Hitler (Documents Français) (French Edition)

François Delpla · Chapitre 7 sur 24

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Hitler (Documents Français) (French Edition)

CHAPITRE 4 - La maturation

CHAPITRE 4

 

La maturation

 

(1924-1930)

 

Les années 1919-24 font figure de laboratoire. Des expériences sont tentées, la leçon en est tirée lors du studieux emprisonnement. A partir de 1925, on passe à l'application. C'est la période où le parti nazi a peu d'électeurs, mais beaucoup de militants. C'est qu'un charme opère sur ceux qui connaissent son leader, lequel a encore relativement peu de moyens de se faire connaître. D'autre part, le parti garde une image de trublion extrémiste, secouant la timidité antimarxiste de la droite traditionnelle par l'action directe de ses milices – lesquelles ont encore du mal à tenir le haut du pavé. Sur le plan gouvernemental, l'élection de Hindenburg à la présidence, acquise de justesse en 1925, dope les espoirs d'une restauration monarchique. Enfin, la prospérité économique éloigne la revendication d'un changement violent.

Mais il ne faut pas s'y méprendre : le parti qui se consolide alors est un redoutable instrument de conquête du pouvoir. Pour l'excellente raison qu'il flatte les aspirations des masses tout en lançant des clins d'œil complices aux élites.

 

Avant d'aborder la rédaction de Mein Kampf, il importe de tirer au clair les relations entre l'hitlérisme et le principal courant qui, à cette époque, propose une critique de droite de la république de Weimar, celui dit de la « révolution conservatrice ».

L'expression recouvre une somme de paradoxes. C'est après la seconde guerre mondiale que surgit ce concept, censé rendre compte des idées d'extrême droite proférées en Allemagne après la fin de la première, à l'exclusion du « racisme biologique », hitlérien ou non. Il s'agit d'une révolution sans chefs, sans événements sinon des livres et des revues, sans limites précises de temps, de lieu ou d'acteurs. Le concept est si vague qu'il a pu resservir, dans un tout autre contexte, pour désigner un événement mieux circonscrit mais à bien des égards opposé, la réaction contre l'Etat-Providence impulsée par Ronald Reagan et Margaret Thatcher dans les années 80. Dans ce dernier cas il s'agit de renouer avec lesidées libérales du XIX e siècle. En Allemagne il s'agissait de les pourfendre, après un désastre national imputé, par une grande partie de l'opinion, à l'influence néfaste d'une civilisation «occidentale» qui aurait privé le pays de son génie propre.

La Révolution conservatrice allemande est avant tout une thèse, celle que lui consacra, tout en la baptisant, un historien suisse, Armin Mohler, en 1949. Son héros principal est Moeller van den Bruck, qui met fin à ses jours en 1925. C'était certes un penseur célèbre en son temps, mais on peut douter qu'il aurait la même place rétrospective si son maître ouvrage de 1923 ne s'était appelé... Le Troisième Reich. Les deux autres grandes figures sont plus fameuses encore, notamment en raison d'une carrière plus longue, qui s'est poursuivie après 1945 : il s'agit de Carl Schmitt et d'Ernst Jünger.

Où donc Mohler a-t-il pris l'expression ? Chez un poète, Hofmannsthal, qui l'emploie en 1927. A l'époque, les intellectuels plus tard regroupés sous l'étiquette de la « révolution conservatrice » se désignaient tout bonnement comme des révolutionnaires et répugnaient pour la plupart à se dire conservateurs, utilisant de préférence l'adjectif « nationale » lorsqu'ils voulaient distinguer la révolution qu'ils appelaient de leurs vœux de ses concurrentes de gauche.

Paradoxes des paradoxes : la réflexion allemande actuelle sur ce phénomène reste assez confuse et après l'Helvète cité c'est un Français, Louis Dupeux, qui a fait faire à la recherche, dans les années 70-80, de remarquables progrès, permettant aujourd'hui de distinguer beaucoup plus clairement la révolution conservatrice (concept que Dupeux ne prise guère et n'emploie qu'en raison de son succès) de ce qui l'a précédée (le romantisme politique et le « pessimisme culturel ») et du nazisme qui l'a étranglée après s'en être, on va le voir, partiellement nourri.

Au commencement étaient les Lumières. Phénomène français d'abord, européen ensuite – et allemand, sous le nom d'Aufklärung. Il s'agissait, contre la société féodale encore puissante au XVIIIe siècle et les Eglises chrétiennes qui s'obstinaient à la défendre, d'affirmer la valeur de la raison. Puis vint la Révolution française, qui frappa brutalement l'Allemagne, par le truchement des armées napoléoniennes. Elle suscita dans l'Europe entière des adhésions enthousiastes et des oppositions viscérales. Dès 1789 l'Anglais Burke donna le ton à la littérature contre-révolutionnaire. Il reprochait surtout aux Français d'avoir proclamé les droits de l'homme, qui faisaient éclater la société en une poussière d'individus, au détriment des « communautés naturelles ». Dans les années 1820, le romantisme politique, dont la terre d'élection était l'Allemagne, se mit à exalter les forts et les héros, par opposition aux masses abruties, tout en voulant réinsérer celles-ci dans des corporations humanisantes et en faisant de l'amour le maître mot des rapports sociaux, comme des relations entre les peuples. Mais le siècle de l'industrialisation fut cruel pour ces rêveries. Les « villes tentaculaires », à mesure qu'elles dévoraient leurpériphérie villageoise ou forestière, semblaient tuer les elfes et les chevaliers. Le romantisme vira au passéisme et au pessimisme. Wagner lui-même semblait plus récapituler un héroïsme suranné qu'annoncer les temps futurs. Nietzsche et son surhomme se targuaient de leur « non-contemporanéité » et semblaient n'avoir rien à dire en politique.

Tout change en août 1914. De même qu'en France des intellectuels raffinés trouvent soudain aux Allemands toutes sortes de tares physiques et mentales, de même en Allemagne l'intelligence s'enrôle sous la bannière dite des « idées de 1914 », dont le principal représentant est Thomas Mann. Il synthétise les leçons qu'il tire de la guerre dans un essai paru à la fin de celle-ci, Considérations d'un apolitique, où il professe que l'Allemagne doit rejeter l'influence délétère de ses voisines occidentales et vivre selon ses valeurs propres, fondées sur l'irrationnel, la mystique... et le pessimisme. Cependant, l'idée même que la guerre peut résoudre quelque chose prépare un terrible renversement, qui va marquer l'après-guerre : la conception de l'Allemagne comme un « peuple jeune » qui, contrairement aux puissances fatiguées du voisinage, a un grand avenir devant lui.

Le pessimisme marque encore la pensée d'un érudit célèbre, souvent mélangé avec les tenants de la « révolution conservatrice » – à tort, nous dit Dupeux –, Oswald Spengler, un Munichois qui connaît Hitler et ne l'aime guère. Il publie en 1918 et 1922 les deux tomes de son Déclin de l'Occident. Non seulement il nie qu'il puisse exister un progrès, mais il voit dans chaque culture une entité vivante, vouée sans remède à la décadence après sa « floraison ». La culture occidentale, dans laquelle il intègre l'Allemagne, lui paraît fort avancée dans le dépérissement. Cependant, il annonce pour l'avenir proche l'avènement du « césarisme », c'est-à-dire le surgissement de chefs qui sauront asservir les masses, et il pense que l'Allemagne a un grand rôle à jouer dans cette nouvelle phase de l'inéluctable dégénérescence. Elle sera la « Rome » de cet âge décadent et ses Césars liquideront l'affreuse civilisation urbaine : « Le césarisme croît sur le sol de la démocratie mais ses racines descendent

jusqu'aux fondements mêmes du sang et de la tradition 1. » On en arrive ainsi à prôner l'action pour l'action, en dehors de tout critère moral. Il est aisé de subodorer ce qu'un Hitler a pu moissonner dans ce genre de prose.

Spengler cependant n'est qu'un passeur, certes très important, entre le pessimisme (celui de Nietzsche principalement) et la notion ravageusement optimiste des « peuples jeunes », que vont mettre à l'ordre du jour Moeller et quelques autres. Faisant une sorte de synthèse entre les « idées de 1914 » et les appels de Spengler à la destruction de la civilisation urbaine, ils vont penser l'Allemagne en opposition avec l'Occident démocratique, et assigner à son peuple la mission de fonder une nouvelle civilisation, à l'instar des Italiens dirigés par Mussolini... beaucoup d'entre euxétant également fascinés par la Russie de Lénine -ceux qui privilégient cette référence se qualifient de « nationaux-bolcheviques ».

Moeller van den Bruck est, parmi les « révolutionnaires conservateurs » décrits par Armin Mohler, l'un des rares qui ne répugnent pas à se dire conservateurs. Il converge avec les nazis sur bien des points : les masses doivent entrer en action, tout en obéissant à un Führer, pour régénérer l'Allemagne ; celle-ci doit se détourner d'un Occident où l'Angleterre ne prône la liberté qu'autant qu'elle lui profite, tandis qu'en France, où elle est davantage prise au sérieux, elle ne sert que les vanités individuelles. Moeller a aussi des pages vengeresses contre la franc-maçonnerie, dont Hitler fait, on l'a vu, l'un des vecteurs de l'influence délétère juive. Mais Moeller, justement, ne la judaïse pas, n'y voyant qu'un «jésuitisme laïque ». Il ne prône donc pas une régénération sur la base de la race, mais seulement de la nation, et ses masses doivent servir de force d'appoint, puisque le Führer devra être obligatoirement originaire des couches supérieures. Moeller est un patricien qui hait la foule. Il reproche à la démocratie de n'être, comme le capitalisme, que le « règne du chiffre ». Finalement, il réclame pour l'Allemagne une place élargie, sans plus, dans le concert des nations, par la domination de l'Europe centrale : un destin sage, à mi-chemin du capitalisme et du bolchevisme, avec des prolétaires bien encadrés dans des corporations. On ne trouve chez lui aucune exaltation de la force et de la guerre.

Il n'est pas indifférent de savoir qu'il a rencontré Hitler, une fois, et que la rencontre s'est mal passée : « Ce type n'y comprendra jamais rien » fut le jugement qu'il porta devant Rudolf Pechel, un journaliste qui avait

assisté à la rencontre, au printemps de 1922 2.

Les fines analyses de Dupeux et de son école débouchent cependant sur une distinction un peu artificielle. Tout le mal, selon elles, vient d'un autre courant d'extrême droite, qui contrairement à la « révolution conservatrice » a pris conscience de lui-même et s'est donné un nom, le courant « völkisch ». Il regroupe des nationalistes convaincus de la supériorité des Allemands, dont la « race » serait à préserver et à bonifier. Ils ont subi l'influence de Darwin, ou plutôt de certains de ses épigones, qui ont étendu à l'espèce humaine la théorie du zoologue anglais, fondant l'évolution des espèces animales sur la « lutte pour la vie » et la « sélection naturelle ». Ce « darwinisme social » a influencé au début du siècle un courant né vers 1880 et déjà baptisé « völkisch », mais, au départ, infiniment plus pacifique. Il s'agissait de romantiques attardés qui, réagissant à la modernité en lecteurs de Rousseau, bâtissaient loin des villes des communautés et des écoles. Le naturisme et les pédagogies anti-autoritaires faisaient là leurs premiers pas. Certains membres de ces groupes restent non violents et citoyens du monde mais d'autres, à l'approche de la guerre, se convertissent à un hygiénisme raciste, adepte de toutes lesexclusions, y compris par les méthodes les plus barbares, et débouchant sur l'exaltation du sang et du sol. Deux penseurs en chambre les inspirent, Paul Bötticher dit de Lagarde (1827-1891), et Houston Stewart Chamberlain, déjà présenté. Tous deux sont de farouches antisémites et Lagarde est l'inventeur des formules qui vont faire mouche sous le Troisième Reich, concernant la toxicité et l'infection juives.

Il y aurait donc une extrême droite saine, celle de la « révolution conservatrice », dont le prophète serait Nietzsche avec son « aristocratisme cosmopolite », engendrant un fascisme essentiellement interne, peu ou pas agressif envers les pays étrangers, et une autre malsaine, raciste, grosse de toutes les folies et de toutes les aventures, et qui seule aurait engendré l'hitlérisme.

