Hitler (Documents Français) (French Edition)
CHAPITRE 3 - L'enfance du mouvement
CHAPITRE 3
L'enfance du mouvement
(1920-1923)
S'il était nécessaire d'en présenter les présupposés idéologiques, élaborés entre le milieu de 1919 et celui de 1920, il faut maintenant en venir à la raison d'être du nazisme, à savoir l'action.
Lorsque, le 29 juillet 1921, Hitler se fait accorder par l'assemblée
générale du parti national-socialiste des « pouvoirs dictatoriaux » ( 1 sic, et
saluer par le président de séance, Hermann Esser, comme le « Führer », le parti n'est déjà plus un simple organe de propagande et les meetings ont cessé d'être son unique activité. Mein Kampf indique que sa vocation première était de disputer les masses aux partis de gauche, y compris par l'affrontement physique, et il n'y a aucune raison d'en douter. A ceci près que, comme nous l'avons vu, ses meetings étaient encore fréquentés, en août 1920, par des adversaires à qui on se faisait un plaisir de laisser un temps de parole, y compris des communistes.
C'est en tout cas dans ce même été de 1920 qu'est créé un service d'ordre, camouflé en société de gymnastique. Il prendra en octobre 1921 le nom de Sturmabteilung : l'abréviation allemande SA a induit la traduction française de « sections d'assaut », au pluriel, alors qu'en allemand le mot, lorsqu'il désigne l'organisation dans sa globalité, est généralement au singulier.
Cela nous amène à une question complexe, mais capitale, celle des rapports de la SA avec la Reichswehr. On se souvient que Hitler avait fréquenté le DAP, au début, en service commandé. Il s'affranchit vite de cette tutelle et quitte l'armée, ainsi que la chambre qu'il occupait dans une caserne, le 1 er avril 1920. Il n'en est pas moins vrai que la SA est à bien des égards, et pour longtemps, une annexe de l'armée. C'est le 1er janvier 1921 que celle-ci, en application du traité de Versailles, doit être ramenée à 100 000 hommes, et le réflexe naturel de ses chefs est d'utiliser tous les camouflages possibles pour garder à leur disposition les soldats et les officiers qu'ils sont obligés de licencier. Inversement, Hitlerne se lance pas dans l'action politique avec l'idée de devenir chancelier en 1933. Il veut se rendre utile immédiatement et cherche d'urgence des leviers efficaces pour faire appel de la défaite allemande. Il est logique qu'il garde des liens étroits avec l'armée.
L'homme clé de ces rapports, jusqu'en 1923, est le capitaine Ernst Röhm. Sous-chef d'état-major de la 7 e division, c'est-à-dire de la Reichswehr stationnée en Bavière, commandée par les généraux von Epp puis von Lossow, il rejoint très tôt le parti nazi. Il est chargé, dans l'armée, de toutes les activités clandestines : c'est l'une de ses tâches militaires de s'assurer que la SA ne manque de rien et d'y caser, par exemple, des membres de ces corps francs qui ont rétabli l'ordre intérieur et tenu le bolchevisme en lisière sur les marches orientales, en 1919-20, et dont les Alliés ont exigé la dissolution. L'un des mieux représentés en Bavière était la « brigade » du capitaine Ehrhardt, naguère fer de lance, à Berlin, du putsch de Kapp, qui s'incorpore massivement dans la SA. Or Ehrhardt, alors infiniment plus connu que Hitler et lui-même, dirigeait un groupe clandestin, l'« organisation Consul ». On devine les conflits d'intérêts qu'engendraient ces frontières mal définies. Mais Hitler devait faire patte de velours, tant son lien avec Röhm était utile, y compris politiquement : c'est lui qui remet à Dietrich Eckart la somme qui lui permet d'acheter le Völkischer Beobachter, lequel devient l'organe officiel
du parti le 17 décembre 19202. Cette zone de confusion ne disparaîtra qu'avec le putsch manqué de 1923, qui, brouillant définitivement Hitler et Lossow, conduira à une refonte de la SA sur des bases indépendantes.
En attendant, Hitler chemine, en saisissant toute occasion de faire connaître son mouvement et de le présenter comme le levain du renouveau allemand. Le discours du 13 août nous a montré qu'il comprenait la force des symboles. Il y parlait de la croix gammée comme d'un signe aryen universel, représentant le soleil. Il met bientôt au point les emblèmes de son parti. Là encore, on conteste sa paternité. Hitler écrit dans Mein Kampf qu'il a eu l'idée de marier le rouge, couleur de l'action, qu'il importait de ne pas laisser aux marxistes, avec le blanc et le noir, de manière à évoquer l'ancien drapeau impérial (noir-blanc-rouge) et à se démarquer de l'emblème (noir-rouge-or) adopté par la République : le résultat fut l'inscription, au milieu du fond rouge, d'un cercle blanc frappé
d'une croix gammée noire3. Il calcula lui-même les proportions et l'objet fut inauguré à la fin de l'été 1920. Il ajoute (p. 556) qu'un dentiste de Starnberg lui avait auparavant soumis un projet voisin et quelques auteursen profitent pour le taxer de captation abusive, sans apporter la preuve que le projet du dentiste n'avait pas été remanié significativement,
comme il l'affirme, par Hitler 4. Serions-nous, à notre tour, mesquins de nourrir cette querelle? Non, car ce qui importe n'est pas de départager le menteur Hitler et un obscur arracheur de dents, mais d'appeler la méfiance sur les études qui obscurcissent les raisons de sa réussite en dénigrant ses talents les moins contestables, comme celui de manier les symboles mobilisateurs, et la « patte » graphique que toute sa jeunesse l'avait préparé à mettre au service dudit talent.
Comment était-il alors perçu par l'opinion bavaroise? Nous manquons encore, aussi surprenant que cela puisse paraître, d'études sur ce sujet, ne serait-ce qu'à partir de la presse. On se contentera de reproduire et d'analyser un texte de juillet 1921. Il émane d'un proche de Drexler,
Ehrensperger5, et prend place dans la lutte pour le contrôle du parti nazi qui alors faisait rage. Ce qui ne l'empêche pas d'être reproduit par le socialiste Münchener Post, le 17 du mois. Il est vrai qu'il circulait alors en tract – non signé, ainsi que sa reproduction dans le journal. Cette publication révèle une convergence entre les socialistes et les nazis anti-hitlériens de l'époque, au moins sur la perception du futur dictateur, et on peut penser qu'elle reflète un consensus assez général parmi ses adversaires, des racistes aux marxistes, du moins sur les défauts du personnage :
La soif du pouvoir et l'ambition personnelle ont fait revenir M. Adolf Hitler après un séjour de six semaines à Berlin sur le but
duquel il ne s'est pas encore expliqué6. Il croit le moment venu de semer la zizanie et la division dans nos rangs, pour obéir aux personnages obscurs qui se tiennent derrière lui et servir les intérêts de la juiverie et de ses protecteurs. (...)
Il y a encore la question de sa profession et de ses ressources financières. Chaque fois que des camarades lui ont demandé de quoi il vivait au juste, et quelle fut son ancienne profession, il est entré en fureur...
Et comment mène-t-il la lutte? En vrai juif. Il dénature tous les faits (...)
Hitler a trouvé un compagnon pour le seconder dans ses intrigues : M. Esser. Cet homme dont Hitler lui-même a souvent dit qu'il était nuisible au parti, qui a souvent exigé de Drexler la chute de Hitler, cet homme, Hitler se l'est soudain attaché pour mener à bien ses plans ténébreux. Le plus remarquable, c'est que Hitler lui-même a souvent déclaré devant des témoins, qui le certifieraient au besoin : « Je sais qu'Esser est un gredin; mais je le garde aussi longtemps qu'il peut m'être utile. » Nationaux-socialistes, jugez vous-mêmes de tels caractères! Ne vous laissez pas égarer; Hitler est un démagogue, et il ne compte que sur ses dons d'orateur; il espère ainsi tromper le peuple allemand et vous-mêmes, avec des boniments.
Cette collusion entre des nazis qui se voudraient honnêtes et un journal socialiste en dit long. On aimerait rester entre soi et mener tranquillement une lutte à visage découvert. Du côté des partisans de Drexler, on prendau sérieux le mythe du Juif retors et menteur, on ne veut surtout pas lui ressembler. Et si quelqu'un lui ressemble, c'est forcément un suppôt des Juifs, c'est-à-dire de ces forces occultes, berlinoises de préférence, vers lesquelles Hitler, mû par l'arrivisme, réoriente subrepticement les énergies du parti.
