Hitler (Documents Français) (French Edition)
CHAPITRE 10 - Vers la guerre
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
CHAPITRE 10
Vers la guerre
Hitler, en mars 1936, n'a pas encore gagné la partie, pour la bonne raison qu'il porte encore, et pour un bon moment, sa défroque de pacifiste : son immense popularité repose sur l'illusion qu'il a donnée de vouloir et de pouvoir atteindre ses objectifs sans guerre. Ce qui ferait de lui un Bismarck attardé ou un Kohl avant la lettre, se contentant d'assurer
la souveraineté de l'Allemagne dans ses frontières « Kleindeutsch 1 » et de développer son influence sur le terrain économique. Pour « élargir l'espace », il faudra bien se battre, et il en est le premier conscient. Il lui reste à faire admettre aux Allemands l'inéluctabilité d'un affrontement armé. La pilule sera d'autant mieux tolérée qu'il réussira à rejeter sur d'autres la responsabilité d'une dégradation du climat international.
Pendant deux ans, il n'avance plus et ne demande plus rien. Il se contente, d'une part, de mettre à profit les avancées précédentes, d'autre part de résister aux demandes pressantes de ceux, en particulier britanniques, qui veulent le corseter dans de nouveaux pactes. Il ne leur fait pas, pour autant, mauvais accueil. Car il jouit, le plus longtemps possible, d'une équivoque : depuis sa prise du pouvoir, il a exclusivement contesté les clauses militaires du traité de Versailles, en ne réclamant pour l'armée allemande rien d'autre que l'égalité des droits. En ce qui concerne les clauses territoriales, il a multiplié les propos et les gestes apaisants, tant sur l'Autriche que sur les Sudètes et sur le corridor de Dantzig. En remilitarisant la Rhénanie, il a atteint officiellement tous ses objectifs. Ne l'a-t-il pas affirmé le mois précédent au journaliste français Bertrand de Jouvenel qui lui demandait pourquoi, s'il n'avait plus aucun grief envers la France, il faisait rééditer Mein Kampf sans rectification ? Sa réponse est d'un cynisme quasiment poétique et, en tout cas,
prophétique : « Ma rectification, je l'écris sur le grand livre de l'histoire 2 ! »
Les autres puissances peuvent donc être tentées de croire l'Allemagne satisfaite, et il importe de les ancrer dans cette croyance – pour, lemoment venu, lever le masque en trois temps, en réclamant l'Autriche, puis les Sudètes, puis Dantzig.
Mais pour mieux faire passer ce changement, il faut aussi le préparer, en tempérant les manifestations de pacifisme. C'est pourquoi le poing frappeur n'est jamais loin de la main tendue. Au milieu des discours les plus iréniques se glissent de petites phrases contre le communisme qui laissent entendre que l'accord qu'on fait semblant de désirer, avec les puissances d'Europe de l'Ouest, exclura toujours la Russie et qu'avec elle, au moins, une explication militaire n'est pas à exclure. Les esquisses de pourparlers avec les démocraties sont elles-mêmes l'occasion de brusques coups de colère, chaque fois qu'il plaît au gouvernement du Reich de juger « blessante » une demande française ou anglaise de garanties.
Cette manière de voir n'est pas encore unanimement admise. On préfère souvent attribuer les oscillations apparentes de la politique extérieure nazie à des jeux de forces économiques ou sociales, ou encore
à l'influence de tel ou tel clan3. Il y aurait ainsi, dans les années précédant la guerre, un clan Ribbentrop, poussant à un affrontement avec l'Angleterre en ménageant la Russie, et un clan Göring, d'orientation inverse. Pour montrer qu'il s'agit d'une mise en scène, il faut maintenant revenir sur les rapports entre Hitler et Göring et les voir sous un nouvel angle, celui de l'économie. « Hitler a obtenu de grands succès dans la lutte contre le chômage, mais en isolant son pays dans l'autarcie et en créant artificiellement des emplois par la préparation de la guerre » : c'est cette vision classique qu'il nous faut à présent évaluer.
Les choix économiques de l'Allemagne sous le nazisme sont successivement inspirés par Schacht et par Göring. Le premier domine la scène jusqu'au printemps de 1936, puis son étoile pâlit pendant deux ans et s'éteint le 4 février 1938 (date où il quitte officiellement le ministère de l'Economie ; il reste cependant président de la Reichsbank jusqu'en janvier 1939 et ministre sans portefeuille jusqu'en janvier 1943). Entre-temps, Göring a pris sa place, mais non ses fonctions. Il n'est ni ministre de l'Economie (poste occupé depuis le 4 février 1938 par Walter Funk), ni président de la Reichsbank (poste récupéré par le même lors du départ de Schacht), mais titulaire de deux fonctions créées sur mesure : commissaire au plan « de quatre ans » et propriétaire d'un « Konzern Hermann Göring ».
De 1933 à 1936 les orientations économiques du régime obéissent à des principes déjà observés dans d'autres domaines : il s'agit à la fois de rassurer les milieux conservateurs et de les compromettre, en engageant le pays d'une manière peu réversible dans la conquête d'un espace vital « déjudaïsé ». Le chômage avait atteint son zénith en 1932 et commencé sa courbe descendante avant la prise du pouvoir : sagement Hitler laissefaire, et les conservateurs en charge des ministères économiques mettent en application des projets de relance de l'emploi élaborés sous Schleicher et Papen. En même temps, par la destruction brutale des structures syndicales, ouvrières mais aussi patronales, et l'intégration de leurs vestiges dans un « Front du Travail » confié au fidèle Robert Ley, le régime se donne dès mai 1933 un puissant levier d'intervention. Si le grand patronat, tout à la joie de voir disparaître la contestation ouvrière, pèche par naïveté et investit sans trop se poser de questions, il n'en va pas tout à fait de même de Hjalmar Schacht, qui est alors impliqué plus directement et, étant admis que c'est une faute, plus coupablement que Krupp ou Thyssen, dans la mise en place d'une économie orientée vers la guerre.
Ayant retrouvé en mars 1933 ses fonctions de directeur de la Reichsbank abandonnées en 1930, il y ajoute le 30 juillet 1934 le ministère de l'Economie, en remplacement de Schmitt, pâle successeur de Hugenberg. Cette nomination, souvent éclipsée dans les livres par l'agonie de Hindenburg, est une des mille preuves de la dextérité avec laquelle Hitler exploitait les situations, en agissant simultanément dans les domaines les plus divers.