 

La trajectoire même de Nietzsche, telle qu'elle est lumineusement retracée dans ce livre par Yves Guéneau, s'inscrit en faux contre ce schéma. A partir de son dégoût de la démocratie, qui déjà lui avait fait diviser le monde en maîtres et esclaves, les premiers pouvant tout se permettre « par-delà le bien et le mal » au nom d'une conception esthétique de l'existence, le philosophe avait fait bon accueil au darwinisme social et certains passages de ses dernières œuvres étaient ouvertement racistes. Il ne s'agissait certes pas d'une idéologie nationaliste et meurtrière, puisqu'elle ne privilégiait aucune ethnie existante, mais parlait d'une race à construire à partir des meilleurs « sangs », y compris le « sang juif », vanté comme l'un des plus

remarquables 3. Cependant, isoler ce dernier trait pour en faire la preuve d'une incompatibilité fondamentale avec le nazisme, comme le fait Guéneau, semble léger. Nietzsche ayant interrompu son travail peu après ces premières considérations racistes, le 3 janvier 1889 - trois mois avant la naissance de Hitler... -, pour sombrer dans la folie, et étant mort en 1900, à l'âge de cinquante-six ans, sans avoir repris la plume, nul ne devrait se hasarder à supputer comment il aurait pu réagir vers 1920, non encore octogénaire, à la révolution russe et à la diffusion consécutive des Protocoles. Mais surtout, il avait ouvert des brèches, par où d'autres pouvaient s'engouffrer. Ainsi il est peu démonstratif, comme le fait encore Yves Guéneau, de relever que dans Mein Kampf son nom ne figure pas, pour en inférer une grande distance entre les deux auteurs. Il y a très peu de noms de penseurs dans Mein Kampf, et il est plus que probable que Hitler, grand lecteur, avait lu Nietzsche, écrivain très diffusé

dans le monde germanique à la veille de la première guerre4. Il ne faut pas non plus sous-estimer son influence indirecte, puisque tous les penseurs de la « révolution conservatrice » en étaient nourris et aussi très probablement, comme Dupeux et Guéneauoublient de le remarquer, une bonne part des « völkisch ». Qu'elle résulte d'une influence directe, d'une contamination indirecte ou d'une coïncidence, la parenté d'un grand nombre de pages de Nietzsche avec un grand nombre de pages de Mein Kampf est flagrante et Hitler a été pour le moins encouragé par ce glorieux exemple dans son rejet de tout frein moral. Ce qui ne permet pas plus de faire porter à Nietzsche le poids des crimes nazis qu'à Jésus de Nazareth celui de l'Inquisition. Il est certes probable que s'il venait aujourd'hui faire un bilan du siècle, Nietzsche serait plus flatté d'avoir inspiré un Churchill, un de Gaulle ou même son grand admirateur Mussolini, que Hitler. Mais nierait-il pour autant avoir influencé celui-ci ? Ce serait une lâcheté peu digne d'un penseur qui ne bornait pas la liberté d'expression de l'aristocrate en fonction du risque d'être mal compris du vulgaire. Il faudrait cesser une bonne fois de protéger les réputations jusqu'au négationnisme, et de nous présenter un Hitler né de génération spontanée, ou tout au plus engendré par la lignée des marginaux, des maudits et des loufoques qui court de Gobineau à Le

Bon5 6 en passant par Lagarde, Chamberlain et Vacher de Lapouge.

Soyons donc fidèles à l'idéal de liberté qui a, malgré tout, été légué par le XXe siècle au suivant : Hitler a beaucoup puisé dans la foisonnante critique de la modernité, dont l'Allemagne était l'épicentre et Nietzsche le prophète le plus radical, et il porte, de l'usage qu'il en a fait, la responsabilité entière.

Et puis, quel mal y a-t-il à supposer que Hitler est un enfant de Nietzsche ? Creuser cette piste, au contraire, c'est enrichir notre connaissance de l'un et de l'autre. Le silence de Hitler à son sujet, loin d'être une preuve d'indifférence, cache peut-être au contraire un intérêt des plus vifs. Mais il nous faut à présent laisser cette question qui sera reprise au dernier chapitre.

 

Pendant tout le XIXe siècle, l'Allemagne proteste contre le progrès. Cette protestation ne produit ni n'empêche rien. Elle semble au contraire souligner la majesté d'une inexorable transformation. Si elle crie plus fort que l'Angleterre ou la France, c'est tout bonnement que l'Allemagne se transforme plus vite. Loin d'être uniment malsain, le phénomène pourrait aussi bien être considéré comme salubre. Que seraient des couches moyennes qui se laisseraient prolétariser sans une plainte ? Quelle explosion ne serait pas à redouter d'une rage longtemps contenue ? L'Allemagne wilhelminienne, loin d'être une attardée de la démocratie, ne pourrait-elle être considérée à cet égard comme le phare du siècle commençant, comme un pays ouvert, où le débat politique débouche en toute liberté sur un consensus, la droite et la gauche contenant leursextrêmes sans leur fermer la bouche, et les différentes couches sociales trouvant des satisfactions qui compensent leurs frustrations ? Les nobles gardent le décorum impérial et un quasi-monopole sur les commandements militaires, la grande bourgeoisie se lance impétueusement sur les traces de sa concurrente anglaise, les petits-bourgeois déclassés se reclassent dans l'élan de la croissance économique et culturelle, les ouvriers préfèrent la proie du réformisme à l'ombre du grand soir.

La guerre mondiale dérange, on l'a vu, tout cela. Elle est au principe de la transformation de la personnalité de Hitler et de son destin. Mais là encore, point de fatalité. Le chaos de l'immédiat après-guerre -conditionné par l'agression versaillaise, grosse d'une rage impuissante que la proximité soviétique colore d'une touche d'angoisse - est, tout bien pesé, assez maîtrisé voire, à quelques paroxysmes près, bon enfant. La subversion donne infiniment plus dans le défoulement, verbal ou artistique, que dans le massacre, et les combats de rue, passé le printemps 1919, font plus de bleus que de morts. Une authentique stabilisation, entre 1924 et 1930, suivra cette ère troublée. Elle a certes mis en branle les potentialités de Hitler, mais n'aurait pas mené vers un déchaînement de l'hybris si cette personnalité n'avait justement été propre à faire surgir l'improbable.

 

En 1924, Hitler subit une véritable métamorphose. Obsédé par l'idée d'une revanche contre la France, tout heureux de trouver dans le rôle des Juifs à la fois l'explication de la défaite et le moyen, en les attaquant, de la contester, il s'était lancé en 1919 dans un combat assez peu subtil, à base d'agressivité verbale et physique, cherchant fébrilement, de Kapp à Ludendorff, un nom qui ralliât les forces nationalistes, pour mener une revanche considérée comme urgente et imminente. Le matin du 9 novembre, il n'a peut-être plus d'autre ambition que d'être un martyr qui, ayant préféré une mort glorieuse à une vie d'esclave, inspirera plus tard des émules. Sa survie même le stimule. Si les balles l'ont épargné, c'est que sa « mission » était un peu plus large. En se laissant arrêter, il expose une deuxième fois son corps : la Reichswehr qu'il a défiée, et le gouvernement des « criminels », auraient bien des raisons, et tous les prétextes légaux, pour le faire exécuter après un procès rapide. S'ils ne le font pas et si le procès, tenu à loisir, lui fournit une extraordinaire tribune, il ne peut qu'en conclure que ces gens sont des lâches et des inconséquents. D'où la phrase citée plus haut : « Il est peut-être bon qu'une période s'écoule. » L'affirmation suivante, qu'il faudra peut-être des siècles avant qu'on lui rende justice, n'est peut-être pas aussi sincère. N'est-il pas déjà en train d'essayer d'endormir la méfiance ?

Non moins éclairant est le bilan qu'il tire onze ans plus tard, à la Bürgerbräukeller. Le discours commémoratif du 8 novembre est devenu l'un des grands rites nazis et en 1935, après trois années de pouvoir, le Führer met en perspective le rôle du putsch manqué dans une phrase lourde de sens :

Le destin a voulu notre bien. Il n'a pas permis le succès d'une action qui, si elle avait réussi, aurait nécessairement fini par sombrer en raison de l'immaturité du mouvement et de ses bases organisationnelles et spirituelles insuffisantes. Nous le savons aujourd'hui. Nous agissions alors avec courage et virilité. Mais la Providence a agi avec sagesse.

 

La maturation va, on le sait, être rapide, mais il importe d'en distinguer soigneusement les deux temps. Avant de conter les années 1925-30, où le parti renaît de ses cendres et conquiert une audience nationale, il faut scruter attentivement les mois de prison. Hitler appelait Landsberg son «

stage à l'université aux frais de l'Etat 7 ». Les changements considérables de son langage et de son comportement invitent à prendre la boutade au sérieux. La stratégie s'élabore et l'idéologie se précise, à la fois dans sa formulation et dans sa fonction.

 

Jusque-là, sur la plan de la politique extérieure, Hitler reprochait surtout à Guillaume II de s'être mis sur les bras trop d'ennemis. Si on décidait, comme lui, de défier l'Angleterre sur les mers, il fallait s'assurer l'alliance russe. Inversement, si on voulait agrandir l'Allemagne sur le continent européen, il fallait ménager l'Angleterre en renonçant clairement à toute ambition maritime ou coloniale. La présentation de ces deux possibilités sur le même plan va faire place, en 1924, à une option définitive.

C'est alors que la notion d'« espace vital » est mise au point, avec la collaboration de Rudolf Hess et de son professeur de géopolitique, Karl Haushofer - un ancien général. Hitler opte définitivement pour une expansion vers l'est, aux dépens de la Russie, le corollaire étant la recherche d'une entente avec l'Angleterre et, du côté de la France, la perspective d'une « explication définitive » qui ruine la force militaire du pays sans déboucher sur une extension territoriale à son détriment.

Combinée à la notion d'« espace vital », la leçon des Protocoles entre en réaction, dans son cerveau passionné, avec la préoccupation qui avait déjà fait monter l'antisémitisme à un degré élevé : le souci de relever l'Allemagne de sa défaite. Hitler lie le tout et dégage une cohérence, cette fois définitive : l'Allemagne mise à terre par les Juifs se tournera vers la Russie pour y détruire l'œuvre maléfique, mais pour son propre compte et non pour celui des Slaves, ces sous-hommes. Il y a donc, à Landsberg, une véritable radicalisation, une nouvelle révolution, aussi forte et lourde de conséquences que celle qu'avaient apportée les Protocoles. Nous reviendrons sur les débats soulevés par cette question (cf. infra, ch. 15).

Cette irruption de « l'espace vital » est grosse elle-même, si l'on ose dire, d'un affinement de l'idéologie raciste. On passe d'un racisme essentiellement antisémite, exaltant la race aryenne, définie surtout comme« nordique » et « à peau claire », à une savante hiérarchie de l'ensemble des races. Aux dépens, principalement, des Slaves.