On présente volontiers ce texte comme une menace grave pour Hitler. C'est méconnaître la part qu'il a prise dans son succès, en lui permettant de poser la question de confiance, de démontrer la nécessité de sa dictature sur le parti et d'en écarter les indésirables. Mais déjà, l'impuissance de l'adversaire se reflète dans l'imprégnation de sa prose par une logique hitlérienne qu'il maîtrise nettement moins que son créateur. Certes l'idée du Juif menteur et conspirateur, avivée par les Protocoles, était alors un lieu commun. Mais cette façon d'accuser l'adversaire de combines louches et de désinformation en disant qu'il dirige la lutte « en vrai Juif» porte la griffe du Führer. Cependant l'auteur refuse le corollaire de la définition hitlérienne du Juif, que l'intrigue et les coups bas sont un mal nécessaire face à l'ennemi qui y a recouru le premier. D'où le pouvoir absolu du chef, qui seul peut décider quels accommodements doivent être consentis, tant avec la morale qu'avec le programme, afin qu'il puisse s'appliquer un jour. En prenant cela pour de l'arrivisme, et du plus vulgaire, on se refuse à voir combien Hitler est, au contraire, habité par sa « mission » et obsédé par le destin de son pays. Dans cet aveuglement, que partagent évidemment les socialistes qui hébergent cette prose, sans paraître se douter qu'ils contribuent à la discréditer dans le NSDAP, gît une cause essentielle du succès des nazis. D'autant que Hitler n'a sans doute pas manqué de méditer sur les fautes de ses adversaires, et d'en conclure qu'une certaine dose de mauvaise réputation, une certaine aura de chef de bande égoïste, n'étaient pas pour son ascension des handicaps.
L'action immédiate contre les « ennemis de l'Allemagne » est, avec l'antisémitisme radical qui en est le soubassement idéologique, le signe distinctif dont les nazis sont fiers et que Hitler veut, à tous risques, mettre en avant. Ainsi provoque-t-il le parti fédéraliste du docteur Ballerstedt, qui prône l'autonomie de la Bavière, en faisant intervenir les SA pour saboter un de ses meetings, le 14 septembre 1921. L'orateur est passé à tabac, son discours empêché, et Hitler traduit devant un tribunal. Entre-temps, le 4 novembre, une bataille rangée éclate à la Hofbräuhaus avec des militants socialistes. Ici c'est Hitler qui est attaqué car c'est lui qui devait parler. Il y réussit, la bataille n'ayant fait que séparer en deux parties son discours et les SA, inférieurs en nombre, ayant tenu la tribune moyennant de nombreux blessés.
Tout cela met à rude épreuve les pouvoirs publics, tenus de faire respecter l'ordre mais hésitant à faire le jeu des vainqueurs de 1918, en réprimant des gens qui clament leur patriotisme. Hitler a déjà trouvé l'artd'enfermer ses adversaires, surtout ceux de droite, dans un douloureux dilemme, en les provoquant par ses brutalités.
Condamné à trois mois de prison dont deux avec sursis, il fait connaissance avec sa cellule le 4 juin 1922. Les journaux ont d'autant moins de raisons de s'étendre sur cette information que le même jour voit l'assassinat du ministre des Affaires étrangères, Walther Rathenau. C'était un patriote orienté politiquement fort à droite. Son meurtre, commis par des extrémistes sans lien avec Hitler, était motivé par des considérations communes aux nazis et à bien d'autres groupes : on lui reprochait d'être juif, d'être un riche homme d'affaires et d'avoir récemment signé avec l'URSS le traité de Rapallo... qui allait favoriser grandement les activités clandestines de la Reichswehr, en lui permettant d'essayer ses prototypes loin des contrôles interalliés. Ce meurtre imbécile provoque donc une césure importante. Loin de rester passive comme après l'assassinat, en 1921, d'Erzberger, autre ministre, signataire, lui, de l'armistice, une partie de la droite allemande non extrême se coalise avec la social-démocratie pour soutenir un décret « sur la protection de la République », réprimant durement les violences. Il importe de le noter, car on décrit trop souvent la république de Weimar comme une antichambre du nazisme, où bien des crimes étaient déjà impunis et où les ministres juifs tombaient comme des mouches. Tout au contraire, après l'assassinat de Rathenau, les juges
eurent souvent la main lourde contre l'extrême droite7, la violence régressa et des Juifs firent de tranquilles carrières ministérielles. Mais, en face, un démagogue de plus en plus écouté présentait la répression comme une insupportable agression envers les forces saines du pays. Il prenait d'autant plus d'importance que, par ce que les sociologues appelèrent plus tard un effet pervers, la répression était à la fois plus sévère et plus efficace dans la plupart des Länder allemands qu'en Bavière. Le parti nazi, qui avait commencé d'essaimer, fut presque partout interdit, ce qui renforça le poids, l'autorité et les moyens de contrôle de Hitler, ainsi que l'aura du grand Etat du Sud auprès des forces de droite, qui commencèrent à souhaiter ouvertement une « régénération de l'Allemagne par la Bavière ». Le phénomène fut amplifié par la fameuse dépréciation du mark et par l'impression de chaos qu'elle créait. Cet effondrement monétaire sans précédent, du moins dans les pays développés, avait commencé avant le meurtre de Rathenau mais c'est dans les jours suivants qu'il prit une ampleur cataclysmique.
Hitler réussit, les 14 et 15 octobre, son premier grand rassemblement hors de Munich, une « fête de l'Allemagne » organisée près de la frontière nord de la Bavière, à Cobourg, où la gauche était puissante. Il se peut qu'il se soit inspiré de l'exemple contemporain des « faisceaux » qui étaient en train d'occuper une à une les grandes villes italiennes en détrui-santles organisations ouvrières, avec la bénédiction passive, voire le concours, des autorités. En tout cas, il venait d'envoyer en Italie un émissaire, Kurt Lüdecke, qui avait appris à Mussolini son existence et lui avait fait au retour un rapport enthousiaste, soulignant les similitudes entre les deux hommes et entre leurs mouvements. Seule ombre : Mussolini était resté « évasif quant aux mesures à prendre contre les
Juifs8 ».
A Cobourg, il s'agit essentiellement de tenir le pavé, sous les cris hostiles, avec quelques centaines de SA armés de gourdins et de couteaux. Une contre-manifestation, convoquée pour le lendemain, n'attire que quelques centaines de militants contre des SA dont le nombre se monte à 1 500. Il n'y a même pas de bagarre, et la population se comporte comme si les nazis l'avaient délivrée de la « terreur rouge ». Du moins d'après Mein Kampf. Faute d'une contre-enquête qui à ma connaissance n'existe pas encore, on conclura prudemment qu'en quelques heures Hitler n'a pu avoir qu'une vague impression, et que ceux qui sont venus le féliciter n'étaient certes pas les électeurs les plus à gauche. Il a peut-être simplement rencontré des cafetiers ou des marchands de journaux, fatigués de devoir faire bon visage aux cris et aux écrits révolutionnaires. Reste qu'il avait réussi à tenir le terrain, et même à faire le voyage aller et retour en train, conjurant par l'intimidation (toujours d'après lui) une menace de grève des cheminots.
Deux semaines plus tard, Mussolini réussit sa « marche sur Rome » et les nazis fêtent l'événement le 1er novembre à la Hofbräuhaus, où Esser
annonce : « Le Mussolini de l'Allemagne s'appelle Hitler9 ! »
Il nous faut maintenant présenter un personnage remarquable, tant par son rôle dans l'entourage de Hitler que par la manière dont il s'en est,
dans ses mémoires, auto-absous 10.
Ernst Hanfstaengl est, parmi les recrues de Hitler, le premier grand bourgeois. Ses ascendants étaient à la fois conseillers des rois de Bavière et éditeurs d'art. Lui-même avait passé de nombreuses années aux Etats-Unis, où il avait représenté la firme paternelle de 1911 à 1921, après des études faites, en prévision de cette affectation, en partie à Harvard.
Il avait été reçu par Théodore Roosevelt et conservait de nombreux amis outre-Atlantique dont l'un, diplomate, prit contact avec lui avant d'envoyer à Munich un capitaine de l'ambassade américaine de Berlin pour étudier la situation bavaroise, à la mi-novembre 1922. Ce dernier
rencontre Hitler le 20 novembre 11 et entend un langage entièrement anticommuniste, sans un mot sur les Juifs. De même, Scheubner-Richter, rencontré peu avant, lui dit que l'antisémitisme du parti « n'est que de lapropagande ». Voilà un indice fort intéressant : dès ce moment, le fanatique Hitler a appris à moduler ses propos en fonction des interlocuteurs, et à obtenir de ses proches qu'ils en fassent autant. Dans la même veine, il déclare vouloir éviter une « guerre de revanche » avec la France et fait patte de velours sur les réparations : celles-ci doivent être ramenées à un montant « possible » et financées... par un service national de deux ans ! Pour cela il faut un gouvernement d'hommes neufs qui ne seraient compromis ni dans la guerre ni dans la défaite, sans parlement mais sans monarchie non plus. Curieusement, un diplomate italien qui avait entendu Hitler discourir en petit comité le 17 novembre, fait un
compte rendu analogue et tout aussi muet sur l'antisémitisme 12. Les deux fois, Hitler dit carrément qu'il faut augmenter la durée du travail. Quel écart avec ses propos publics ! Cet automne-là en effet il évite les sujets de politique extérieure pour se concentrer sur la gravité de la situation économique, dont il rend les Juifs et la social-démocratie responsables. A l'Italie comme aux Etats-Unis, il se présente donc froidement comme un opportuniste qui, une fois parvenu au pouvoir à grand renfort de démagogie antisémite, aura pour seul souci de mater la classe ouvrière et de dresser un rempart contre l'URSS.
