Hitler (Documents Français) (French Edition)
CHAPITRE 2 - La genèse de l'antisémitisme
CHAPITRE 2
La genèse de l'antisémitisme
Nous abordons l'un des points les plus obscurs de la vie de Hitler, et l'un des plus importants : la manière dont il est devenu antisémite. Il est indispensable de connaître le récit très circonstancié qu'il en fait dans Mein Kampf, et impossible de s'en contenter.
Dans ce livre, il avoue plus d'une fois et suggère plus souvent encore la séduction que la social-démocratie a exercée sur lui. Elle ne cessa que le jour où il eut fait la relation entre ce parti et l'action délétère du peuple juif. Il fut dès lors en possession d'un système à la fois complet et simple, lui permettant, tel Ulysse, de résister aux sirènes et, mieux que lui, de soustraire les autres hommes à leur charme. Comme, à quelques lignes de là (p. 71), il déclare que l'homme se forme jusqu'à trente ans et qu'on ne doit jamais confier des fonctions de chef à quelqu'un qui a changé d'avis sur des points essentiels après cet âge, voilà une clé intéressante : si Hitler n'apparaît pas sur la scène politique avant le printemps de 1919, c'est qu'il s'agit de son trentième, et qu'il était jusqu'à une date immédiatement antérieure poussé vers la gauche par l'insensibilité sociale de la bourgeoisie, quoiqu'il nourrît de nombreux griefs envers les partis socialistes, trop peu nationaux, et se gardât de toute adhésion. Enfin, l'antisémitisme vint donner une boussole à sa vie, et l'orienter
définitivement vers un populisme d'extrême droite 1.
Les pages où cette évolution est contée ne brillent pas par la précision chronologique. C'est que l'auteur est, en cinq années, devenu un leader politique en vue, même si lorsqu'il écrit sa carrière marque le pas, puisqu'il est en prison après son putsch manqué de novembre 1923. Il place dans le livre qui présente « son combat » une bonne part de ses espoirs de résurrection politique. La manière dont il raconte ses débuts procède moins d'un souci d'exactitude que du désir de se présenter comme un chef prédestiné.
Il se dépeint comme un miraculé qui, solitaire, à force de travail intel-lectuel,a découvert le mécanisme secret de la politique mondiale. Mais il masque le caractère récent de cette révélation, qui nuirait à sa crédibilité. Il n'est donc pas étonnant que le plus grand éclectisme règne, chez les biographes, sur la date de la conversion de Hitler aux idées fondamentales de son système. Certains le décrivent jouissant, enfant, de la souffrance des animaux, dans une préfiguration parfaite des misères
qu'il ferait plus tard endurer aux humains 2. La plupart insistent sur les années viennoises : l'existence, dans cette capitale, de nombreux Juifs aux postes clés de la vie intellectuelle et d'un antisémitisme, par voie de conséquence, assez commun chez les jaloux, suffit à ces auteurs pour démontrer que, dans la pensée de Hitler, la composante antisémite était présente en 1910, au plus tard. Mais alors, que faire des phrases suivantes ?
Le ton de la presse antisémite de Vienne me paraissait indigne des traditions d'un grand pays civilisé. J'étais obsédé par le souvenir de certains événements remontant au Moyen Age et que je n'aurais pas voulu voir se répéter. (p. 56)
Hitler dégoûté par la vulgarité de la presse antisémite! Tenaillé par la honte des pogroms médiévaux, y voyant une tache sur l'histoire de l'Allemagne! Claironnant tout cela dans un livre-manifeste, plus tard répandu par ses soins dans tous les foyers de son pays! On se frotte les yeux, et pourtant c'est écrit. C'est donc fort logiquement que l'auteur note, un peu plus loin, que le ralliement à l'antisémitisme fut « sa conversion la plus difficile ».
Il évoque alors sa rencontre, dans une rue de Vienne, avec un Juif de l'Est, à l'allure bien différente des intellectuels viennois en voie d'assimilation, « un personnage en long caftan avec des boucles de cheveux noirs ». Il se posa successivement deux questions : « est-ce là aussi un Juif? » puis « est-ce là aussi un Allemand? ». Beaucoup datent de cet épisode mal situé, mais présenté comme suivant d'assez près son arrivée à Vienne, la fatale conversion. C'est ignorer le paragraphe suivant, où l'auteur écrit qu'il a cherché les réponses dans des brochures antisémites, les premières qu'il ait lues, et que, les ayant trouvées bien sommaires, il est « retombé dans ses anciens préjugés ».
