Hitler (Documents Français) (French Edition)
CHAPITRE 12 - Le retournement vers l'est
CHAPITRE 12
Le retournement vers l'est
Les témoignages abondent sur l'activité artistique de Hitler en pleine guerre. A commencer par ses « propos de table », qui souvent reviennent sur des projets d'aménagement des villes. Berlin et Linz furent successivement les favorites, qui hantaient ses nuits lorsque son esprit s'évadait des opérations militaires. On a voulu voir là une fuite hors des réalités et une compensation fantasmée de la défaite. Ce n'est pas nécessairement faux, mais à coup sûr très incomplet. Car la défaite, s'il n'en exclut jamais le risque, ne commence à se profiler que dans l'été de 1941, lorsque l'avance en Russie se révèle trop lente pour aboutir avant l'hiver à un résultat décisif : cela donne aux Etats-Unis le loisir de pousser leurs préparatifs et d'entrer dans le combat avant qu'il ne cesse, repoussant d'autant l'échéance et la rendant beaucoup plus incertaine. Pendant l'année qui sépare l'armistice français de l'attaque contre la Russie, en revanche, Hitler peut à bon droit être optimiste. Or les cogitations architecturales ne cessent pas pour autant : ainsi il entretenait Speer, « un jour tardif de l'automne 1940 », de plans pour l'allée d'apparat
de Berlin 1. Rien n'autorise à dire que le jaillissement de tels projets ait été plus lent ou plus fourni à tel ou tel moment. Il semble bien avoir été une constante.
L'existence de ces préoccupations dans les moments où la victoire semble à portée de la main nous invite, tout bonnement, à les prendre au pied de la lettre. Imaginons par exemple que Roosevelt ait perdu l'élection du 5 novembre 1940, qu'il ne gagne après tout qu'avec 56 % des voix, après des semaines de sondages fluctuants. Son successeur républicain, Willkie, n'aurait peut-être pas fait aussi bon accueil aux sollicitations financières de Churchill et la City aurait eu un bon argument pour faire cesser la guerre, tout comme en 1956 les attaques du dollar contre la livre ont prestement mis fin à l'expédition franco-britannique de Suez. Alors Hitler aurait réglé son compte d'une manière ou d'une autre à une URSS privée de tout recours, et les travaux de l'allée d'apparat auraient pu commencer. Si on accorde ce point, il n'y a pas de raison d'en refuser un autre : les propos de Hitler suivant lesquels ses tâches politiques luipèsent et ses serments que, dès la paix venue, il a l'intention de quitter le pouvoir pour s'occuper des monuments du grand Reich, doivent aussi être pris au sérieux. En définitive, Göring ne mentait pas totalement en laissant entendre à ses interlocuteurs de la drôle de guerre qu'il allait peut-être bientôt prendre le poste de Führer !
Hitler est donc plus que jamais un homme pressé, qui construit sa vie en fonction d'un grand dessein que n'épuisent ni la guerre, ni la politique. Il a hâte de voir l'œuvre achevée, c'est-à-dire le Reich non seulement agrandi et racialement purifié, mais constellé de villes grandioses, reliées
par des réseaux de communication aux gabarits inouïs 2. De quoi occuper le reste de sa vie, qui aurait ainsi été entièrement vouée au remodelage de l'Allemagne.
La durée imprévue de la guerre, puis son tour de plus en plus calamiteux, vont le frustrer de cet accomplissement. Cependant, s'il continue d'en tracer les plans, c'est en raison même de la rigidité de son système. Plus que jamais, la volonté est la valeur suprême. Il est sans illusion sur le sort des armes. Cependant, il vit sans doute longtemps sur l'idée que le sol allemand, au moins, échappera à l'invasion. Il croit jusqu'au bout à la supériorité politique de l'Allemagne, unie autour d'un chef dans l'exaltation de sa race, sur les démocraties ploutocratiques comme sur les masses slaves asservies par la terreur communiste. Et bien entendu il spécule sur la division de ces deux forces, sur la reconnaissance par les Juifs ventripotents de l'Ouest que les Juifs faméliques de l'Est sont une menace commune, contre laquelle l'Allemagne seule peut les protéger. L'idéologie garde toute sa souplesse, en même temps que sa rigidité. Enfin, si Linz prend peu à peu le pas sur
Berlin et son architecte désigné, Giesler, sur Speer3, n'est-ce pas précisément un signe, non de fuite dans l'illusion, mais de réalisme, une paix de compromis se prêtant mal à des édifices triomphaux dans la capitale, mais permettant d'envisager tout de même la promotion d'une cité provinciale ?
Si Hitler a voulu envahir l'Angleterre, il est clair qu'il s'y est très mal pris, et il faudrait expliquer une pareille défaillance, après l'excellence de ses opérations contre la Norvège et la France. Nul ne s'y risque. Dans ces conditions, il convient d'examiner l'hypothèse suivant laquelle il n'a pas voulu envahir ce pays, du moins avant de s'être expliqué avec la Russie. Dès lors, tout concorde.
Si l'offensme de paix d'octobre 1939 n'était qu'un trompe-l'œil, il n'en va pas de même de celle de juillet 1940 et elle suffit à prouver le peud'empressement de son auteur à poursuivre la guerre, du moins sur le front occidental.
Le mois de juillet est militairement peu animé. Ceux qui croient que la bataille d'Angleterre était un véritable affrontement, où chacun engageait toutes les ressources possibles, non seulement sont naïfs devant les discours de Hitler et ceux de Churchill, mais sont peu attentifs aux faits. Ainsi la font-ils débuter en juillet... alors que le calme de ce mois et du début d'août, jusqu'au 13, rappelle plutôt la drôle de guerre. Hitler n'organise-t-il pas le 19 juillet, pour proposer la paix et proférer de terribles menaces en cas de refus, un triomphe à la romaine où il décore ses généraux et qui évoque d'assez loin les austérités d'une veillée d'armes ? Quant à la planification des actions futures, le scénario qui a débouché sur le « plan Manstein » se répète, mais en vue d'un coup dirigé
vers l'est 4.
Pour commencer, l'OKH est dessaisie de toute planification. C'est la section « opérations » de l'OKW, dirigée par le général Warlimont, qui dresse les plans d'une invasion des îles Britanniques. Dans ses mémoires, Warlimont, qui se présente comme un partisan acharné de la guerre à l'ouest, remarque que Hitler, Keitel et Jodl ont manifesté pour ses travaux un désintérêt total, en contraste avec l'attention qu'ils ont portée à ses
projets antérieurs et postérieurs 5. De même, l'OKH est chargée de tâches d'entraînement en vue d'un débarquement, ce qui permet aux avions ennemis de répérer une certaine agitation sur les côtes de la Manche et de la mer du Nord, mais avec un manque complet de coordination : rien de comparable aux réunions d'état-major des mois de février et mars, travaillant d'arrache-pied à la mise au point de la surprise de Sedan. Mieux, un débat permanent entre les trois armes, sur le rôle de chacune, se déroule de juin à septembre, et ne débouche sur aucune conclusion. Raeder veut bien transporter des troupes à travers le Pas-de-Calais, mais sous une solide protection aérienne. Göring se fait fort de l'obtenir, ce qui permet à Hitler, comme au moment de Dunkerque, de dessaisir les autres chefs, et de ne rien faire, finalement, puisque comme chacun sait la « bataille d'Angleterre », consistant à essayer de détruire l'aviation par l'aviation, est un échec. Seul Brauchitsch montre, à l'idée de débarquer des hommes, un certain enthousiasme - que Hitler entretient par des dates de «jour J » plusieurs fois repoussées –, mais ce n'est pas son avis qui compte, puisque les préalables aériens et navals ne sont pas réunis.
En revanche, par petites touches, pendant tout le mois de juillet, Hitler habitue les esprits au retournement du gros des forces vers l'est. L'argument est simple, et va servir longtemps : si l'Angleterre continue la guerre alors qu'elle n'a pas les moyens de contester la supériorité allemande surle continent, c'est qu'elle compte sur d'autres « épées ». La France étant au tapis, seule l'URSS peut désormais espérer vaincre l'Allemagne sur terre : une victoire allemande sur elle est donc le plus court chemin pour décourager l'Angleterre. Le journal de Halder permet de suivre la progression de cette pédagogie et de dater l'exposé complet des conclusions aux commandants de l'OKH : il a lieu le 31 juillet, deux semaines avant les premiers bombardements sur l'Angleterre !