L'officier américain s'était avisé trop tard de l'importance de Hitler pour prendre part à un de ses meetings et avait prié Hanfstaengl d'assister, pour lui en rendre compte, à celui du 21 novembre. Le néophyte fut captivé. Il alla féliciter l'orateur et lui transmettre les excuses de l'Américain. Ce fut le début d'une fréquentation assidue. Hanfstaengl est notre Kubizek pour les années 1923-33, après quoi les rapports se distendront et il finira par s'exiler, en 1937, non sans avoir conservé jusqu'au bout les fonctions d'attaché de presse du parti auprès des journaux étrangers.
Sur la vie personnelle du Führer, son apport est double. D'une part il avait un fils, Egon, né en 1921, et il nous renseigne comme personne sur le rapport de Hitler avec les enfants : il les attirait et était très à l'aise avec eux. D'autre part, Hanfstaengl était pianiste. Il connaissait par cœur beaucoup de pièces classiques, et Hitler recourait volontiers dans ce domaine à ses services. Il lui demandait fréquemment, dans les périodes agitées, le prélude de Tristan et Isolde. Il écoutait avec une concentration absolue, et ces moments lui permettaient d'effacer toute tension.
Hanfstaengl se veut aussi le grand spécialiste de la vie sexuelle du Führer, mais là il est permis de penser qu'il nous renseigne plutôt sur lui-même. Il s'était mis en tête, nous dit-il, d'améliorer cet homme, qu'il trouvait génial mais fruste, et en proie à un entourage qui n'améliorait pas son niveau - Hess et Rosenberg étant ses cibles favorites. Il pensait en particulier qu'il lui manquait un lien amoureux, ou même plus précisément une activité sexuelle, et que cette carence expliquait à elle seule ce qu'il y avait de mauvais dans sa politique. Il avait donc entrepris demettre sur son chemin des dames, obtenu à plusieurs reprises que l'une d'elles finît la soirée avec lui, et, s'enquérant discrètement des suites, recueilli seulement des moues désabusées. La chose se serait notamment produite avec Leni Riefenstahl. Hitler aurait par ailleurs fait à Hélène, la femme de Hanfstaengl, une cour ridicule, dont le but suprême aurait été un simple contact des corps habillés, et elle disait de lui : « C'est un castrat ! »
Ces passages des mémoires de Hanfstaengl reposent sur deux présupposés : d'une part, que quelques exemples, observés d'assez loin, suffisent à tirer une règle générale, alors que de son récit même il ressort qu'il restait parfois longtemps sans savoir ce que faisait Hitler, et ignorait plus souvent encore avec qui il terminait ses soirées, sans parler des journées ! D'autre part, l'idée, qui sous-tend également l'œuvre de son contemporain Wilhelm Reich, que la vie sexuelle se confondrait étroitement avec la vie génitale, son but étant une « détente orgasmique » dont l'absence engendrerait tous les maux.
Du comportement de Hitler avec Hélène, en particulier, il est imprudent de faire une généralité. En elle il a l'air de chercher une mère, ce qui ne veut pas dire qu'en d'autres il ne pouvait désirer, et contenter, une femme. Le récit de Hanfstaengl n'exclut d'ailleurs pas qu'il ait tout bonnement respecté son ménage, en recherchant, pour le sentiment qu'il portait à l'épouse, un chaste débouché. De même, la moue désabusée peut certes évoquer une tentative de coït terminée en fiasco, mais aussi une absence pure et simple de tentative, Hitler s'étant, et c'était tout de même son droit, abstenu de tout encouragement aux manœuvres d'approche dont il était l'objet.
Nous disposons aussi du témoignage d'Emil Maurice, qui avait été pendant les années 20 le chauffeur de Hitler. Il nous dit qu'ensemble ils fréquentaient les écoles de peinture, pour observer des modèles nus, allaient voir les ballets pour contempler les danseuses et faisaient des incursions dans des lieux malfamés, où Maurice abordait des femmes et jouait souvent les intermédiaires au profit de Hitler, qui parfois les
amenait dans sa chambre13. Son désir était-il dédoublé entre « la maman et la putain », comme celui de bien des mâles ? C'est possible. C'est même, on le verra, la ligne de partage qui semble avoir distingué une Geli Raubal d'une Eva Braun. Il est risqué, en tout cas, d'affirmer qu'il ignorait toute « détente ».
Gitta Sereny nous a récemment livré, sur la vie érotique d'Albert Speer, une information riche et, s'agissant de ses partenaires, une liste vraisemblablement exhaustive. Elles n'auraient été que deux : son épouse, connue depuis l'adolescence, mais tardivement et froidement honorée, puis, dans ses toutes dernières années, une femme beaucoup plus jeune : il auraitattendu d'être septuagénaire pour connaître le désir. Même si on tient compte du fait qu'un enfermement de vingt ans a favorisé cette chasteté, il semble avoir été infiniment plus inhibé que son idole de Führer, et infiniment moins cruel. Décidément, Hanfstaengl faisait fausse route en rapportant la noirceur de Hitler à une frustration de cette sorte.
L'Etat allemand avait, depuis sa fondation par Bismarck, une structure fédérale. Le gouvernement central et ceux des Länder entretenaient, pour se coordonner, des sortes d'ambassades. Ainsi, Berlin disposait à Munich d'un représentant, assez effacé mais bon observateur, Haniel von Haimhausen, dont le jugement sur Hitler, émis au seuil de la terrible année 1923, nous renseigne précieusement sur l'image qu'on avait à Berlin du jeune agitateur, au moment de traiter pour la première fois avec lui :
(...) D'une part la radicalisation des masses à l'intérieur, d'autre part l'oppression de l'Allemagne par le traité de Versailles, provoquèrent une réaction qui trouva son propagandiste dans M. Hitler, venu d'Autriche. Les qualités de ce chef tiennent en premier lieu à un talent démagogique marqué et à une éloquence avec laquelle il fascine les masses, bien qu'il ne possède pas de programme cohérent et précis. Selon l'opinion générale, M. Hitler ne possède pas de qualités d'homme d'Etat d'un ordre élevé et c'est là précisément qu'il faut voir une source de danger ; car il ne serait guère capable de conduire dans des chemins définis un mouvement une fois déclenché. (...)
Pendant les années 1919 à 1921, le nouveau parti est resté presque sans aucune importance. La détresse économique toujours croissante a provoqué un changement qui s'est développé à un rythme toujours plus rapide au cours de l'année 1922. La force d'attraction des partis socialistes allant en diminuant, il se produisit une armée de suiveurs aux rangs toujours grossis, qui en nombre grandissant furent les victimes de la démagogie de Hitler. Des éléments mécontents de la classe ouvrière et de la petite bourgeoisie, qui jadis étaient de fermes partisans de la république des Soviets, se groupèrent autour de la croix gammée des nationaux-socialistes. Les étudiants et les officiers de tendance nationale-bolchevique firent de même. Le nationalisme particulariste bavarois dont le mot d'ordre était « guérir le Reich par la Bavière » (même si cela devait entraîner une séparation temporaire) fut utilisé habilement par Hitler sur le plan de la propagande. Ainsi s'explique le fait que séparatistes et fédéralistes, les ennemis à vrai dire du national-socialisme unitaire, jurent par Hitler. Hitler n'est en vérité ni un unitaire ni un séparatiste, mais un homme de pouvoir, qui essaie de faire en sorte que chaque
mouvement apporte de l'eau à son moulin 14.
Voilà une belle illustration de la difficulté, pour les observateurs contemporains, de prendre la mesure du personnage. Son éloquence est certes reconnue, mais on raisonne comme si l'habileté à exposer des idées était incompatible avec le talent de les concevoir. Haniel a certes compris que les ménagements de Hitler envers le séparatisme bavarois étaient peu sincères, mais au lieu d'en conclure, comme une lecture attentive de ses discours le permettrait, qu'il est un partisan farouche de la centralisation,il commet la lourde erreur de voir en lui un opportuniste sans principes. Il n'est pas le premier, et ses successeurs ont encore pignon sur rue.
C'est l'occasion de renouveler une remarque déjà faite dans l'étude sur Montoire : les légendes les plus durables, celles dont les historiens eux-mêmes ont du mal à se détacher, sont contemporaines des faits qu'elles déforment, ou les suivent de peu. En voici un autre exemple : beaucoup d'observateurs voient Hitler comme un fainéant, ou du moins comme un « dilettante » incapable de s'astreindre à un travail régulier. Il suffit de considérer ses discours, dont Eberhardt Jâckel a publié de nombreux brouillons, et la minutieuse perfection de son travail d'orateur, pour se convaincre du contraire. Il bâtit son succès précisément à force, comme on dit aujourd'hui, de professionnalisme. Il n'empêche qu'en réponse, justement, à l'une de ces performances oratoires, dès le 20 avril 1920, on trouve dans le journal socialiste munichois Der Kampf les lignes suivantes, au sein d'un article mordant et combatif :
(...) L'orateur dit que nous protégeons le capital, parce que nous sommes dépendants de lui. L'orateur « s'éleva » enfin jusqu'à dire que nous étions nous-mêmes des capitalistes juifs. Il voulait redonner au peuple le sentiment national et racial. Mais pour cela il ne suffisait pas de crier Hourra, mais de prêter assistance au peuple dans son malheur, en sorte qu'il s'élève vers les « hauteurs divines » de l'ancienne puissance et de l'ancienne majesté. Mais cela ne pouvait advenir que par du travail, du travail et encore du travail.