Ce racisme universel, avant d'autoriser toutes sortes d'exactions contre les personnes, fait d'abord violence à la réalité objective. Rien ne le montre mieux qu'une page de Mein Kampf consacrée au Japon. La rapidité avec laquelle il a, depuis 1868, assimilé les techniques occidentales est l'irréfutable preuve... d'une vieille influence aryenne :

Si, à partir d'aujourd'hui, l'influence aryenne cessait de s'exercer sur le Japon, en supposant que l'Europe et l'Amérique s'effondrent, les progrès que fait le Japon dans les sciences et la technique pourraient continuer pendant quelque temps ; mais, au bout de peu d'années, la source tarirait, les caractères spécifiques japonais reprendraient le dessus et sa civilisation actuelle se pétrifierait, retomberait dans le sommeil d'où l'a tirée, il y a soixante-dix ans, la vague de civilisation aryenne. On peut en conclure que, de même que le développement actuel du Japon est dû à l'influence aryenne, de même, dans les temps très anciens, une influence étrangère et un esprit étranger ont éveillé la civilisation japonaise de cette époque reculée. La meilleure preuve à l'appui de cette opinion est qu'ensuite elle s'est ankylosée et s'est complètement pétrifiée. Ce phénomène ne peut se produire chez un peuple que lorsque la cellule créatrice originelle a disparu ou bien quand a fini par faire défaut l'influence extérieure qui avait donné l'élan et fourni les matériaux nécessaires au premier développement de la civilisation. S'il est prouvé qu'un peuple a reçu de races étrangères les éléments essentiels de sa civilisation, se les est assimilés et les a mis en œuvre, mais s'est ensuite engourdi quand l'influence étrangère a cessé de s'exercer sur lui, on peut dire que cette race a été dépositaire de la civilisation mais non qu'elle a créé la civilisation. (p. 318)

 

Ainsi la civilisation est une véritable entité métaphysique, une grâce accordée par un dieu injuste à une « race » et rigoureusement intransmissible. Hitler n'en dit pas plus. Il suppose que la civilisation est venue aux Japonais par une « très ancienne » influence ; il n'ose même pas écrire : une influence aryenne, mais le sous-entend clairement. Quelque mystérieux échange avec l'Inde du Nord, vers 1500 avant J-C, ferait l'affaire, mais nous n'en saurons pas davantage. Ce qui est clair, c'est que l'idée commune suivant laquelle le Japon a reçu de la Chine l'essentiel de ses techniques, et quelques traits fondamentaux de sa culture, par une influence diffuse de plus d'un millénaire, n'a pas l'aval de l'auteur, et qu'il n'ose s'y attaquer de front. Il « prouve » l'influence aryenne par son exact contraire : l'excellence atteinte au cours de l'histoire par les peuples les plus divers sous les cieux les plus éloignés. Puisqu'excellence il y a, c'est bien la preuve que des Aryens sont passés par là !

Cet exemple montre une fois de plus combien Hitler est à la fois conditionné par les préjugés de son temps, et original dans sa manière de les combiner en système. Il reprend un lieu commun qui aura la vie dure, celui du « Japonais imitateur », et le pousse à des conséquences caricaturales, que nul n'avait imaginées avant lui.

Sur l'origine de la supériorité aryenne, on chercherait vainement dans Mein Kampf une explication rationnelle, comme celle que le discoursd'août 1920 s'était longuement efforcé d'élaborer, à la manière de Darwin et suivant des présupposés matérialistes. La lutte pour la survie dans des étendues glacées, rendant les peuples à la fois plus forts et plus capables de « vie intérieure », n'est pas mentionnée. L'origine nordique des Aryens fait place à une ubiquité qui ne privilégie plus aucun point cardinal. Toute discussion historique à cet égard serait « une vaine entreprise » et « il est plus simple de poser la question en ce qui concerne le présent » (p. 289). Certes ! Mais on aurait tort de se borner à en rire. Hitler, ici, n'est pas seulement un charlatan de la pensée qui dissout par le verbe une difficulté théorique. Il est aussi trois autres choses : un chef de parti épris d'action, qui écarte de son chemin les discutailleurs ; un manipulateur hors pair, qui va encourager toutes sortes d'écoles rivales en ne prenant jamais nettement parti entre elles et en favorisant l'une ou l'autre au gré des besoins de sa tactique - ainsi Rosenberg, qui s'accroche à la théorie « nordique » et en fera, en 1930, la base de son e Mythe du XX

siècle, sera un homme important de l'appareil, mais contrôlable et désavouable à volonté ; enfin, en privilégiant, dans l'étude de l'histoire, l'observation du présent pour en déduire le passé, Hitler manifeste une option philosophique précise, suivant laquelle l'esprit gouverne la matière. Il s'est définitivement dégagé du matérialisme.

Son idée d'une intangible prédestination des races invite à méditer sur le parallèle, souvent esquissé, entre Hitler et Calvin, car le Français réfugié à Genève avait, au sujet du salut individuel, produit un schéma identique. Quoi qu'il en soit d'une possible influence, le plus important, pour comprendre comment fonctionne l'esprit du Führer, est de remarquer l'existence et l'importance de sa croyance en une « providence ». On le présente trop souvent comme un cynique voyant dans les Eglises un simple instrument de contrôle et de moralisation des masses et dépourvu lui-même de toute foi, ou encore comme un païen dont l'objectif final aurait été de ressusciter le vieux panthéon germanique. Ce dernier servait surtout pour le décorum, de même que dans les opéras du chrétien Wagner. Hitler était infiniment plus marqué par le christianisme que par toute autre idéologie religieuse. Ce qui ne veut pas dire qu'il fût très catholique. Si sa théorie de la prédestination des races évoque le calvinisme, le conflit entre Juifs et Aryens emprunte au manichéisme.

Le plus curieux est assurément la révérence de l'auteur de Mein Kampf devant Jésus-Christ. On la trouve le plus souvent négativement, lorsqu'il refuse tout combat contre les Eglises, mais aussi, à un endroit, positivement (p. 336) :

La doctrine religieuse des Juifs est avant tout une instruction tendant à maintenir la pureté du sang juif et un code réglant les rapports des Juifs entre eux, et surtout ceux qu'ils doivent avoir avec le reste du monde (...). La vie [du Juif] n'est que de ce monde et son esprit est aussi profondément étranger au vrai christianisme que son caractère l'était, il y a deux mille ans, au grand fondateur de la nouvelle doctrine. Il faut admettre que celui-ci n'a jamais fait mystère de l'opinion qu'il avait du peuple juif, qu'il a usé, lorsqu'il le fallut, même du fouet pour chasser du temple du Seigneur cet adversaire de toute humanité, qui alors, comme il le fit toujours, ne voyait dans la religion qu'un moyen de faire des affaires. Mais aussi le Christ fut pour cela mis en croix, tandis qu'on voit aujourd'hui le parti politique chrétien se déshonorer en mendiant pour les élections les voix des Juifs (...).

 

En disant du bien du Nouveau Testament par rapport à l'Ancien, Hitler montre un reste de tendresse pour le catéchisme de son enfance, pour la religion de sa mère. Il engrange au passage un bénéfice politique, celui de ménager les masses chrétiennes d'Allemagne. Mais il ne lit pas mieux ce livre que les autres, il y prend ce qui l'intéresse et l'accommode à sa sauce, quitte à le rendre méconnaissable. Tout en s'affirmant chrétien à sa manière, il donne des leçons à Dieu, estimant sa création imparfaite et s'offrant à y mettre la touche finale : subrepticement la fidélité à la « nature », qui fait mourir les faibles, se mue en une volonté d'accélérer le processus. On retrouve là le côté christique de Hitler : du christianisme il retient aussi l'idée messianique, et s'il a cherché jusque-là un autre Messie dont il n'aurait été que le Jean-Baptiste, il est clair qu'après l'ordalie du putsch il pense désormais incarner lui-même l'envoyé du Ciel.

Le meurtre des handicapés est d'ailleurs, lui aussi, une nouveauté, car un tel projet n'apparaissait pas dans les discours d'avant le putsch, alors qu'il affleure fréquemment dans le premier tome de Mein Kampf. Dès la page 29, à propos des misérables familles ouvrières observées à Vienne pendant sa jeunesse, il pose en principe qu'il ne faut pas s'acharner à amender leurs rejetons dégénérés :

(...) j'étais gardé de capituler en quelque pitoyable sentimentalité à la vue des produits, résultat final de ce processus de dégradation. Et il m'apparaissait que seul un double chemin pouvait conduire à l'amélioration de cet état :

Etablir des bases meilleures de notre développement en s'inspirant d'un profond sentiment de responsabilité sociale. Anéantir avec une décision brutale les rejetons non améliorables. (Souligné par Hitler)

 

Ailleurs, il se plaint qu'on se sente, dans l'Allemagne de son temps, obligé de « conserver tous les êtres, même les plus misérables » (p. 274). Cela lui paraît un fâcheux « correctif à la volonté divine » (p. 147). On peut relever cependant qu'à cet égard le tome 1, paru en 1925, est plus clair et menaçant que le second, deux ans plus tard, qui revient longuement sur les handicapés mais ne parle que de les stériliser, moyennant quoi la régénération de la race pourrait prendre « six cents ans » (p. 448). Il se pourrait donc que ses studieuses veilles de prisonnier l'aient amené à radicaliser sa pensée, en envisageant froidement le meurtre de ses compatriotes handicapés, dans lequel il devait se lancer effectivement au début de la guerre, puis que ses premières années de liberté l'aient rendu plus prudent et l'aient amené à édulcorer ses déclarations publiques.

C'est aussi pourquoi, sans doute, son « second livre », rédigé en 1928,découvert et exploité dans les années 60 par les historiens « programmologues » qui y voient l'aboutissement et la formulation définitive de ses plans, ne sera pas publié.

 

Outre la systématisation du racisme et une certaine clarification de ses présupposés religieux, Mein Kampf contient une vision de l'histoire récente fondant une déclaration de candidature à la direction de l'Allemagne, par une critique au moins indirecte, et souvent explicite, de celui qui l'a orientée après Bismarck. Lu sous cet angle, et confronté avec l'histoire du règne de Guillaume II, le livre offre des clartés nouvelles sur les procédés de gouvernement du Troisième Reich.

On a déjà mentionné la critique de l'hésitation wilhelminienne entre l'alliance anglaise et l'alliance russe. Dans cette matière comme dans les autres, il est frappant que le futur dictateur approuve les impulsions de l'empereur déchu, et l'accuse plus d'avoir manqué de suite dans les idées que de n'en avoir pas eu ou d'en avoir eu de mauvaises.

Commençons par une question classique, la comparaison entre Hitler et Bismarck. Un livre non moins classique, du Suisse Henry Vallotton, par ailleurs biographe de Bismarck et non de Hitler, a fixé en 1954 les principaux canons : Bismarck, joueur d'échecs, savait s'arrêter ; Hitler,

joueur de poker, ne le savait pas8. J'ai montré ailleurs que le chancelier Hitler calculait ses coups avec au moins autant d'avance que son devancier, connaissait les limites qu'il était dangereux de franchir et

excellait à s'arrêter pile devant elles9. A présent, commentant Mein Kampf, je relève que son admiration pour Bismarck, et sa propension à mettre ses pas dans les siens, connaissaient de sévères limites.

Sans le dire aussi nettement, il admire plus, dans le « Chancelier de Fer », le père de l'unité allemande, couronnant l'œuvre du roi Frédéric II qui avait fait de la Prusse une puissance (p. 104), que celui qui a bourgeoisement géré les résultats obtenus, entre 1871 et 1890. Il le laisse entendre par exemple lorsqu'il brocarde longuement l'une de ses réussites diplomatiques les plus célèbres, la Triple Alliance nouée en 1882 avec l'Autriche-Hongrie et l'Italie. Lorsqu'il l'appelle un « chef-d'œuvre de diplomatie » (p. 140), c'est ironiquement. Elle était justifiable à la rigueur par l'habileté de Bismarck, et aussi par le fait qu'à son époque l'Autriche était moins « slavisée » que sous Guillaume II :

(...) Un Bismarck pouvait se permettre de recourir à ce pis-aller, mais aucun de ses successeurs malhabiles ne le pouvait plus et encore moins à une époque où les bases essentielles de l'alliance voulue par Bismarck n'existaient plus : car Bismarck pouvait encore voir dans l'Autriche un Etat allemand. Mais l'introduction graduelle du suffrage universel avait abaissé ce pays régi suivant les règles parlementaires à un état chaotique n'ayant plus rien d'allemand. (p. 160)

Bismarck fait l'objet d'une seule critique directe, mais de grande portée : il avait mené en dépit du bon sens la lutte contre le socialisme, ne se fiant qu'à la bureaucratie d'Etat. « Il manquait la plate-forme d'une nouvelle conception philosophique pour le triomphe de laquelle il eût fallu mener le combat » (p. 189).

A partir de 1890, donc, alors que la population allemande s'accroissait de « 900 000 âmes » par an (p. 142), quatre solutions s'offraient : la limitation des naissances et la colonisation intérieure, que Hitler dénonce comme contraires aux « intérêts de la race » et que Guillaume II n'adopta pas - la première pour des raisons morales que l'auteur ne juge pas, la deuxième pour ne pas paraître attenter à la grande propriété, ce qu'il juge futile ; restaient la « conquête économique » et la « conquête territoriale », entre lesquelles l'empereur oscilla, pour pencher finalement vers la première, non point peut-être de son plein gré, mais avant tout parce qu'il n'avait su prendre des mesures énergiques contre les ennemis intérieurs.