Comme nous l'a montré son voyage de 1933 aux Etats-Unis, la politique de Schacht consiste d'abord à empêcher les mouvements de capitaux entre l'Allemagne et l'étranger, bloquant ainsi les investissements importants faits dans le pays avant la crise de 1929, sans les nationaliser toutefois : l'étranger continue à avoir intérêt à la prospérité de l'Allemagne, et la libéralisation des mouvements peut devenir un objet de négociation. Cependant, c'est aussi Schacht qui réoriente à la fois l'appareil productif et le commerce extérieur, en développant les produits de remplacement (les fameux « ersatz ») et en essayant d'équilibrer la balance commerciale avec chaque pays : en d'autres termes, les matières premières sont achetées autant que possible dans les pays qui peuvent, en échange, absorber les produits allemands. Voilà qui habitue le pays à se passer de ce qui lui manque et pallie la carence qui compromettait plus que toute autre sa marge de manœuvre en politique étrangère, celle des devises. Enfin, des mesures financières variées favorisent les industries d'armement, tout en décourageant celles qui sont de peu d'intérêt à cet égard, comme le textile. Il n'est guère étonnant que Schacht ait accepté, le 21 mai 1935, de changer virtuellement le titre de son ministère pour un autre, plus explicite : il deviendrait « ministre plénipotentiaire pour l'économie de guerre », si
celle-ci éclatait4.
Sa disgrâce s'amorce, avons-nous dit, dès 1936. Un peu avant la siennepâlit l'étoile de Darré : les récoltes de 1934 et 1935 ont été mauvaises, et l'approvisionnement alimentaire du Reich commence à poser de gros problèmes financiers, dont on rend responsable le
spécialiste nazi de l'agriculture, qui avait lui aussi succédé à Hugenberg5. Voici donc le Führer en position d'arbitre, sur la question des devises. Schacht propose de tempérer l'économie de guerre et de favoriser les exportations. Il trouve, bien entendu, l'oreille de certains patrons, particulièrement ceux du textile, au pain sec depuis trois ans... mais il se fâche avec les généraux car, par voie de conséquence, il conseille de ralentir le réarmement. Voilà Göring, à l'automne 1935, chargé par Hitler d'un arbitrage entre Schacht et Darré, après quoi on voit intervenir Blomberg, qui conseille au Führer de confier à Göring un arbitrage permanent sur les questions de devises. Schacht, qui trouve Göring plus accessible au raisonnement économique que des bureaucrates nazis comme Darré, en vient lui-même à prôner cette solution et c'est avec une touchante unanimité qu'est accueillie, le 4 avril 1936, la nomination de l'ancien maître d'œuvre du putsch de 1923 comme « plénipotentiaire pour
l'approvisionnement du Reich en devises et matières premières 6 ».
Dans la dernière semaine d'août, Hitler rédige à Berchtesgaden un Denkschrift qui va être diffusé à peu d'exemplaires, pour la bonne raison qu'il annonce carrément le déclenchement d'une guerre quatre ans plus tard, et que le langage officiel est alors tout autre. A part Göring, Blomberg en fut peut-être le seul destinataire. Mais beaucoup d'éléments de ce mémorandum vont tomber dans le domaine public dès le congrès de Nuremberg, le 14 septembre : dans son discours de clôture, le Führer annonce un « plan de quatre ans pour assurer la liberté économique de l'Allemagne », et en confie la direction à Göring.
Celui-ci réunit aussitôt les industriels, pour décider avec eux de leurs fabrications au cours des quatre années à venir. Le secteur de la métallurgie ayant refusé de s'engager sur les chiffres souhaités, en raison notamment de la faible teneur des minerais de fer allemands, Göring va créer tout bonnement, en juin 1937, son propre trust, les Hermann Göring Werke, comportant des mines et des aciéries.
Il ajoute ainsi une corde à un arc déjà bien pourvu. Il se révèle décidément, du moins à l'historien, comme un premier ministre occulte, en charge seulement des dossiers vitaux, ou plutôt d'un seul dossier aux multiples facettes, celui de l'accomplissement de la mission donnée par la Providence à son maître. Il a déjà la haute main, officiellement ou non, sur la Prusse, l'Intérieur, la diplomatie et un bon morceau de la Défense nationale, sans parler de la présidence du Reichstag, qui lui offre un certain rôle dans les questions de propagande. Voilà qu'il prend en chargel'économie, dès lors qu'il s'agit de la mettre au service d'une entrée en guerre rapide.
En regard, Ribbentrop est plutôt pâle, et l'on devrait d'autant moins ajouter foi à l'idée d'une lutte entre les deux hommes qu'ils ont donné au procès de Nuremberg un spectacle conforme à leur répartition des rôles pendant le Troisième Reich. L'ancien négociant, tout en montrant pour le Führer une admiration intacte, justifia petitement sa conduite par le devoir d'obéissance, tandis que Göring endossait son rôle de successeur avec un brio et un courage dignes d'une meilleure cause. Sa performance est comparable jusqu'à un certain point à celle de Dimitrov, éclipsant ses avocats et ridiculisant le tribunal, à ceci près qu'il ne disposait pas, en dehors de l'enceinte, du soutien de millions de manifestants. Cela ne veut pas dire pour autant qu'il était honnête et se refusait les ressources du mensonge, tant par déformation que par omission. Ainsi le seul point commun de son système de défense avec celui du ministre des Affaires étrangères est qu'il nie, contre l'évidence, toute connaissance du génocide des Juifs. De même il se déclare étranger à l'incendie du Reichstag, en plaidant qu'il n'a plus rien à perdre et que s'il avait commis cet acte il le dirait. La liste de ceux qui sont tentés de le croire sur ce point serait longue. Mais, contrairement à ce qu'il affirme, le mobile d'un mensonge est transparent : l'image qu'il cherche à donner est celle d'un Reich honorablement nationaliste et c'est le Göring mondain, proche des milieux conservateurs, qu'il campe devant la postérité.
A côté d'un tel prédateur, la faible envergure de Ribbentrop ressort tout autant du petit nombre des affaires qui lui sont confiées entre 1933 et 1937 que des circonstances de son accession à la tête de la Wilhelmstrasse, le 4 février 1938. Il est d'abord confiné dans la gestion des rapports avec l'Angleterre, où il fait de longs séjours, avant comme après sa nomination d'ambassadeur survenue le 30 octobre 1936. Même par la suite, sous prétexte de faire ses adieux, il tarde à occuper son fauteuil ministériel et, lors de l'Anschluss (12 mars 1938), il est à Londres (qu'il quitte le 14), son prédécesseur Neurath assurant son intérim, tandis que Göring dirige sur le plan diplomatique et militaire l'investissement de l'Autriche.
Si le succès couronne dans l'immense majorité des cas les manœuvres combinées de Göring et de Hitler, il peut leur arriver d'échouer. Ainsi, en février 1937, lorsqu'une petite leçon administrée à Hanfstaengl débouche sur un résultat non souhaité. Toujours chef du bureau de la presse étrangère du parti, il est à présent en froid avec les dirigeants nazis, qui n'osent sans doute pas se débarrasser expéditivement de lui par peur de complications internationales. Alors il est convoqué brusquement à Berlin, et se voit chargé par un aide de camp de Hitler d'une « mission secrète » en Espagne, qu'on lui expliquera dans l'avion qui doit l'emporter. Il est reçu un instant par Göring, qui lui donne comme accompagnateur son plus proche collaborateur, le colonel Bodenschatz. Dans l'avion,on lui explique qu'on va le parachuter dans les lignes républicaines – gage de capture et d'exécution probables. Cependant, lors d'une escale en territoire allemand, il réussit à s'enfuir, et à passer en Suisse. Il semble que ses accompagnateurs se soient amusés d'abord à le terroriser, puis à le laisser fuir, et qu'ils aient sous-estimé sa capacité de leur échapper. Le but de Göring ne paraît pas avoir été son exil, puisqu'il
lui envoya force émissaires pour tenter de le faire revenir 7.
Dans l'été de 1936, les Jeux olympiques de Berlin offrent un résumé du jeu de la direction nazie. Les thèmes de la paix, de la fraternité, du sport comme exutoire des tensions internationales sont abondamment développés. Mais la presse et le régime mettent en relief de la manière la plus cocardière les performances, largement supérieures aux attentes, des athlètes allemands, l'excellence de l'organisation, la peu démocratique symbiose du Führer et de son peuple, et les compliments quasi serviles des diplomates étrangers. Ceux-ci, en ne boudant pas leur plaisir, signent un chèque en blanc à ce Reich qui, après avoir piétiné Versailles et Locarno, n'a encore limité sa future expansion par aucun engagement.
Dans le même temps, l'agression du général Franco contre la République espagnole offre une magnifique diversion. La guerre civile qui, à partir du 18 juillet 1936, ravage l'une des grandes puissances des siècles antérieurs, accapare l'attention du monde et permet à Hitler de masquer ses véritables objectifs.
Sans faire la leçon à nos aînés, il importe de critiquer, comme peu adéquats au réel, les concepts de fascisme et d'antifascisme dont ils usaient volontiers à l'époque, notamment en France. Ils n'ont guère pris conscience du cadeau qu'ils faisaient ainsi à Hitler. Ils lui servaient, sur un plateau, l'alliance de Mussolini puis celle de Franco et, plus gravement encore, poussaient vers lui les dictateurs au petit pied d'Europe orientale, comme les Polonais Pilsudski, puis Beck. Au sein de cet ensemble, ils isolaient dangereusement la démocratie tchécoslovaque. Sans séduire pour autant la démocratie américaine, déjà plus attentive à ses intérêts qu'à l'idéologie, quand les deux entraient en concurrence.
Dans le putsch contre la République espagnole, la gauche française voyait l'effet d'un complot pour cerner son pays avec des « fascismes » sur ses trois principales frontières, en relation avec ceux qui, au-dedans, luttaient contre le Front populaire par des moyens occultes, tels les conspirateurs dits de la Cagoule. A droite, les partisans clairsemés d'une aide à la République espagnole agitaient plutôt les souvenirs de l'empire de Charles Quint. Entre les deux, Léon Blum, déchiré entre son cœur de socialiste et sa raison d'homme d'Etat, cherchait avant tout à ne pas se dissocier de l'Angleterre... dont l'establishment vomissait les républicains tout uniment traités de « rouges », à commencer par Churchill, qui nerectifie la position qu'au début de 1938... à un moment où les communistes ont pris dans le Frente popular une place beaucoup plus grande qu'en 1936. Le beau gâchis !
La droite française était à certains égards plus avisée que la gauche : elle dénonçait le danger allemand et concentrait sa méfiance sur Hitler, car elle trouvait plus d'une vertu à Franco et à Mussolini. Mais ses dirigeants ne faisaient preuve d'aucune largeur de vues, à part peut-être Georges Mandel. D'autres esprits préoccupés par le danger allemand, comme Louis Marin ou Paul Reynaud, faisaient leurs petits Brüning, lorsqu'ils estimaient prioritaire le rétablissement des règles libérales mises à mal par les victoires revendicatives de juin. A partir de 1936, l'idéologie (haine du Front populaire à droite, pacifisme à gauche) parasite de plus en plus la prise en compte de l'intérêt national. En Angleterre, Churchill, abstraction faite du cas espagnol, montre bien isolément un chemin inverse.
Mais là encore, il faut se garder de considérer Hitler comme un simple spectateur opportuniste. De ces processus il était aussi un agent. En minant l'intelligentsia française par des sbires comme Abetz et en envoyant Ribbentrop mondaniser à Londres, sans doute, mais surtout en calculant ses propres effets. Le pacifisme serait resté marginal si Hitler n'avait su rendre crédible son prétendu désir de paix. La preuve ? Il fut insignifiant en 1939, lors du déclenchement de la guerre. Parce que le chef allemand avait jeté le masque.
Si on veut saisir le jeu hitlérien en Espagne, c'est d'abord un détour par Vienne qui s'impose.
La question autrichienne avait connu une évolution peu remarquée, le 11 juillet 1936. L'accord signé ce jour-là entre l'Allemagne et l'Autriche marquait un net rapprochement. C'était plus, on s'en doute, un ralliement du petit pays aux thèses du grand que l'inverse : on peut y voir l'un des multiples effets, sur les petits Etats européens, de la passivité des grands devant le coup de force rhénan. En échange d'une renonciation à l'Anschluss que rien ne garantissait en dehors de la signature hitlérienne, l'Autriche s'engageait à se comporter, en politique extérieure, comme un « Etat germanique ». Surtout, l'accord comportait des clauses secrètes, retrouvées après la guerre, suivant lesquelles l'Autriche amnistierait ses prisonniers politiques et confierait à son « opposition nationale » des
postes de « responsabilité politique » 8. Le traité avait été négocié par Papen, et Hitler s'était offert le luxe de le morigéner au téléphone, juste après la signature, pour l'avoir « amené à faire des concessions exagérées ». Ce dernier fait n'est connu que par les mémoires de Papen, dont la plume tremble encore d'indignation devant la volte-face du Führer, qui avait bien entendu suivi de près l'affaire et donné son accord à chaque virgule. Mais Papen proteste comme un fonctionnaire consciencieux, comme un ambassadeur accusé d'initiatives personnelles alors qu'il s'eststrictement conformé aux instructions. Lorsqu'il rédige ses mémoires vers 1950, il n'a pas encore compris qu'il n'était qu'un pion, dans un jeu aux règles pourtant simples, même si les figures étaient souvent compliquées : Hitler était un Janus qui parlait de paix en préparant la guerre et ne signait des accords que pour les violer un jour, ce qui explique fort bien qu'il ait en privé, pour préparer le terrain, blâmé la « modération » de ses négociateurs. Loin d'en prendre conscience, Papen pense encore que le dictateur avait peut-être lui-même, au dernier
moment, été retourné par des « éléments extrémistes9 ». Et comme, quelques jours plus tard, le chancelier lui avait présenté ses excuses, avant de s'afficher avec lui au festival de Bayreuth, voilà que Papen interprète cette nouvelle volte-face comme un heureux effet de sa politique et de celle des « anciens membres des partis modérés » qui approuvaient chaleureusement le traité. Bref, Hitler, au faîte de sa puissance, pouvait encore faire faire ses commissions par d'anciens « membres » qui croyaient par là redonner vie aux cadavres de leurs organisations.
En signant cet accord il fait à l'Italie un signe d'amitié d'une duplicité flagrante, du moins après coup. On se souvient que Mussolini s'était érigé en défenseur de l'indépendance autrichienne, de manière assez agressive envers l'Allemagne, après l'assassinat de Dollfuss. La guerre d'Ethiopie avait rapproché les points de vue et Hitler était pressé de se faire rétribuer le soutien que seule, parmi les grandes puissances, l'Allemagne avait apporté à cette conquête. L'accord du 11 juillet permet à Mussolini d'amorcer, sur la question autrichienne, une courbe rentrante, sans perdre la face et sans mécontenter le Vatican, qui cherche à conserver l'Autriche comme un bastion catholique et que le fascisme italien a besoin de ménager. Ce qui semble se profiler, c'est un Anschluss progressif et respectueux du particularisme autrichien, en matière religieuse notamment. Dès lors, la coopération du fascisme et du nazisme s'affiche de plus en plus. La guerre d'Espagne est son premier banc d'essai.
Autant il est certain que Franco, préparant une rébellion contre le gouvernement de Frente popular, avait demandé et obtenu le soutien de Mussolini, autant l'implication de l'Allemagne paraît, d'après les éléments connus, avoir commencé après le coup d'Etat et son relatif échec, qui ne laissait aux insurgés que le Maroc espagnol et quelques régions de la péninsule, parmi les plus rurales. Il paraît acquis que le Führer ne décida d'une aide matérielle que le 25 juillet 1936, date de l'irruption d'un officier franquiste, accompagné de deux agents allemands en poste au
Maroc, au festival de Bayreuth 10. L'aide, aussi secrète que possible, fut essentiellement aérienne et, donc, coordonnée par Göring. Elle sauva peut-être Franco d'un désastre immédiat, en lui permettant de faire passer des troupes à travers le détroit de Gibraltar, mais fut toujours très inférieureen quantité à l'aide italienne, faite de régiments entiers hâtivement déguisés en « volontaires ».
Si l'Espagne n'eut pas à s'en féliciter, le principal désastre, pour l'Europe, ne fut pas la laborieuse victoire de Franco, mais bien ce qu'on nomma dès cette époque la « farce de la non-intervention ». Car ce processus permit à Hitler, pour la première fois, de prendre rang dans une négociation européenne et d'y jauger ses principaux partenaires.
L'Angleterre avait réussi à refiler le mauvais rôle à la France. Léon Blum ayant eu pour premier réflexe d'honorer les commandes d'armement, dûment payées et sur le point d'être livrées, du gouvernement légal, on lui fit comprendre à Londres, où il se rendait pour d'autres affaires le 23 juillet, que l'Angleterre verrait cette « intervention » d'un mauvais œil. La mort dans l'âme il y renonça, après un dramatique conseil des ministres tenu à Paris le 9 août. Mais dès le 1 er août, il s'était dédouané par la proposition, faite à tous les gouvernements concernés, d'un « accord de non-intervention ». Il fut signé en août, notamment par l'URSS et l'Allemagne, l'Italie ayant subordonné son acceptation à la mise en place d'un strict contrôle international. Ce fut justement l'objet de la réunion, à Londres, d'une « commission internationale de la non-intervention », qui tint force séances à partir du 9 septembre 1936. Ni l'Allemagne ni l'Italie n'ayant, en fait, diminué leur concours à Franco, l'URSS reprit sa liberté et ses livraisons de chars sauvèrent le camp républicain à l'automne... ce qui n'était pas pour déplaire à Hitler, dont rien ne démontre qu'il ait jamais souhaité une victoire rapide de Franco.
En attendant, il avait arrimé Mussolini à sa cause, d'une manière qui devait s'avérer définitive. Un voyage à Berlin puis à Berchtesgaden de son gendre Ciano, nouveau ministre italien des Affaires étrangères, du 22 au 25 octobre, scella le rapprochement et l'honneur de lui donner un nom revint à Mussolini qui, le 1er novembre, parla dans un discours de « l'axe Rome-Berlin ».
L'heure était à l'anticommunisme. Depuis un an, l'Allemagne négociait un accord avec le Japon, qui justifiait volontiers ses agressions en Chine par la menace communiste dans ce pays et la présence de l'URSS à ses portes. Les pourparlers, dont Hitler avait informé Ciano, aboutirent le 25 novembre à la signature d'un « pacte anti-Komintern », ouvert à tous les pays qui désiraient y adhérer.
Là encore, ce Hitler qu'on nous donne souvent pour un rustre montre une finesse que les auteurs de ce jugement seraient en droit d'envier. Il se soucie de Rome comme d'une guigne, et de Tokyo guère plus. Son tir est indirect, et vise Londres. L'Angleterre a beaucoup à perdre en Afrique et en Asie si Berlin se met à soutenir les revendications italiennes ou japonaises. Il importe d'en agiter la menace, sans pour autant fermer la porte. C'est pourquoi on fait profession, comme le gouvernement tory, de haïr avant tout le communisme, en Espagne comme en Chine, avec l'espoir d'être autorisé à le combattre en URSS. Et on invite Londres àcompléter un « quadrilatère » qui comprend déjà Berlin, Rome et Tokyo. C'est ce qu'on dit ou suggère en 1936 et 1937 à de distingués visiteurs tels lord Londonderry et Arnold Toynbee (février 1936), Lloyd George (septembre 1936), le duc de Windsor (octobre 1937), et enfin lord Edward Halifax, un homme clé du drame qui va éclater, qui rend visite à Hitler et Göring à Berlin les 19 et 20 novembre 1937. Mais à ce moment, les duettistes nazis viennent d'allumer une mèche.
Le 5 novembre 1937, de 16 h 15 à 20 h 30, à la chancellerie du Reich, Hitler réunit le ministre des Affaires étrangères, Neurath, celui de la Guerre, Blomberg, et les chefs des trois armées de terre, de mer et de l'air, soit Fritsch, Raeder et Göring. Le chef de sa maison militaire, le colonel Hossbach, prend des notes, grâce auxquelles l'histoire retiendra son nom.
Le Führer ouvre la séance sur un ton solennel. Il veut exposer ses idées sur « les possibilités et les nécessités de l'évolution de la situation politique extérieure », et indique que s'il vient à mourir on devra considérer cet exposé comme son testament.
D'après lui, l'économie allemande, menacée de diverses pénuries, ne peut les pallier ni par une plus grande participation au commerce mondial, ni par l'autarcie : il en conclut que le pays manque d'espace vital. Passant à des considérations navales et stratégiques, il juge que, du fait de la maîtrise des mers par la Grande-Bretagne, et de sa volonté de conserver ses colonies, l'Allemagne peut difficilement satisfaire ce besoin d'espace par des conquêtes outre-mer.
Il va donc falloir faire la guerre, comme Frédéric le Grand, comme Bismarck, en prenant des risques. D'emblée, une date-limite est fixée, la « période 1943-45 ». La guerre aura lieu au plus tard à ce moment et le Führer, s'il est encore en vie, n'hésitera pas à la déclencher. Mais ce n'est là que le « cas n° 1 ». Il existe deux autres éventualités, qui pourraient rapprocher l'échéance : que la France soit en proie à de graves troubles civils, auquel cas l'Allemagne devrait sans attendre s'emparer de la Tchécoslovaquie (cas n° 2) ; que l'armée française soit trop occupée dans une autre direction pour entraver l'action de l'Allemagne : c'est le cas n° 3, sur lequel dans l'immédiat aucune précision n'est fournie.
Dans les trois cas, il faut conquérir non seulement la Tchécoslovaquie mais l'Autriche, de façon à créer « une frontière commune Allemagne-Hongrie ». La France ne bougera vraisemblablement pas, car elle n'aurait pas le soutien de l'Angleterre. La perspective d'une nouvelle guerre européenne effraierait ce pays, eu égard aux risques de voir alors ses colonies se détacher de lui. L'Allemagne aurait soin de son côté de ne pas provoquer l'intervention anglaise par une violation de la neutralité belge. La rapidité de son action serait déterminante pour empêcher l'intervention de la Pologne et de la Russie - celle-ci devant de surcroît se garder à l'est, contre le Japon.
Suit un développement sur le cas n° 3, étrangement confus - car le reste ne l'est pas. Ce qui risquerait d'occuper l'armée française dans une autre direction, ce serait tout bonnement une guerre contre l'Italie, pour le contrôle des Baléares ! L'Angleterre, pour le coup, se rangerait à ses côtés, et même peut-être l'Espagne si la guerre y était terminée... au profit
de Franco. Car l'Italie, qui occupe présentement les Baléares11, refuserait de les rendre et l'Allemagne l'assisterait, sans pour autant entrer en guerre. Cependant, le Führer dit aussi qu'à son point de vue la guerre d'Espagne est loin de sa fin et peut encore durer trois ans. Mieux : l'Allemagne, qui a intérêt à cette prolongation, devra y aider en réduisant son aide à Franco. Göring, à la fin de la réunion, donne son accord au retrait de l'aide, essentiellement aérienne, envoyée par l'Allemagne aux nationalistes.
Entre-temps, les trois membres non nazis de l'assemblée ont réagi aux propos du Führer, en prônant la prudence. Les deux généraux rappellent « la nécessité pour l'Allemagne de ne pas avoir l'Angleterre et la France comme adversaires » et estiment qu'un engagement contre l'Italie n'empêcherait pas l'armée française d'être, sur la frontière de l'ouest, supérieure à l'allemande. Ils disent aussi grand bien des fortifications tchèques. Quant à Neurath, il exclut l'éventualité d'un conflit franco-italien dans le proche avenir.
Le Führer alors redit qu'il ne croit pas à une réaction anglaise ni à une action de la France seule contre l'Allemagne à propos de la Tchécoslovaquie, et qu'en cas de « mobilisation générale en Europe » au sujet des affaires espagnoles, l'Allemagne devrait fondre sur ce pays. Mais il concède que si les autres puissances déclaraient se désintéresser d'un conflit franco-italien en Espagne, l'Allemagne devrait « commencer par adopter la même attitude ».
Voilà le type même du texte très connu et peu lu. C'est l'une des archives saisies en 1945 que les Alliés ont exploitées le plus promptement, notamment à l'occasion du procès de Nuremberg. Cette préméditation d'une guerre « au plus tard en 1943-45 » était pain bénit pour qui cherchait à démontrer le caractère collectivement criminel de la direction allemande. Du coup, on en est resté à une interprétation étroitement judiciaire, et la présente analyse est l'une des premières qui replacent le texte dans son contexte chronologique et stratégique.
Que cherche Hitler ? A embrigader de plus près, au service des plans nazis, la droite conservatrice ici représentée par les principaux chefs de l'armée, et par celui de la diplomatie.
Le lecteur contemporain ne doit pas craindre de critiquer les juges de Nuremberg, dût-il rencontrer quelque incompréhension et se voir accusé de déplorer la sévérité des peines : il est curieux de lire ici la prémédita-tiond'une guerre mondiale. Car il s'agit précisément de rayer de la carte la Tchécoslovaquie et l'Autriche, dans des conditions telles que ni la France, ni l'Angleterre, ni l'URSS ne réagiraient.
Dans les années 60 est apparue une relecture du protocole Hossbach qui s'est qualifiée elle-même de « révisionniste » - un terme usurpé, que je proposerai de remplacer dans tous les cas, s'agissant de la tendance à minorer l'agressivité foncière, sous la façade, du Troisième Reich, par celui de « négationniste ». C'est l'Anglais A.J.P. Taylor qui a ouvert le ban en remarquant, comme nous venons de le faire, que le Führer n'a pas l'air de préméditer une guerre mondiale. Il n'y voit qu'opportunisme : « La seule conclusion solide que l'on puisse en tirer est que Hitler comptait sur un tour imprévu des choses pour assurer le succès de sa politique
étrangère12. » Ce qui pèche ici, comme dans toute démarche négationniste, c'est un fétichisme des textes, ou plutôt de certains fragments de textes mis en avant pour en éclipser d'autres, qui gêneraient la démonstration. De ce que Hitler, ici, ne dévoile pas ses plans, il est téméraire de déduire qu'il n'en a point.
Leur idée directrice n'a pas varié depuis 1924 : il s'agit d'abaisser la France et de dépecer l'URSS. Hitler ne fait ici aucune référence à ces deux grands objectifs... tout en montrant, sans aucun doute intentionnellement, le bout de l'oreille. Ce qu'il avance pour assurer que l'Allemagne peut agir sans risque contre ses petits voisins est tantôt convaincant (la mollesse de l'Angleterre), tantôt mensonger (l'assurance qu'on ne passera pas par la Belgique pour envahir la France, l'engagement de reporter l'attaque en 1943 si les cas 2 ou 3 ne se réalisent pas), tantôt confus (le scénario des Baléares). L'image qu'il donne à ses généraux est celle d'un brouillon dangereux mais somme toute prudent et accessible à la critique. Il les inquiète, mais pas assez pour qu'ils mettent leur veto à la préparation d'une conquête violente de deux pays : il leur met en quelque sorte le doigt dans l'engrenage, tout en leur donnant l'impression que leur point de vue peut encore être écouté et que le Führer ne sait pas complètement ce qu'il veut. Il les met dans l'état où le nazisme aime mettre ceux dont il se sert : réticents mais dociles, sentant que quelque chose n'est pas clair mais n'arrivant pas à le distinguer, envisageant de se rebeller mais n'arrivant pas à s'y décider.
Il ne lui reste qu'à élargir sa marge de manœuvre, en se débarrassant brutalement, quatre mois plus tard, de ces trois personnes qui ont entériné la guerre, tout en la croyant moins imminente qu'elle n'est et moins étendue qu'elle ne sera, et qui sont tout de même demeurées à leur poste -justifiant bien, au total, les dix années de méditation que le diplomate passera à Spandau, la mort en ayant dispensé les deux généraux.
Le 4 février 1938, Hitler appesantit considérablement sa mainmise sur l'Allemagne. Il débarque une bonne partie des non-nazis qui, dans les hautes sphères du gouvernement et de l'administration, lui ont obéi, fût-ce en rechignant, depuis la prise du pouvoir. Il remanie le commandement, la diplomatie, l'économie. Il promeut soit des nazis bon teint (Funk à l'Economie, Ribbentrop aux Affaires étrangères), soit des ambitieux qui acceptent un avancement inespéré, gage de malléabilité (Keitel, Jodl et Brauchitsch dans le haut commandement).
Le propos est clair : c'est un dispositif de guerre qui se met en place. Il faut, aux postes clés, des échines souples. Les milieux conservateurs sont, pour la dernière fois en temps de paix, avertis et mis au pas. L'autorité du chef s'affirme comme jamais : s'il peut se permettre d'afficher à son tableau de chasse, simultanément et par surprise, Blomberg, Fritsch, Neurath et Schacht, et même accessoirement Papen, dont la fin de la mission à Vienne est annoncée par la même occasion, tout le monde n'a qu'à bien se tenir et exécuter son service sans mot dire, sous peine de remplacement immédiat.
Cependant, la manière, une fois de plus, est tortueuse. L'attention des élites, sinon celle du public, est accaparée par la moralité individuelle des deux principaux chefs militaires. Blomberg qui, veuf depuis 1932, vient d'épouser une jeune femme nommée Margarethe Gruhn, avec Hitler et Göring pour témoins, se le voit tout à coup reprocher : la police découvre que l'épouse est une ancienne prostituée, qui avait de surcroît posé, au début des années 30, pour des photos pornographiques. Quant à Fritsch, qui devrait normalement prendre sa succession (Hitler a jusque-là respecté les règles d'avancement du corps militaire), il se voit tout à coup accusé d'homosexualité : un jeune homme l'aurait surpris en 1934 adonné à des attouchements de cette sorte dans une rue sombre de Berlin, et le ferait chanter depuis.
Le journal du colonel Jodl nous donne une chronologie précise :
- le 12 janvier a lieu le mariage de Blomberg, « très surprenant » selon Jodl, qui est son collaborateur au ministère depuis trois ans ; le 25, Göring se rend chez Blomberg ;
- le 26, Keitel confie à Jodl sous le sceau du secret que Blomberg est chassé de son poste, qu'il part en voyage le soir même et que le Führer a interdit qu'on ébruite la nouvelle avant le 30 ;
- ce même 26, en ce qui concerne la succession de Blomberg, Jodl note que le Führer « ne veut pas nommer Göring » et qu'« il ne semble pas
être question » de nommer Fritsch 13 ;
- le 27, Hitler convoque Keitel et s'ouvre à lui : il avait d'aborddécidé d'assumer le scandale du mariage de Blomberg « à la face du monde », puis s'était résigné à se séparer de lui le matin du 26, devant l'arrivée de « plus amples nouvelles » sur la jeune personne et « la publicité que ces nouvelles avaient déjà reçue » ; Hitler déclare alors à Keitel qu'il est « son unique conseiller dans les questions de la Wehrmacht » et qu'il veut, avec son aide, en prendre lui-même le commandement ; il veut aussi changer à court terme le commandement de l'armée de terre, et des noms sont évoqués, pour être aussitôt exclus : Schulenburg, Rundstedt, Joachim von Stülpnagel, Reichenau ;
- le 28, cependant, Hitler semble pencher pour ce dernier, mais on prononce aussi les noms de Brauchitsch et de Leeb, qui semblent mieux agréer à Keitel, soucieux d'obtenir que le changement apparaisse comme « un changement de système, et non un simple changement d'hommes sur la base de conflits » ; le même jour, le commandant Schmundt est nommé chef de la maison militaire (Adjutant) du Führer, en remplacement de Hossbach ;
– toujours le 28, le général Beck, chef d'état-major de Fritsch, informe Keitel que les bruits concernant l'épouse de Blomberg « courent sur les toits » : « on dit que ses amies ont adressé des coups de fil aux généraux, depuis des locaux où elles fêtaient la promotion de leur collègue » ; en conséquence, « il faut le forcer à se séparer d'elle ou le rayer de la liste des officiers » ;
– puis Keitel convoque Brauchitsch pour le sonder : il lui demande notamment « s'il est prêt à rapprocher plus étroitement l'armée de terre de l'Etat et de ses idées (Gedankengut) » ainsi qu'à changer « si nécessaire » son chef d'état-major pour une personnalité animée des mêmes dispositions - Brauchitsch agrée les deux points ;
- le 29, on apprend que l'amiral Raeder a envoyé un officier, le capitaine von Wangenheim, à Blomberg, qui se trouve à Rome, pour le convaincre de se séparer de sa femme (Jodl souligne que, cet officier étant sous les ordres de Keitel, Raeder aurait dû consulter celui-ci et ne l'a pas fait) ;
- le 30, Göring voit Keitel et lui dit que « lui aussi est pour Brauchitsch et contre Reichenau » ;
- le 31, Hitler reçoit Brauchitsch en même temps que Rundstedt ;
– le 1er février, en présence de Keitel, Göring interroge Brauchitsch sur sa vie familiale et annonce qu'il va vérifier ses dires ;
- le même jour, une lettre de Blomberg (on ne sait si c'est à Keitel ou à Hitler) raconte que le capitaine von Wangenheim lui a apporté un pistolet et qu'il a refusé d'en faire usage ; Jodl note son désaccord avec la méthode employée, un suicide devant « à tout prix être évité » ;
- le 2 février, Keitel annonce à Jodl que Göring, au cours d'une rencontre avec Brauchitsch, a remis en question sa nomination au motif qu'il se déclarait peu pressé d'opérer des changements de personne, auxquelsle Führer tenait ; s'il ne se décide pas, Hitler est décidé à nommer Reichenau ; quant à Wangenheim, il est relevé de ses fonctions ;
- le général Adam révèle à Jodl que le ministre Frank lui a demandé : « Que dites-vous à votre Feldmarschall [le titre porté par Blomberg] ? » et qu'il a répondu : « Ce n'est pas notre Feldmarschall, c'est le vôtre ! » ;
- dans l'après-midi Jodl apprend par Keitel, qui le tient de Lammers (secrétaire inamovible de la chancellerie du Reich, de la prise du pouvoir jusqu'à la fin), que « les soldats » veulent voir Fritsch succéder à Blomberg, que « d'autres forces » veulent Himmler et que Göring s'y oppose ;
- puis il est fait mention, pour la première fois, d'un dossier sur Fritsch, dont Gürtner, ministre de la Justice, a dit au Führer qu'il était solide ; on a vérifié l'emploi du temps de Fritsch : il était bien à Berlin du 5 au 7 janvier 1934, date des faits reprochés ;
- le 3 février, Jodl trouve Keitel « très abattu », car Hitler et Göring penchent de nouveau pour le remplacement de Fritsch par Reichenau : il est « persuadé que cette nomination conduira à une troisième et, de toutes, à la plus grave, crise dans l'armée » ;
– puis le général Thomas rapporte un propos de Schacht, suivant lequel la SS « met tout en œuvre pour discréditer la Wehrmacht » ; or Thomas ignorait tout des affaires en cours, ce qui inspire à Jodl la réflexion que le silence observé par les officiers ne sert à rien : « les nouvelles arrivent à la Wehrmacht de l'extérieur » ;
- enfin, le 3 février à 14 heures, Jodl est informé par Keitel que « la bataille est gagnée » et les changements décidés : Brauchitsch est chef de l'OKH, assisté comme chef d'état-major par Beck - mais on n'est pas sûr de l'acceptation de ce dernier, souhaitée par Keitel, et on tient en réserve, pour le remplacer, le général Halder ;
- au sujet du ministère, il y a encore des ajustements le 4 ; Hitler, comme prévu, supprime ce ministère et se nomme commandant en chef de la Wehrmacht ; Keitel se serait contenté du titre de chef d'état-major, mais Hitler trouve le titre « trop étroit » et le nomme « chef de l'OKW » (Oberkommando der Wehrmacht) ;
- les « changements dans l'Etat » sont finalement annoncés à la radio vers 23 heures, « en leur donnant le sens d'une vigoureuse concentration
des forces14 ».
Voilà bien une crise exemplaire, et ce journal de Jodl est un bon observatoire du fonctionnement du régime. Hitler, Göring et Himmler apparais-sent,du moins à nous qui connaissons le contexte, comme des manipulateurs experts. Le premier, qui ne quitte pas son bureau, joue la comédie des sentiments, et tranche en dernier recours, non sans avoir longuement recueilli les avis et fait mine d'être indécis ; le second se charge des contacts et des sondages, tout en affichant un personnage d'arriviste déplaisant ; le troisième fournit à point nommé des dossiers, et lui aussi semble bouffi d'arrivisme, puisque l'activité des SS paraît viser à salir « l'armée » en général, et non deux cibles précises, et que le bruit court un moment que Himmler est sur les rangs pour le poste de commandant en chef : c'est le coup de 1934 qui recommence et l'on voit que la SS a succédé à la SA, non seulement dans son rôle de milice politique, mais dans celui d'une institution rivale de l'armée. Cependant Göring joue les sauveurs : il profite des circonstances pour redorer son blason aux yeux des militaires, en prenant la défense de leurs intérêts. Au passage il devient bien, sinon le chef de l'armée, du moins son plus haut gradé, puisqu'il est nommé Feldmarschall et qu'il est seul officier d'active
à porter ce titre, en raison de la retraite de Blomberg 15. Néanmoins, plus qu'une mainmise nazie sur les forces armées, qui n'eût pas été alors tolérable, c'est une sorte d'aigle à deux têtes qui se met en place : d'un côté l'OKW, un état-major interarmes assez léger, mais extensible, proche du Führer géographiquement et politiquement, sans être à proprement parler nazi, ni incompétent (si Keitel est souvent subjugué par le Führer, tel n'est pas le cas de Jodl, qui passe souvent pour « la meilleure tête de
l'armée allemande 16 ») ; de l'autre, l'OKH (Oberkommando des Heeres), héritier du grand état-major et de ses traditions, que Hitler ne peut ni ne veut tenir dans une discipline étroite, mais infiltrer et corseter.