Du coup, comme à l'automne de 1939, l'OKH accouche de plans
étriqués 6 Puisqu'il s'agit de décourager l'Angleterre, ne peut-on se contenter d'une campagne courte, pour reprendre à l'URSS telle ou telle terre qu'elle vient d'occuper ? Hitler laisse venir puis prend position, le 31 juillet, pour une guerre tendant à l'« anéantissement des forces vives » de la puissance soviétique. Là encore, il cause dans les crânes une tempête, génératrice d'irrésolution : les stratèges sont déchirés entre le bon sens qui répudie l'idée d'une guerre sur deux fronts, et le tropisme anticommuniste d'une caste pétrie de préjugés aristocratiques. Mais, contrairement à bien d'autres, cette crise reste latente. Si après la guerre beaucoup de généraux ont déclaré qu'ils avaient été hostiles à cette campagne, leurs protestations auprès du Führer semblent avoir été bien timides, et leurs menées conspiratrices plus rares encore. Le journal de Halder, en particulier, peu avare de critiques envers le Führer, n'en comporte aucune sur le principe de cette opération qui prendra en décembre le nom de « Barbarossa ». Tout au plus, en novembre, conseille-t-il de donner provisoirement la priorité à une action contre les
intérêts britanniques en Méditerranée 7.
On aurait tort de croire que Hitler ait négligé dans ses calculs, à aucun moment, la puissance des Etats-Unis. Là-dessus, Saül Friedländer a jeté
une lumière relativement précoce 8. Il s'en préoccupe particulièrement dans l'été et l'automne de 1940. Son jeu consiste en même temps à les menacer et à les ménager. Il ne cesse de protester qu'il n'a aucune ambition extra-européenne et de prophétiser que, si on se mêle de ses affaires, on trouvera à qui parler. Outre les paroles, il multiplie les signes. Le plus frappant est la signature à Berlin, le 27 septembre, du fameux «pacte tripartite » entre l'Allemagne, l'Italie et le Japon.
Les rapports germano-nippons n'ont jamais, jusqu'ici, été très étroits. Il ne faut pas se leurrer, à cet égard, sur le « pacte anti-Komintern » qui unissait, pour la première fois, nos trois signataires de septembre 1940 (l'Allemagne et le Japon l'avaient signé le 25 novembre 1936, et l'Italie s'y était ralliée le 6 novembre 1937). Comme son nom l'indique, il n'était en rien une alliance contre un pays, en l'occurrence l'URSS, mais une simple entente contre un ennemi diffus, cette « internationale communiste »qu'alors précisément Staline commençait de mettre en sommeil, et les engagements pris étaient des plus vagues. C'est l'un de ces textes, aimés de Hitler, qui regorgent de principes plus que d'engagements et valent davantage par l'impression qu'ils créent que par la coalition qu'ils nouent.
Le Japon aurait aimé un rapprochement plus étroit. Il justifiait ses prétentions impérialistes en Chine par le désir d'y éradiquer le communisme et aurait volontiers prouvé cette généreuse motivation en portant aussi des coups à l'URSS. Il en prit d'ailleurs l'initiative en 1939, pendant la crise germano-polonaise, en agressant l'Armée rouge sur la frontière sibérienne, sans déclaration de guerre... ce qui lui valut deux lourdes défaites : sur le terrain l'attaque nipponne ne réussit qu'à révéler le talent d'un grand chef de la future guerre, qui n'était pas japonais, le général Joukov, et sur le plan diplomatique, loin de décider Hitler à prendre sa part dans l'assaut de l'URSS après le hors-d'œuvre polonais, elle ne fit que contribuer à le rejeter vers l'ouest après avoir aidé à pousser Staline dans ses bras. Autant dire qu'à Tokyo, pendant la drôle de guerre, l'antigermanisme était grand et, dans les deux capitales, l'encre du pacte anti-Komintern bien pâlie.
L'écrasante victoire sur la France permit à Hitler de regagner le terrain perdu, et de pousser bien au-delà. Elle offrait à Tokyo des tentations nombreuses. L'Indochine française, qui servait au ravitaillement des nationalistes chinois en guerre contre le Japon, pouvait être aisément envahie. A peine moins facilement, on pouvait s'en prendre à la route birmane, contrôlée par une Angleterre que les choix churchilliens obligeaient à concentrer ses forces en Europe. Mais, contrairement à ce qu'un racisme activé par la traîtrise de Pearl Harbor fait encore penser à beaucoup, les Japonais n'étaient pas fous et savaient que pour être durable toute avancée de leur part devait recevoir l'aval de Washington. Ayant récemment mais résolument dépassé l'âge des jonques, ils étaient conscients qu'il faut de l'acier pour faire des bateaux et n'ignoraient même pas qu'en 1938 les Etats-Unis en avaient produit 28 millions de tonnes, en extrayant de leur sol les matières adéquates, tandis qu'eux-mêmes en avaient coulé 6, en se servant d'abord de leurs navires pour acheminer le minerai et d'autres produits qui leur manquaient. Ainsi, une grande partie de leur pétrole était importée du Texas.
Justement, depuis le début de 1939, le président Roosevelt, las de désapprouver platoniquement les agressions japonaises en Chine, s'était lancé dans une politique graduée de sanctions économiques. La plus grave possible était un embargo pétrolier. Dans l'été 1940 on en est loin encore et Tokyo avance prudemment deux pions : il oblige les Anglais à fermer pour trois mois la route birmane, et impose à Vichy l'installation de troupes nippones au Tonkin.
Les négociations qui s'ouvrent en juillet avec l'Allemagne sont pareillement prudentes, des deux côtés, personne ne tenant à provoquer tropouvertement l'Amérique. C'est Hitler qui les accélère brusquement, à partir du 4 septembre, en envoyant un délégué spécial de Ribbentrop auprès du ministre japonais des Affaires étrangères Matsuoka. Ses raisons, qu'il n'a exposées nulle part et sur lesquelles on s'est peu interrogé, tiennent sans doute à la révolution diplomatique qui s'est produite le 2. Churchill a enfin obtenu, après trois mois et demi d'efforts acharnés et de concessions gigantesques, un pas des Etats-Unis vers la guerre, encore bien modeste : il s'agit d'un échange entre cinquante contre-torpilleurs de la guerre précédente et une dizaine de bases stratégiques anglaises dans le Nouveau Monde. Jusque-là, les Etats-Unis vendaient des canons et des avions aux Alliés, et la livraison soudaine de nombreux navires de guerre, même vieux, destinés à couler des sous-marins allemands, constitue une entorse à la neutralité, dont Hitler serait fondé de se formaliser. Il s'en garde, mais le pacte tripartite va être la réponse du berger à la bergère.
Chaque signataire s'engage à porter assistance aux autres, s'ils sont agressés par un pays non encore en guerre. Parmi les grands, il n'y en a plus que deux possibles, les Etats-Unis et l'URSS. Mais celle-ci, liée par un pacte avec l'Allemagne, n'a ni le droit ni, semble-t-il, les moyens de lui chercher noise, tandis que le moment n'est guère propice pour qu'elle règle ses comptes avec le Japon. Il n'y a donc pas de mystère et, partout, les ambassadeurs américains le remarquent avec humeur : le pacte tripartite est dirigé contre leur pays. A quoi on peut leur répondre, et on n'y manque pas, que si le président élu ou réélu le 5 novembre tient les engagements qu'il martèle de discours en discours, il n'y aura pas matière à faire jouer le pacte. Roosevelt est en effet candidat à un troisième mandat, et fait assaut de promesses pacifistes avec Willkie, tout en approuvant comme lui la résistance de l'Angleterre. Le pacte est donc une tentative hitlérienne de stabiliser ce fragile équilibre.