Curieusement, ici, point d'hydre juive multiforme qui sape méthodiquement le moral de la nation, mais un assemblage de causes variées et peu reliées entre elles. On s'était laissé amollir dans les affaires économiques. On était d'une insondable naïveté, en parlant sincèrement de paix alors que l'étranger ne le faisait que tactiquement. Le « marxisme » (et non, on le notera, « le Juif ») propageait des idées pacifistes. On manquait surtout de poigne et de lucidité. Bref, d'un chef.

On se trompe quand on fait de Hitler un idéologue politique, adversaire par principe de la démocratie et ne jurant que par la dictature, ou encore ennemi des Lumières et soucieux de prendre une revanche, à l'échelle européenne, sur la Révolution de 1789. Avant certains historiens, des hommes politiques sont tombés dans cette erreur, tels les Français Pétain et Laval qui, n'ayant pas eux-mêmes de convictions politiques bien solides, se sont mis à jouer les contre-révolutionnaires sitôt après l'armistice de 1940, en pensant obliger Hitler à les aimer et à les ménager. C'était méconnaître non seulement sa volonté d'écraser la France, mais aussi son pragmatisme et son éclectisme. Loin d'être un traité du bon gouvernement, Mein Kampf est un volcan qui, pour concourir à ce qui est présenté comme l'intérêt allemand, crache des laves fort disparates. Ainsi le parlement de Vienne au temps des Habsbourg, entre autres sarcasmes, fait l'objet d'une comparaison désavantageuse avec celui de Londres, présenté, lui, en termes élogieux (p. 74). On ne distingue pas toujours très bien s'il lui reproche d'être un parlement, ou un article d'importation.

De même, dans le paragraphe où Hitler expose le plus nettement sa conception du pouvoir et sa candidature à celui-ci, on rencontre de manière quelque peu inattendue le mot de démocratie :

A cette conception [le parlementarisme] s'oppose celle de la véritable démocratie allemande, dont le chef librement choisi doit prendre sur lui la responsabilité entière de tous ses faits et gestes. Une telle démocratie n'admet pas que les différents problèmes soient tranchés par le vote d'une majorité ; un seul décide, qui répond ensuite de sa décision sur ses biens et sur sa vie. Si on objecte à cela que, dans de pareilles conditions, il serait difficile de trouver un homme prêt à se consacrer à une tâche comportant de tels risques, il n'y a qu'une seule réponse à lui faire : (...) la crainte de la responsabilité qu'on doit assumer écartera les incapables et les faibles.

Si néanmoins il arrive qu'un pareil individu cherche à se faufiler au pouvoir, on peut le démasquer facilement et lui crier sans ménagement : arrière, lâche voyou ! Retire ton pied, tu souilles les marches ; car seuls entrent au panthéon de l'histoire les héros et non les intrigants. (p. 99-100)

 

Le passage suivant, extrait de la narration de son apprentissage politique dans les tribunes du parlement de Vienne, est l'un des rares où Guillaume II soit nommé, et on constatera que Hitler répugne à le juger, concentrant le tir sur ses adversaires. Le blâme est néanmoins apparent, et implicite l'annonce qu'il fera, lui, autrement :

Comme je l'avais toujours fait, je suivais aussi à Vienne, et avec la plus grande passion, tout ce qui se passait en Allemagne (...) Je n'approuvais pas, à cette époque, la lutte menée contre Guillaume II. Je voyais en lui non seulement l'empereur d'Allemagne, mais surtout le créateur de la flotte allemande. L'interdiction que le Reichstag avait signifiée à l'empereur de prononcer des discours politiques me révoltait au dernier degré (...) En une seule session, ces oies mâles caquetaient dans leur parlement plus d'absurdités que n'aurait pu le faire, pendant des siècles, toute une dynastie d'empereurs, y compris les numéros les plus faibles d'esprit de la série. (p. 57)

 

Un peu plus loin, il prend des distances encore plus nettes. Si le parlement d'avant 1914 était mal placé pour le critiquer, l'empereur était critiquable, essentiellement parce qu'il refusait de vivre avec son temps. C'est bien le dictateur moderne, appuyé sur les masses, qui s'annonce ici :

Je suis très reconnaissant au destin de m'avoir fait étudier cette question pendant que j'étais encore à Vienne, car il est probable qu'en Allemagne à la même époque je l'aurais tranchée trop aisément. Si j'avais senti tout le ridicule de cette institution que l'on nomme « parlement » à Berlin d'abord, je serais sans doute tombé dans l'excès inverse et me serais rangé, pour des raisons excellentes en apparence, du côté de ceux qui ne voyaient le salut du peuple et du Reich que dans un renforcement de la puissance et de l'idée impériales, et qui ainsi restaient étrangers à leur époque et aux hommes. (p. 85)

Guillaume II était un empereur absolutiste égaré dans l'univers libéral de la fin du XIX e siècle. Ainsi se vantait-il de n'avoir jamais lu la

constitution 10. On a raillé à juste titre son goût des uniformes et des parades militaires. Hitler n'est sans doute pas loin de partager ce point de vue... non par haine des uniformes et encore moins des parades, mais parcequ'à ses yeux il eût fallu cultiver moins superficiellement et plus intelligemment les vertus militaires.

L'armée fut, comme on sait, sa famille d'élection et il voit en elle le creuset par excellence de la nation. Le parti socialiste en est l'antithèse. Or Guillaume II s'est beaucoup répandu, en paroles, contre ce dernier, qui a fini par jouer un grand rôle dans son abdication. C'est qu'il avait manqué au début de la guerre, écrit Hitler, une occasion merveilleuse de s'en débarrasser, puisque l'enthousiasme guerrier des masses donnait radicalement tort à leur propagande internationaliste de naguère. Il commence par reprocher au gouvernement d'avoir pris d'absurdes mesures pour tempérer l'enthousiasme que soulevaient les premières victoires, puis il enchaîne sur la répression immédiate qu'il eût fallu déclencher :

Je connaissais trop bien la psychologie des grandes masses pour ne pas savoir qu'en pareil cas, ce n'était pas avec un état d'âme « esthétiquement » très élevé que l'on pouvait attiser le feu qui maintiendrait chaud ce fer. A mes yeux, c'était une folie de ne point faire tout ce qui était possible pour augmenter le bouillonnement des passions : mais il m'était tout simplement incompréhensible que l'on enrayât celui qui, par bonheur, était créé. Ce qui m'irritait en second lieu, c'était la façon dont on estimait convenable de prendre position à l'égard du marxisme. A mon avis, on démontrait seulement ainsi que l'on n'avait pas la moindre notion de ce qu'était cette pestilence. On s'imaginait très sérieusement qu'en prétendant supposer l'union des partis, on pouvait amener le marxisme à la raison et à la réserve. (...)

C'eût été le moment de prendre des mesures contre toute la fourbe association de ces Juifs empoisonneurs du peuple. (...) Tandis que les meilleurs tombaient sur le front, on aurait pu tout au moins s'occuper, à l'arrière, de détruire la vermine. Mais au lieu de cela, Sa Majesté l'empereur tendit la main aux anciens criminels et accorda son indulgence aux plus perfides assassins de la nation, qui purent ainsi reprendre leurs esprits. (p. 185-86)

 

Ces lignes sont, sur le plan historique, très discutables, qu'il s'agisse des possibilités et des opportunités d'août 1914 ou de la précocité, tant des idées de Hitler sur ce sujet que de son intérêt pour les lois de la psychologie collective. Mais pour ce qui est du futur, le programme implicitement présenté ici sera respecté à la lettre. Hitler propose un remède de cheval contre la défaite, consistant à fermer brutalement la bouche de ceux qui ne veulent pas une revanche, ou qui pourraient entraver la délicate besogne des propagandistes chargés de fabriquer et d'entretenir l'enthousiasme.

Un autre passage, qui dit au fond la même chose, a acquis une célébrité bien plus grande après 1945, en raison de la méthode préconisée pour « détruire la vermine » :

Si l'on avait, au début et au cours de la guerre, tenu une seule fois douze ou quinze mille de ces Hébreux corrupteurs du peuple sous les gaz empoisonnés que des centaines de milliers de nos meilleurs travailleurs allemands de toutes origines et de toutes professions ont dû endurer sur le front, le sacrifice de millions d'hommes n'eût pas été vain. Au contraire, si l'on s'était débarrassé à temps de ces douze mille coquins, on eût peut-être sauvé l'existence d'un million de bons et braves Allemands pleins d'avenir. (p. 775)

 

Considéré dans son contexte, ce passage (dont il faut signaler qu'il fait partie du second tome, et des pages ultimes de l'œuvre) n'a rien d'un programme de gazage de la totalité des Juifs européens accessibles, lors de la guerre de revanche, aux filets de la police et de l'armée allemandes. Le massacre dont l'idée est ici caressée est incomparablement plus restreint, dans son étendue comme dans sa durée. Il ne concerne que des Allemands adultes et instruits. Il est plus prémonitoire par l'état d'esprit qu'il révèle que par la technique qu'il préconise. La mort des Juifs, et son moyen, évoquent et équilibrent le sort des Allemands victimes de la guerre. C'est aussi, pour Hitler, une affaire personnelle, puisqu'il a subi dans sa chair l'effet des gaz et l'indique dans son livre, en ajoutant que la guérison de sa blessure a coïncidé avec sa décision de faire de la politique pour préparer la revanche. Il n'y a donc pas ici une prophétie dévoilant le projet d'utiliser le Zyklon B, mais un jalon dans la lente gestation de cette idée.

Enfin, la présentation du règne de Guillaume II comme un gâchis monumental, jointe à tout ce qui est dit des méthodes juives de dissolution du moral des peuples, eût permis à un esprit attentif de prévoir un aspect essentiel des méthodes gouvernementales nazies : l'art de discréditer ceux qu'on voulait perdre au moyen de dossiers de basse police opportunément exhumés.

Les passages sur la sexualité abondent dans Mein Kampf. Ils présentent, par rapport au discours d'août 1920 et même au premier texte antisémite de septembre 1919, une continuité remarquable : le Juif est un affairiste du sexe, qui lui sert non seulement de source de revenu, fût-ce en exploitant sa propre famille, mais d'arme pour tuer l'esprit national, abâtardir la race et ruiner la santé des pays qu'il parasite. C'est ainsi que sa presse est passée maîtresse dans l'art de salir les gens qui lui déplaisent :

(...) Il faut étudier spécialement chez les Juifs l'infamie qui consiste à déverser d'un seul coup et de cent poubelles à la fois, comme à l'appel d'une baguette magique, les plus basses et les plus honteuses calomnies sur le vêtement immaculé d'un homme d'honneur : alors on pourra révérer comme ils le méritent ces dangereux voyous des journaux.

Il n'est rien dont ne soient capables ces chevaliers d'industrie de la pensée, pour en venir à leurs fins odieuses. Ils vont jusqu'à s'introduire dans les affaires de famille les plus secrètes ; ils fouinent jusqu'à ce que leur instinct de chercheurs de truffes leur ait fait trouver quelque pitoyable événement, capable de porter le coup de grâce à leur malheureuse victime. S'ils ne trouvent absolument rien, malgré tout leur flair, ni dans la vie publique ni dans la vie privée, les gaillards ont simplement recours à la calomnie (...). (p. 93)

Si nous rapprochons cette page de celle, déjà citée, professant qu'il faut, à l'exemple du Juif, faire taire tout scrupule dans la « lutte à mort » qui doit être livrée contre lui, nous y trouvons l'annonce des méthodes que la Gestapo emploiera contre Röhm en 1934 ou contre les généraux von Blomberg et von Fritsch en janvier 1938, plus sûrement que, dans le fantasme d'une asphyxie préventive de quelques milliers de notables juifs en 1914, la préfiguration des chambres à gaz. Mais il y a plus encore, si l'on se souvient du plus grand scandale qui avait marqué le règne de Guillaume II : en 1904-1905, il avait dû se séparer d'un de ses familiers, Eulenburg, en raison de son homosexualité, brutalement révélée. Mais on ne pouvait ici mettre en cause les Juifs et « leur » presse, car les journaux n'avaient servi que de truchement pour les manœuvres d'un autre clan de la cour. Là encore, donc, Hitler prend ses distances avec le précédent maître de l'Allemagne : il ne se laissera pas dicter sa conduite et les noms de ses collaborateurs, il prendra plutôt les devants, en jouant sur le moralisme des couches dirigeantes.