Le récit de la période où il s'en est extrait fourmille d'incohérences. Ainsi, c'est après avoir pris conscience de la malpropreté physique et morale des Juifs (p. 61-62) qu'il aurait découvert que «le Juif était le chef de la social-démocratie » et que « les écailles [lui] tombèrent des yeux » (p. 64). Néanmoins, il aurait encore cherché à discuter avec les Juifs pour les « délivrer » de leur « façon de voir » (p. 66). C'est seule-mentaprès l'échec de telles tentatives qu'il « finit par les haïr ». Alors il se serait lancé dans l'étude des classiques du marxisme, pour résoudre une grave question : les fondateurs de la doctrine s'étaient-ils trompés, ou avaient-ils voulu tromper? Et ce n'est que lorsqu'il eut tranché définitivement en faveur de la dernière solution qu'il cessa d'être un « cosmopolite sans énergie », à la faveur de la « révolution la plus profonde » qu'il ait «jamais eu à mener à son terme » (p. 69).
Il avait en effet compris que, face à une entreprise de destruction systématique menée de main de maître, tous les coups étaient permis :
Dans ce cas, la seule ressource était la lutte, la lutte avec toutes les armes que peuvent fournir l'esprit humain, l'intelligence et la volonté, quel que dût être d'ailleurs celui des deux adversaires en faveur duquel le sort ferait pencher la balance. (...)
J'avais appris ce que parler veut dire chez le Juif : ce n'est jamais que pour dissimuler ou voiler sa pensée. Et il ne faut pas chercher à découvrir son véritable dessein dans le texte, mais entre les lignes où il est soigneusement caché. (p. 68-69)
Enfin, last but not least, on trouve cent cinquante pages plus loin encore un autre point de départ de sa haine des Juifs : ses méditations de novembre 1918 sur la défaite allemande :
Dans ces nuits naquit en moi la haine, la haine contre les auteurs de cet événement. (p. 225)
A ce livre si révélateur et si suspect de brouiller les pistes, on opposera un document : le premier texte antisémite connu de Hitler. Il est daté du 16 septembre 1919. Alors employé par l'armée à des tâches de propagande, il rédige un rapport sur la question juive, où se trouvent quelques-unes des idées essentielles de Mein Kampf – mais non toutes, comme on le verra. Celui qui a mis ce texte en avant dans les années 60, Werner Maser, a aussi retrouvé et publié beaucoup d'écrits de jeunesse de Hitler, en particulier des lettres. Pas un mot contre les Juifs n'y figure.
Une conclusion s'impose : la « révolution la plus profonde » s'est déroulée au lendemain de la première guerre mondiale. Les lectures et les expériences de l'écolier, du jeune homme et du soldat ont certes beaucoup compté. Mais elles n'avaient pas débouché sur un antisémitisme systématique avant cet immédiat après-guerre.
L'historien est donc ici devant un défi : il doit tenter de repérer, dans les dix mois qui séparent la « vision » de Pasewalk et le premier écrit antisémite conservé, les évolutions qui ont pu se produire, alors que les documents et les témoignages font largement défaut. Peut-être l'examen
de ce texte offre-t-il quelque clé3 ?
Hitler reproche aux Juifs d'être inassimilables et de ne songer qu'à l'argent, en sorte qu'ils n'ont aucun idéal, et ne sauraient en particulier être patriotes. Tout au long du texte, « le Juif» est au singulier. C'est un être sans scrupules qui, pour miner dans « la masse » l'énergie nationale, ne recule pas devant « l'incitation impudique au vice ». Il ronge les peuples « comme la tuberculose ronge les organismes ».