(Est-ce que Monsieur Hitler lui-même a donc déjà travaillé ?15
Alors qu'il est presque inconnu, Hitler a donc déjà de farouches adversaires, capables de trouver des défauts à sa cuirasse mais aussi de l'accuser à tort, inaugurant une sous-estimation qui sera la raison première de ses triomphes, et dont on peut encore contempler de nombreux vestiges. Dernièrement, dans un livre au demeurant excellent sur l'image de Hitler, le journaliste américain Ron Rosenbaum a, tout en les redécouvrant, rendu un hommage excessif aux journalistes socialistes du Münchener Post et au combat qu'ils menèrent contre Hitler, de 1921 à
193316. Si leur vision du personnage est du plus haut intérêt historique, et son oubli par la recherche un symptôme de légèreté, pourquoi faut-il donc que Rosenbaum dépouille en l'exposant tout esprit critique et, lui qui cerne finement les limites des autres points de vue, pense ici toucher, enfin, à la vérité ? Tout au contraire, en faisant de Hitler un simple chef mafieux, en insistant sur sa violence et les plus vulgaires de ses tricheries, ces journalistes, dont le courage méritait bien cette tardive reconnaissance, ont aussi fait preuve, au sujet de son habileté stratégique, d'un aveuglement qui a favorisé sa réussite.
Il y a deux manières de raconter l'année 1923. On peut mettre l'accent sur les erreurs de Hitler, le taxer de brouillonnerie impatiente et s'étendre sur la fin tragi-comique de sa tentative de putsch, conclue par un plongeon dans la boue d'une rue munichoise, le 9 novembre, et par la piteuse arrestation, trois jours plus tard, dans la villa de Hanfstaengl, d'un velléitaire qui n'avait su ni se suicider ni se cacher. Ou bien on peut situer l'action des nazis dans l'ensemble des rapports de force en Allemagne et en Bavière. La première, Marlis Steinert a perçu la nature à la fois prophétique et formatrice de leur premier assaut contre le régime de Weimar. Ils expérimentent, pour les valider ou les rejeter, non seulement des techniques de prise du pouvoir, mais des manières d'agir vis-à-vis de la droite non nazie.
La tentative de renversement violent des gouvernements bavarois et berlinois, qui occupe la soirée du 8 et la matinée du 9 novembre, met en scène un triumvirat formé de Kahr, Lossow et Seisser, respectivement chef de l'exécutif, commandant des troupes et chef de la police en Bavière. Mais ce n'est qu'une des dernières péripéties d'une partie très compliquée, sur fond d'occupation française dans la Ruhr. Ici, les hommes importants sont le chancelier Cuno, puis son successeur, à partir de la mi-août, Stresemann, et le chef de l'armée allemande de 1920 jusqu'à sa retraite en 1926, le général von Seeckt.
Le parti nazi ne montre guère d'empressement revanchard lorsque, dans un état de grave isolement diplomatique, la France de Poincaré occupe militairement la Ruhr le 11 janvier 1923, pour prélever de force, sous forme de charbon et d'acier, les réparations de guerre décidées à Versailles qui, en argent, rentraient mal. Le gouvernement Cuno décrète la résistance passive, c'est-à-dire la grève de la production et du transport des produits convoités par l'occupant, cependant que les salaires sont tout de même payés - ce qui, conjugué à la perte d'immenses recettes fiscales et à la nécessité d'importer du charbon pour remplacer celui qu'on tirait de la Ruhr, va réduire à néant la valeur du mark, déjà victime d'une dépréciation galopante. La situation est très tendue jusqu'en septembre -lorsque Stresemann proclame la fin de la résistance passive, le 26.
Connaissant Hitler comme nous le connaissons, nous serions prêts à jurer qu'il a dénoncé une politique «juive» de demi-mesures, fatale à la monnaie comme au bien-être de la nation, et prêché la résistance active pour bouter le Français au-dehors.
Eh bien non. Si effectivement il dénonce la résistance passive, c'est parce qu'à son avis il ne faudrait pas résister du tout ! Alors certains auteurs le taxent de lâcheté, d'incohérence, voire de vénalité. Toujours ce réflexe de dénigrement, cette manière de prêter aux riches, cette habitude grégaire d'attribuer aux pécheurs notoires toutes les tares, même les plus incompatibles.
En fait, ce qui chagrine Hitler dans la résistance passive, approuvée par tous les autres partis, c'est qu'elle réalise une union nationale prématurée,avant le châtiment de ceux par qui on en est arrivé là, les « criminels de novembre ». Prisonnier de son programme, le parti nazi ne peut en découdre avec la France tant qu'il n'a pas, au préalable, vaincu certains Allemands. En résistant vertueusement à la tentation, Hitler fait preuve d'une certaine maturité politique. Et aussi d'habileté : il se fait désirer.
Il y a quelque injustice à ce que le nom de Cuno ne soit connu que des spécialistes, alors que le général Boulanger occupe une place de choix dans les livres d'histoire. Cet officier politicien au physique avantageux et au nom si français, poussant son pays dans les années 1880 à une revanche militaire irréfléchie contre l'Allemagne bismarckienne, victorieuse en 1871, a certes plus de relief apparent que le pâle chancelier de 1923, délaissant brièvement le bureau directorial de la Hamburg-Amerika Linie pour s'égarer dans la politique, et dont le patronyme latinisant annonçait mal un patriote allemand jusqu'au-boutiste. Il faut dire aussi qu'en face, la politique téméraire de Poincaré retient plus le regard que le sang-froid avec lequel Bismarck avait circonscrit l'abcès boulangiste. Mais c'est bien Cuno qui, au départ, a déclenché l'affrontement, en remplaçant par un refus pur et simple de paiement les demandes de moratoire de son prédécesseur Wirth, ce qui obligeait à réagir un Poincaré qui jouait tout son crédit politique sur la « fermeté » à l'égard de l'Allemagne. Cuno, très hostile à la social-démocratie, vise à une révision immédiate du traité de Versailles et pratique une stratégie de la tension, qui n'exclut pas un affrontement militaire obligeant l'Angleterre à choisir son camp.
Son remplacement par Stresemann entraîne à la fois la réintégration des socialistes dans la majorité politique et la recherche d'un compromis international, en attendant des Anglo-Saxons non plus un appui militaire mais un rôle de modérateurs diplomatiques, et de leurs banquiers, américains surtout, une fonction de garants pour une solution négociée.
Il y a donc, derrière la façade du désaccord entre Hitler et le gouvernement sur la résistance passive, tout un arrière-plan de négociation et de collusion, encore bien mal exploré. A cet égard, il est étrange que le contenu de la conversation du 11 mars entre Hitler et Seeckt, la première du genre et, que l'on sache, la dernière, soit seulement connu, aujourd'hui encore, par des témoignages indirects. Ce sont choses dont on garde des traces, des deux côtés. Dans la clémence du verdict prononcé contre Hitler (cinq ans de forteresse) et celle de sa libération anticipée (au bout d'un an), il ne serait pas étonnant que des données compromettantes glanées par lui lors de cet entretien, sur l'aventurisme du commandement en matière politique et militaire, aient joué un certain rôle. Et on a du mal à croire qu'en 1945, dans leur razzia d'archives confidentielles, les Alliés n'aient pas trouvé de quoi faire avancer la question ; la « restitution des archives » à la RFA, vers 1960, ne comportait en tout cas rien de tel, ni l'émergence désordonnée des fonds saisis par les Russes à partir des années 80.
Alors lisons les témoignages. Le plus précis émane de Hanfstaengl, quile tient du général von Selchow, adjoint de Seeckt. Les deux hommes avaient fait en Bavière une tournée d'inspection. Hitler, introduit auprès d'eux par le général von Lossow, avait parlé une heure et demie de la décomposition qui menaçait l'Allemagne, demandé le renforcement de la Reichswehr et sa collaboration avec les SA, et conclu en offrant au chef de l'armée « la direction du mouvement des travailleurs d'Allemagne ». Seeckt ayant invoqué son devoir de loyauté envers le gouvernement, Hitler avait rétorqué que les nazis pendraient préalablement les politiciens « marxistes », et incendieraient le Reichstag, avant de lui offrir le pouvoir. Le général avait alors mis fin à l'entretien sur les mots : « Dans ce cas, Monsieur Hitler, je crois que nous n'avons plus rien à nous
dire17.»
