avait négocié à l'aller, ce dont il s'était naïvement vanté auprès de ses hôtes allemands, eux-mêmes en état de « non-agression » avec l'URSS. Mieux : on se souvient du feu d'artifice que Hitler préparait alors pour le mois de mai, à l'intention de l'Angleterre. Or Matsuoka avait contribué à mouiller la poudre, en refusant la suggestion allemande, pressante, d'attaquer Singapour à la mi-mai. Enfin, en toute logique, dans les heures suivant l'agression du 22 juin, Berlin avait proposé à Tokyo de prendre part à la curée et d'envoyer prestement des troupes en Sibérie. Matsuoka, changeant son fusil d'épaule, était d'accord, mais, en raison de pressions américaines très fermes, le cabinet ne le suivit pas et Konoye le remplaça, le 18 juillet. Le Japon avait définitivement choisi une direction d'expansion au sud, et non en Sibérie comme le voulait Hitler. En désespoir de cause, celui-ci aurait au moins souhaité que le Japon entrât dans la guerre en ayant l'air d'avoir le droit pour lui : il ne peut voir dans Pearl Harbor qu'un chef-d'œuvre de maladresse comparable à ceux de Mussolini.
Quelle mouche le pique, dans ces conditions, de déclarer lui-même la guerre aux Etats-Unis, le 11 décembre, en entraînant à sa suite ledit Mussolini ? Ne voilà-t-il pas encore une « erreur » prouvant, au choix ou ensemble, sa mégalomanie, son nihilisme, son refus des réalités, son goût de l'échec ?
Pour nourrir de telles pensées, il suffit d'oublier le moment historique. Comme le montre la pression faite par les Etats-Unis sur le Japon pour qu'il s'abstienne de frapper la Sibérie, l'attaque allemande contre l'URSS est de toute évidence la goutte qui a fait déborder le vase américain et décidé Roosevelt à la guerre. Il ne voudra plus entendre parler des Allemands avant qu'ils n'aient une bonne fois expié leur agressivité, que le président américain, hostile au militarisme allemand depuis la guerre
précédente 25, est loin d'attribuer à la seule personne de Hitler. D'où, sur le plan théorique, la Charte de l'Atlantique et, sur le plan pratique, une extension considérable de la protection des convois britanniques, contre les sous-marins allemands, par la marine de guerre des Etats-Unis. Hitler avait donné des instructions très strictes à l'amiral Raeder pour que ses submersibles, dirigés par le brillant amiral Dönitz, évitent tout incident. Dans le doute, ils devaient plutôt laisser échapper un navire britannique que tirer sur un américain. Mais ce n'est pas une politique qu'on peut maintenir indéfiniment, à moins de renoncer à gêner le ravitaillement des îles Britanniques.
La guerre entre l'Allemagne et les Etats-Unis était désormais inévitable en cas de prolongation du conflit germano-soviétique et, des deux côtés, les marines devaient recevoir de nouveaux ordres au début de 1942. Alors, autant la déclarer pour ne pas avoir l'air d'abandonner le Japon à son sort, après tout de même un délai de trois jours qu'on peut interpréter soit comme un ultime temps de réflexion soit, plus probablement, comme une marque de mauvaise humeur envers Tokyo.
A ceux qui pensent encore que Hitler a tardé à reconnaître que la guerre tournait au désastre, il faut conseiller la lecture de l'ouvrage, en son temps très novateur, de Philippe Burrin, Hitler et les Juifs. L'historien suisse, prolongeant une intuition de l'Américain Arno Mayer, estime que la décision du génocide germe dans l'esprit du Führer en septembre 1941, moment où il constate que sa progression en URSS est trop lente pour en finir avant l'hiver et que dès lors d'immenses difficultés attendent la Wehrmacht. Le massacre des Juifs est donc une vengeance préventive et une compensation magique de la défaite. Certaines mesures préalables, adoptées peu avant ou peu après le début de la campagne à l'est, comme l'ordre de tuer systématiquement les commissaires politiques, présumés « judéo-bolcheviques », ou l'institution des Einsatzgruppen, ou encore une lettre de Göring à Heydrich lui demandant, le 31 juillet, de proposer un plan de « solution d'ensemble de la question juive », ne prouvent pas l'existence d'un projet où l'extermination prendrait définitivement le pas sur l'expulsion ou l'enfermement.