De redoutables composantes de l'idéologie nazie sont d'ores et déjà en place. Outre les accusations de lubricité et les comparaisons organiques, qui les unes et les autres semblent appeler une éradication brutale, on trouve dès ce texte la condamnation, mentionnée plus haut, des pogroms : les violences spontanées des foules contre les Juifs ne sont que manifestations d'un antisémitisme « sentimental », et il s'agit de passer à une phase « rationnelle ». Il est urgent d'exclure les Juifs de toute fonction publique, après quoi il faudra, dans un avenir mal défini, procéder à leur expulsion (appelée ici « éloignement définitif »).
Pour déterminer ce qui, en quelques mois, a pu ainsi fournir au soldat revanchard un commode bouc émissaire et un ennemi plus immédiatement vulnérable que les vainqueurs de 1918, quatre pistes s'offrent : l'évolution politique dans le monde et en Bavière ; l'activité d'une société ésotérique munichoise ; l'influence de Schopenhauer ; enfin, celle de Wagner.
Au sortir de l'hôpital, Hitler ne se lance pas tout de suite dans l'action politique. Toujours soldat, il s'adonne d'abord dans la région de Munich à d'obscures tâches militaires, telles que la liquidation d'un camp de prisonniers. On ne sait au juste comment il se comporte durant les mois de la révolution bavaroise – démocratique d'abord avec Kurt Eisner, puis communisante, un bref moment, au printemps de 1919, avant que des corps francs n'y mettent bon ordre le 4 mai, moyennant une répression beaucoup plus sanglante que n'avait été la révolution.
Hitler a-t-il été un simple figurant, ou un acteur, dans cet écho médiocre de la Commune de Paris, et de quel côté? La question reste ouverte. Mais s'il s'était franchement engagé d'un côté ou de l'autre, le serait-elle? Il y aurait un flot de témoignages sur son zèle, quel qu'il ait été. Ce qui est probable, c'est qu'il observe et hésite. Lorsque les communistes ont imposé un brassard rouge aux militaires, sans doute
Hitler l'a-t-il porté 4. Mais les conséquences qu'on en tire habituellement sont excessives. Cela n'implique pas qu'il ait été séduit par le communisme ou guidé par lapeur : c'est seulement si le port du brassard avait été volontaire qu'on devrait choisir entre ces deux hypothèses. Puisqu'il ne l'était pas, il en reste une troisième : c'était peut-être simplement, comme au cours des cinq années précédentes, un soldat discipliné.
Sa véritable entrée en politique a lieu juste après : il est chargé de rééduquer les militaires intoxiqués par la propagande rouge. Il s'est peut-être posé beaucoup de questions pendant les événements, à présent il a choisi : le rétablissement de l'« ordre » est une bénédiction, peut-être même un signe du destin. Si les aspects sociaux de la politique rouge avaient peut-être sa sympathie, son caractère pacifiste le rebutait à coup sûr, et sans doute aussi la dépendance des communistes allemands vis-à-vis des mots d'ordre édictés par Lénine. Les Rouges sont des « cosmopolites », leur écrasement était un préalable au redressement et, pour commencer, il faut nettoyer les esprits de leur influence, surtout dans l'armée. Par ailleurs, pour un homme qui a jusqu'ici suivi la politique en spectateur et n'a sans doute pas encore beaucoup de solutions à proposer pour sortir l'Allemagne de son abîme, il est tout indiqué de commencer par une tâche purement nationale, consistant à réapprendre la grandeur de la patrie à des gens influencés par la propagande internationaliste. Il est possible, mais nous n'en savons rien, que la grande densité des Juifs parmi les dirigeants de la révolution bavaroise lui ait donné à réfléchir.
Dans Mein Kampf, Hitler avoue assez candidement qu'il a vécu ces événements révolutionnaires en observateur, mais éprouve tout de même le besoin d'ajouter qu'il avait manifesté une humeur assez maussade pour être menacé d'arrestation par les Rouges. Sur la suite il donne deux indications, l'une vraisemblable, l'autre confirmée par des recoupements : il aurait d'abord participé à une commission d'enquête sur les menées des révolutionnaires dans son régiment. Ce rôle de mouchard est pompeusement caractérisé comme sa « première fonction politique active » (p. 207). Puis il aurait été désigné pour suivre des cours. Là-dessus on a retrouvé des documents et des témoignages, permettant d'estimer avec une forte probabilité que Hitler a suivi un premier cycle de conférences
du 5 au 12 juin, puis un second du 26 juin au 3 juillet5. L'organisateur de cette formation nationale accélérée dispensée aux soldats était le capitaine Karl Mayr, qui remarqua Hitler et lui confia des fonctions d'éducateur. L'un des conférenciers était l'historien Alexander von Müller, qui nous a laissé le témoignage le plus ancien (mais publié très postérieurement) sur l'éloquence de Hitler. Il le remarque après un cours, fascinant un petit auditoire, et le signale, écrit-il, à Mayr comme « doté
d'un talent rhétorique nature 6 ».
Mais un événement, qui va tenir une certaine place dans les pensées et les propos de Hitler en politique extérieure, a peut-être aussi compté dansla formation de ses idées. Signé le 28 juin, le traité de Versailles marque en tout cas la fin d'une hésitation pour un grand nombre de patriotes qui, sensibles aux erreurs de Guillaume II et soucieux de voir cesser l'anarchie engendrée par la défaite, acceptaient la République sous bénéfice d'inventaire et ne vouaient aucune hostilité à ses leaders sociaux-démocrates, si pondérés, si responsables et si peu critiques envers les officiers qui, ayant enrôlé dans des corps francs un certain nombre de soldats de la Grande Guerre, brisaient impitoyablement les velléités révolutionnaires.
Non seulement le traité réduit drastiquement les dimensions, les moyens et le champ d'action de l'armée allemande mais, surtout, il déclare l'Allemagne responsable du déclenchement de la guerre – un
axiome dont découle l'imposition de lourdes réparations 7. Si le fond est humiliant, la forme est à l'avenant. Non seulement il s'agit d'un Diktat, imposé sous la menace d'une reprise des combats alors qu'entre-temps on a soigneusement détruit les armes allemandes, mais la conférence de la paix s'est ouverte le 18 janvier, jour anniversaire de la proclamation de l'Empire allemand dans la galerie des Glaces à Versailles, et le traité est signé dans cette même galerie, cinq ans jour pour jour après l'assassinat de l'archiduc François-Ferdinand à Sarajevo : les vainqueurs ont l'air d'insinuer que le monde germanique aurait dû accepter passivement le
meurtre du prince héritier d'Autriche 8. Le traité de Versailles donne à Hitler l'exemple des cérémonials vengeurs et du jeu sur le symbolisme des dates.
La signature d'un tel texte, par un gouvernement associant les socialistes à des forces libérales, est bien de nature à produire dans son esprit, si ce n'était déjà fait, une répulsion envers les « criminels de novembre » : ceux qui ont, avant le traité de Versailles, signé le honteux armistice du 11 novembre précédent, à la faveur d'une révolution en forme de « coup de poignard dans le dos d'une armée invaincue ». Les rênes du gouvernement resteront jusqu'en 1932, en dépit des alternances, dans les mains de partis qui ont accepté cette politique et l'avènement du pouvoir nazi les fera rentrer dans un néant d'où, d'après lui, ils n'auraient jamais dû sortir.
Mais les criminels de novembre 1918 sont-ils déjà, à la fin de juin 1919, des Juifs? Rien ne l'indique.
Les biographies de Hitler comportent un passage quasiment obligé sur la société de Thulé (Thule-Gesellschaft). Cette antenne munichoise d'une confrérie fondée à Leipzig en 1912, elle-même apparue pendant la guerreet dirigée par Rudolf Grauer, dit von Sebottendorf (1875-1945), a
fait enfin l'objet d'une étude rigoureuse en 1994 9. La ville mythique qui lui donne son nom est une Atlantide nordique, où les hommes auraient vécu dans l'harmonie et la sagesse. A la suite d'un cataclysme, ils auraient d'après certains récits trouvé refuge en Asie centrale, notamment dans un royaume dit « d'Agarttha » qui aurait à sa tête un « roi du monde ». La société de Thulé propageait ce mythe au lendemain de la première guerre, pour remonter le moral des Allemands. L'idée d'une « pureté nordique » était un lieu commun de la littérature antisémite allemande, avant et pendant la guerre, et les séances initiatiques de la société alimentaient vraisemblablement l'agressivité des adeptes contre le « ferment de dégradation » que la présence de nombreux Juifs dans les professions intellectuelles et les carrières politiques était censée constituer.
Elle n'était pas très discrète, d'où le retentissement de l'assassinat de huit de ses membres, pris en otages, par les révolutionnaires de 1919, peu
avant leur déroute 10. Deux futurs membres de l'entourage de Hitler en étaient membres, l'écrivain Dietrich Eckart et Rudolf Hess, un étudiant de famille bourgeoise, pilote courageux pendant la guerre. Parmi les futures notabilités nazies, on cite encore les noms de Gottfried Feder, de Hans Frank et d'Alfred Rosenberg, mais la participation de Hitler lui-même à ses activités n'est pas attestée. Elle a dû être, au plus, bien éphémère, si l'on en juge par le traitement peu privilégié de sa personne et de son parti
par le 11 Völkischer Beobachter, un journal qu'inspirait le mouvement.
Hitler cite Schopenhauer (1788-1860) avec révérence dans Mein Kampf, mais une seule fois, et uniquement sous l'angle de
l'antisémitisme 12. Or il a répliqué un jour à Leni Riefenstahl, qui voyait en lui un disciple de Nietzsche : « Schopenhauer a toujours été mon maître. » Et d'expliquer :
Nietzsche ne mène pas loin et ne m'apporte pas grand-chose. Il est plus un artiste qu'un philosophe, il ne possède pas cette clarté de cristal des raisonnements de Schopenhauer, cette limpidité d'intelligence. (...) Naturellement, j'apprécie en Nietzsche un génie, qui écrit peut-être la plus belle langue de la littérature allemande.
Mais il n'est pas mon modèle13.
Cette confidence n'est attestée que par les mémoires, très postérieurs, de la cinéaste et l'historien répugne à utiliser sans recoupement cette catégorie de documents. Or un matériau de qualité très supérieure, même s'il n'est pas au-dessus de toute critique, va dans le même sens et contientde surcroît une précision chronologique intéressante. C'est Hitler qui parle :
Dans la grande salle intérieure de la bibliothèque de Linz se tiendront plus tard un jour Kant, Schopenhauer et Nietzsche, nos plus grands penseurs, à côté desquels les Anglais, Français et Américains ne peuvent rien, mais alors rien, aligner de comparable. Kant a l'immense mérite d'avoir définitivement surmonté la scolastique enracinée dans le Moyen Age et dans le dogme chrétien. C'est sur les fondements de sa théorie de la connaissance que bâtit Schopenhauer, envers lequel notre dette est immense (dem wir ausserordentlich viel verdanken). C'est lui qui surmonta la philosophie purement finaliste d'un Hegel, au point qu'il n'en resta rien debout. Pendant toute la guerre mondiale j'ai trimbalé les cinq volumes de ses œuvres avec moi dans mon sac. J'ai beaucoup appris de lui. Le pessimisme schopenhauérien, qui pour lui peut-
être ne [découlait] 14 pas seulement de son enseignement et de son système, mais aussi de ses sensations subjectives, fut ensuite
surmonté par Nietzsche d'une manière extraordinaire 15.
Il s'agit de ce qu'on appelle communément un « propos de table » du Führer de l'Allemagne. Diverses publications en ont rapporté. Les plus sérieusement établis ont été notés, à partir de juillet 1941, sans doute
avec le consentement du locuteur 16, par des secrétaires. Leur authenticité ne fait aucun doute. Seule leur sincérité peut être sujette à caution. En l'occurrence, cette déclaration de mai 1944 ne pouvait guère servir une manœuvre politique. Tout au plus peut-on la soupçonner de camper, à l'usage de la postérité, une image du nazisme et de son chef plus éclairée et rigoureuse que ne l'était la réalité. Mais dans ce cas, il eût mieux convenu de dire qu'il avait beaucoup lu Schopenhauer, sans s'étendre sur les circonstances, puisque précisément elles étaient publiques, et qu'un mensonge pouvait se heurter au démenti de bien des camarades de tranchée. Il est donc fort probable qu'il ait réellement transporté Schopenhauer dans son havresac et en ait fait sa lecture principale pendant ces années de guerre qui ont tant compté pour lui. Un recoupement d'ailleurs existe, avec les mémoires de Hans Frank, qui l'a connu peu après la guerre. