Hitler (Documents Français) (French Edition)
Introduction
La présente biographie est née d'un besoin. Elle fait suite à divers travaux sur les années 30 et 40 qui ont fait comprendre à l'auteur, petit à petit, que le personnage de Hitler était plus complexe qu'il ne croyait. Il avait ajouté foi, comme beaucoup, à la « culture d'autodidacte glanée dans des brochures », au « peintre raté » ou « en bâtiment », à l'antisémitisme fondé sur la peur, voire la conscience, que le grand-père inconnu fût juif, ou sur l'appartenance à cette ethnie des examinateurs qui avaient écarté un gamin prétentieux de l'école des beaux-arts de Vienne. Il avait cru longtemps, et enseigné, que l'Allemagne avait été gouvernée pendant douze ans, et l'Europe asservie pendant quatre, non seulement par un fou – il le pense toujours, en un certain sens - mais par un médiocre, et il ne le pense plus du tout. L'édition, achevée en 1992, des papiers du général Doumenc a d'abord montré que sa victoire de 1940 n'était due ni à un heureux concours de circonstances, ni à l'absence d'une opposition résolue, mais à des manœuvres fort bien conduites, dans le domaine politique plus encore que sur le champ de bataille. Trois ouvrages s'ensuivirent, Churchill et les Français, Montoire et la Ruse nazie, incontestés à ce jour dans leurs conclusions, qui vérifièrent de mieux en mieux l'hypothèse que Hitler était, en 1940, un stratège fort inventif. Restait à étudier ses antécédents, pour essayer de comprendre comment il avait pu dominer un pays de soixante millions d'habitants et comment son génie se combinait avec des traits moins admirables.
En fait, l'image courante de Hitler ne se limite pas à la sottise, à la brouillonnerie et à la violence gratuite. Avec un moralisme aussi bien intentionné que peu rigoureux, on voit en lui un « démon surgi de l'enfer » ou une « incarnation du mal ». Il est donc, inextricablement, bête et ange déchu, idiot et « Malin ».
L'historien n'est pas un métaphysicien. Il se moque du ciel et de l'enfer, au moins à titre professionnel, et borne son horizon à l'humanité qui erre entre les deux. Dans ce domaine, il y a beaucoup à dire sur Hitler. Nombre de ses actes révèlent un malfaiteur ordinaire, un bourreau banal, un parjure prévisible, un tyran comme l'histoire en comporte des milliers. Nombre de ses succès s'expliquent par des ruses, des complicités et deslâchetés qui plaisaient peut-être à Satan, mais dont l'explication se passe aisément d'un au-delà maléfique. Banals, quotidiens, son ambition, son absence de scrupules, ses haines, son fanatisme. L'antisémitisme même s'enracine dans le terreau des mentalités chrétiennes, mal guéries de l'opposition des premiers chrétiens au conservatisme sacerdotal juif, ainsi que Rome elle-même commence à le reconnaître.
Cependant, comment ne pas voir que les explications fondées sur le jeu des forces politiques, économiques, sociales et idéologiques sont dans ce cas terriblement limitées, et qu'on est en présence d'une exception radicale ?
Rien ne le montre mieux qu'une comparaison avec son contemporain le plus proche, Benito Mussolini. Voilà bien un tyran humain. Dévoré d'arrivisme, éclectique et flottant dans ses opinions, aimant les femmes et l'argent comme un signe de réussite, soucieux avant tout de parvenir puis de se maintenir au pouvoir, il manipulait pour ce faire un certain nombre de ressorts, bien repérés par lui et repérables par nous, de l'amour-propre italien.
Hitler, en regard, est un parangon de vertu. Sobre, incorruptible, il faisait corps avec le peuple qu'il dominait. Il faut encore le démontrer, et on le fera ici : car bien peu, parmi ses adversaires, ont résisté à la tentation d'en rajouter, et de lui prêter en plus de ses crimes réels des vices imaginaires.
Les historiens aussi sont des hommes. On est rigoureux, on n'utilise pendant de longues pages que des documents dûment soupesés, et tout d'un coup on s'oublie, on recopie sans examen tel préjugé des brochures antifascistes, telle affirmation gratuite des magistrats de Nuremberg, ou même telle assertion nazie, pourvu qu'elle permette de présenter le personnage sous un jour peu flatteur. Sans souci de la carrière qu'on ouvre aux négationnistes de toute espèce, qui ne font pas de l'histoire mais prospèrent sur les failles des travaux d'autrui.
Il ne s'agit pas de nier le délire du chef nazi mais précisément de le cerner, en montrant qu'il cohabite avec un sens aigu du réel, et en traçant au plus près la frontière entre les deux.
En délaissant le point de vue moralisateur, on appréhende mieux la nocivité du nazisme, car on le saisit dans sa cohérence et dans sa continuité. La plupart des biographies sont en fait des collages. L'auteur, dégoûté par son sujet, essaie certes de le connaître, mais renonce à le comprendre. Il ne trouve aucune ressemblance entre le putsch de 1923 et la prise du pouvoir dix ans plus tard, ne repère guère de constantes dans les rôles respectifs des lieutenants du Führer au fil des crises et traite à part sans songer à les articuler des événements simultanés ou très proches, comme le procès de l'incendie du Reichstag et la sortie de la SDN à l'automne de 1933, ou encore, en février-mars 1938, les brusques changements gouvernementaux et l'Anschluss. A cet égard, le livre de
JoachimFest, en 1973, a constitué une heureuse rupture 1. Pour la première fois un auteur osait se confronter avec le personnage, le regarder et le faire vivre. Il devait d'ailleurs beaucoup à la fréquentation d'une personne qui avait connu de près le Führer à partir de 1933, son architecte puis ministre Albert Speer, sorti en 1966 de la prison de Spandau à l'issue d'une peine de vingt ans prononcée à Nuremberg. Tout en étant revenu des illusions nazies, cet homme mena, pendant sa captivité d'abord, puis au cours des quinze années qui lui restaient à vivre, une méditation sur cette expérience, non exempte d'autojustifications abusives, mais qui avait au moins le mérite de ne pas nier la fascination qu'avait exercée sur lui le Führer, et de la placer au centre du débat. Il publia plusieurs livres et d'abord des mémoires, en 1969, pour lesquels Fest avait servi de conseiller historique.