Peu de gens connaissent une circonstance qui a cependant son intérêt : le Japon a fait monter les enchères, et n'a signé qu'au prix d'un amendement exorbitant. Le traité public, qui l'engage à assister militairement l'Allemagne si elle est attaquée, est corrigé par un protocole secret, d'après lequel chaque pays reste maître de sa décision : il a le droit d'apprécier à sa convenance s'il y a ou non agression. Signe que les Japonais connaissent Hitler, et son art de tourner les situations à son avantage. Leur but semble donc de donner un coup de semonce aux Etats-Unis, pour leur faire comprendre que ni l'un, ni l'autre pays ne doit participer à la guerre mondiale. Hitler peut s'en contenter car, à cette date, lui-même ne désire pas autre chose. Cependant il a cédé brusquement, après avoir résisté longtemps à la demande de l'amendement secret, le 24
septembre au soir9. Or il se trouve qu'au même moment la poudre parlait en Afrique, et sévèrement. Une escadre anglaise bombardait depuis deux jours la place vichyste de Dakar, qui ripostait sans aménité. Hitleravait de quoi redouter, si l'affaire se prolongeait et se compliquait, par exemple, d'un débarquement britannique au Sénégal, une prochaine intervention des Etats-Unis dans cette pointe de l'Afrique si proche du Brésil et si vitale pour leurs communications - auquel cas l'Allemagne elle-même aurait dû s'y impliquer, à moins de laisser passivement basculer dans l'orbite anglo-saxonne tout l'empire colonial français. Il était précieux pour Hitler, et il a pu juger urgent, d'allumer un contre-feu dans le Pacifique et de faire craindre aux Etats-Unis, encore bien mal aimés, une guerre sur deux fronts.
L'épisode suffit à montrer que l'Amérique occupe désormais une bonne partie de ses pensées. Son art de la surprise et de la dissimulation est intact : en même temps que le pacte se négociait discrètement, le ministre espagnol Serrano Suñer était reçu en grande pompe à Berlin et William Shirer avait attribué à cette circonstance la présence de Ciano, venu en fait pour signer le pacte. Il pensait plutôt que c'était l'entrée en guerre de l'Espagne qui se tramait. En quoi il n'avait d'ailleurs pas tort... mais c'était une feinte, et Hitler n'avait pas fini d'en tirer parti.
Le voyage ferroviaire d'octobre, qui voit Hitler, successivement à Montoire, Hendaye, Montoire et Florence, s'entretenir avec Laval, Franco, Pétain et Mussolini, est une nouvelle manœuvre de grande envergure, destinée à entretenir les illusions des autres puissances. L'électeur américain sera incité à se défaire d'un président qui a trop encouragé la ridicule obstination de Churchill, alors que Hitler tient en main l'Europe et y reçoit, sans le forcer, l'hommage de ses vassaux. Molotov, en visite à Berlin le 12 novembre, complétera l'effet, à ceci près que l'élection américaine sera passée... mais des documents récemment découverts indiquent que sa visite était programmée, du côté allemand, pour la fin d'octobre, et l'ambassadeur Abetz l'avait même annoncée au ministre Laval ! On ne sait ce qui a motivé le retard de Staline à répondre mais on peut estimer qu'il a peut-être - en toute inconscience - contribué ce jour-là, plus que tout autre, à sauver la planète. Qui sait en particulier à quel degré une telle accumulation de succès diplomatiques aurait miné le moral britannique ? Mais bien entendu, l'effet d'intoxication le plus important vise l'URSS elle-même. Il s'agit de lui faire croire qu'on veut en faire une alliée, contre l'Angleterre, et non une ennemie. Pour cela on l'invite à tailler des croupières à l'Angleterre dans son empire des Indes, ce qu'elle peut difficilement accepter, et on la trompe en faisant croire, notamment par la visite à Franco, que de son côté l'Allemagne s'apprête à investir la base anglaise de Gibraltar, en prélude à une lutte acharnée pour la Méditerranée et l'Afrique.
L'entretien du 24 octobre à Montoire a été outrageusement déforme, alors que dès 1947 le chercheur américain William Langer avait en mam toutes les pièces souhaitables pour comprendre ce qui s'était passé. Il a préféré un interrogatoire tardif de l'interprète Schmidt au compte renduqu'il avait signé sur le moment. Ledit Schmidt, écrivant ses mémoires en 1949, a totalement inversé les rôles, en peignant un Pétain
cassant supplié par un Führer déférent10. J'ai montré à quel point cette forgerie avait contaminé les travaux historiques et ne peux que renvoyer à cette mise au point. Elle mérite (la forgerie) de passer à la postérité, comme le meilleur exemple de l'aplomb avec lequel on chargeait la mémoire de Hitler pour blanchir tel ou tel.
Pétain l'implore comme un chômeur : il veut absolument se rendre utile, ou, comme il dit, collaborer (Schmidt invente que Hitler a prononcé le mot le premier). Comme de Gaulle a pris pied en Afrique, arrachant à l'autorité de Vichy l'Afrique équatoriale française, fin août, la modalité de collaboration que Pétain avance, au début de l'entrevue, est un effort militaire pour rejeter les dissidents à la mer. Hitler faisant la sourde oreille, Laval revient à la charge, et met les points sur les i, en expliquant qu'une déclaration de guerre de la France à l'Angleterre heurterait l'opinion publique, alors qu'en faisant parler peu à peu la poudre en Afrique on obtiendrait le même résultat sans choquer le patriotisme français. Hitler continue d'ignorer la proposition. Ce qu'il cherche, lui, c'est une affirmation du principe de la collaboration - pour pouvoir démontrer à l'univers que Vichy est à sa botte, et l'esprit de revanche français complètement maté, à une poignée d'impuissants gaullistes près. Il s'ensuit un bref communiqué, proposé par lui et annoncé le surlendemain, comme la rencontre, à la planète abasourdie : il indique que les deux pays ont convenu d'une « collaboration » dont les modalités restent à définir.
La rencontre d'Hendaye, survenue la veille, s'inscrit dans une manœuvre à la fois complémentaire et différente. Depuis septembre, les signes publics de rapprochement entre Madrid et Berlin se multiplient, dont le moindre n'est pas le remplacement du ministre des Affaires étrangères Beigbeder, presque ouvertement probritannique (mais plus proche de Halifax, via son ami Hoare, devenu ambassadeur à Madrid, que de Churchill), par Suñer, de retour d'un long séjour en Allemagne, le 17 octobre. Du côté allemand, il s'agit de faire croire que le rattachement de Gibraltar à l'Angleterre est une anomalie historique qui sera bientôt corrigée. Franco n'est pas ennemi qu'on le croie, ni qu'on le fasse. Une preuve négative en est donnée, une fois de plus, par le traitement infligé au compte rendu de Schmidt. Mais là ce n'est pas lui seul qui s'en chargeet il ne s'agit pas, dans un premier temps, de modification, mais d'amputation. On n'a que le début du texte, sans aucune indication sur l'ampleur de la perte et sans aucune mention de sa cause, alors qu'il a été trouvé comme bien d'autres, tous présentés comme complets, en 1945, par les Américains, dans les archives de la Wilhelmstrasse, et publié par eux dès 1948 dans un recueil qui sanctionne l'absolution, par Washington, des péchés du franquisme.
Dans son livre, Schmidt élabore l'année suivante une version qui deviendra canonique, y compris pour la gauche espagnole. Les communistes eux-mêmes cèdent à l'orgueil national et avalent la fable d'un Franco qui, quoique fasciste et parce que espagnol, aurait fièrement bloqué Hitler sur les Pyrénées, en refusant son concours actif ou passif à la conquête du Rocher, tant qu'on ne lui aurait pas accordé des satisfactions matérielles et territoriales à dessein exorbitantes. La vérité, cernée par de récents biographes du Caudillo, est un peu plus prosaïque. S'il reste diffcile de savoir ce qui s'est dit à Hendaye, il est hors de doute que, des deux dictateurs, celui qui a le plus envie de Gibraltar n'est pas l'allemand. Franco se conduit effectivement comme un marchand de tapis, mais pour conclure l'affaire, et non pour gagner du temps. Il veut optimiser le gain et minimiser le risque, dans une guerre qu'il juge au moins inévitable, puisque, croit-il, Hitler la désire. La fierté espagnole joue précisément, si on considère le moment historique, à l'inverse de ce qu'on dit. C'est plus tard qu'on pourra glaner quelque gloire en se faisant passer pour un résistant. A présent il n'y aurait que de la honte. L'Espagne subit dans sa chair, depuis le début du XVIII e siècle, un joug britannique dont Gibraltar est l'écharde et, si la Révolution et l'Empire français l'ont vue applaudir sous cape aux coups que prenait l'Angleterre avant que la brutalité napoléonienne ne l'oblige à choisir l'autre camp, la domination hitlérienne sur l'Europe offre une occasion qu'il serait lâche de ne pas saisir.