En voilà un honnête homme, qui sait se garder de la canaille ! De qui se moque-t-on ? Hanfstaengl est, on l'a vu, un bourgeois cultivé, dont les mémoires témoignent d'un souci obsessionnel de démontrer qu'il est sorti vierge de son long flirt avec les nazis. Pour mieux le faire admettre, il a tout intérêt à prétendre que d'autres y ont également réussi et il rend visiblement à la mémoire de Seeckt un service de ce genre. Car enfin, qu'allait donc faire, dans le Land le plus nationaliste, le chef de toutes les forces armées du Reich, deux mois après l'entrée des Français dans la Ruhr ? Imagine-t-on l'héritier de Moltke et de Schlieffen supporter pendant une heure et demie les divagations d'un civil pour le simple plaisir de lui faire sèchement la morale ? Mais nous n'avons même pas besoin de mettre en doute l'exactitude du récit, dont on nous dit qu'elle est garantie par des notes que Selchow avait prises le soir même. Il suffit de le compléter par une réflexion de Seeckt adressée, d'après la même source, à son adjoint, dans le train qui les ramenait à Berlin, en
conclusion d'une longue conversation nocturne sur Hitler 18 : « Le général von Lossow m'a assuré que Hitler ne peut pas faire de putsch sans l'appui de la Reichswehr. Cela me suffit pour l'instant. » Ce qui nous suffit à nous, c'est l'existence de l'entretien, sa durée, l'absence de toute sanction ou mise en garde envers Lossow au sujet de ses fréquentations militairement peu académiques, enfin l'aveu que Seeckt, pendant le voyage de retour, n'a guère parlé que de Hitler : voilà qui démontre qu'il s'est lourdement compromis. Ses réactions glaciales et ses commentaires désobligeants, même s'ils sont exacts et même si on ne nous a pas caché d'autres propos plus aimables, prouvent seulement qu'il était conscient de faire des choses qui ne se font pas. Sa réaction préfigure celle de Hindenburg en 1931, traitant Hitler, ce « caporal bohémien », avec d'autant plus de mépris qu'il se sent obligé de compter avec lui.
Le rôle prépondérant joué par Ludendorff aux côtés de Hitler étaye cette interprétation. Le général avait certes quitté l'armée mais, l'ayantcommandée pendant la guerre et restant son capitaine le plus prestigieux, il compromettait la Reichswehr en affichant un engagement politique d'extrême droite, à moins qu'elle ne prît publiquement ses distances, ce qu'elle ne faisait guère. Ce n'est qu'après le putsch manqué
qu'il jeta son uniforme, en disant qu'il lui faisait désormais horreur19. Il en va de même dans l'autre sens.
Cependant, les Français gagnent la bataille de la Ruhr, au moins militairement et économiquement. Ils arrivent à faire produire les mines et les usines et se permettent de fusiller le 26 mai, sans trop de remous internationaux, un saboteur ferroviaire, Leo Schlageter. Le fait qu'un détachement français provoqué par des civils, cinq jours plus tard, en couche treize sur le pavé, ne suscite pas davantage la réprobation d'une opinion mondiale qui condamne l'occupation, mais n'apparaît pas prête à cautionner n'importe quelle réplique allemande. C'est parce que la reprise du travail s'amorce, que l'inflation bat son plein et que les dissidences d'extrême droite ou d'extrême gauche, dans plusieurs régions, semblent menacer l'unité du pays, que Cuno se retire sans gloire, le 12 août, la nécessité s'imposant d'un cabinet dit d'« union nationale » et les socialistes ayant mis un veto sur son nom.
Voilà tout d'un coup les nationalistes orphelins d'un gouvernement qui les favorisait et en butte à un autre, qui les provoque : Stresemann s'allie avec ces socialistes que Seeckt et Cuno tenaient à distance. On se croirait revenu à la fin de la guerre : les « criminels de novembre » font derechef front commun, pour trouver un terrain d'entente avec l'étranger comme pour écraser les Rouges. La différence, c'est que la droite antirépublicaine s'est renforcée, tant parce que s'éloigne la défaite et s'estompe la responsabilité des familles régnantes, que parce que des partis se sont organisés et que des chefs sont apparus, le nazisme et Hitler n'étant pas encore au premier plan, mais n'étant déjà plus un facteur négligeable.
Stresemann savait, ne serait-ce que parce que le secrétaire d'Etat
Hamm le lui avait écrit dès le 16 août20, qu'il devrait affronter une épreuve de force avec la Bavière.
Celle-ci est travaillée depuis 1918 par deux forces en partie contradictoires : le séparatisme et la réaction. Il n'y a pas grand-chose de commun entre un Hitler, fanatique de l'unité allemande, admirateur de la Prusse en majorité protestante, et tel politicien comme son ennemi juré, le ministre de l'Intérieur Franz Schweyer, catholique pratiquant et nostalgique des Wittelsbach. Cependant, tant que la Prusse est « marxiste » et la République présidée par le socialiste Ebert, les deux forces trouvent un terrain d'entente, en cette Bavière qui, surtout depuis l'échec du putsch de Kapp, est devenue le réceptacle des agitateurs nationalistes de toutacabit. Désobéir au gouvernement central c'est, pour les uns, le prélude de l'indépendance, voire de la fusion avec l'Autriche, et pour les autres le début d'une « régénération de l'Allemagne par le Sud ».
Lorsque Stresemann succède à Cuno et fait rentrer les « marxistes » les plus roses dans la majorité, Hitler n'est pas à même d'en profiter car il a, le 1 er mai précédent, subi son premier grand échec. Le parti nazi, dans la logique de sa sortie à Cobourg et de son imitation des faisceaux italiens, avait annoncé qu'il empêcherait le déroulement des traditionnelles manifestations ouvrières. Le ministre Schweyer, appuyé par le général von Lossow, avait relevé le défi et imposé aux SA, dirigées depuis peu par un ancien as de l'aviation de chasse, le capitaine Göring, un désarmement humiliant. Pressé par certains de ses lieutenants qui souhaitaient en découdre, Hitler s'était refusé à entrer en conflit avec la Reichswehr, et il y avait gagné une réputation d'indécision qui allait s'avérer durable. Pendant l'été, qu'il passa en grande partie à Berchtesgaden en donnant l'impression de se désintéresser des affaires munichoises, son crédit avait sérieusement baissé.
Il n'est donc pas le leader le plus en vue lorsque les associations patriotiques bavaroises rassemblent à Nuremberg environ 100 000 personnes le 2 septembre, pour commémorer la victoire de Sedan. Cette «journée allemande » voit plutôt le triomphe de Ludendorff, qui semble mettre au défi ses anciens collègues de la Reichswehr d'agir enfin et, pour commencer, de se débarrasser de Stresemann. Prenant le train en marche, Hitler, qui jusque-là tenait à la liberté d'action des SA, noue dans les jours suivants une alliance avec deux autres groupes nationalistes, la « Reichsflagge » du capitaine Heiss et le « Bund Oberland » de Friedrich Weber, pour former le « Deutscher Kampfbund », que les nazis ne dirigent pas. Mais cette abnégation unitaire cachait un piège : le lendemain de l'abandon par Stresemann de la résistance passive, en un émouvant discours de deux heures et demie, il convainc Heiss et Weber
de lui confier la « direction politique » du Kampfbund21.
Il faut dire que le 26 septembre, juste après l'annonce par Stresemann de l'annulation du mot d'ordre de résistance, le premier ministre bavarois Eugen von Knilling proclame l'état d'urgence et la transmission du pouvoir exécutif à Gustav von Kahr, nommé « commissaire ». On se souvient que ce dernier avait déjà joué un rôle de dictateur préposé au rétablissement de l'ordre, et critique envers le gouvernement berlinois jugé trop à gauche, en 1920-21. En réplique, Berlin proclame aussitôt lui-même l'état d'urgence sur tout le territoire du Reich, confiant le pouvoir au ministre de la Reichswehr Gessler, c'est-à-dire, en fait, à Seeckt.
Les nazis sont d'emblée au cœur de l'épreuve de force, puisque l'une des premières choses que Seeckt demande à son subordonné Lossow, c'est de suspendre le Völkischer Beobachter, qui vient d'alléguer le27 septembre, faussement d'ailleurs, que Frau von Seeckt était une juive convertie. Lossow passe outre, ou plutôt transmet la demande à Kahr, ce qui revient à donner la priorité à l'état d'urgence bavarois sur celui qu'a édicté Berlin. Mais avant de conter la réaction du gouvernement central à cette insubordination, il convient de faire, avec Hitler, une escapade hautement symbolique.
Une nouvelle «journée allemande », dont, cette fois, le chef nazi tient
la vedette, a lieu le 30 septembre, à Bayreuth. Un défilé de 4 000 SA 22 est d'abord organisé puis, le soir, a lieu la première rencontre de Hitler avec le penseur raciste Houston Stewart Chamberlain, gendre de Wagner. Le lendemain, Hitler visite la villa Wahnfried, où le musicien habitait pendant ses dernières années et où vivent sa veuve Cosima, âgée de 86 ans, son fils Siegfried et l'épouse anglaise de celui-ci, Winifred.
Ces visites privées auront des suites publiques. Ainsi Winifred, au lendemain du putsch manqué et de l'arrestation de Hitler, adresse aux
journaux une «lettre ouverte» à la gloire du contrevenant 23 : sa signature solitaire montre bien que Siegfried se tient sur la réserve et Hitler attendra sa mort, en 1930, pour parader au festival de Bayreuth. Quant à Chamberlain, il donnera quelques articles au Beobachter, son principal ouvrage, e Les fondements du XIX siècle (1899), y sera présenté en 1925 comme l'« Evangile » du parti et ses obsèques, en 1927, seront encadrées
par ce même parti, en présence de son chef24. Mais une conséquence plus immédiate, révélée en 1926, est sans doute encore plus fondamentale : Chamberlain a fort apprécié le visiteur et l'a en quelque sorte adoubé, par une lettre du 7 octobre 1923. Si on se souvient que le vieil écrivain avait eu avec Guillaume II des liens étroits et non dissimulés, on conçoit qu'un tel soutien n'a sans doute pas peu contribué à lui donner confiance en sa destinée pour le reste de ses jours et, dans un premier temps, l'a peut-être encouragé à risquer l'aventure du putsch :
En vérité vous n'êtes pas un fanatique comme vous m'aviez été décrit ; je voudrais plutôt vous définir comme le contraire du fanatique. Le fanatique excite les esprits ; vous échauffez les cœurs. Le fanatique veut persuader ; vous voulez convaincre, seulement convaincre – et c'est pourquoi vous réussirez (...) Une tâche énorme vous attend mais, malgré votre force de volonté je ne vous prends pas pour un homme de violence (...). Il y a une violence qui vient du chaos et qui y mène, et une autre dont l'essence est de former le cosmos (...). C'est en ce sens cosmique que je vous range parmi les hommes qui construisent et non parmi les violents (...). L'Allemagne, en donnant naissance à un Hitler au moment de sa
plus grande détresse, prouve sa vitalité 25.
La visite du lendemain à la famille Wagner est surtout connue par les mémoires d'un témoin alors âgé de six ans, Friedelind, fille de Siegfried et de Winifred, le premier membre de la famille qui ait plus tard critiqué le nazisme. Elle et son frère Wolfgang étaient fort excités par la perspective de cette visite :
Nous avons attendu longtemps. Mère s'emportait contre Père, lui disant à quel point le jeune homme était merveilleux. Wolfgang et moi, de plus en plus impatients, allions sur le seuil guetter l'arrivée d'une voiture roulant entre les rangées de noisetiers. Enfin il en vint une, depuis la rue Richard Wagner. Nous appelâmes nos parents et allâmes tous saluer le visiteur sur le seuil. Un homme jeune sauta de la voiture et vint vers nous.
(...) Ses pommettes aiguës saillaient au-dessus de ses joues creuses, terreuses, elles-mêmes surmontées d'yeux bleus extraordinairement brillants. On l'eût pris pour un affamé. Mais il y avait encore autre chose : une lueur de fanatisme.
On fait voir au politicien la salle de musique et la bibliothèque, puis on se rend au jardin, où se trouve la tombe du maître. Il se met alors à parler et, là encore, il faut nous contenter des impressions de sa jeune admiratrice :
(...) Sa voix prit du timbre et de la couleur, se fit plus profonde, au point que nous restions là assis comme un cercle de petits oiseaux charmés, à écouter la musique, sans prêter la moindre attention aux
mots mêmes qu'il prononçait 26.
Après ce pèlerinage, Hitler se replonge dans la mêlée munichoise. Le rebelle Lossow se voit prié par Seeckt de démissionner, le 6 octobre, puis destitué, le 19. Mais Kahr, qui tenait la bride courte aux nazis et avait fini lui-même par suspendre le Beobachter pour dix jours à compter du 4 octobre, décrète alors que les troupes stationnées en Bavière passent sous un commandement bavarois, qu'il confie... à Lossow, lequel a préalablement consulté ses officiers : ils ont opté unanimement pour la
désobéissance aux ordres de Berlin 27.
Peu après cependant survient une volte-face, qui va déterminer Hitler à agir. Les derniers jours d'octobre sont consacrés à la répression, dans la meilleure tradition des lendemains de la guerre, des gouvernements locaux estimés trop à gauche et notamment de celui de Saxe, qui a osé se doter le 13 octobre de deux ministres communistes - une répression que tolèrent les excellences socialistes du Reich, lors même qu'elle frappeaussi les ministres membres de leur parti. L'état d'urgence a ses raisons, qui ignorent les sentiments de camaraderie. Mais soudain ces ministres, peut-être sous l'effet des protestations des députés de leur groupe, s'avisent que Stresemann fait deux poids et deux mesures en étant beaucoup plus patient avec la subversion de droite : aussi exigent-ils que l'on mette également de l'ordre en Bavière. Refusant de le faire, lors de plusieurs dramatiques conseils de cabinet, les 1 er et 2 novembre, le chancelier les pousse à la démission. Il se prive ainsi de majorité parlementaire, ses propres jours semblent comptés et l'heure de Seeckt paraît sonner : le bruit court qu'il va prendre la tête d'un « directoire ». C'est plus qu'un bruit : les archives portent trace de nombreux contacts noués dans ce sens. A tel point que Lossow lui-même, après les avoir boudés, prend langue le 22 octobre, successivement, avec Hitler et
Ludendorff 28 puis, le 24, reçoit les organisations « patriotiques » de Bavière et les informe que trois scénarios sont en balance : soit l'instauration d'un directoire « national », qui s'appuierait sur la Bavière pour imposer son autorité, soit une guerre civile entre le Sud « national » et le Nord « marxiste », soit un maintien pour quelque temps du cabinet Stresemann, avant l'instauration du directoire. Dans les trois cas, il importait de renforcer la Reichswehr en Bavière, par l'incorporation d'éléments des milices. C'était là une voie pour surmonter sa propre querelle avec Berlin : la rupture entre les socialistes et Stresemann, celui-ci ayant choisi l'armée contre ceux-là, était grosse d'une réconciliation entre Seeckt et Lossow. Dès le conseil de cabinet du 1er novembre, Gessler déclare curieusement qu'en Bavière la « voie de la conciliation » passe par la sortie des socialistes du gouvernement berlinois, et que la démission de Lossow en serait la conséquence immédiate : il demande aux socialistes de lâcher la proie de leur participation gouvernementale pour l'ombre, bien hypothétique, d'une mise au pas de la Bavière qui s'ensuivrait comme naturellement et serait symbolisée par le départ du général rebelle.
On évoque aussi beaucoup, en ces journées d'extrême tension, l'éventualité d'une guerre civile sur la frontière entre la Bavière et la Thuringe, qui s'est récemment dotée d'un gouvernement révolutionnaire de gauche. Gessler va jusqu'à dire, au conseil du 2 novembre, qu'il est certain que cette bataille va éclater « le 6 ou le 9 », si les socialistes ne quittent pas le gouvernement. On entend dire que la mise en mouvement des groupes « patriotiques » bavarois vers la Thuringe pourrait être le prélude d'une marche sur Berlin. Deux exemples contemporains hantent les esprits : la « marche sur Rome » des fascistes italiens, un an plus tôt, et la régénération de la Turquie sous l'impulsion de Kemal à partir d'une ville de province, Ankara, promue capitale au détriment d'Istanbul lorsque la République turque succède au vieil empire ottoman, en ce même automnede 1923 (le 29 octobre). On demande donc aux socialistes de se faire harakiri en prétendant que cela seul permettra aux « ministres bourgeois » (ils s'appellent eux-mêmes ainsi) de lutter contre l'extrême droite.
Cependant, sitôt qu'ils se sont effacés, Seeckt entreprend de renouveler l'opération avec Stresemann en lui conseillant discrètement, le 5 novembre, de partir : il était peut-être encore temps de « stopper le radicalisme de droite, sans effusion de sang, si le cabinet était formé sur d'autres bases. A cet égard, il ne pensait pas aux partis », note
pudiquement, le 6, ce chancelier en sursis29. Il s'agit donc encore du projet de directoire, qui paraît avoir toutes chances de se matérialiser. A tel point qu'on ignore toujours pourquoi il ne l'a pas fait.
Il est clair qu'en cas de « directoire » Hitler aurait couché dans quelque palais, plutôt qu'en prison. L'événement lui aurait donné raison, et assuré le soutien d'une bonne part de l'opinion publique. N'avait-il pas déclaré lui-même le 5 septembre :
Ou bien Berlin se met en marche et finit à Munich, ou bien Munich se met en marche et finit à Berlin ! Une Allemagne du Nord
bolcheviste ne peut coexister avec une Bavière nationale30.
Un directoire présidé par Seeckt serait apparu comme une victoire de « Munich » sur « Berlin ». Son avortement s'explique peut-être, tout simplement, par l'immensité des tâches, et par le fait que Stresemann, qui les avait prises à bras-le-corps, était volontaire pour continuer. La situation économique, notamment, était si désastreuse qu'il est plausible que les militaires aient, en dernière analyse, été heureux de laisser aux civils le soin d'y remédier. Plaide en faveur de cette thèse le fait que la réforme monétaire, instituant le « Rentenmark » à la place du mark, entre en vigueur le 15 novembre et que le gouvernement, contraint de démissionner le 23, est remplacé par un nouveau cabinet civil où
Stresemann conserve le portefeuille des Affaires étrangères31. Entre-temps Hitler a jeté ses dés.
Le chef nazi déclenche son putsch le 8 novembre vers 20 h 45, en intervenant, revolver au poing, dans la salle des fêtes de la Bürgerbräukeller. Le public n'était pas venu pour lui : c'est Gustav von Kahr qui était en train d'imposer un discours ennuyeux aux élites bavaroises sirotant leur bière dans un brouhaha de conversations, à seule fin de montrer à Berlin qu'elles étaient derrière lui. Notons tout de suite que la préparation était parfaite au moins d'un point de vue, celui du secret. Aux SA queGöring avait concentrés, il n'avait pas expliqué
pourquoi et Hanfstaengl savait seulement que « ce soir on agissait32 ».
Pour obtenir le silence, Hitler tire un coup de feu vers le plafond. Il annonce que la « révolution nationale » a commencé, qu'il dispose de six cents hommes pour maîtriser la salle et que personne ne doit sortir. Puis il entraîne Kahr, Lossow et Seisser dans une petite pièce, pendant que Göring harangue la foule désorientée. Hitler demande au triumvirat d'avaliser les dispositions suivantes : Kahr est nommé régent de Bavière, Pöhner (ce policier qui au cours des années précédentes s'était montré favorable aux nazis) est son premier ministre, et les insurgés se portent candidats à la direction du Reich, avec Hitler au poste de chancelier, Ludendorff à la tête de l'armée, Lossow au ministère de la Reichswehr et Seisser à celui de la police. Il ajoute, d'après le rapport fait quelques semaines plus tard par Lossow :
Je sais que ce pas est difficile à franchir pour ces messieurs, mais il doit être fait. On aidera ces messieurs à sauter. Chacun doit occuper la place à laquelle il est mis. S'il ne le fait pas, il n'a pas de raison d'être. Vous devez lutter avec moi, avec moi vaincre ou mourir. Si l'affaire rate, j'ai quatre balles dans mon pistolet : trois pour mes collaborateurs s'ils m'abandonnent, et la dernière pour moi.
Ce rapport est suspect. Il s'efforce de démontrer que le triumvirat n'a accepté que sous la menace de s'associer au putsch, pour se dédire dès qu'il eut retrouvé sa liberté de mouvements, alors qu'en fait les trois hommes ont seulement demandé à rencontrer Ludendorff. Dès qu'on leur eut amené le général aussi surpris qu'eux, mais acceptant le fait accompli, ils ont eux-mêmes donné leur accord. Cependant, si leur comportement est ici dénaturé, il n'y a aucune raison que les tirades de Hitler le soient, et notamment celle-ci. Lossow était probablement incapable d'inventer ce style et de manier ces concepts typiquement nazis. D'autre part, lorsque Hitler eut à répondre, au procès, de ces allégations, il s'en tira de manière peu convaincante, en disant qu'il ne pouvait avoir proféré de tels propos parce que son revolver contenait encore sept balles !
En attendant Ludendorff, il était lui-même revenu dans la grande salle, pour une performance oratoire qui lui gagna l'assistance et quand on annonça l'accord des triumvirs, la « révolution » semblait fort bien partie, tout au moins en Bavière. Ce qui la fit capoter, c'est sans doute la réunion urgente, vers minuit, du cabinet Stresemann, qui confia à Seeckt les pleins pouvoirs pour rétablir l'autorité du Reich sur la région dissidente. Lossow, qui s'était installé peu après 11 heures à la caserne d'infanterie, dont le téléphone fonctionnait, ne se désolidarisa du putsch, conjointement avec Kahr et Seisser, qu'à 2 h 30 du matin, par un message aux stations de radio annoncé depuis 11 h 20 et plusieurs fois repoussé : tout se passecomme s'il avait différé son choix en attendant le résultat de la réunion du cabinet, et avait conféré par téléphone avec Seeckt, juste après celle-ci. Rien n'atteste cette conversation, sinon qu'elle était dans l'ordre des choses et qu'il n'y a pas d'explication concurrente pour rendre compte de l'heure du revirement de Lossow. Dès lors, le matin, les conjurés nazis connaissent un moment de flottement et hésitent à maintenir le défilé prévu. Ludendorff emporte la décision et, en essayant de gagner le centre de Munich interdit par la police de Seisser, le cortège finit par se faire tirer dessus (après avoir lui-même, à un barrage
précédent, tué quatre policiers33. Quinze personnes sont mortellement atteintes, dont Scheubner-Richter, qui était le voisin de Hitler et l'avait vraisemblablement entraîné dans sa chute, ce qui lui valut une luxation de l'épaule. Un plongeon de son garde du corps Graf l'a protégé des balles, dont deux, en revanche, se sont logées dans le bas-ventre de Göring, au-dessus d'une cuisse.
Reste une question capitale : l'inaction de la direction nazie dans la nuit du 8 au 9 novembre. Comment se fait-il qu'ayant laissé partir Kahr, Lossow et Seisser, parce que Ludendorff avait confiance en la « parole d'officier » de Lossow de ne pas tourner casaque, les nazis ne les aient pas mis sous surveillance ? Pourquoi, surtout, n'ont-ils pas redoublé d'activité pour prendre, au moyen du Kampfbund, le contrôle des casernes ?
A cela deux réponses : l'une classique, l'irrésolution. Désemparés par le succès, Hitler et ses proches auraient perdu du temps et remis au lendemain des décisions urgentes. Leur activité aurait connu un passage à vide. Ces conspirateurs d'opérette n'avaient même pas occupé la gare ! Même pas coupé le téléphone !
Une autre explication réside dans l'excès de confiance. Puisqu'ils avaient arraché aux trois hommes, eux-mêmes piètres démocrates et peu hostiles à l'idée d'une « marche sur Berlin », leur consentement à ce coup de force, en harmonie avec Ludendorff, il importait de les laisser agir et assumer leur choix. Il était plus économique, et infiniment plus politique, de laisser les officiers et les soldats manifester librement leur allégeance au nouveau pouvoir, que de leur forcer la main en faisant irruption autour des casernes avec des milices. A cet égard l'inaction n'avait d'ailleurs pas été totale : Röhm avait entrepris de faire basculer en douceur, par son action personnelle, certains sièges d'institutions militaires. Et la journée du 9 devait révéler toute la force des conjurés, par des manifestations dans Munich qui auraient démontré qu'il ne s'agissait pas d'une aventure. Etant donné qu'après l'échec du putsch il y eut dans la ville plusieurs jours de manifestations spontanées contre la « traîtrise » de Kahr, le calcul n'avait rien de déraisonnable.
Si Hitler apparaît comme un conspirateur d'opérette, c'est avant toutparce qu'il s'est efforcé de conspirer le moins possible. Son but est de cristalliser l'énergie patriotique de l'Allemagne. Il juge urgent de battre le fer : la défaite est encore proche, ses effets sur le niveau de vie des masses à leur zénith, et il importe d'empocher les dividendes des erreurs de Poincaré avant que la France ne reprenne langue avec ses alliés. Une expression résume à merveille sa démarche : il voulait « déclencher l'avalanche », et jugeait que les entrechats de Stresemann et les atermoiements de Seeckt étaient en train de faire manquer une superbe occasion. Il s'en explique tout au long du procès, décrivant sa vision de la « marche sur Berlin » :
(...) J'ai aujourd'hui la conviction et il m'est particulièrement clair que le soulèvement se serait imposé dans tout le reste du Reich, si Son Excellence von Lossow n'avait pas tourné casaque, si Kahr n'avait pas tourné casaque, si le colonel von Seisser n'avait pas tourné casaque, mais si au contraire ces messieurs étaient allés à travers Munich le lendemain et avaient planté le drapeau du soulèvement. A Munich, à Nuremberg, à Bayreuth, une immense allégresse se serait déchaînée et un énorme enthousiasme se serait déchaîné dans le Reich allemand et si la 1 re division de l'Armée nationale avait quitté le dernier mètre carré de sol bavarois et était passée pour la première fois sur le sol de la Thuringe, nous aurions
vu le peuple là-bas pousser des cris d'allégresse 34.
Une autre tirade, lors de la même audience, résume bien les leçons qu'il tire de l'aventure. Il ne regrette rien, et espère encore tout, pour l'Allemagne sinon pour lui-même, car il est certain de l'avoir retenue sur la pente du renoncement. Il retourne avec force, contre les signataires de l'armistice et du traité de Versailles, l'accusation de « haute trahison » et montre non sans logique que son geste a remis à cet égard les choses à l'endroit :
J'ai la conviction qu'en ces journées le destin de l'Allemagne se serait mis en marche. Il a échoué sur une ridicule bagatelle. Cela ne prouve qu'une chose, c'est que le destin intervient maintes fois et l'on ne sait pas ce qui est bon et ce qui est mauvais. (...) Si je considère l'évolution présente, j'en arrive à la conviction qu'en définitive c'est peut-être une bonne chose qu'une période s'écoule, car ne croyez pas que le présent procès nous détruira. Nos prisons s'ouvriront et viendra un temps où les accusés d'aujourd'hui deviendront les accusateurs. Un temps viendra, peut-être dans des siècles seulement mais il viendra et l'on feuillettera cette histoire de honte et d'ignominie, de misère et d'infamie et l'on s'étonnera que cela ait été de la haute trahison. Alors nous recevrons notre justification. Nous ne serons pas les accusés mais les accusateurs et la postérité nous acquittera et dira : ils étaient les seuls qui ont eu le courage de s'insurger contre cette haute trahison continuelle.