La date et les motivations sont une chose. Mais c'est le fait même que Hitler ait donné l'ordre de tuer tous les Juifs d'Europe qui est, par de nombreux auteurs, contesté. Comme pour la nuit des Longs Couteaux ou la crise Blomberg-Fritsch, on glisse subrepticement de l'absence d'un ordre du grand chef dans les archives à la certitude que les subordonnés ont été livrés à eux-mêmes.
Des historiens dits « fonctionnalistes » décrivent un « processus cumulatif» qui prit de court ses agents, leur mettant sur les bras de plus en plus de Juifs dont il fallait bien faire quelque chose. Ils ont tendance, de surcroît, à faire aux autres la morale : comme leur solution met dans le bain plus d'accusés que celle d'un Alleintäter nommé Hitler, elle serait plus propre à faire réfléchir les humains sur ce qu'il convient de faire pour éviter la réédition des génocides.
Ici encore, Hans Mommsen donne le ton. Dans son recueil d'articles de 1991, ceux qui portent sur le génocide seraient presque, pour étayer un propos ici nécessairement condensé, la lecture la plus recommandable. On sera frappé, notamment, par le traitement des rapports entre Hitler et Himmler. Il suffit que le second fasse ou dise une chose pour qu'on y voie une divergence avec le premier, sans égards pour l'hypothèse la plus simple, que le subordonné applique une directive.
On sombre ainsi dans un psychologisme approximatif, esclave desapparences les plus immédiates, qui amène à conclure que Hitler était d'accord avec les mesures de son chef SS, mais après coup, en s'étant fait un peu prier. On attribue donc à Himmler l'initiative d'un acte fondamental et trop peu remarqué, son discours de Posen aux Gauleiter et Reichsleiter le 6 octobre 1943, auquel font écho plusieurs allocutions échelonnées du 16 décembre au 21 juin suivant, devant des cadres civils ou militaires de haut rang. Le propos consiste à les informer de la Solution finale, sans mentionner les chambres à gaz mais en faisant longuement état du massacre des femmes et des enfants et en remarquant qu'il y fallait beaucoup de courage et d'abnégation (cf. infra, p. 398). Cet abandon, brusque et systématique, de la discrétion qui prévalait jusque-là, est attribué au seul Himmler, qui aurait déchargé sa conscience
tourmentée et commencé « à se distancier intérieurement de Hitler 26 ».
Il faut peut-être cependant affiner l'analyse de Burrin. S'il a raison à la fois contre ceux qui dissolvent la politique de Hitler dans ses effets, et contre d'autres qui déforment Mein Kampf en y trouvant une préférence pour le meurtre, plutôt que pour l'exil, comme moyen de purger l'espace allemand, il est peut-être trop absolu à son tour, dans sa solution médiane, et insuffisamment attentif à ce qu'il y a, dans la politique nazie, d'ambiguïté et de savante progression.
Si on suppose que Hitler a entrevu dès septembre l'éventualité de la défaite, pourquoi ne pas lui attribuer la même lucidité en juin, sur les risques de l'entreprise à l'est ? Il y a certes un saut, mais aussi une cohérence, entre les mesures provisoires et partielles de juin-juillet et la « solution » systématique qui se met en place fin 1941-début 1942. La guerre orientale elle-même est un pas dans l'escalade. Il faut prendre au sérieux les déclarations du printemps, suivant lesquelles elle devra être « impitoyable ». C'est qu'outre le risque de la défaite, Hitler considère aussi celui de la victoire. Trop rapide et facile, elle risquerait de faire retomber la tension dont il a besoin pour achever l'œuvre, dont la victoire n'est qu'un moyen.