Cependant, Churchill joue bien. Imitant le meilleur des ruses hitlériennes, il s'est débarrassé de Hoare comme le Führer de Papen, par une mission diplomatique où ses idées, peu conformes à la politique du gouvernement qu'il représente, font merveille auprès du pays d'accueil. Il sait « vendre » comme personne à Franco la perspective d'une victoire anglaise mâtinée d'appeasement, respectueuse des élites conservatrices en Allemagne et peu soucieuse de rétablir la République à Madrid. Cependant il faut choisir et c'est chose faite lors du remplacement de Beigbeder par Suñer. Le ministre, officier de carrière, est congédié au profit d'un civil dont le plus beau titre de gloire, outre celui de beau-frère du chef de l'Etat, est d'avoir hérité la direction de la Phalange de son charismatique fondateur fusillé par les Républicains en pleine jeunesse, José Antonio Primo de Rivera. Sa promotion ministérielle suggère un complet alignement sur le fascisme d'un régime qui tenait plutôt, jusque-là, d'un syndicat des couches dirigeantes menacées par les vents du siècle, et de l'Eglise qui les encourageait à y résister. Plus encore, un épisodesignalé par la presse de l'époque et aujourd'hui encore mal éclairci, car le tuteur venu d'Amérique n'a guère, que l'on sache, demandé de comptes et la très démocratique monarchie post-franquiste ne paraît pas pressée d'ouvrir les dossiers : Himmler en personne passe quelques jours à Madrid, à partir du 19 octobre. Le personnage est encore mal connu à l'époque et apparaît sans doute surtout à l'opinion publique comme le bourreau de la Pologne conquise. C'est un metteur au pas et, faute de précision sur le but de sa visite, on peut au moins supputer ce que l'Allemagne attendait de son annonce : l'impression que Hitler voulait superviser, par l'intermédiaire du nouvel homme fort du pays, Suñer, le nettoyage expéditif de ce qui subsistait en Espagne d'influence anglaise. C'est une atmosphère de branle-bas de combat, aux portes de la Méditerranée, que veut créer l'Allemagne en cette fin d'octobre, par les visites de ses dirigeants aux chefs des deux pays riverains, l'Espagne et la France de Vichy. On ne peut pas dire que Franco, non plus que Pétain, contrarie en rien le metteur en scène, et récuse son rôle d'agresseur potentiel des intérêts britanniques.
Cependant, par une des manœuvres les mieux conduites de toute l'histoire, l'orage qui frappait l'Angleterre en août-septembre et paraissait, en octobre, se déplacer vers Gibraltar et l'Afrique noire va, dès la fin de l'année et au premier semestre suivant, toucher des régions plus orientales, des Balkans à la Syrie en passant par l'Egypte, avant d'éclater de toute sa force au-dessus de la Russie.
Des initiatives de Mussolini en seraient, d'après certains, la cause. Effectivement, il attaque l'Egypte en septembre mais ne progresse guère, la Grèce le 28 octobre et se fait repousser, avant de subir en décembre une terrible contre-offensive des troupes britanniques d'Egypte, qui permet aux Anglais bien moins nombreux de faire prisonnière une grande partie de l'armée italienne de Libye, tout en conquérant la moitié orientale de cette colonie, la Cyrénaïque. Ce triomphe, bien utile pour l'aura de Churchill, est consommé en janvier. On comprend que Hitler, après avoir reproché ses imprudences à son allié et l'avoir reçu en ce même mois de janvier, prenne des contre-mesures : il convient d'un plan d'attaque contre la Grèce et de l'envoi en Afrique du Nord d'une division blindée confiée à un spécialiste qui a montré ses talents en France, le général Rommel. Ce sera le fameux Afrika Korps. On met au pas, en les associant au pacte tripartite, la Roumanie, la Hongrie et la Bulgarie, on punit la Yougoslavie par une campagne-éclair après qu'un coup d'Etat pro-anglais lui eut fait reprendre à cet égard sa parole, puis la Grèce est envahie et Rommel passe à l'action. Ce sont de nouveaux lauriers pour la Wehrmacht, notamment lorsqu'à la fin d'avril elle oblige à un coûteux rembarquement les troupes anglaises qui avaient été appelées en Grèce.
Mais on n'a encore rien vu. Hitler prépare pour les trois premières semaines de mai un éblouissant feu d'artifice. Jamais l'expression n'a étéplus justifiée. Cela pète de partout, mais l'incendie véritable se prépare dans l'ombre.
Le 1er mai le public américain voit pour la première fois Citizen Kane, le premier film d'Orson Welles, surtout célèbre jusque-là pour avoir, comme animateur de radio, tellement bien commenté une invasion de Martiens qu'il avait déclenché une monstrueuse panique. La coïncidence est trop belle pour être plus qu'une coïncidence. Si Hitler va une fois de plus maîtriser la presse mieux que son admirateur Hearst, qui a inspiré le personnage de Kane, et jouer aussi bien que Welles des techniques de suggestion, en particulier du « flash-back », il n'a pas eu le temps de s'en inspirer, car son spectacle à lui commence dès le lendemain.
La première fusée éclate en Irak. Dans cette ancienne colonie anglaise, évacuée en 1930 par les fonctionnaires civils mais non par les troupes britanniques, le premier ministre Rachid Ali el-Gheilani, travaillé depuis plusieurs mois par des agents allemands, franchit le Rubicon : son armée met le siège devant les casernes anglaises. Aussitôt Churchill envoie des renforts, et Hitler envisage d'en faire autant : dès ce 2 mai, Abetz fait savoir à Darlan, qui a succédé à Laval comme vice-président du conseil, qu'il souhaite utiliser les aérodromes de Syrie, un pays sous mandat
français, pour un pont aérien destiné à ravitailler l'armée irakienne 11. L'acceptation suit aussitôt, mais elle reste secrète. Ce qui va lui donner du relief, c'est que, la partie française ayant fait savoir qu'elle souhaitait des compensations, Hitler, au lieu d'ignorer la demande comme il le faisait systématiquement en pareil cas depuis l'armistice, y compris au moment de Montoire, répond par une invitation de Darlan à Berchtesgaden ! Voilà qui fait jaser, en France et dans le monde. Car si les tractations sont en principe secrètes, la presse indique que Darlan rencontre Abetz à Paris, le
3 et le 5 mai, cependant que la même presse, chapitrée par la censure12, présente très favorablement l'action de Rachid Ali, ainsi que celle du grand muphti de Jérusalem, un sympathisant nazi notoire, réfugié en Irak après avoir été chassé de Palestine par les Anglais. Il appelle ses compatriotes à la « guerre sainte » le 4. Le 6, ce sont les bombardiers allemands qui refont leur apparition, bien raréfiée depuis la fin de l'année précédente, dans le ciel britannique. Dans la journée du 7, les Anglais reprennent l'initiative en Irak - où l'entreprise de Rachid Ali ne fait pas l'unanimité : il se voit bientôt cerné dans Bagdad. Cela n'empêche pas Darlan de partir, le 10 mai, « pour une destination inconnue ».
C'est le 13 qu'on annonce, de source d'abord allemande, qu'il s'est rendu à Berchtesgaden pour causer avec le Führer, et c'est le 14 qu'ils'en explique à ses compatriotes 1. Un bref communiqué leur annonce des « résultats qui se feront bientôt sentir ». Outre la Syrie, la Tunisie est alors un territoire sous contrôle vichyste dont l'utilisation pourrait aider l'Axe à porter des coups aux Anglais. Darlan y accorde secrètement, dès ce moment, des facilités pour le ravitaillement de l'Afrika Korps, par exemple l'utilisation des eaux territoriales pour réduire au minimum la zone de vulnérabilité des transports italiens à la flotte britannique. Pétain, le 15, prononce un discours largement aussi compromettant que celui qui avait suivi Montoire : il y parle de « négociations en cours » qui pourraient permettre à la France de conserver « son rang de puissance européenne et coloniale ». Puisqu'elles sont en cours avec l'Allemagne, on ne peut qu'y voir l'annonce d'une entrée en guerre contre l'Angleterre, dont le salaire serait, au moment du traité de paix, une modération des amputations du territoire métropolitain au profit de l'Allemagne, et une attribution de colonies anglaises pour compenser soit ces dernières, soit d'éventuelles cessions coloniales à l'Espagne ou à l'Italie. De tels bruits avaient été lancés au moment de Montoire et s'étaient même concrétisés par des avances assez précises d'arrangements africains faites par Hitler à Laval, le 22 octobre. La diplomatie vichyste est par ailleurs ostensiblement active du côté espagnol, et Franco procède à d'importants remaniements de personnel, comme à la veille d'une grande échéance.