Enfin, ce florilège des passages importants de Mein Kampf ne saurait omettre un bref et célèbre paragraphe où l'auteur exprime la radicalisation de son antisémitisme :

Si le Juif vient à l'emporter, avec l'aide de sa foi marxiste, contre les peuples de l'univers, alors son triomphe sera la danse mortuaire de l'humanité, alors cette planète évoluera de nouveau sans hommes dans l'éther, comme il y a des millions d'années. (p. 70)

Après sa sortie de prison, puisque, délivré par force de ses liens avec les officiers, il travaille pour son propre compte, Hitler va plus que jamais consacrer ses soins à se distinguer des forces de droite non nazies. Pendant sa captivité, les autres dirigeants n'avaient pas été capables de maintenir ce cap. Ils avaient, en particulier, dangereusement flirté avec le

« parti raciste pour la liberté 11 », surtout implanté en Allemagne du Nord, et avec son leader Albrecht Graefe. Comme tous n'étaient pas d'accord, il s'était ensuivi d'âpres querelles de chefs et de clans et Hitler, qui en principe avait désigné Rosenberg pour assurer son intérim, finit par

déclarer, en mai 192412 qu'il renonçait, le temps de son incarcération, à tout rôle politique. Cet effacement facilita sa libération et aussi, puisque aucun dirigeant n'avait su s'imposer en son absence, la restauration rapide de son autorité. Le seul acquis durable datant de cette période est la chemise brune, nouvel uniforme SA institué le 17 mai 1924 sur l'ordre de

Röhm, devenu chef des SA en l'absence de Göring le 1er 13 avril.

Lors de sa sortie, le 20 décembre 1924, Hitler retrouve en guise de parti un champ de ruines. Il est vrai qu'en un an le contexte politique a cessé de favoriser les extrémistes. Ce n'est pas une république faible qui consent à la libération anticipée de Hitler, mais un Etat consolidé, qui entend prouver sa force en pardonnant aux exaltés de la période précédente, non sans leur imposer de sévères limites. Une première passe d'armes avec les autorités en témoigne : reçu peu après sa sortie par le ministre-président Held, nouveau chef de l'exécutif bavarois, Hitler lui promet de respecter désormais la légalité, moyennant quoi l'interdiction du parti et celle de son journal sont levées ; mais, dès son premier discours, il se voit reprocher d'avoir appelé à la violence et, en conséquence, interdire de parler en public sur tout le territoire bavarois. Dans le reste de l'Allemagne, c'est l'interdiction même du parti nazi, prononcée à l'époque du putsch ou même auparavant, qui souvent

persiste et ne sera levée qu'au bout de plusieurs années14.

Alors, faut-il voir dans ce premier discours l'une de ces innombrables maladresses qu'on reproche à Hitler, au risque de rendre opaques les raisons de son ascension ? Il le prononce le 27 février 1925, au cours d'une réunion à la Bürgerbräukeller que le Völkischer Beobachter de la veille - jour de sa reparution - présente comme la « refondation » du parti. L'orateur réaffirme son hostilité aux Juifs et laisse entendre qu'en politique extérieure ses ambitions se sont élargies. Une éventuelle annulation du traité de Versailles n'empêcherait pas, dit-il, la « pollution du sang allemand » et on doit opposer au marxisme non seulement une doctrine supérieure, mais des « mesures brutales ». S'en prenant alors à Ludendorff qui s'est lancé dans une campagne anticatholique, Hitler lâche la formule qui va être invoquée pour le priver de tribune : « Dans

certains cas il faut désigner un adversaire en en ayant un autre en vue15. »

Il n'est point sot, de la part du ministre-président, d'avoir vu là le passage le plus important du discours, et d'en avoir déduit que les protestations de loyalisme de Hitler à l'endroit de son gouvernement étaient peu sincères. On peut cependant se demander si, en l'absence de cette phrase, il n'aurait pas incriminé un autre passage, et surtout si Hitler pouvait se permettre, pour sa rentrée politique, un langage entièrement

légaliste, qui aurait donné crédit à l'idée, déjà émise çà et là16, qu'il avait trahi sa cause en échange de sa libération. En regard, il faut mesurer le bénéfice considérable de cette soirée : sans sortir de la légalité, il a récupéré d'un coup le terrain perdu le 9 novembre, en reprenant au cœur de Munich sa place de tribun charismatique, et en réaffirmant son autorité sur un parti dont les chefs, naguère à couteaux tirés, s'embrassent autour de lui aprèsson triomphe oratoire. La répression elle-même est relative, et dénote chez ses auteurs une persistante erreur : on croit que toute la force de Hitler réside dans son verbe et qu'en le privant de la parole, sans interdire son journal ni son parti, on le réduit à l'impuissance... alors qu'on lui offre l'occasion de renforcer sa stature politique en déployant d'autres facettes de son talent.

 

Gregor Strasser et Josef Goebbels sont les deux noms nouveaux qui apparaissent en ces années dans la direction du parti nazi. Commune au départ, leur position vis-à-vis de Hitler va diverger et conditionner leurs destins respectifs.

Strasser est un pharmacien de Landshut, en Basse-Bavière. Issu d'un milieu catholique petit-bourgeois, il a, dès 1920, rejoint le parti nazi en y faisant entrer sa section d'anciens combattants. Etant le premier à faire rayonner le parti hors de Munich, il est en quelque sorte, pour la région de Landshut, son premier Gauleiter (chef de région). A la tête d'une section de SA recrutée sur place, il a participé aux actions nazies à Munich en 1923, que ce soit le 1er mai ou les 8 et 9 novembre.

S'il faut en croire son frère Otto, de cinq ans son cadet et moins longtemps nazi que lui, Hitler le considérait assez pour déjeuner chez lui un dimanche d'octobre 1920 en compagnie de Ludendorff, et dut déjà ce jour-là supporter quelques divergences de vues. Tandis qu'il se répandait en tirades antisémites (qui paraîtront vraisemblables aux lecteurs de son grand discours d'août précédent), Gregor pour sa part insistait (mais moins qu'Otto) sur la composante socialiste du mouvement et niait que son « nationalisme » visât une politique de revanche et de conquête. Le « socialisme-national » devait au contraire devenir « l'âme d'une nouvelle

Allemagne et d'une nouvelle Europe17 ».

Au printemps de 1925, Hitler charge Strasser de diriger le parti « en Allemagne du Nord », avec de larges pouvoirs de décision. Un cadeau royal en apparence et, toujours en apparence, très dangereux pour le donateur. Le territoire de Strasser couvre la Prusse et les régions les plus peuplées d'Allemagne, l'autorité directe de Hitler ne s'exerçant que sur la Bavière et quelques Länder environnants. S'il réussissait dans sa tâche, l'apothicaire pourrait se rendre maître du parti lors d'un congrès. C'est bien ainsi, d'ailleurs, qu'il l'entend. Avec son frère, il fonde une revue théorique, puis une maison d'édition et il élabore, comme s'il n'y avait pas celui de 1920, un programme, visant à « l'harmonie dans tous les

domaines 18 ». Pour les aider à diffuser leurs idées, ils engagent un journaliste qui végétait dans la Ruhr au service d'un parlementaire du parti raciste, Joseph Goebbels : il se révèle vite un brillant orateur, doublé d'un grand technicien de la propagande.

Strasser réunit le 24 janvier 1925 à Hanovre ses chefs régionaux19. La direction du parti n'est représentée que par Gottfried Feder, et le nom de Hitler est copieusement chahuté, seul Robert Ley, Gauleiter de Cologne, prenant sa défense. Une question passionne alors l'opinion, celle de l'indemnisation des princes dépossédés de leurs biens en 1918. Elle vient d'être votée par le Reichstag et les partis de gauche tentent d'organiser un référendum pour s'y opposer. Strasser ce jour-là les rejoint, en dépit du fait que Hitler a dénoncé la manœuvre de la gauche comme une escroquerie de la « juiverie ». Pour faire bonne mesure, l'assemblée entérine une proposition de Strasser, d'après laquelle le parti renonce à viser le pouvoir par les voies légales et adopte une « politique de catastrophe ». Goebbels, qui tient un journal, y note alors sans déplaisir :

« Il n'y a plus personne pour croire en Munich20. »

En réplique, Hitler convoque un congrès national dans le Sud, à

Bamberg, pour le 14 février. Il écrase les contradicteurs 21 sous son éloquence et sa générosité. Strasser recule piteusement sur toute la ligne, bien content de garder ses journaux et sa maison d'édition. Plus tard, Goebbels se vantera d'avoir compris la grandeur de Hitler et de s'être rallié à lui dès ce jour-là ; ses adversaires ne le lui feront pas dire deux

fois et le surnommeront «le traître du Bamberg 22 ». Devant une telle unanimité, les historiens ont tendance à suivre, jusqu'à ce que l'un d'eux vérifie l'information. C'est William Shirer qui, le premier, lut de près le journal de Goebbels et constata que son virage vers Hitler avait pris plusieurs semaines. Au début il reste partisan de Strasser et se montre dégoûté de l'humiliation que Hitler a infligée à cet homme « bon et honnête ». C'est une soirée à la Bürgerbräukeller, le 8 avril, qui semble avoir produit l'effet décisif. Hitler a invité personnellement Goebbels à y discourir avant lui, par une lettre reçue le 29 mars. C'est seulement à partir de cette date que les critiques contre le chef du parti cessent dans son journal. Il décrit avec des accents émus la soirée du 8, et tous les égards que Hitler a pour lui « malgré l'incident de Bamberg ». Le 13 enfin, après un nouveau discours de Hitler, il écrit tout simplement : « Je l'aime. »

Le 22 mai, sur la lancée de ces victoires et de ces débauchages, Hitler réunit à Munich une « assemblée générale » pour adopter de nouveaux statuts, sans doute uniques dans l'histoire mondiale des associations : le chef est certes élu, mais seulement par les adhérents de Munich, après quoi il dispose d'un pouvoir absolu de nomination des Gauleiters. C'estalors que le programme de 1920 est déclaré « intangible ». Enfin, pour arbitrer les conflits, on crée une toute-puissante commission de discipline, l'« Uschla », où s'illustrera notamment l'un des premiers juristes ralliés à Hitler, l'avocat Hans Frank. De ce jour date la fin de la lutte des fractions à l'intérieur du NSDAP, même si des soubresauts agitent encore sa milice (cf. infra, p. 155).

Fort de ces nouvelles armes, Hitler passe à l'offensive. Ainsi, en octobre, Goebbels emménage à Berlin, un titre de Gauleiter en poche. Dans cette capitale dominée par la gauche, le parti n'a guère pu encore s'implanter, et les SA encore moins. Cette mission de haute confiance est, bien évidemment, une pierre dans le jardin de Strasser.

Le renforcement de son contrôle sur l'organisation, en cette année 1926, permet également à Hitler de préparer concrètement la prise du pouvoir, en instaurant une sorte de cabinet fantôme : l'appareil central, dans des locaux munichois qui vont s'agrandir plusieurs fois, se dote de sections correspondant aux différents ministères, et elles élaborent des

projets dans tous les domaines. Joachim Fest a raison d'insister 23 sur ce travail souvent ignoré ou raillé, qui fait du parti nazi une organisation « mieux préparée et plus convaincante que tout autre parti totalitaire pour réclamer le pouvoir ». Dans le même ordre d'idées, Hitler met à profit l'interdiction qui lui est faite de parler en public, et brave une nouvelle fois le reproche de négliger la direction de son parti, en passant une bonne partie de l'année 1926 à Berchtesgaden pour écrire le second tome de Mein Kampf, qui complète le premier essentiellement dans deux domaines : la conception de l'Etat et le programme de politique extérieure.