On ne niera pas que l'aventure révèle une certaine immaturité. Mais au lieu de s'en tenir à une attitude moqueuse, qui ne fait ni chaud ni froid aux cadavres de Hitler et de Göring et ne renseigne guère sur la conduiteà tenir devant leurs émules d'aujourd'hui, il serait bon de prendre conscience que le Führer, momentanément hors jeu a, le premier, médité sur cet échec, et en a tiré des leçons décisives pour que la fois suivante fût la bonne. Essentiellement celle-ci : il s'efforcera à l'avenir de maîtriser d'un bout à l'autre les processus qu'il met en branle. Car le point faible ici, c'est qu'avant son hypothétique nomination comme chancelier, il n'était rien alors que, par ses propres soins, Kahr, Lossow et Seisser détenaient le pouvoir, ce qui leur laissait la possibilité de trouver un terrain d'entente avec Berlin. Il évitera cet écueil en 1932-33, en refusant toute combinaison qui ne lui assurerait pas la chancellerie du Reich. Et s'il s'oblige à tolérer, ce qu'il fera jusqu'au bout, des non-nazis à des postes importants, il veillera toujours à mettre en des mains très sûres les fonctions coercitives, à commencer par la police.
Marlis Steinert a raison de souligner le côté prémonitoire des événements de 1923. On y trouve déjà l'esprit de décision de Hitler et sa rapidité d'exécution, son génie pour nouer des alliances temporaires avec d'autres forces de droite en exploitant les contradictions de celles-ci, sa propension à ne mettre que quelques personnes au courant de ce qu'il manigance (Göring, déjà...), son sens profond des masses allemandes et de leurs attentes patriotiques. La principale qualité qui lui manque, et qu'il acquerra, est la patience, la capacité d'attendre le meilleur moment, tout en le faisant mûrir lui-même.
On voit aussi à l'œuvre ses adversaires, tels qu'ils resteront sans tirer, eux, beaucoup de leçons. Ils montrent notamment une impuissance totale à prendre la mesure de l'homme, comme de la spécificité et de la radicalité de son système. Dans les conciliabules berlinois, son nom apparaît peu, ses idées moins encore. Lui et son parti restent noyés dans une nébuleuse « nationaliste » où leur nocivité particulière n'est pas souvent repérée, et, lorsqu'elle l'est, n'est perçue que comme un surcroît de brutalité. C'est ainsi que, dans la discussion suprême du 2 novembre, le ministre de l'Intérieur socialiste Sollmann assène à son collègue de la Reichswehr, Gessler, que la social-démocratie, si elle était restée au gouvernement, aurait exigé qu'en Bavière on cesse de « pourchasser les
Juifs comme au Moyen Age 35 ». C'est mieux que rien. Mais quelle incompréhension du problème ! La SA a peut-être bousculé un peu plus de Juifs que de non-Juifs, mais on n'en est pas au stade de la persécution et, surtout, celle-ci s'annonce fort différente de celle du Moyen Age, et autrement systématique. Mais sans doute peu de gens, à Berlin, lisent les textes nazis et en perçoivent la cohérence.
Ses mois d'emprisonnement vont justement permettre au fondateur du système de parfaire cette cohérence. Il s'enfonce alors plus avant dans son délire mais lui donne une redoutable efficacité pratique, servie par un usage accru de la ruse et de la dissimulation.
1 Après une crise interne dont on trouvera un bon résumé dans Marlis Steinert, Hitler, Paris,
Fayard, 1991, p. 124-127.
2 Cf. Hans Volz, Daten der Geschichte des NSDAP, Berlin, Ploetz, 1939, p. 7. Cette chronologie
officielle précise le montant de la transaction (120 000 marks-papier) et le fait que le journal, fondé en 1887 sous le nom de Münchener Beobachter, avait changé son titre le 7 septembre 1918, peu après son acquisition (le 15 août) par Rudolf von Sebottendorf, pour le compte de « l'ordre germanique et de la société de Thulé ». La feuille est hebdomadaire pendant le premier semestre de 1919, bihebdomadaire à partir de juillet.
3 La date à laquelle la croix gammée apparaît dans le rituel nazi n'est mentionnée ni dans Mein
Kampf, ni dans aucune étude.
4 Ainsi Fest, op. cit., p. 204.
5 D'après Marlis Steinert, op. cit., p. 126.
6 Ni personne à ce jour.
7 Ce qui n'enlève rien au fait qu'elle l'était plus systématiquement contre les militants de gauche
traduits devant les tribunaux pour quelque atteinte à « l'ordre ».
8 Cf. John Toland, Adolf Hitler, New York, Doubleday, 1976, tr. fr. Hitler, Paris, Laffont, 1977,
p. 114-115.
9 Ibid., p. 117.
10 The Missing Years, Londres, Eyre & Spottiswood, 1957, tr. fr. Hitler : les années obscures,
Paris, Trévise, 1967.
11 Et non le 22 comme l'écrit Hanfstaengle (p. 27). Date figurant sur le compte rendu conservé à
l'université de Yale et reproduit dans Jäckel, Aufzeichnungen, op. cit., p. 733.
12 Documenti diplomatici italiani, série 7, vol. 1, 1953, p. 80.
13 Propos recueillis par Nerin Gun, Eva Braun-Hitler : Leben und Schicksal, New York, 1968,
tr. fr. L'amour maudit d'Hitler et d'Eva Braun, Paris, Laffont, 1968, p. 22.
14 BA, R 43/1, 2681, pièce 18. Cité par Georges Bonnin, op. cit., p. 24.
15 Cité par E. Jäckel, op. cit., p. 124-125.
16 Ron Rosenbaum, Explaining Hitler, New York, Random House, 1998, tr. fr. Pourquoi
Hitler ?, Paris, Lattès, 1998, ch. 3.
17 Emst Hanfstaengl, op. cit., p. 88. Cf. Edouard Calic, Le Reichstag brûle !, Paris, Stock, 1969,
p. 65.
18 Ce dernier point n'est pas dans Hanfstaengl, mais dans un compte rendu fait de mémoire par
Selchow en 1964 et cité par Georges Bonnin, Le putsch de Hitler, op. cit., p. 161.
19 Cf. J. Benoist-Méchin, Histoire de l'armée allemande, Paris, Laffont, 1964, t. 1, p. 524.
20 Georges Bonnin, op. cit., p. 35.
21 Cf. J. Fest, op. cit., p. 264.
22 Information glanée, comme les suivantes, dans la chronologie nazie officielle (Hans Volz,
Daten des Geschichte des NSDAP, Berlin, Ploetz, 1938). La plupart des autres ouvrages inversent, sans raison, les visites à Chamberlain et à la famille Wagner. Dieter-David Scholz, qui fait exception, explique (mais sans citer de source) que le rendez-vous à la villa Wahnfried avait été pris par l'entremise de Chamberlain (Richard Wagners Antisemitismus, Würzburg, Königshausen & Neumann, 1993, p. 184).
23 Cf. Dieter-David Scholz, op. cit., 1993, p. 185.
24 Cf. Eric Eugène, Wagner et Gobineau, Paris, Cherche-Midi, 1998, p. 211.
25 Lettre reproduite dans le n° 2 de l'Illustrierter Beobachter, 1926. Cf. Jean Matter, Wagner et
Hitler, Lausanne, L'Age d'homme, 1977, p. 53-54. Toutefois, un biographe de Chamberlain, Geoffrey Field, indique sans référence qu'il a publié sa lettre une semaine après l'avoir envoyée (Evangelist of Race, New York, 1981, p. 436).
26 The Royal Family of Bayreuth, Londres, Eyre & Spottiswood, 1948, p. 8-9.
27 Mémoire Endres de 1934. Archives militaires, Munich. Cité par Georges Bonnin, op. cit., p.
62-65.
28 D'après un rapport de police non signé, conservé dans les archives (BA/R 43 1/2264), cité
par Georges Bonnin, op. cit., p. 71.
29 Cité par G. Bonnin, op. cit., p. 85.
30 Cf. J. Fest, op. cit., p. 206.
31 Il le conservera jusqu'à sa mort, le 3 octobre 1929. Peu après, en 1924, Aristide Briand
accède au Quai d'Orsay, qu'il occupera jusqu'en 1931. Ils formeront un couple célèbre de pacifistes (alors qu'ils ont tous deux un passé cocardier) et, revitalisant pour un temps la Société des Nations, feront triompher pendant la deuxième moitié des années 20 « l'esprit de Genève ».
32 Op. cit., p. 95.
33 Point mis en relief par le magistrat Otto Gritschneder dans Bewährungsfrist für den
Terroristen Adolf H., Munich, Beck, 1990.
34 Cité par G. Bonnin, op. cit., p. 154. Audience du 28 février 1924.
35 Cité par Georges Bonnin, op. cit., p. 81.
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