Il faut, avant d'aller plus loin, présenter brièvement Ludwig Beck. Ce chef d'état-major est, depuis la remilitarisation de la Rhénanie - la seconde des crises dont parle Keitel, la première étant bien entendu celle qui se dénoue par la nuit des Longs Couteaux -, le plus en vue des militaires frondeurs. Il se méfie de l'aventurisme hitlérien et il l'a écrit, en particulier, le 12 novembre, à l'usage de son supérieur Fritsch, dans une
longue étude du protocole Hossbach17. On y trouve tout ce que n'aime pas Hitler, de l'affirmation de la force militaire française à la nécessité de ménager la Russie en passant par l'idée que le Reich doit augmenter, plutôt que son territoire, sa part dans le commerce mondial. On voit ici que Keitel se démène pour qu'un tel personnage conserve le poste clé qu'il occupe - tout en pensant que c'est une gageure et en lui préparant unsuccesseur. Voilà qui définit clairement l'ordre de ses priorités : d'abord sauvegarder l'unité de l'armée ; ensuite, si une crise et des démissions sont inévitables, en limiter les effets. Il s'efforce donc aussi d'éviter que l'armée se dresse contre le Führer. On ne sait au juste ce qu'il pense de Fritsch, mais on le voit se résigner bien vite à son départ, dès que, le 26, le Führer parle des « changements à court terme ». C'est sans doute que Keitel n'est pas, lui, hostile à la politique annoncée le 5 novembre, qui consiste à prendre à brève échéance des risques pour absorber l'Autriche et les Sudètes. Il est probable que Fritsch a, d'une manière ou d'une autre, laissé entendre au Führer qu'il maintenait le désaccord exprimé ce jour-là, et que Keitel en a su quelque chose ; il aimerait sans doute que Fritsch croie un peu plus dans la capacité de Hitler de conduire l'Allemagne et, à défaut, il se résigne à son départ.
On relèvera encore que Beck, le pur archange de tant de livres sur la Résistance allemande, s'est laissé donner un triste rôle : celui de placer une banderille de plus sur l'infortuné Blomberg, en prêtant l'oreille à de vénales personnes manœuvrées, de toute évidence, par la Gestapo. Les dialogues téléphoniques entre femmes légères et grands généraux -curieusement omis dans l'immense majorité des ouvrages, même les plus
pittoresques18 - paraissent bien être le fruit d'une orchestration : les prostituées des grandes capitales n'ont guère l'habitude de déranger les hauts fonctionnaires par téléphone. Au besoin, la police est là pour les rappeler à une saine réserve : le comportement rapporté suppose, pour le moins, son autorisation, et plus probablement une incitation de sa part. Pareillement, les fuites distillées dans des publics choisis, malgré la consigne de silence donnée aux officiers, sont peu concevables sans une intervention des sbires de Himmler. Si cette crise ne révèle pas plus que les précédentes, chez les dirigeants nazis, des manies sexuelles excentriques, elle illustre comme aucune autre leur art de jouer sur les fantasmes, les phobies, la tartufferie et le voyeurisme des couches dirigeantes. Relevons enfin l'humiliation subie par Raeder, qui non seulement se laisse abuser au point d'inciter Blomberg à se donner la mort, mais voit punir son messager et ne réagit pas.
L'amiral, après dix ans de prison infligés à Nuremberg, a écrit des mémoires intéressants, surtout par leur art de contourner les questions difficiles sans les éluder totalement. Ainsi, en dépit de la publication déjà ancienne du journal de Jodl, il ne souffle mot de la macabre mission par lui confiée au capitaine von Wangenheim, tout en laissant clairement entendre que le mariage de Blomberg l'avait choqué au plus haut point :
Au début de 1938 se produisit un incident de caractère personnel, de nature à ébranler ma confiance non seulement dans Göring, mais aussi dans l'honnêteté de Hitler. Le maréchal von Blomberg, ayant contracté un mariage fâcheux, se rendit impossible comme commandant en chef de la Wehrmacht. Je n'ai jamais pu comprendre comment il put croire et même déclarer que son mariage était admissible sous le régime hitlérien, car, en tant que chef suprême des forces militaires, il aurait dû en mesurer la portée avec une aune différente. Pourquoi, au lieu de prendre sa retraite pour se comporter comme il l'entendait, alla-t-il jusqu'à solliciter Hitler de lui servir de témoin ? Cette attitude reste une énigme pour moi. Hitler m'ayant demandé peu après qui me paraissait le plus apte à succéder à Blomberg, je lui nommai sans hésitation le général von Fritsch, alors chef de l'armée.
Suit un long développement sur Fritsch, qu'il n'a jamais cru coupable et qu'il jugeait l'un des plus aptes, avec lui-même, à « maintenir l'armée hors de la politique », et à tenir tête à Göring. Il en revient alors au rôle de celui-ci, et l'accuse d'avoir tiré les ficelles de la crise, sans l'affirmer cependant comme une certitude. Il va jusqu'à nier toute implication de Hitler, lui reprochant seulement d'avoir compris un peu tard les machinations des « organes » et de les avoir couvertes. Au passage, il nous apprend que le Führer, qui affichait décidément beaucoup d'indécision, lui avait également proposé le poste de Blomberg :
Par la suite, en y réfléchissant, je suis arrivé à la conclusion que Göring, dont le désir de parvenir au commandement suprême de la Wehrmacht était manifeste, avait vu sans déplaisir le mariage de Blomberg, qui interdisait à celui-ci de conserver son poste, et je le soupçonne d'avoir trempé, d'une manière ou d'une autre, dans la machination ourdie pour empêcher Fritsch de lui succéder. Si cette hypothèse est exacte, il n'atteignit cependant pas son but. Hitler le connaissait trop bien pour accepter de placer cet homme ambitieux entre la Wehrmacht et lui. Hitler s'attribua ces fonctions, conformément à la suggestion que lui avait faite Blomberg en prenant congé de lui.