 

Mais la performance principale du chef de parti Hitler en 1926 est de conserver le « socialiste » Strasser, ainsi que son remuant cadet, non seulement dans l'organisation, mais dans les fonctions qu'ils exerçaient avant la crise. Gregor continue théoriquement de régner sur les nazis d'Allemagne du Nord et d'apparaître comme un des principaux dirigeants du parti, ce qui permet à Hitler de capitaliser le fruit de son travail et de bénéficier, dans certains milieux, de la popularité que lui valent les aspects anticapitalistes du programme nazi, défendus par cet apôtre passionné et volontiers violent. Il rode ainsi une de ses techniques favorites : la manipulation des dirigeants nazis, avec ou sans leur complicité, pour présenter simultanément des images opposées et séduire

des clientèles diverses. Le 2 janvier 1928 24, il laissera même Strasser devenir le numéro deux du parti en le chargeant de « l'organisation », tout en le privant de pouvoir réel. Il n'aura plus qu'à orchestrer une rupture progressive, conclue par le meurtre de Strasser lors de la nuit des Longs Couteaux(juin 1934), pour rassurer les industriels, avant comme après la prise du pouvoir.

La nuit des Longs Couteaux prendra prétexte d'une révolte qui aurait couvé chez les SA. Le procédé consistant à laisser prospérer des dissidences, quitte à passer pour un mauvais chef, un « dilettante », se remarque notamment dans la manière dont Hitler reconstitue cette organisation.

C'est le 4 juillet 1926, à Weimar, qu'est fêtée la résurrection de la SA.

Röhm s'est alors éloigné de Hitler25, et le nouveau chef s'appelle Franz Pfeffer von Salomon. De ce jour date aussi l'adoption du salut nazi, imité de l'Italie mussolinienne, ainsi que la fondation de la Jeunesse

hitlérienne 26. Quant aux SS (Schutzstaffeln - échelons de protection), c'est une garde personnelle du Führer fondée au début de 1925, à partir d'un embryon d'avant le putsch qui s'appelait le « Stosstrupp Hitler » et portait déjà des signes distinctifs noirs, ainsi qu'un couvre-chef à tête de mort. Ils forment une branche de la SA et leurs premiers chefs ne feront pas de grandes carrières. Ce n'est que le 6 janvier 1929 que le jeune Heinrich Himmler (il est né en 1900), un ancien collaborateur de Strasser, en devient l'inamovible chef.

La ligue paramilitaire, reconstituée à part du Kampfbund, est soigneusement distinguée de l'armée : Hitler affirme ce jour-là et répétera à plusieurs reprises qu'elle ne forme pas une armée clandestine, contrairement à ce que pensent beaucoup de ses membres, heureux de

ruser avec le traité de Versailles27. Le chef a une raison évidente d'agir ainsi : il ne veut aider en rien les « criminels de novembre », selon lui toujours au pouvoir, et surtout pas à avoir l'air de lutter contre le traité. De tout progrès national leur chute est, dit-il, le préalable.

Mais une raison plus cachée est sans doute déjà à l'œuvre : Hitler a redéfini ses rapports avec l'armée. Avant le putsch, il la concevait comme un instrument indispensable dans la conquête du pouvoir. A présent, il n'a besoin que de sa neutralité. Tout en souhaitant publiquement qu'elle ne reste pas neutre dans le conflit entre nationalistes et marxistes (ainsi en mars 1929), il aspire à ce qu'elle redevienne un corps technique, totalement apolitique, c'est-à-dire soumis au pouvoir, y compris et surtout quand ce pouvoir sera le sien. Voilà qui implique que les SA soient réduits à un rôle politique, celui de disputer le pavé aux Rouges et de protéger les réunions. On le voit même, interrogé comme témoin lors d'un procès fait à quelques SA, prétendre que le sigle ne signifie plus Sturmabteilungen (divisions d'assaut), mais Schutzabteilungen (divisions

de protection28 : ce curieux télescopage avec les SS (Schutzstaffeln -échelons de protection) est resté inaperçu des historiens, qui ont été tropsensibles à la violence anti-étatique déployée par les SA, et à leur apparent conflit de 1934 avec les généraux, pour saisir à quel point Hitler leur tenait la bride courte. Il est vrai aussi que le Führer n'a point bataillé pour imposer ce changement de nom : lui-même, pourvu qu'il eût les troupes bien en main, n'était pas mécontent que d'autres les croient menaçantes, et filent doux devant la menace. Dans ce rôle aussi il manipule Gregor Strasser, qui est le chef, non seulement du parti en Allemagne du Nord, mais, après les élections de mai 1928, du groupe national-socialiste au Reichstag : à ce titre il déclare en mars 1929 qu'il faudra instaurer une haute cour pour juger les chefs de la Reichswehr, et les condamner à la pendaison. Ce langage, tout autant que ses diatribes anticapitalistes, se retournera tragiquement contre lui, et son sang, lors de la nuit également fatale à certains chefs SA, scellera un nouveau pacte entre les nazis et l'armée.

Il est aisé de comprendre que ce jeu vise aussi à séduire le patronat, à qui les SA offrent leurs services pour disputer le pavé aux milices communistes, et qui seul peut les rétribuer, mais qui n'a certainement pas envie que les désordres deviennent incontrôlables.

 

L'étude des années antérieures au putsch nous a montré que Hitler n'avait jamais été un véritable ennemi du capitalisme. Même les idées de Feder, faisant passer une frontière morale entre le capital industriel, utile, et le capital financier, parasitaire, avaient vite été dénaturées, par l'assimilation du capital financier à la « juiverie », dès le grand discours antisémite d'août 1920 : tout patron non juif pouvait se sentir rassuré, d'autant plus que, dans ce même discours, les transformations sociales envisagées se limitaient à une réforme agraire et à l'instauration d'une assurance-vieillesse.

Là aussi, cependant, le candidat chancelier joue des divergences entre ses lieutenants. Feder et Strasser sont tenus en laisse comme des dogues dangereux, qu'on menace de lâcher, mais la politique réelle du parti, exprimée notamment par son leader, ainsi que par Göring quand il rentre d'exil en 1927, est nettement plus conciliante. En 1926 et 1927, Hitler fait

de grands appels du pied au patronat29. Il en attend surtout, à court terme, des effets financiers, qui tardent à venir. Parmi les magnats de la Ruhr, seul le vieil Emil Kirdorf est un nazi précoce, dont les subsides sont

attestés depuis 1927 30. Fritz Thyssen, dont les subventions allaient, avant

le putsch, à Ludendorff31, sera la seconde grosse prise, mais pas avant 1929. La séduction du patronat est, pour ce mouvement à l'originetrès populaire, un travail de longue haleine, qui cependant est poursuivi sans relâche et portera ses fruits dans les heures décisives précédant la prise du pouvoir.

 

C'est en 1928 que Hitler installe pour la première fois ses pénates à Berchtestgaden, où il avait pris dès le début des années 20 l'habitude de venir se reposer ou méditer, logeant alors à l'hôtel. Il commence par louer une maison dans le hameau d'Obersalzberg, niché au-dessus de la ville sur les pentes de la montagne du même nom, puis il l'achète, la baptise «Berghof», l'agrandit et fait construire deux annexes, dont le célèbre « nid d'aigle » – seule partie encore debout –, un pavillon isolé sur un sommet, auquel on accède par un ascenseur. Ce sera, jusqu'à la fin, sa

résidence préférée, y compris pour le travail32.

Voilà une de ces habitudes hitlériennes qu'on tourne facilement en mauvaise part : cette évasion fréquente loin des bureaux munichois du parti puis, à partir de 1933, de la chancellerie berlinoise, serait une preuve, à la fois, de misanthropie, de paresse et de lâcheté. Hitler aurait mieux aimé ordonner de loin ses crimes que d'y prêter la main.

Le procès est léger. Hitler n'a certes pas peur de mettre la main à la pâte. Ses tournées en avion, soit électorales, soit destinées à nouer des machinations comme celle de la nuit des Longs Couteaux, témoignent qu'il sait apparaître à point nommé, et ne délègue guère ce qui lui semble capital. Plus encore, lorsque la situation exigera, à partir de 1941, sa

présence aux armées, il fera le sacrifice de ses «chères montagnes 33», n'y faisant plus que des apparitions assez brèves, en général pour recevoir des dirigeants étrangers, et c'est à son poste, à la chancellerie de Berlin, qu'il assumera les conséquences finales de sa politique, alors que les Alliés pensaient bien le cueillir en Bavière.

Une autre donnée est à prendre en compte, et non la moindre. L'Allemagne est un pays aux deux tiers protestant et Hitler en a conscience. En y exerçant le pouvoir, depuis Berlin et depuis la Prusse, il donnera des gages permanents à la communauté la plus nombreuse. Il importe de les équilibrer, pour ne pas marginaliser les catholiques, par un rappel constant de ses propres origines, et sa prédilection immobilière pour la Bavière y pourvoira. C'est ainsi que, le 5 février 1933, une semaine après la prise du pouvoir, il annonce dans un communiqué de presse qu'il conserve son logement de Munich, une ville à laquelle il est «

personnellement très attaché 34 ». Les montagnes de Berchtesgaden auront, entre autres vertus, celle de le placer au-dessus des mêlées religieuses de l'histoire allemande.

Mais il y a mieux et plus. En se promenant dans la région, en lisantdivers écrits sur elle, en consultant des cartes à grande et à petite échelle, on va de surprise en surprise.

Avant la prise du pouvoir, les visiteurs qui n'étaient pas logés au Berghof descendaient volontiers à l'hôtel « Zum Türken », situé juste au-dessus. Racheté pour héberger la garde rapprochée du chancelier, le bâtiment retrouvera sa fonction hôtelière après la guerre, et deviendra un lieu d'étape prisé des Américains. Aujourd'hui encore, la plupart de ses chambres ont la même vue et la même orientation – plein nord – que la fameuse baie vitrée géante du salon du Führer. Deux choses frappent le regard : une grande montagne crénelée et, à sa droite, une trouée au fond de laquelle on aperçoit une grande ville. Il s'agit de Salzbourg. On est en Allemagne, et pourtant l'Autriche est au nord. Sur la carte, l'actuel parc naturel de Berchtesgaden dessine une sorte d'ergot, comme s'il avait pour fonction d'arrimer l'Autriche à l'Allemagne. Salzbourg, la patrie de Mozart - le musicien sans doute le plus prisé du maître des lieux, après Wagner -, est sur le même méridien que la maison, mais aussi Braunau, sa ville natale ! Et également, à peu près, Berlin. Quant à la montagne crénelée, appelée l'Untersberg, elle passe pour abriter le tombeau de

Charlemagne35.

Le choix de ce site résulterait, dit-on, de causes fortuites : la famille Bechstein, l'une des premières de la bonne société munichoise où Hitler ait été introduit, avait dans la contrée un chalet, et y recevait Dietrich Eckart. C'est tout au plus une explication de la manière dont Hitler a eu connaissance de l'endroit, mais non de l'attachement qu'il lui a porté -sinon que le souvenir d'Eckart et de ses leçons pouvait effectivement jouer un rôle non négligeable dans l'accouchement, en ces lieux, des projets d'un conquérant.

 

L'idée de parvenir légalement au pouvoir reçoit un désaveu cinglant le 20 mai 1928, lors des élections législatives. Le parti nazi obtient 2,6 % des voix et douze députés. Cette même année, les ventes de Mein Kampf tombent de 5 607 à 3 015 exemplaires. Il y a de quoi désespérer, pour un parti qui prétend à la fois renverser cette république en voie de consolidation, et le faire par la voie électorale. Il est bien possible, d'ailleurs, que Hitler ait désespéré : on le voit à nouveau dire que la

victoire de « l'idée » demandera peut-être vingt, peut-être cent ans36. Nous sommes ici dans une région peu propice à la certitude historique. Voulait-il consolider sa propre foi et celle de ses partisans en l'utilité, fût-elle posthume, de leur combat, afin de traverser une mauvaise passe qu'il espérait éphémère, ou était-il réellement découragé par la réussite des politiciens de Weimar, par cet amalgame entre Hindenburg et Stresemann qui entretenait à la fois, chez les électeurs de droite, l'espoir de voir restaurer les princes ouau moins les vieilles valeurs, et des aspirations nationalistes revues à la baisse ? Ce qui est certain, c'est qu'il s'abandonnait à la Providence, sans délaisser pour autant son sempiternel volontarisme : qu'une occasion se présentât, et il serait toujours prêt à la saisir. En attendant, il n'y a pas d'autre leçon à tirer, devant les masses, de la déroute électorale, que de dire qu'on méprise le Reichstag et qu'on n'a que faire d'un fort groupe parlementaire : de ces élections on attendait seulement l'immunité et les voyages gratuits pour quelques dirigeants. C'est ce qu'écrit Goebbels dans son journal berlinois Der Angriff, en

concluant : « Attendez donc que la pièce commence37. »

Car il restait une échéance, au tournant de laquelle Hitler guettait le gouvernement. L'accord transitoire sur les réparations signé en 1925 sous le nom de « plan Dawes » venait à expiration en 1930. L'année 1929 devait donc être consacrée à la mise au point d'un arrangement définitif. En juillet, il fallut rendre public le résultat des tractations de Stresemann, dont le célèbre « plan Young » n'était, on l'ignore souvent, qu'un volet. Ce financier américain, présentant le 7 juin à Paris les travaux d'un comité qu'il avait dirigé, proposait de réduire la dette globale et d'étaler son règlement jusqu'en 1988 (avec des annuités inférieures d'environ 20 %, dans un premier temps, à celles du plan précédent). Mais si ses propositions étaient agréées en juillet par le ministre allemand, c'était en échange d'une évacuation anticipée des régions rhénanes par les Alliés. Il présentait donc un bilan équilibré, qui n'avait rien d'une trahison flagrante de l'intérêt national. Cependant, le simple fait que le gouvernement agrée, une fois de plus, la thèse de la responsabilité allemande dans le déclenchement de la guerre mondiale remettait immédiatement Hitler en selle.

Ici, un phénomène, qui s'est déjà produit en 1923, le favorise : la faiblesse des nazis, qui semblent assommés par les élections de 1928 comme naguère par le fiasco du 1er mai, lève les scrupules d'autres forces de droite, pressées de récupérer les actifs de ce concurrent en faillite. Le rôle de Kahr va être ici tenu par un homme de soixante-trois ans, cousu d'or et dévoré d'ambition.

 

Le 20 octobre 1928, Alfred Hugenberg accède à la présidence du DNVP (Deutschnationale Volkspartei), qui vient lui aussi de subir une déroute électorale. Il s'agit d'un grand patron, qui a fait une partie de sa carrière à la direction de la firme Krupp, avant de se tourner vers la presse. Outre plusieurs journaux de grande diffusion, il possède la firme cinématographique UFA. Il donne aussitôt à la politique de son parti national-allemand, qui avait participé à plusieurs reprises au gouvernement de la République, une coloration extrémiste, avec des accents nationalistes et racistes proches de ceux des nazis. Dès le 9 juillet 1929, ilprend la direction d'un comité d'action contre le plan Young. Hitler, sollicité, diffère son acceptation. Il finit par la donner au bout de quelques semaines, en ayant fait monter les enchères : le NSDAP participera à la lutte contre le plan et pour l'abolition des réparations, mais suivant ses propres mots d'ordre. Bref, il prend l'argent de Hugenberg, mais non ses consignes. Ici encore, Hitler met à profit les contradictions internes de son parti. Son délégué au comité présidé par le magnat n'est autre que le virulent anticapitaliste Gregor Strasser : une manière, tout à la fois, de prendre ses distances avec Hugenberg, de compromettre Strasser et de le neutraliser.

Ce premier flirt va durer quelques mois : le temps pour le plan Young d'être adopté par le gouvernement, pour ses opposants de réunir les signatures nécessaires à un référendum d'initiative populaire et pour l'électorat allemand de le repousser, le 22 décembre - non point par un vote négatif, mais par une abstention massive : les opposants obtiennent 6 millions de voix au lieu des 21 nécessaires. Mais alors, Hitler rompt l'alliance avec éclat, en mettant l'échec sur le compte de Hugenberg, non sans une certaine vraisemblance. Il laisse entendre que le front contre le plan Young avait deux torts, qui d'ailleurs n'en font qu'un : d'être trop bourgeois et de ne pas être dirigé par les nazis. Reste à faire fructifier ces six millions de voix, qui ne sont tout de même pas un point de départ négligeable et peuvent s'interpréter comme la première percée des nazis dans un scrutin national. Entre-temps le sort a servi le Führer en éliminant le seul homme d'Etat qu'aient vu surgir les années 20 : Stresemann s'est éteint brusquement, le 3 octobre.

Cependant, dans cette Allemagne où les événements recommencent à se précipiter, un autre facteur de discorde s'est fait jour : le «jeudi noir »

de Wall Street, le 24 octobre 38, a donné le coup d'envoi d'une crise assez improprement dite « de 1929 », car ses effets principaux se feront sentir au début des années 30, avec un sommet en 1932. L'Allemagne, dont l'économie était tributaire des banques américaines, était, de loin, le pays d'Europe le plus exposé aux répercussions du krach. Mais des recherches récentes ont mis en évidence le fait qu'un certain tassement avait précédé et, dans une certaine mesure, causé le krach boursier, et qu'il touchait à la

fois les Etats-Unis et l'Allemagne39. Dans ce pays, les faillites et les licenciements avaient commencé à se multiplier dans l'été de 1929, ouvrant aussitôt une discussion serrée, sur le financement de l'assurance-chômage, entre les partis qui composaient depuis les élections du 1928 le gouvernement de « grande coalition », dirigé par le socialiste Hermann Müller et considéré jusque-là comme l'un des plus stables du régime.

Ce gouvernement met un point final à la discussion sur les réparations, en faisant avaliser le plan Young par le Reichstag le 12 mars 1930, et, comme épuisé par cet effort, disparaît le 27. Avant et après cette péripétie, les nazis quadrillent le pays en vue des prochaines échéances. Leur chef apparaît de plus en plus confiant et sûr de lui.

 

Hitler déteste changer de collaborateurs. Il aime les têtes connues, qui constituent autour de lui un univers familier. Ce principe vaut aussi pour ses relations avec la presse étrangère : il va prendre l'habitude de confier ses opinions, ou du moins ce qu'il veut qu'on prenne pour tel, aux mêmes interviewers. Pour les Etats-Unis, le favori sera un journaliste d'origine allemande, Karl von Wiegand. La première interview, marquant un regain d'intérêt des milieux dirigeants d'outre-Atlantique pour sa personne après le référendum, est publiée dans le New York American le 5 janvier 1930. Hitler ose déclarer : « Je ne suis pas partisan de réduire les droits des Juifs en Allemagne. » Le journaliste ayant respectueusement observé que cela jurait avec le programme du parti déclaré intangible le 22 mai 1926, il s'en dédit en affirmant : « Le peuple

n'aurait pas compris que je fasse autrement 40. » Ainsi, au seuil d'une année qui va voir sa première grande progression, Hitler se révèle, du moins à nous, dans toute sa duplicité. Car on peut à la lumière de ce premier exemple critiquer les historiens qui, sur la question juive comme sur beaucoup d'autres, donnent le pas aux humeurs et aux rapports de forces dans l'entourage de Hitler, par rapport à ses propres inclinations. Il est bien évident que le passage au second plan de l'antisémitisme dans le discours hitlérien, qui durera jusqu'aux lois de Nuremberg de septembre 1935, précisément conformes au point du programme rappelé par Wiegand, est une mesure tactique, mise en œuvre en ce début de 1930 où les nazis prennent leur élan vers le pouvoir. De nombreuses conversations particulières en portent témoignage, alors que rien ne vient étayer l'idée que Hitler aurait envisagé d'épargner les Juifs et aurait finalement été amené à les frapper par l'évolution de la situation ou les pressions de son entourage.

L'antisémitisme est, par exemple, au cœur de la conversation de sept heures qui aboutit à sa rupture avec Otto Strasser, dans la nuit du 21 au 22 mai.

Hitler avait interdit aux membres du parti de soutenir une grève ouvrière en Saxe, et les journaux dirigés par Otto étaient passés outre. Le Führer surgit brusquement à Berlin et convoque le contrevenant dans son hôtel. L'épisode est connu dans le détail par les notes d'Otto, publiées

dans une brochure quelques semaines plus tard 41. Si ses propos sont peut-être un peu amendés pour suggérer qu'il a répliqué du tac au tac avecune belle insolence, ceux qu'il prête au Führer sont fort vraisemblables. Il est question, bien sûr, du socialisme - et c'est la première fois que nous surprenons Hitler à critiquer ce concept (ici, le témoignage est d'autant plus fiable que cette partie de la conversation se déroule le lendemain devant plusieurs témoins) : « Quel mot mal venu que ce mot de

socialisme42 ! » Il est question aussi de la démocratie et Strasser reproche à Hitler de prétendre incarner à lui seul « l'idée ». Le Führer affirme alors son autorité absolue, en tant que créateur du mouvement. Le fait qu'il se prend désormais pour une sorte de Christ, et même un Christ amélioré, ressort d'une passe d'armes sur la notion de progrès. Strasser déclare, en disciple de Spengler, que « les stades de l'évolution humaine ressemblent à ceux de la vie d'un homme ». Son interlocuteur rétorque : « L'humanité est en progrès et ce progrès n'est obtenu que par l'action des personnalités éminentes. » On peut rapprocher cette partie de leur discussion d'une scène stupéfiante survenue le mois suivant : Hitler convoque des journalistes nazis dans la salle du Sénat de la Maison Brune, le nouveau siège munichois du parti, et se compare au pape, sur le plan de l'infaillibilité ! Il dit textuellement d'après l'un des présents, Albert Krebs :

(...) Je ne veux pas disputer au Saint-Père de Rome son droit à l'infaillibilité spirituelle (...) sur les questions de foi. Je n'y comprends pas grand-chose. Mais je crois à plus forte raison m'y entendre en politique. J'espère donc que le Saint-Père ne discutera pas non plus mes prétentions. Et je proclame ainsi pour moi et mes successeurs à la direction du NSDAP le droit à l'infaillibilité politique. J'espère que le monde s'y habituera aussi vite et aussi

résolument qu'il s'est habitué à la revendication du Saint-Père 43.

 

Contrairement à ce que s'efforce de montrer Otto Strasser, les propos de Hitler ne témoignent d'aucun reniement, et la continuité de ses positions n'apparaît nulle part mieux que lorsqu'il est question du patronat. C'est Strasser qui n'avait qu'à mieux lire Mein Kampf, et déjà le discours du 13 août 1920. Les patrons, dit Hitler en ce 21 mai 1930, sont des êtres d'élite ; l'Etat n'interviendra dans les entreprises que si leur gestion compromet l'intérêt national : voilà qui est cohérent avec la distinction de 1920 entre « capital industriel » et « capital usuraire », comme avec le futur « plan quadriennal » de 1936, qui verra Göring prendre personnellement le contrôle, et de certaines entreprises vitales pour la défense nationale, et de la politique industrielle afin d'accélérer le réarmement. On peut seulement parler d'infléchissements tactiques : suivant la conjoncture, Hitler met l'accent sur un point ou un autre de son idéologie protéiforme. Dans ce domaine, en 1930, il continue d'exploiter la famille Strasser, pour compenser aux yeux du prolétariat les concessions qu'ilfait aux capitalistes. Le matin du 22 mai, il réussit la triste performance de faire paraître Gregor, aux côtés de Rudolf Hess, dans l'espèce de jury qu'Otto trouve à l'hôtel pour constater la rupture, alors qu'il croyait venir poursuivre la conversation particulière interrompue dans la nuit. Mais l'exclusion alors annoncée ne se produit pas et c'est Goebbels qui est chargé de finir le travail, dans son Gau berlinois : au début de juillet il exclut de proches collaborateurs d'Otto, qui finit par quitter le parti avec éclat le 4 juillet. Il garde ses journaux, où il écrit à la une : « Les socialistes sortent du parti. » Mais puisque Gregor y reste, avec son titre ronflant de responsable de « l'organisation politique » - qui rappelle les partis communistes, où le « secrétaire à l'organisation » est souvent le personnage le plus important après le secrétaire général -, l'ambiguïté est à son comble : Hitler a réussi une démonstration d'autorité qui ne peut que plaire au patronat, sans lui coûter beaucoup de voix

ouvrières (seule une poignée de militants s'en va à la suite d'Otto44, cependant que son parti apparaît en proie à des dissensions et acculé à un choix déchirant entre droite et gauche, toutes choses qui servent d'excuse aux gens de droite tentés de se servir de lui, comme au chancelier Brüning et au président Hindenburg qui font bon marché d'une prévisible progression nazie lorsqu'en ce mois de juillet ils décident de dissoudre le Reichstag.

Ce premier semestre 1930 ne voit donc pas seulement s'affirmer la foi de Hitler en sa mission mais comme toujours il met cette foi en actes, et perfectionne l'instrument de la prise du pouvoir. Ainsi c'est en mars 1930 que le jeune agronome Walter Darré, chargé par lui des questions agraires, met au point un programme qui va se révéler l'un des instruments les plus efficaces de l'ascension des nazis. Il promet des subventions facilitant l'achat des terres et d'autres mesures empêchant leur aliénation, le tout assorti de grands éloges de la paysannerie, partie la plus « saine » et « intelligente » du peuple. A elle seule, la politique agraire est un microcosme de la tactique nazie, car elle ne dédaigne pas d'exciter la colère des petits paysans contre les grandes propriétés, sans pour autant proposer de les démembrer. Ainsi, Hitler mènera un jeu complexe, difficile à résumer ici, sur la question de l'Osthilfe : cette compagnie, touchant de fortes subventions publiques pour assurer le peuplement et la prospérité des régions orientales, sera au cœur de divers scandales, pour avoir surtout renfloué les caisses privées des Junkers -sans en excepter le chef de l'Etat : Hindenburg, qui avant sa présidence avait reçu son domaine de Neudeck de l'Etat, en reconnaissance des services rendus à la patrie, était profondément agacé chaque fois qu'on évoquait l'Osthilfe. Les mouvements de foule suscités par cette affaire n'étaient officiellement ni organisés, ni découragés, par les nazis, mais peuvent être regardés comme un instrument dans la main de Hitler pour déstabiliser les gouvernementsprécédant immédiatement le sien, car ils étaient, vu la crise, à court d'argent, et tentèrent plusieurs fois de rogner ce poste budgétaire aussi impopulaire dans les masses que bien vu du chef de l'Etat.

Cette riche période voit aussi les débuts ministériels des nazis, dans les Länder. C'est ainsi que Wilhelm Frick, devenu le 23 janvier ministre en Thuringe, provoque un conflit avec le pouvoir central lorsqu'il prétend

imposer des « prières nazies » dans les écoles45.

Hitler s'offre enfin le luxe de dissensions publiques avec Pfeffer, le chef des SA. Elles culminent dans l'été de 1930, avec une véritable révolte des SA berlinoises, réclamant des augmentations de solde. Hitler vient mater les rebelles en personne, par un mélange de sanctions et de concessions. Pour n'avoir pas su tenir ses troupes, Pfeffer sera

brusquement chassé, le 29 août46, puis remplacé, en octobre, par son prédécesseur Röhm, devenu entre-temps instructeur dans l'armée bolivienne. Mais Röhm n'aura que le titre de chef d'état-major (Stabchef), Hitler s'étant adjugé celui de « SA Führer ».

Hanfstaengl accuse Goebbels d'avoir joué un double jeu, en encourageant les mutins puis en participant à la répression. Il y voit un défaut de courage et de franchise chez un Gauleiter-girouette. Il est permis d'estimer que Hitler a, d'un bout à l'autre, piloté les choses – sans nécessairement expliquer à son lieutenant tous les détours de sa pensée. En tout cas, son intérêt politique est évident : avec ses SA il fait peur, tout en n'assumant pas pleinement leurs débordements, et en se montrant capable, le cas échéant, de les mater.

En conclusion de ce chapitre sur la maturation du mouvement nazi, on peut s'interroger sur l'idée traditionnelle que son succès est l'enfant de la crise économique.

L'influence de celle-ci n'est pas niable. Non seulement elle fait resurgir, dans les couches populaires et moyennes, l'aspiration au changement, non seulement elle crée, avec les chômeurs de longue durée, une catégorie de desperados que la SA polarisera en partie et qui lui permettra de damer enfin le pion aux manifestants de gauche, mais surtout elle brise l'ordre international laborieusement mis au point dans les années 20. L'idée hitlérienne que l'Allemagne doit prendre elle-même en charge ses intérêts, dans tous les domaines, va recevoir là un soutien décisif.

Cependant, sans verser dans l'histoire-fiction, je voudrais faire brièvement observer que le maintien de la prospérité eût rendu les choses, pour Hitler, moins faciles et probablement plus longues, mais ne lui eût pas nécessairement barré le chemin du pouvoir.

Sur le plan intérieur, il disposait d'un ample clavier. Les dégâts etdégoûts de la modernité lui assuraient quoi qu'il arrive, pour peu qu'il étendît son audience au plan national, un grand nombre de voix rurales et une clientèle parmi les petits entrepreneurs menacés par les gros. La croissance de la classe ouvrière avivait chez nombre de nantis le désir de méthodes musclées pour contenir la puissance des syndicats. Mais c'est surtout en politique extérieure qu'une Allemagne prospère aurait pu être tentée de faire appel à ses services. Elle eût supporté de plus en plus mal les réparations, l'inégalité des armements, les abcès de l'Autriche, des Sudètes et de Dantzig. De ce point de vue, la crise dessert plutôt le candidat dictateur, car elle rend plus vraisemblable la résignation des vainqueurs de 1918 à la révision des traités. Ainsi, Brüning va obtenir dès avril 1931 la suspension des réparations : c'est là un coup très dur pour le parti qui avait fondé sa récente ascension sur la lutte contre le plan Young.

La crise n'a donc pas que des effets positifs sur la capacité de mobilisation des nazis. Ce qui prime, décidément, c'est la volonté tendue d'un chef qui croit en son étoile et exploite toutes les occasions d'accroître son influence.

1 Cité par G. Merlio, in « La révolution conservatrice » dans l'Allemagne de Weimar, Paris,

Kimé, 1992, p. 168.

2 Cf. la communication de Gérard Imhoff sur R. Pechel, ibid., p. 246.

3 Cf. Yves Guéneau, ibid., p. 284-285.

4 Kubizek, qui présente Hitler comme un boulimique de lecture, ne cite que deux noms de

philosophes lus par lui : Schopenhauer et Nietzsche (op. cit., p. 196).

5 Sociologue français dont les études critiques sur le maniement des foules, parues dans les

années 1890, ont inspiré plus d'un dictateur (1841-1931).

6 Cet anthropologue français est le principal théoricien de la race « nordique » et de sa

supériorité (1854-1936).

7 Cf. H. Frank, op. cit., p. 140.

8 Bismarck et Hitler, Paris, La Table Ronde, 1954.

9 Cf. F. Delpla, La ruse nazie, Paris, France-Empire, 1997, ch. 12.

10 Cf. Marc Blancpain, Guillaume II, Paris, Perrin, 1998, p. 192.

11 « Raciste » traduit ici « völkisch », faute de mieux. Il s'agit de l'exaltation du « sang allemand

» en une vision confuse, bien éloignée du systématisme qui conduit Hitler à postuler l'infériorité des « sangs » du voisinage, surtout oriental, et le caractère infectieux du « sang juif ».

12 Cf. J. Fest, op. cit., p. 332.

13 Cf. H. Volz, Daten..., op. cit., p. 95.

14 En Prusse, une interdiction totale de prise de parole aura cours entre le 25 septembre 1925 et

le 28 septembre 1928, et Hitler ne fera que le 16 novembre de cette année-là son premier discours au Sportpalast de Berlin (cf. H. Volz, op. cit., p. 21-25).

15 Cf. J. Fest, op. cit., p. 338.

16 Ce reproche lui est fait par les députés nazis du Landtag de Bavière en janvier (cf. J. Fest, op.

cit., p. 335).

17 Otto Strasser, Hitler et moi, op. cit., p. 16.

18 Ibid., p. 99.

19 Cf. I. Kershaw, Hitler, op. cit., t. 11, p. 274.

20 Cf. J. Fest, op. cit., p. 349.

21 Otto Strasser (op. cit., p. 104) a induit en erreur un certain nombre d'historiens en prétendant

que Hitler avait choisi un jour de semaine pour assurer une majorité à ses partisans, salariés par le parti, aux dépens des pauvres Gauleiters du Nord, à tel point que seuls Gregor Strasser et Goebbels auraient pu faire le déplacement. En fait tous les Gauleiters du Nord étaient là... et le 14 février était un dimanche (mise au point dans Fest, op. cit., p. 356).

22 Ici encore, Heiden est le pionnier d'une déformation : Naissance..., op. cit., p. 217. Parmi ses

continuateurs, citons Otto Strasser, Hitler et moi, op. cit., p. 104, et Ernst Nolte, Der Faschismus in seiner Epoche, Munich, Piper, 1963, tr. fr. Paris, Julliard, 1970, t. 3, p. 161.

23 Op. cit., p. 299-300.

24 Cf. Ian Kershaw, Hitler, op. cit., t. 1, p. 300.

25 Le 16 avril 1925, car il désapprouvait à la fois la voie légale et la subordination des SA au

parti (ibid., p. 265).

26 Cf. Hans Volz, Daten der Geschichte des NSDAP, Berlin, Ploetz, 1939, p. 96.

27 Cf. Hitler, Reden, Schriften, Anordnungen/februar 1925 bis januar 1933, Munich, Saur,

1992, II/1, p. 17-25.

28 Konrad Heiden, Histoire du national-socialisme, op. cit., tr. fr., p. 258.

29 Ainsi fait-il des tournées de propagande dans les cercles patronaux de la Ruhr en 1926 et

1927 : cf. K. Heiden, ibid., p. 224.

30 D'après une entrée de 1936 du journal de Goebbels (cf. Ian Kershaw, Hitler, op. cit., p. 299)

et une lettre citée par Konrad Heiden, Der Führer, Londres, 1944, p. 340-341.

31 Cf. Fritz Thyssen, I paid Hitler, New York, Farrar, 1941, p. 82-87 (pour une critique de ce

livre dont beaucoup de passages, mais non celui-ci, sont contestés, cf. H.A. Turner, VjfZ, 1971/3) et Ian Kershaw, Hitler, op. cit., t. 1, p. 190.

32 Cf. Florian Beierl, Geschichte des Kehlsteins, Berchtesgaden, Plenk, 1998, p. 7 ; cf. Ulrich

Chaussy et Christoph Püschner, Nachbar Hitler, Berlin, Links, 1995.

33 Propos rapporté par Christa Schröder, Douze ans..., op. cit., p. 72.

34 Cité par J. Fest, op. cit., tr. fr., t. 2, p. 14.

35 Cf. Albert Speer, Erinnerungen, Berlin Propyläen, 1969, tr. fr. Au cœur du Troisième Reich,

Paris, Fayard, 1971, p. 124.

36 Cité par Joachim Fest, op. cit., p. 368.

37 Ibid., p. 379.

38 Curieusement appelé « vendredi noir » en Allemagne, et daté du 25 octobre ; il est vrai

qu'avec le décalage horaire, lors de la clôture de Wall Street, on était déjà le 25 en Europe, mais on peut se demander si le transfert n'est pas dû surtout au caractère maléfique que la superstition attache au vendredi (cf. Volker Hentschel, « Inflation et dépression », in Weimar ou de la démocratie en Allemagne, Asnières, PIA, 1994, p. 246).

39 Ibid.

40 Cf. Werner Maser, Naissance du parti national-socialiste, op. cit., p. 146.

41 Cf. Hitler et moi, op. cit., p. 112-130. Brochure intitulée Fauteuil de ministre ou révolution ?,

citée par J. Fest, op. cit., p 337

42 Mais ce reniement n'est pas définitif : il se réclamera encore à l'occasion du socialisme, ainsi

par exemple aux obsèques de son ministre Fritz Todt, en 1942 (cf. infra, p. 382).

43 Cf. Albert Krebs, Tendenzen und Gestalte der NSDAP, Stuttgart, Deutsche Verlags-Anstalt,

1959, p. 138-139.

44 Il fonde un parti, le Front noir, qui restera marginal (cf. Otto Strasser et Viktor Alexandrov,

Le Front noir contre Hitler, Paris, Marabout, 1966).

45 Cf. J. Fest, op. cit., p. 392.

46 Cf. Ian Kershaw, Hitler, op. cit., t. 1, p. 347. Une autre sédition de SA berlinoises aura lieu au

début de 1931 (ibid., p. 348-350).

 

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