Parmi les innombrables « erreurs » de Hitler figure celle de n'avoir pas su se faire accueillir comme un libérateur par les populations ci-devant soumises à la terreur stalinienne. Dame ! C'eût été peut-être de bonne guerre classique, mais certes pas hitlérienne. Le régime nazi aurait risqué d'étouffer sous ces Biélorusses, ces Ukrainiens, ou même ces Russes, qui se seraient jetés dans ses bras et qu'il n'aurait pas été simple, alors, de replacer sous le joug, et quel joug ! Mieux valait favoriser la mobilisation patriotique de l'ennemi par l'union sacrée du parti communiste et de
l'Eglise orthodoxe, que de frayer avec le moindre Slave 27. L'entreprise orientale est brutale à dessein, pour briser les vieilles lignes de forceeuropéennes, au profit du remodelage racial qui est au cœur du programme. Que les Juifs soient, comme les Slaves, des cibles privilégiées de cette violence, que dans la foulée se mettent en place pour eux des structures propres d'extermination, c'est peut-être un processus accéléré par la perspective, en septembre, de lendemains militaires ardus, mais il est inscrit dès le départ dans la logique de la guerre à l'est. D'autre part, lors même qu'il tire les conséquences de sa trop lente avance, Hitler ne jette pas le manche après la cognée et n'est pas déjà, comme quelques formules de Burrin tendraient à le faire croire, adonné à la mise en scène du crépuscule des dieux de 1945 et uniquement soucieux que ce moment de deuil pour l'Allemagne en soit un aussi pour les Juifs. Hitler va vendre chèrement sa peau, et chaque mètre carré de terrain allemand (tout en jouant jusqu'au bout la carte d'un renversement des alliances et d'un regroupement général contre la poussée soviétique), au prix d'une série d'exploits défensifs plus étonnants encore que ses succès offensifs. Ce n'est pas tâche aisée de rester jusqu'au bout, dans le chaos d'une débâcle militaire, le maître absolu d'un peuple qu'on a longtemps drogué de succès faciles, d'abord sans guerre, puis par des campagnes peu meurtrières. Le génocide, son secret nécessairement imparfait et sa révélation graduelle aux élites sont aussi un moyen d'obliger tout le monde à garder le cap, et le pilote, en suggérant que la défaite ne serait pas seulement celle d'une clique, mais déchaînerait la vengeance de l'univers contre tout un peuple.
Philippe Burrin est l'un des premiers historiens qui tirent parti des « propos de table » en étant attentifs à leur date. Mais il omet de relever une contradiction intéressante. Etudiant de près le comportement antisémite de la SS, il en vient à situer une « décision centrale d'extermination » entre la mi-septembre et le début d'octobre, à partir d'un critère : le début de la déportation vers l'est des Juifs des ghettos, qui commence le 16 octobre par l'envoi de premiers trains vers Lodz. Voilà qui nécessite une préparation, dont on trouve les premières traces au début d'octobre. Or la question juive est complètement absente des « propos de table » entre le 10 août et le 15 octobre, et alors elle revient en
force, étant abordée quasiment tous les jours où des notes sont prises28.
Rappelons que ces propos sont tenus devant un certain nombre de personnes de l'entourage habituel du Führer, seul le nom des « invités » étant mentionné. Il faut donc voir dans cet exercice, non pas le fond de la pensée de Hitler tel qu'il pouvait se dévoiler devant Himmler ou Heydrich, mais une sorte d'habillage, à l'usage d'un second cercle d'initiés. Ces gens-là ont seulement, pour l'instant, le droit de savoir que pour venger des millions de précieuses vies allemandes, on déporte les Juifs dans des régions insalubres.
Voilà qui confirme la fonction politique des « monologues », ou plutôt de ce que le secrétariat de Bormann en retient, et la répartition des rôles entre ce ministre et Himmler. C'est lorsque Hitler ne parle pas des Juifs que leur sort se noue. Les dirigeants SS sont en train de mettre en place un certain nombre de mécanismes, à partir de l'expérience des premiers massacres commis par les Einsatzgruppen. Puis très vite, une fois la machine lancée, Hitler lui donne son sens. La date à laquelle les différentes personnalités apparaissent initiées n'est pas non plus sans
intérêt : Streicher 29 fin octobre, Goebbels et Rosenberg à la mi-novembre, Frank un peu plus tard. C'est en tout cas le 16 décembre que le « gouverneur général » de Pologne informe ses collaborateurs du
génocide 30.
Burrin a donc raison d'insister sur les actes du début d'octobre et de mettre en lumière la part, dans la genèse du génocide, de la crainte d'une
défaite, d'autant plus que, contrairement à Arno Mayer31 qui avait le premier repéré le lien entre le génocide et la lenteur de l'avance vers l'est, Burrin évoque de surcroît la Charte de l'Atlantique et tous les autres éléments qui, laissant prévoir la « grande alliance » anglo-américano-soviétique, pouvaient être interprétés par Hitler comme la manifestation d'une nouvelle conspiration juive contre l'Allemagne. Essentielle est à cet égard la phrase de son premier discours public depuis l'entrée en URSS, le 3 octobre, suivant laquelle les Juifs « vont peut-être voir désormais
sous un autre jour cette ravissante guerre 32 ». Cependant, Burrin a peut-être trop tendance à confondre la décision et l'exécution et à sous-estimer lui-même la capacité planificatrice de la direction nazie. Ainsi, lorsque Göring commande à Heydrich, le 31 juillet, un plan de « solution d'ensemble de la question juive dans la zone d'influence allemande en Europe », il est dangereux d'exclure que cela désigne un projet d'extermination, en arguant que les mesures contemporaines ne vont pas jusque-là.Certes, à cette date, on déporte sans tuer, la politique tendant à convaincre les Juifs d'émigrer se poursuit et elle ne cessera que le 23
octobre 33. Mais, vu le rôle de Göring dans le régime, cette commande de plan ne signifie-t-elle pas qu'un tournant majeur est en train d'être pris en catimini ? On peut en conclure que l'idée d'une extermination chemine dans l'esprit du Führer, et prend une place croissante dans sa panoplie de mesures anti-juives, avant d'occuper tout l'horizon quand se précise la perspective d'une guerre longue, à l'issue problématique. Quant à la raison de cette décision finale, c'est sans doute moins un pari sur la défaite ou une crainte de celle-ci que l'occasion, donnée par la durée prévisible de la guerre, d'entreprendre une élimination qui sert à merveille les objectifs du régime.
Expérimenté dans les ghettos et les camps polonais au dernier trimestre de 1941, le massacre systématique de la population juive, en commençant par les invalides dans lesquels sont inclus les enfants, est planifié lors de la conférence de Wannsee, le 20 janvier 1942. Pourquoi si
tard? Parce qu'elle était primitivement convoquée le 9 décembre 34 et qu'en cette période de crise militaire et diplomatique suraiguë les dirigeants nazis avaient sans doute autre chose à faire. Ce pourrait être, si besoin était, un indice que le Führer suit l'affaire de près et entend être disponible pour faire face à ses éventuelles répercussions.
Himmler non plus n'est pas à Wannsee. La séance est présidée par Reinhard Heydrich. Outre Adolf Eichmann, qui rédige le procès-verbal, il y a là des cadres de la SS et des représentants au plus haut niveau, hors celui de ministre, de tous les ministères civils qui vont être mis à contribution dans la rafle et le transport des onze millions de Juifs dont le sort est à l'ordre du jour. Treize personnes en tout, à moins qu'il ne s'agisse que de ceux qui ont pris la parole et qu'il y ait eu en outre dans la salle des muets non recensés. En tout cas, aucun des grands dignitaires du régime, à part Heydrich, ne semble avoir été présent.
Avant d'aller plus loin, je voudrais faire un léger détour par une affaire qui a défrayé la chronique française en 1996. Deux octogénaires jusque-là bien considérés se sont mis au ban de l'opinion majoritaire, le philosophe Roger Garaudy, ancien dirigeant communiste, et l'abbé Pierre, connu pour son action demi-séculaire en faveur des pauvres. L'un a brusquement versé, par un livre auto-édité, dans la négation des chambres à gaz, et l'autre l'a soutenu, en n'exprimant pas clairement les mêmes positions, mais en saluant son « érudition », en produisant de louches attendus sur les forces qui entendaient le bâillonner et en réclamant un « débat sur la Shoah ».
Garaudy reprochait notamment aux historiens qu'il prenait pour cible de mal lire le compte rendu, signé Eichmann, de la conférence deWannsee. Il n'y est pas, en effet, question de chambres à gaz, ni même de meurtre, du moins dans l'immédiat. Les personnes raflées devraient, dit le texte, être dirigées vers des « camps de travail », où certes beaucoup mourraient et dont les survivants devraient faire, dans un avenir mal défini, l'objet d'un « traitement spécial » c'est-à-dire, sans nul doute, d'une exécution. Ce traitement aurait en effet pour but d'éviter que le processus aboutisse à la création, par sélection naturelle, d'une nouvelle race d'élite. Garaudy omettait de constater que ce texte programmait la mort non pas de six (chiffre classique, considéré par lui comme très surévalué), mais de onze millions de personnes de tous âges, en raison de leur appartenance ethnique. Il se gardait, d'autre part, de remarquer un petit mot, des plus symptomatiques : à l'arrivée dans les camps, on devait mettre au travail « les valides ». Et les autres ? Là est, bien entendu, la place des chambres à gaz (et autres moyens d'extermination rapide) et on peut lire ici, indirectement mais en toute clarté, une confirmation des scènes cent fois décrites de brutal triage à la descente des trains, où les enfants étaient arrachés aux mères jugées bonnes pour le travail avec la fallacieuse promesse qu'elles les « retrouveraient au camp ».