Si à mon tour je prends la plume (on ne dit pas encore « le clavier »), ce n'est pas seulement parce que de nouveaux matériaux sont apparus depuis 1973, et d'abord de nouvelles confidences de Speer, que Gitta Sereny a exposées récemment dans un livre fondamental, mais non centré sur Hitler. C'est aussi parce que Fest, comme tout pionnier, ne pouvait se dégager d'un coup des scories de la période antérieure. Tout en mettant au jour la cohérence et la continuité des actes de son héros, il a de temps à autre d'étonnants repentirs, comme dans le paragraphe suivant, extrait du chapitre sur la prise du pouvoir :
(...) Vue dans son ensemble, la tactique de Hitler, qui laissait toutes les portes ouvertes, traduisait non seulement un calcul précis et rigoureux, mais aussi une forme de caractère ; elle correspondait à son tempérament profondément indécis. Mais c'était également une attitude extrêmement audacieuse qui exigeait un sens élevé de
l'équilibre, ce qui convenait à son goût du risque (...) 2.
Si on est un calculateur rigoureux doublé d'un joueur audacieux, il reste peu de place pour l'indécision... sinon celle du biographe.
Le préjugé le plus trompeur est sans doute celui du « peintre en bâtiment ». Hitler était un véritable artiste, voilà ce qu'il importe de comprendre. Il n'a certes pas connu la réussite professionnelle qu'il ambitionnait - celle d'architecte, et non de peintre - à cause d'une scolarité médiocre et du fait que, comme celles de beaucoup de ses contemporains, ses années de formation ont brusquement pris fin en août 1914. Mais il a réorienté vers l'action politique des dons éclatants de créateur. S'il avait existé dans sa Realschule un conseiller d'orientation et si celui-ci l'avait convaincu de pousser ses études secondaires jusqu'à l'examen terminal, il fût sans doute devenu architecte et le siècle eût été différent. Il n'y a, en tout cas, aucune raison de penser que le patriotisme allemand, faisant appel de la défaite de 1918, se serait donné pour cible une entité fourretoutappelée « le Juif». Dans ce rôle, l'acteur Hitler était unique et irremplaçable.
Autodidacte certes, mais doté d'un flair certain dans le choix de ses lectures, il a compris beaucoup de choses et s'est trompé sur beaucoup de points. S'apercevant de ses talents de manieur de foules et de l'efficacité d'un certain nombre de slogans, il en a tiré une confiance illimitée dans ses croyances les plus sottes et a refusé, jusqu'à la fin, d'en démordre.
Le nazisme, c'est donc l'art même, transposé comme jamais dans l'action politique. Hitler est, de tous les chefs d'Etat de l'histoire, le plus grand démiurge. Il ne se contente pas d'user de ses capacités intellectuelles et tactiques pour parvenir à la tête d'une grande puissance et s'y maintenir. Il la pétrit et en remodèle les règles. Puis il s'en prend aux autres pays et réécrit les codes de leurs relations. C'est l'Europe entière qu'il sculpte et la planète dont il entreprend de redéfinir les équilibres.
L'affaire se termine mal. On pense à Icare, qui s'était trop approché du soleil, ou mieux encore à Phaéton, foudroyé pour avoir voulu s'égaler à Zeus. Mais ici encore, on sous-estime l'homme... ou on surestime les dieux ! Réactionnaire et peu viable à long terme, son système fondé sur la division de l'humanité en races inégales et rivales a bien failli s'imposer pour un bon moment sur un bon morceau du Vieux Continent. L'exploit de Churchill, maintenant contre toute attente son pays dans la guerre, a donné à l'URSS et aux Etats-Unis le répit indispensable pour se remettre de leur surprise devant l'effondrement militaire de la France.
Sans aucune preuve on accuse Hitler de n'avoir « pas su s'arrêter », ou plus faussement encore d'avoir voulu conquérir le monde. En se fiant aux seules conversations rapportées par Hermann Rauschning, un amoureux déçu mais pas lucide pour autant, on prête des intentions uniquement destructrices à sa « révolution du nihilisme ». Des artistes comme Visconti ont donné créance à ce mythe de la violence pour la violence, exactement contraire à l'enseignement de Hitler et à son esthétique. On fait ainsi de la nuit « des Longs Couteaux » (30 juin 1934) un déchaînement de fureur aveugle, alors que chacun des meurtres a des effets soigneusement pesés et, dans la perspective d'un remodelage de la société allemande, terriblement pertinents.
Nous n'avons pas affaire à un démon venu de l'enfer, mais bien à un créateur faustien qui, pour une fin qu'il croit juste, s'affranchit allègrement du commandement qui fonde toutes les civilisations et que toutes transgressent, mais avec mesure ou au moins avec mauvaise conscience : « Tu ne tueras point. »
1 Hitler/Eine Biographie, Berlin, Propyläen, 1973. On utilisera l'édition de poche, qui ne diffère
de l'originale que par une préface : Berlin, Ullstein, 1998. Tr. fr. en deux volumes, Hitler, Paris, Gallimard, 1973.
2 J. Fest, Hitler/Eine Biographie, Berlin, Ullstein, 1973, édition de poche 1998, p. 427.
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