Tous ces événements donnent à penser que l'Allemagne met les bouchées doubles pour vaincre l'Angleterre en obtenant des succès décisifs sur sa « route des Indes ». Des leurres symétriques sont lancés du côté russe, pour faire croire à une détente. Ainsi le bruit court que l'Allemagne cherche à détourner les ambitions soviétiques de la mer Noire vers le golfe Persique, et que Moscou pourrait coopérer au sauvetage de Rachid Ali... lequel fait annoncer par sa propre radio que des pilotes russes servent dans son aviation. Il est aussi beaucoup question de la Turquie, comme si Papen était à la veille d'obtenir son concours, par exemple pour le transit des renforts vers l'Irak. Le prudent gouvernement d'Ankara ayant toujours soigné ses rapports avec Moscou, personne n'imagine que son éventuel rapprochement avec Berlin puisse se faire sur le dos des Russes : c'est un front antibritannique des trois puissances qui a l'air de s'esquisser.
Nouveau coup de tonnerre le 20 : des parachutistes allemands atterrissent en Crète. Ce refuge du corps expéditionnaire évacué le mois précédent, ce bouclier de l'Egypte, est attaqué, comme l'avait été la Norvège, au mépris de la supériorité navale britannique, et avec le même succès. Les derniers Anglais seront capturés ou chassés le 1er juin. Entre-temps on a appris l'odyssée de deux des plus beaux fleurons de la Kriegsmarine,
1. On trouve un compte rendu saisissant de l'impression produite par Hitler sur la délégation dans l'introduction de Jacques Benoist-Méchin à l'édition française du recueil des procès-verbaux de ses conférences militaires : Hitler parle à ses généraux, Paris, Albin Michel, 1964.le cuirassé Bismarck et le croiseur lourd Prinz Eugen, partis de Gdynia le 18 mai en direction de la mer du Nord. Les Anglais en ont entamé discrètement la poursuite, mais sont bien obligés de publier l'information le 24 quand le plus puissant des poursuivants, le cuirassé Hood, est envoyé au fond par le Bismarck. Il sera vengé le 27 mai : privé de gouvernail par une heureuse torpille, le cuirassé succombe sous une meute de bateaux plus petits, mais le Prinz Eugen, ayant échappé à la vigilance ennemie, gagnera triomphalement Brest, le 1 er juin.
Le retour au calme est cependant déjà bien amorcé. Les bombardements sur l'Angleterre ont cessé brusquement le 11 mai. Le gouvernement irakien, que n'ont aidé ni les Turcs, ni les Soviétiques, tombe avec sa capitale le 29. Cependant, au plus fort de l'orage, le 10 mai, s'est produit un événement qui, loin d'être, comme les autres, calculé pour donner l'illusion d'une grande agressivité de l'Allemagne contre la Grande-Bretagne, ressemble plutôt à une tentative de rapprochement : le dauphin de Hitler à la tête du parti nazi s'est brusquement rendu en Ecosse, aux commandes d'un avion.
La littérature sur cet épisode, contrairement à d'autres machinations de l'ère nazie, est abondante. Mais nécessairement approximative, car un puissant pays démocratique tient en haleine le large public que passionne l'affaire, alors qu'il détient à coup sûr dans des dossiers secrets, sinon la totalité des pièces du puzzle, du moins quelques-unes qui en rendraient la
reconstitution plus sûre13.
Ce que nous avons le droit de savoir est rapide à résumer : Hess, qui savait piloter depuis la guerre précédente et s'entraînait régulièrement, s'est embarqué sur un Messerschmitt 110 aux réservoirs spécialement augmentés, sans avoir prévenu personne en Allemagne de ses intentions, du moins personne qui s'en soit vanté. Il se rendait en Ecosse, chez le duc de Hamilton, l'un des chefs du parti conservateur à la chambre des lords et, au cours des années 30, l'un des plus fermes partisans de la politique d'appeasement. Il voulait sans doute atterrir sur ses terres, mais les manqua et sauta en parachute - une chose pour laquelle, en revanche, il ne s'était pas entraîné. D'où le repérage rapide de l'épave et du pilote, arrêté avant d'avoir pu rencontrer le duc. Churchill, prévenu, exerça un contrôle vigilant sur l'homme et ses conversations, après quoi il le tint au secret jusqu'à Nuremberg, où il écopa d'une condamnation à vie en ayant, pendant les débats, simulé l'amnésie. Les versions officielles, tant allemande que britannique, lui avaient d'ailleurs donné l'exemple de l'alibi psychiatrique, en expliquant son odyssée par un coup de folie. Finalement, il décéda en 1987, dernier hôte de Spandau où il avait été, après lasortie de Speer et de Schirach en 1966, le prisonnier le plus surveillé du monde. Les circonstances de son décès ne furent pas des plus claires. Les communiqués de ses gardes, alors américains, sont contradictoires et un rapport d'autopsie publié par la famille sème la
perplexité14.
Puisque l'essentiel demeure caché, il peut être de bonne méthode de commencer par lire les mémoires de Churchill. A défaut de la vérité, ils
pourraient nous livrer des indices15.
Le premier ministre avait d'abord refusé de prendre au téléphone le duc, qui voulait lui annoncer la nouvelle de l'arrivée de Hess, captivé qu'il était, en ce samedi 10 mai, par un film des Marx Brothers. Même une fois au courant de cette « nouvelle sensationnelle », il ne lui a « jamais attaché une bien grande importance ». A croire que lorsqu'aux Communes, le 13 mai, il déclarait que « dans cette affaire il semble que
la réalité dépasse la fiction16 » il faisait allusion, non aux romans d'aventures, mais à la loufoquerie dont l'irruption du fugitif avait troublé la projection. Il nous conte que Hess, « jeune homme au physique agréable », avait été le favori du Führer et, le rencontrant souvent en tête à tête, avait pu mesurer sa haine des communistes. La guerre lui permettant moins de voir son héros, il en aurait éprouvé de la jalousie envers « les généraux, les amiraux et les diplomates » qui l'éclipsaient auprès du maître maintenant que « le temps était à l'action et non plus aux bouffonneries ». Il se serait senti en disgrâce et se serait mis en tête, pour rentrer en faveur, de ramener à lui tout seul la paix entre l'Allemagne et le Royaume-Uni, qui s'entendraient enfin pour combattre ensemble le bolchevisme. Ayant connu Hamilton lors des Jeux olympiques, il s'imaginait pouvoir parvenir par lui jusqu'au roi.
Churchill donne alors le texte d'un long message qu'il avait adressé le 17 mai à Roosevelt, résumant trois interrogatoires menés par des « représentants des Affaires étrangères ». Il en ressort que Hess a tenu, dans la nuit du 11 au 12 mai, un long discours d'allure fort hitlérienne, retraçant l'histoire des rapports anglo-allemands et débouchant sur des propositions précises de paix : l'Allemagne demandait la restitution de ses anciennes colonies et « les mains libres en Europe ». Il situait la Russie en Asie mais précisait qu'elle devrait « satisfaire certaines demandes » de l'Allemagne, tout en niant qu'une attaque fût en préparation. Par ailleurs, il précisait qu'avant toute négociation le gouvernement britannique devait changer. Lors du second entretien, le 14, il exigea que l'Angleterre, cessant d'ennuyer Rachid Ali, quittât l'Irak, et la menaça par ailleurs, en cas de refus de la paix, d'affamer par la guerre sous-marine les îles Britanniques, y compris si elles capitulaient et si la guerre se poursuivait dans l'Empire. Le troisième entretien, le lendemain, n'avait rien apporté deneuf, si ce n'est des propos peu flatteurs envers les Etats-Unis et leur potentiel industriel.
Churchill cite ensuite le rapport d'un médecin, daté du 22 mai, suivant lequel Hess avait été influencé par « son astrologue » Haushofer, qui l'avait vu trois fois en rêve voler vers une destination inconnue, après quoi il lui avait suggéré de rencontrer le duc de Hamilton. La citation se termine néanmoins par l'affirmation que, d'après lui, Hess n'a mis « personne en Allemagne dans la confidence » de son escapade. Churchill indique ensuite que le cabinet a invité John Simon à rencontrer Hess et que l'entretien, qui s'est déroulé le 11 juin, n'a rien donné de plus.