Cependant, Garaudy avait raison sur un point : on n'a pas le droit de déduire les chambres à gaz, ou toute forme de meurtre de masse à l'arrivée aux camps, de la simple expression « solution finale », qui ne les implique pas nécessairement, et de dire que cette expression était entre les nazis un « langage convenu », où tout le monde entendait autre chose que l'extermination lente par le travail. Postuler cela, c'est déroger à la rigueur historique, qui exige qu'on avance pour preuve des textes qui vont dans le sens de ce qu'on affirme et non en sens inverse, en prétendant sans l'étayer nullement que leur auteur veut dire le contraire de ce qu'il dit.
Mais il existe un moyen, et à ma connaissance un seul35, de concilier les aveux et les pudeurs de ce texte : c'est de supposer que l'information des participants à la réunion est différenciée. A coup sûr Heydrich sait de quoi il est question, puisque cette solution finale consistant à mettre les uns au travail, les autres dans des fosses communes et bientôt des crématoires, il la met en œuvre depuis des semaines en Pologne. Probablement les autres cadres SS présents, associés de prêts à cette besogne, en savent autant. Mais ceux des ministères civils n'en ont nul besoin. On leur demande simplement d'arrêter et de transporter. La phrase sur « les valides » leur permet d'en subodorer davantage, aux risques et périls de leur conscience. Mais ils peuvent aussi se persuader que leur coopération ne fait pas d'eux, à coup sûr, des assassins. C'est bien pourquoi, après de nombreux mois de pratique qui leur ont permis de méditer sur tous ces trains revenus vides et de recueillir le flot montant des rumeurs, Himmlermettra brutalement les choses au point, le 6 octobre 1943. A Wannsee, il ne s'agissait que de leur mettre le doigt dans l'engrenage. A Posen, on leur révèle cyniquement qu'ils se sont fait piéger et sont passibles du châtiment suprême qu'annonce, au même moment, la propagande ennemie.
L'exemple de Wannsee peut être extrapolé à l'infini. Le crime, dans le Troisième Reich, n'est pas un principe ou un système. C'est une mission précise et datée, donnée à un individu ou à un groupe par le Führer -directement ou à travers une courte chaîne d'intermédiaires. Et le cloisonnement est de règle, comme le montre une réflexion de Speer dans son journal de Spandau, juste après le verdict de Nuremberg. En prison, il croise le docteur Karl Brandt et se remémore que son dernier voyage à Berlin, en avril 1945, avait pour objet, entre autres, de plaider sa grâce auprès de Hitler qui l'avait condamné à mort. Il poursuit :
J'apprends qu'il est gravement compromis par des expériences pratiquées sur des êtres humains. Nous nous étions souvent rencontrés, nous parlions de Hitler, nous nous moquions de Göring, nous nous indignions du sybaritisme qui entourait Hitler et du comportement de tous les parasites du parti. Jamais il ne m'aurait révélé son activité, pas plus que je ne lui aurais confié que nous travaillions à des fusées prévues pour réduire Londres en gravats et en cendres. Même en évoquant nos propres morts nous ne parlions que de « pertes », devenus maîtres dans l'art d'inventer des
euphémismes pour remplacer certains vocables36.
Une telle coordination dans l'art de taire l'indicible ne peut avoir qu'un auteur et point n'est besoin de s'interroger longuement sur son identité. Seul celui dont l'autorité était reconnue de tous et invoquée à tout propos pouvait, par sa manière de cloisonner l'information, d'ordonner le secret, de manier l'insinuation et le demi-aveu, mener suivant un plan d'ensemble tous ces initiés partiels. Ainsi, parmi les confidences obtenues de Speer par Gitta Sereny en sus de ses mémoires opportunément amnésiques, l'une est de nature à trancher les questions, non seulement de l'initiative de l'Endlösung, mais de sa finalité. La scène se passe « au printemps ou à l'été 1943 » - donc après le tournant, étudié ci-après, de Stalingrad, une époque où la défaite se précise sans être encore certaine. Une conférence avec les militaires vient de se terminer, et on a ouvert les fenêtres. Keitel, Jodl, Warlimont et Below sont encore présents :
« Hitler s'avança jusqu'à la fenêtre tandis que nous restions derrière lui, dit Speer. Je me rappelle - je ne sais pourquoi - que la pièce était très silencieuse. Et il déclara soudain, devant cette fenêtre, nous tournant le dos : "Messieurs, les ponts sont brûlés derrière nous." Il le dit très calmement, presque indifférent, sans emphase ni grandiloquence. Je sentis un frisson glacé me parcourir l'échine ; je me souviens très clairement d'avoir eu un terrible pressentiment, l'impression soudaine de quelque chose d'effroyable... Je pense aujourd'hui, continua Speer après quelques instants, qu'il voulait
parler de ce qui avait été fait aux Juifs 37. »
Que le génocide résulte d'une défaite entrevue, soit. Mais loin d'exprimer une résignation à cette triste issue, il procède d'un effort pour y parer. Si on veut dater cette confidence, ce sont les lendemains de la bataille de Koursk (juillet 1943) qui conviennent le mieux. C'était l'offensive de la dernière chance en territoire soviétique, et avant elle Hitler s'interdisait à coup sûr ce genre de propos désabusé. A présent, il n'a plus à opposer aux Russes qu'une stratégie globalement défensive, et il importe que ses officiers, ainsi que Speer, n'en tirent pas des conséquences politiques. L'information sur le génocide commence par ce petit groupe, et va s'épanouir dans le discours de Posen, sans doute postérieur d'assez peu. Il s'agit de rendre complices des cercles de plus en plus larges, afin de maintenir en place jusqu'au bout les dirigeants nazis et leurs objectifs raciaux.
Sur la décision du génocide, j'inclinerai en définitive à faire une distinction moins tranchée que Philippe Burrin entre une phase de refoulement et une phase d'extermination, ainsi qu'entre les « métaphores » des années 20-30 et les actes de 1941-45. Sans verser dans la thèse d'une préméditation du massacre deux décennies à l'avance, j'estime que quand on s'est mis brusquement, en 1919, à traiter des millions de gens de parasites et de bacilles, le fait de les arroser, des années plus tard, avec des substances mortelles ne saurait s'expliquer entièrement par des circonstances contemporaines, le massacre eût-il été prévu de longue date comme une éventualité dans certains cas. Le nazisme est tout entier ordonné vers un remodelage du monde où le meurtre n'est qu'un moyen parmi d'autres, mais indispensable. Dans ce projet, l'ethnie juive est incontestablement la plus visée. Et dans sa réalisation, même sans l'accroc de la résistance soviétique de 1941, la destruction au moins partielle des Juifs d'Europe était nécessaire, à titre de geste fondateur des temps nouveaux. Reste qu'on fait fausse route quand on isole ce point. Les bacilles promis à la destruction chimique étaient aussi, aux yeux d'autres pays comme les Etats-Unis, des êtres humains, et il y avait des profits à tirer de cette erreur. Ils servaient donc également d'otages pour acheter la paix. Le refoulement et le regroupement précédant l'extermination n'étaient pas seulement des ruses et des préparations subreptices de celle-ci, mais aussi une façon de préparer des cartes pour
les jouer en fonctiondes circonstances 38. Cet exemple enseigne qu'avec Hitler, il ne faut pas toujours se croire obligé de trancher entre des interprétations rivales et que, dans son jeu multiforme, souvent elles se complètent.
1 Un poste créé pour lui dès le 12 mai, le titre de Hess, « représentant du Führer », étant
supprimé.
2 Ainsi chez Joseph Wulf, op. cit., p. 150-151. Cf. Walter Schellenberg, Der Labyrinth,
Cologne, 1956, tr. fr. Le chef du contre-espionnage nazi parle, Paris, Julliard, 1957, p. 368-69.
3 A. Hitler, Libres propos sur la guerre et la paix, Paris, Flammarion, 1952.
4 Les notes de Heims sont publiées par Werner Jochmann à Hambourg, chez Knaus, en 1980,
sous le titre Monologe im Führerhauptquartier/1941-1944. On y trouvera p. 10 la récapitulation des nombreuses éditions de celles de Picker. Nous utilisons ici la première qui suive l'ordre chronologique : Hitlers Tischgespräche im Führerhauptquartier, Stuttgart, Seewald, 1963. John Lukacs donne dans son The Hitler of History, New York, Knopf, 1997, ch. 1, n. 92, une nomenclature complète des notes prises par diverses personnes sur les propos du Führer entre 1941 et 1945.
5 Er war..., op. cit., p. 116-117.
6 Ron Rosenbaum (op. cit., p. 160) lit les « propos de table » comme une pure comédie de
quelqu'un qui « prend la pose pour la postérité ».
7 Cf. Ian Kershaw, L'opinion allemande sous le nazisme, op. cit., p. 305-307.
8 Ce titre était conféré par Hitler à une poignée de cadres de très haut niveau, recensés dans
l'ouvrage de Thierry Feral Le national-socialisme/Vocabulaire et chronologie, Paris, L'Harmattan, 1998, p. 104.
9 On ne le sait qu'indirectement, par les effets de la décision sur les subordonnés, qui parfois se
réfèrent à cet ordre pour justifier l'arrêt des opérations : cf. Emst Klee, « Euthanasie » im NS-Staat, Francfort/Main, Fischer, 1983, p. 339-340.
10 Op. cit., p. 304.
11 Kershaw cite plusieurs cas où l'embarquement des victimes dans des bus s'est fait non dans la
cour de l'hospice, mais sur la place du village, et il insiste également sur le caractère stéréotypé et quasi provocateur des faire-part aux familles, annonçant à quelques jours d'intervalle le « décès subit» de l'ensemble des passagers de ces véhicules.
12 Monologe..., op. cit., p. 283.
13 Le bras droit de Roosevelt, Harry Hopkins, est depuis la mi-juillet à Londres, d'où Churchill
va réussir, en convainquant le président, à le faire partir pour Moscou - cf. M. Gilbert, op. cit., p. 1142; on a annoncé le 26 le départ pour Washington d'une mission soviétique chargée de commander des armements (cf. P. Limagne, op. cit.).
14 Cf. P. Masson, Histoire de l'armée allemande/1939-1945, Paris, Perrin, 1994, p. 171.
15 Cf. Peter Kleist, Zwischen Hitler und Stalin, tr. fr. Entre Hitler et Staline, Paris, Plon, 1953,
p. 198-212.
16 Cf. A. Eden, The Reckoning, Londres, Times Publishing Company, 1965, tr. fr. L'Epreuve de
force, Paris, Plon, 1965, p.274-275.
17 Il était depuis octobre 1940 à Alger, à titre de représentant du maréchal Pétain pour toute
l'Afrique française.
18 Monologe..., op. cit., p. 283.
19 John Wheeler-Bennett, The Nemesis of Power, Londres, Macmillan,1953, tr. fr. Le drame de
l'armée allemande, Paris, Gallimard, 1955, p. 436.
20 Georges Renoy, Hitler, Gembloux, Duculot, 1980, p. 124.
21 Et bien qu'elle ne figure pas dans son journal mais dans son opuscule d'après guerre, Hitler
als Feldherr, Munich, Dom-Verlag, 1945, p. 45.
22 Cf. F. Delpla, Les nouveaux mystères de Pearl Harbor, inédit. Extraits sur Intemet :
http ://www. amgot. org/fr. hist. htm.
23 The Pearl Harbor Papers (Donald Goldstein et Katherine Dillon éds.), Washington,
Brassey's, 1993, p. 16.
24 Ajoutons, à l'usage exclusif des esprits les moins sectaires, que la passivité américaine, dans
les jours précédant l'attaque et même encore après son début, tant aux Philippines qu'à Hawaï, ressemble à celle de Staline en juin précédent et pourrait bien avoir le même mobile : afin d'encourager les tendances pacifistes chez l'agresseur, on se montre soi-même paisible.
25 Cf. Mario Rossi, « Roosevelt et l'Allemagne d'Hitler », in GMCC, n° 189,1998, p. 135-139.
26 Cf. Hans Mommsen, op. cit., p. 203.
27 Le cas apparemment contraire de l'armée Vlassov est démonstratif de cette règle, puisque
l'utilisation de ce général, capturé en juillet 1942, à la tête d'une légion slave anticommuniste, fut tardive, limitée et étroitement contrôlée par les SS (cf. La Seconde Guerre mondiale, Paris, Larousse, 1992, article « Vlassov » signé de Jean Mabire).
28 D'une simple allusion, le 15, aux idées juives qui embrouillent les discussions économiques
on passe, le 17, à un éloge du maréchal roumain Antonescu, auquel Hitler promet un grand avenir s'il pratique « l'élimination du Juif». Le lendemain c'est Churchill qui est pour la première fois sur la sellette : il se fait traiter de « pantin de la juiverie qui tire les ficelles ». Le 19, on trouve une courte sortie à la fois contre le christianisme et contre le bolchevisme, reliés par le trait d'union juif. Enfin, le 21, à midi, les vannes s'ouvrent en grand. Saint Paul apparaît comme le Juif qui a corrompu les bases de l'Etat romain, en le « bolchevisant » (sic) alors que Jésus, qui n'était pas juif, avait voulu tout autre chose. Son héritier s'appelle Marx et « en éliminant cette peste, nous rendrons à l'humanité un service dont nos soldats ne peuvent se faire une idée ». Curieusement, il n'est pas question des Juifs la nuit suivante, alors que la présence de Himmler est mentionnée : ce qui s'est dit à midi est sans doute jugé assez clair et, pour les détails, les deux hommes ont pu se voir sans témoin. La soirée du 24 est consacrée à la question religieuse et Hitler répudie fermement l'athéisme ; le mot «juif» n'est pas prononcé, mais le concept est visible en transparence dans le « petit professeur bolchevik qui prétend triompher de la Création ». Enfin, le 25, en présence de Himmler et de Heydrich, c'est une véritable déclaration de guerre, résumant de manière saisissante les griefs de Hitler contre les Juifs, et clarifiant à la fois son intention de les tuer et sa propension à le faire en cachette, tout en laissant transpirer une rumeur : « De la tribune du Reichstag j'ai prophétisé à la juiverie que le Juif disparaîtrait d'Europe dans le cas où la guerre ne pourrait être évitée. Cette race de criminels a sur la conscience les deux millions de morts de la guerre mondiale, et maintenant déjà des centaines de milliers. Que personne ne vienne me dire qu'on ne peut pourtant pas les parquer dans les régions marécageuses de l'est ! Qui donc se soucie de nos hommes ? Il n'est pas mauvais d'ailleurs que la rumeur publique nous prête le dessein d'exterminer les Juifs. La terreur est une chose salutaire. »
29 Ne pouvant parler de tout, ce livre n'a pas jusqu'ici croisé Julius Streicher (1885-1946),
Gauleiter de Franconie, surtout connu pour avoir été, parmi les dirigeants nazis, l'un des antisémites les plus grossiers (et condamné comme tel à Nuremberg). Il avait fondé en 1923 le journal Der Stürmer, spécialisé dans l'attribution aux Juifs de crimes sexuels complaisamment décrits.
30 Cf. P. Burrin, op. cit., p. 148.
31 Auteur d'un ouvrage inclassable et stimulant, qui le premier met en rapport le génocide et la
défaite : Why Did the Heavens not Darken ? The « Final Solution » in History, New York, Random, 1988, tr. fr. La « solution finale » dans l'histoire, Paris, La Découverte, 1990.
32 Cf. P. Burrin, op. cit., p. 166. Le « propos de table » du 25 octobre, cité plus haut (page
précédente, note 1), contenait une allusion à ce discours.
33 Ibid., p. 146.
34 Ibid., p. 148.
35 J'ai mis l'idée en débat dans une lettre aux journaux et aux spécialistes en pleine « affaire
Garaudy », le 6 mai 1996. Les échos, lorsqu'il y en a eu, ont été favorables ou agnostiques, mais jamais hostiles.
36 Journal de Spandau, op. cit., p. 40.
37 Op. cit., p. 392.
38 Cette analyse nuance celle de Lucy Dawidowicz que Ron Rosenbaum place, comme un
Graal, à la fin de sa quête. Le titre de son livre, La guerre contre les Juifs (The War against the Jews, New York, Holt, 1975), en résume excellemment le propos : foin de l'Allemagne et des deux guerres mondiales, rien n'existe en dehors de la haine meurtrière contre une minorité, et on n'a de cesse de créer les conditions d'un massacre, tout en s'amusant cyniquement de la cécité des victimes et de leurs présumés défenseurs. L'auteur a raison de lire dans les premiers textes politiques de Hitler un désir de meurtre, et elle est la première à le faire en utilisant les ressources de l'explication littéraire. Mais elle ignore résolument le politicien, et sa manière d'articuler en une grande fresque des objectifs multiples.
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