Le mémorialiste conte alors que Staline, lors de son second voyage à Moscou trois ans plus tard, l'a sévèrement interrogé sur cet épisode, où il voyait une conspiration germano-anglaise contre l'URSS menée par les services secrets, sans venir nécessairement à la connaissance du premier ministre anglais. En conclusion, Churchill se déclare « heureux de ne pas porter la moindre responsabilité dans le traitement dont Hess a été et est encore actuellement l'objet » car son cas « relève de la psychiatrie et non de la justice ».
Sautons maintenant à la dernière parution en date, la thèse d'un jeune
universitaire allemand, Rainer Schmidt17. Peu prolixe sur les suites du raid, il borne pour l'essentiel sa curiosité aux tractations qui l'ont précédé. Pour commencer il pulvérise la théorie, encore très en honneur, suivant laquelle Hess aurait connu une sorte d'éclipse ou de disgrâce. Par ailleurs, la fidélité admirative qu'il vouait à Hitler semble exclure (c'est moi qui l'affirme car Schmidt, ici, est moins net) l'initiative que Churchill lui attribue. On le voit mal préparer une surprise au Führer, dans un domaine aussi fondamental que les rapports anglo-allemands, où il lui reconnaissait de toute évidence un plein droit de choisir les méthodes et les moments. Nier le pouvoir de Hitler pour lui faire plaisir : telle est la logique qu'on prête à celui dont, par ailleurs, on ne met pas en doute la docilité. Faut-il alors qu'il soit bête ! Or ce n'est visiblement pas non plus le cas, comme en témoigne, en particulier, Speer, qui l'a observé de près pendant vingt ans.
Sur le but de la visite, si Churchill ne dit pas tout à Roosevelt, on peut au moins supposer qu'il ne lui ment pas. Voilà qui coupe court à une spéculation très en vogue : Hess serait venu proposer la paix en annonçant la prochaine attaque contre l'URSS. Il la nie, bien entendu. Imaginons seulement la méfiance des Anglais s'il la leur annonçait. Ce ne sont pas choses qu'on dit à un ennemi, fût-ce pour lui proposer de se retourner ensemble contre un autre adversaire, avant d'être sûr qu'il accepte de faire la paix. En revanche, on peut laisser filtrer des demi-vérités : c'est bien le cas de ces « demandes que la Russie devra satisfaire ». L'attaque n'est pas présentée comme imminente, mais comme possible à relative-mentcourt terme si, malgré la paix germano-britannique, l'URSS refuse de se confiner dans son « Asie » et de céder l'Ukraine et la Biélorussie (même si Hess n'a pas été aussi précis sur les proies qu'entendait saisir l'Allemagne avec ses « mains libres », Churchill pouvait s'en remettre sur ce point à sa conversation de 1937 avec Ribbentrop, que les événements survenus depuis n'avaient certes pas rendue caduque).
Ceux qui voient dans ce vol un acte individuel font grand cas, pour démontrer que Hess n'avait prévenu personne, du fait que le communiqué allemand sur la folie du voyageur, le 12, avait précédé celui des
Britanniques annonçant sobrement son arrivée, le 13 18. L'argument est faible : puisque Hess s'est envolé le 10 dans l'après-midi et a sauté en parachute dans la soirée, il apparaît au contraire que le gouvernement allemand a pris tout son temps pour signaler sa disparition. Il pourrait fort bien avoir convenu d'un signe quelconque, par exemple radiophonique, pour indiquer qu'il était parvenu à bon port et restait en liberté. Mais les risques d'interception et d'arrestation étaient tels que, si Hess était envoyé par son gouvernement, celui-ci était bien obligé de se préparer à le désavouer, comme tout agent pris : il est fort possible qu'un délai d'environ 48 heures ait été convenu, à l'expiration duquel, s'il ne donnait pas signe de vie, il serait considéré comme arrêté et sa disparition serait signalée en conséquence par le Reich.
Martin Gilbert, biographe officiel, abondant et souvent décevant de Churchill, a eu accès à bien des sources cachées au commun des mortels, mais non cependant, semble-t-il, au rapport de sir Ivone Kirkpatrick, ce fonctionnaire du Foreign Office qui avait procédé aux interrogatoires et dont Churchill, dans ses mémoires comme dans la lettre à Roosevelt qu'il y cite, préserve l'anonymat, non seulement en taisant son nom, mais en prétendant qu'il y avait plusieurs enquêteurs. Gilbert indique, sans référence d'archives, que ce texte a été remis en tout et pour tout à quatre ministres : outre Churchill et Eden, il s'agissait de Beaverbrook et d'Attlee. Le premier passait alors pour le conservateur le mieux placé pour succéder au premier ministre, et au second, chef du parti travailliste, cette succession était promise en cas de changement de majorité. Cette
liste suggère un secret d'Etat 19 de la plus haute importance, tout comme le traitement insolite du prisonnier entre son arrestation et sa mort, voire un peu au-delà. Son propre silence pèse dans le même sens. Il pourrait l'avoir promis aux Anglais pour prix de sa survie, et rester fidèle à sa promesse dans l'espoir d'une libération.
Sans prétendre découvrir le pot aux roses avec les maigres indices qu'on nous octroie, nous pouvons au moins remarquer que si Hess n'avait pas été envoyé par Hitler, on ne voit pas de quel secret d'Etat il eût bienpu charger la conscience britannique. Une telle chape de silence eût été peu justifiée et, bien au contraire, la propagande anglaise, en panne de bonnes nouvelles pendant les trois premières semaines du mois, eût été
bien aise de prouver que l'unité du nazisme s'en allait à vau-l'eau 20.
Certes, l'implication du duc de Hamilton était à elle seule bien compromettante et, d'ailleurs, Winston commet un lapsus en forme d'aveu, lorsqu'il prétend que la première personne à l'appeler au sujet de l'affaire fut l'aristocrate. Si ce qu'on nous dit par ailleurs est vrai, à savoir que Hess, arrêté mais non identifié, avait demandé à voir le duc puis, ayant obtenu satisfaction, à lui parler seul à seul, il est assez étonnant que les fonctionnaires en charge du mystérieux pilote aient laissé de telles latitudes à une personne étrangère au dossier sans en référer à l'échelon supérieur, et n'aient pas au minimum mis à profit la conversation particulière pour alerter le ministère de l'Intérieur ou celui de la Défense. Au lieu de se plaindre qu'un pair du royaume ait troublé sa dégustation des gags hollywoodiens, le premier ministre devrait tempêter que ses subordonnés ne l'aient pas fait les premiers.
Cependant, au sein de son elliptique narration, Gilbert ouvre tout de même une piste : le 28 juillet 1941, Desmond Morton, l'un des proches collaborateurs de Churchill, lui rend compte d'une conversation avec Hess ; il a trouvé celui-ci « persuadé que le gouvernement va lui proposer
un jour de retourner en Allemagne avec une offre de paix21 ».
Hess est au secret. Les instructions du premier ministre, communiquées par lui à Eden dès le 13 mai et reproduites dans ses mémoires, stipulent qu'il peut lire des livres mais non des journaux, et qu'il n'a pas droit à la radio. Si donc fin juillet apparaît un tel espoir, c'est qu'il espérait que le cours de la guerre déterminerait le gouvernement anglais à faire la paix. Ce qui suppose que Hitler l'ait affranchi, à la fois sur la date de l'attaque contre l'URSS, et sur son espoir d'en venir à bout rapidement, peut-être dès les premières semaines. Auquel cas, l'Angleterre aurait perdu toutes ses « épées » et, en même temps que le glas du gouvernement Churchill, sonnerait l'heure de la paix générale.
Si maintenant nous essayons de voir le monde avec les yeux de Hitler, le 10 mai, nous voyons plusieurs raisons complémentaires de faire partir la fusée Hess. Il y a d'abord l'éternelle intrigue, par pays neutres interposés, d'Allemands soi-disant opposants avec des lords épris de paix, qui entre dans une phase nouvelle, avec des contacts entre Albrecht Haushofer et le duc de Hamilton. Des bribes de vérité lâchées dans divers mémoires, notamment ceux du duc, ont permis d'établir que Haushofer devait partir le 11 mai pour rencontrer à Lisbonne d'influents émissaires britanniques. D'où l'idée, chez ceux qui voient en Hess un électron libre,que l'aviateur est un brouillon qui a tout fait rater. Il pouvait être, au contraire, un atout maître joué dans l'espoir de convertir en actes, avec l'aide des mauvaises nouvelles qui s'accumulaient, les velléités du duc de s'opposer à l'obstination guerrière de Churchill. Suivant le scénario le plus heureux, donc, Hess serait resté quelque temps clandestin en Angleterre, puis aurait surgi à point nommé lorsque le tour catastrophique des affaires russes aurait achevé de discréditer Churchill et précipité l'ouverture de pourparlers anglo-allemands.
Mais Hitler, nous l'avons vu à maintes reprises, prévoit autant que possible des scénarios de rechange. Un Hess arrêté pouvait aussi servir, par le fait même qu'il était un dirigeant allemand résidant sur le sol britannique. C'est bien ce qui inquiétait Staline. Pour résoudre le problème, Churchill n'avait d'autre solution que de le tuer et le maître du Kremlin ne l'envoya pas dire à Beaverbrook, quand celui-ci lui rendit
visite au mois de novembre suivant22 : la preuve que Churchill gardait Hess en réserve pour une négociation, c'est qu'il ne le faisait pas fusiller. C'est effectivement, dans cette trouble affaire, l'une des rares certitudes.
Dès lors le ver était dans le fruit et l'ennemi dans la place23. D'une certaine façon, Hitler avait réussi son débarquement.
Dans son grand âge, Churchill a probablement assisté sans plaisir à la ruine de sa version, due au fait que tout le monde, y compris lui-même, avait parlé du duc de Hamilton et que son rôle suscitait de plus en plus de questions. Après la mort de l'ancien premier ministre (1965) et celle du duc (1971), une nouvelle version a vu le jour, celle du piège tendu par les services secrets. Après s'être dessinée dans les mémoires du fils de
l'aristocrate, James Douglas-Hamilton 24, elle a trouvé sa pleine expression dans une mince brochure sur papier glacé, vendue en kiosque
à Londres en 199425. La couverture montre une canne à pêche en train de prendre une croix gammée. Elle est tenue par des mains gantées, appartenant à un corps que masque un drapeau britannique.
La thèse se concentre sur ce que Churchill s'était ingénié à cacher : les contacts secrets, utilisant le territoire et souvent les citoyens des pays neutres, entre pacifistes britanniques et Allemands plus ou moins antinazis. Ils sont réputés avoir été d'un bout à l'autre, du moins à partir de l'automne de 1940, contrôlés par les services secrets britanniques, tant internes (le MI 5) qu'externes (le MI 6), et ces services, contrairement à ce qu'insinuait Staline, auraient avisé le premier ministre de leurs moindres démarches. Au cœur de ces tractations on trouve, une fois de plus, Samuel Hoare et son ambassade madrilène. Quant à Hamilton, iln'aurait jamais reçu la lettre que Haushofer lui avait écrite en septembre et les agents qui l'avaient interceptée la lui auraient fait connaître, mais seulement en mars. Ils auraient alors essayé d'en faire une « chèvre », pour attirer Hess dans un piège.
La fausseté de cette révision tardive est suggérée d'abord par son anachronisme. C'est vers la fin de la guerre que les Alliés, s'étant mis enfin à l'école de Hitler, échafauderont des montages compliqués à base d'agents qui font semblant de jouer le jeu de l'adversaire. Mais surtout, en auraient-ils eu dès l'automne de 1940 la capacité, c'est le pilotage de l'opération par Churchill qui ne va pas. Tout son être était alors tendu dans la négation de la force, voire de l'existence, des partisans de l'appeasement. En jouer comme d'un leurre à seule fin de priver les nazis d'un agent, fût-il l'un des plus élevés dans la hiérarchie, c'eût été, pour un maigre résultat, ruiner cet effort et suggérer aux gouvernements neutres que le bellicisme britannique était une élégante façade pour de secrètes tractations, ce qu'ils n'avaient que trop tendance à penser par eux-mêmes. Quant à Samuel Hoare, rien n'indique qu'à cette date il soit devenu un churchillien enragé et qu'il renie son rôle antérieur d'appeaser, tout en continuant à le jouer pour faire prendre ses complices. Il est tout de même plus sûr de supposer qu'il est, tout simplement, lui-même. Et que, si le conflit subsiste au sommet de l'Etat, il traverse aussi les services secrets, en y installant de complexes labyrinthes où Hitler, qui a une certaine pratique, s'oriente peut-être mieux que bien des Anglais.
L'enquête de Rainer Schmidt démontre que Churchill était au courant, avant son arrivée, du vol de Rudolf Hess. Il apparaît ainsi de plus en plus clairement que les dés étaient pipés, et on comprend mieux comment le voyageur a pu déjouer les contrôles. Mais alors... Comment se fait-il qu'on l'ait laissé venir pour, ensuite, le trouver si encombrant et tirer si peu parti du succès de ce traquenard ? La réponse se trouve, une fois encore, dans les limites de la puissance churchillienne à cette date précoce, où la guerre n'a pas pris ses vraies dimensions. Le 7 mai, il a connu sa première alerte parlementaire, sous la forme d'une motion de censure, certes votée seulement par trois députés mais après des critiques acerbes de politiciens d'envergure, notamment Hore-Belisha et surtout Lloyd George, qui avait été l'un des tombeurs de Chamberlain : la Grèce produit des effets voisins de ceux de la Norvège. Sinon qu'à présent l'Angleterre est seule, et qu'un changement de premier ministre signifierait à coup sûr la paix. Si Winston a encore une fois retourné la situation par le verbe, il ne peut pas plus qu'en mai ou juin 1940 prendre de front ceux qui souhaitent connaître les conditions de Hitler. Un Hess veut venir, avec la bénédiction de Hoare, Hamilton, Simon, Lloyd George et bien d'autres ? Il n'a tout simplement pas les moyens de s'y opposer. Que ces personnes soient ou non au courant à l'avance de l'identité de l'émissaire, Hitler tiendrait Churchill à sa merci, en leur faisant savoir qu'il a fait manquer une pareille occasion.
Dans une biographie du chef allemand, on peut se dispenser de fouiller tous les arrière-plans de cette question. On retiendra simplement qu'une fois de plus les spécialistes, dans leur majorité, penchent pour la solution qui exclut Hitler du scénario alors qu'elle est particulièrement invraisemblable, tant en raison de ses liens personnels avec Hess comme
avec Albrecht Haushofer26, que de la place de Hess dans le régime. Pour que la thèse de l'acte individuel tienne debout, il faut absolument que son auteur ait été en disgrâce, or rien ne permet de le supposer un seul instant... excepté son vol et le soin qu'il a pris pour qu'on pût le présenter, le cas échéant, comme un acte isolé. Comme trop souvent, l'unique source est nazie, et le raisonnement tourne en rond.
Au total, le principal indice qui émerge de la brume pourrait être la différence entre la conversation du 11 et celle du 14 : Hess commence par un message de paix, sous-entendant lourdement un transfert vers l'est de la poussée allemande, puis, lors du second entretien, se met à réclamer l'évacuation de l'Irak. Il a l'air de placer le Royaume-Uni devant un choix : soit il coopère, par la signature de la paix, à l'écrasement de la Russie, soit il est écrasé le premier.
J'ai exhumé une ruse grossière mais efficace de Goebbels27, connue depuis 1947 par les notes de son secrétaire : début juin il fait saisir un article de sa propre main, intitulé « L'exemple de la Crète », qui annonçait l'imminence d'une attaque contre l'Angleterre, en même temps qu'il fait courir le bruit d'une visite de Staline à Berlin. Les Soviétiques eux-mêmes finissent par mordre à l'hameçon, puisque Staline fait savoir qu'il accepte de venir... la veille même de l'attaque ! Il est clair qu'il espérait, par une attitude de plus en plus courbée, retarder l'assaut jusqu'à l'année suivante et détourner une fois de plus la foudre vers l'ouest. Preuve que, contrairement à ce que disent des auteurs parfois fort éloignés du communisme, les dirigeants soviétiques n'avaient pas mieux lu Mein Kampf que les Français... ou que du moins, pris dans les filets de la ruse nazie, les uns et les autres pouvaient, en désespoir de cause, se bercer de l'illusion que le monstre avait peut-être oublié son intention de les écraser.
L'attaque est fixée au 22 juin. Sa préparation n'est pas seulement militaire. Dès le 3 mars sont créés les Einsatzgruppen, ces unités mobiles du SD destinées à opérer sur les arrières immédiats de l'armée. Elles doivent « extirper l'intelligentsia judéo-bolchevique, de préférence sur le
théâtre même des opérations 28 ». En vertu d'une ordonnance de mai, l'administration des zones conquises devait rapidement échapper à l'armée, au profit des SS.
Reste à faire avaler la pilule aux généraux. Au cours des mois précédantla campagne, Hitler leur a progressivement tenu un langage nouveau. Le 30 mars, il en réunit à la chancellerie plusieurs centaines et caresse avant tout la fibre anticommuniste. L'antisémitisme affleure discrètement, quand les chefs communistes sont traités de « poison de la désintégration ». Le 14 juin, enfin, il réunit les principaux chefs militaires pour une grande allocution où, après avoir rappelé que la guerre à l'est a pour but de faire céder l'Angleterre, il les engage à commettre des atrocités, sans cependant leur donner le fin mot de ses raisons profondes, qui sont d'ordre racial. Il préfère jouer sur leur souci de sécurité. Suivant Keitel :
Il insista particulièrement sur les résistances qui s'étaient fait jour lors de la pacification des Balkans, à la suite d'un traitement, trop doux à son gré, de la population. Dans la Russie soviétique (...), peut-être aurions-nous à faire des expériences plus cruelles encore. C'était pourquoi faire sentir d'emblée notre main de fer serait la
plus sûre manière d'agir 29.
Quant à Halder, déposant à Nuremberg, il se souvenait de la façon dont Hitler avait fait taire les éventuels scrupules juridiques :
II expliqua que du moment que les Russes n'étaient pas signataires de la convention de La Haye, les prisonniers de guerre n'avaient pas à être traités conformément aux articles de la convention (...). Il ajouta que les soi-disant commissaires n'avaient pas à être
considérés comme des prisonniers de guerre30.
C'est là une allusion au fameux Kommissarbefehl, du 6 juin 1941, qui prescrivait de tuer systématiquement les commissaires politiques soviétiques, en tant qu'« instigateurs de méthodes de combat asiatiques et barbares ».
Ces quelques exemples suffisent à montrer que Hitler, qui espère être à la veille de réaliser ses ambitions les plus hautes, et qui atteint dans ses ordres des sommets de cruauté, n'a rien perdu de son doigté et de son sens de la manipulation.
1 Journal de Spandau, Francfort/Main, Verlag Ullstein, 1975, tr. fr. Paris, Laffont, 1975, p. 43
(noté le 18 mars 1947).
2 Cf. un propos du 27 avril 1942, Libres propos, op. cit., t. 2, p. 86.
3 Seulement en tant qu'architecte, bien entendu, Speer étant comme on sait appelé à de hautes
fonctions dans l'Etat : cf. infra, p. 379-384. Outre les propos « de table », la promotion de Linz au premier plan des préoccupations architecturales du Führer est attestée par la photo très connue, et souvent raillée, du dictateur penché sur une maquette de la cité danubienne, en février ou mars 1945 (cf. Douze ans auprès d'Hitler, op. cit., p. 64 ; une note d'A. Joachimsthaler, dans Er war mein Chef, op. cit., p. 282, précise que la maquette avait été apportée par Hermann Giesler le 8 février).
4 Cf. F. Delpla, Montoire, Paris, Albin Michel, 1995, ch. 1.
5 Im Hauptquartier der deutschen Wehrmacht 1939-1945, Francfort/Main, Bernard & Graefe,
1962, tr. fr. Bruxelles, Elsevier Séquoia, 1975, p. 82-83.
6 Cf. M. Steinert, op. cit., p. 429.
7 Franz Halder, Kriegstagebuch, Stuttgart, Kohlhammer, 1962, t. 2, p. 160, entrée du 2
novembre 1940. Cf. Paul-Marie de La Gorce, Une guerre inconnue, Paris, Flammarion, 1995, p. 234.
8 Hitler et les Etats-Unis, Genève, Droz, 1963.
9 Cf. Hosoya Chihiro, « The Tripartite Pact », in Deterrent Diplomacy, New York, 1976.
10 Il ne m'est pas possible de suivre Henri Amouroux qui, répondant à mon livre, fait
l'hypothèse que Schmidt a peut-être menti dans le compte rendu, pour plaire à Hitler, tandis que dans ses mémoires il dirait enfin la vérité. D'une part, son travail de rédaction des comptes rendus, qui en faisait un des hommes clés du secrétariat de Hitler lors de ses rencontres intemationales, ne consistait pas à écrire des panégyriques mais à transcrire ce qui s'était dit et on ne voit pas ce que lui aurait rapporté une déformation - alors qu'on voit très bien pourquoi, en 1949, il blanchit Pétain en ridiculisant Hitler; d'autre part, les nombreux recoupements possibles, par exemple avec les archives de Ciano pour les conversations germano-italiennes, témoignent de la rigueur de son travail ; enfin, justement, s'agissant de Montoire, on n'a pas, du côté français, de texte permettant un recoupement ; le seul possible, les notes de Laval, dort dans les archives inaccessibles de son procès : ses avocats, dont le plus jeune a encore dernièrement publié un livre apologétique, les auraient-ils laissés dormir si la délégation française avait magistralement tenu tête à Hitler ? (cf. Henri Amouroux, Grande histoire des Français sous l'Occupation, nouvelle édition, t. 2, Paris, Laffont, 1998, p. 58-59).
11 Cf. Marc Ferro, Pétain, Paris, Fayard, 1987, p. 310.
12 Exemples de pressions, et source de la plupart des informations de cette page, dans Pierre
Limagne, Ephémérides de quatre années tragiques, Lavilledieu, de Candide, 1987.
13 En 1992, le gouvernement britannique a lâché du lest et déclassifié 2 000 documents... à
l'exclusion de ceux des services secrets (documents consultables principalement sous les cotes PREM 3/219/7 et FO 1093 : cf. Rainer Schmidt, Rudolf Hess « Botengang eines Toren ? », Düsseldorf, Econ, 1997, p. 32).
14 Cf. Wolf Rüdiger Hess, Mord an Rudolf Hess ? Der geheimnisvolle Tod meines Vaters in
Spandau, Leoni,1990, annexe.
15 Mémoires sur la deuxième guerre mondiale, tr. fr., livre 3, t. 1, La Russie envahie, Paris,
Pion, 1950, p. 50-55.
16 Cité par John Costello, op. cit., p. 540.
17 Rudolf Hess « Botengang eines Toren ? », Düsseldorf, Econ, 1997.
18 Ainsi Charles Bloch, Le Troisième Reich et le monde, Paris, Imprimerie nationale, 1986, p.
412.
19 Il doit s'agir d'une synthèse, car des rapports d'interrogatoire, conformes aux résumés de la
correspondance Churchill-Roosevelt, figurent parmi les éléments rendus accessibles en 1992 (cf. R. Schmidt, op. cit, p. 206-208).
20 Elle le claironne, bien entendu (nombreux exemples dans Costello, op. cit, p. 545-46), mais
est bien en peine d'en convaincre l'opinion et, très vite, se désintéresse du fugitif.
21 Ce que Gilbert dit de l'affaire Hess tient sur l'une des mille pages du sixième volume de sa
monumentale biographie, Finest Hour, Londres, Heinemann, 1983, réédition Mandarin Paperback's, 1991, p. 1087-88.
22 Cf. J. Costello, op. cit, p. 570-71.
23 L'expression « le ver est dans le fruit » est employée par la propagande churchillienne pour
faire croire que le vol de Hess signifie que la direction nazie commence à se déliter : c'est le New York Times qui, dès le 14 mai, la place dans la bouche de Churchill.
24 Motive for a Mission, Londres, Macmillan, 1971.
25 John Macblain, Rudolf Hess/The British Conspiracy, Jema Publications, 1994.
26 Cf. R. Schmidt, op. cit., ch.3.
27 La ruse nazie, op. cit., ch. 12 et annexe 1.
28 Cf. J. Fest, op. cit., p. 916-917.
29 Op. cit., p. 176.
30 Cité par W. Churchill, Mémoires sur la deuxième guerre mondiale, tr. fr., livre 3, t. 1, La
Russie envahie, Paris, Plon, 1950, p. 388.
OceanofPDF.com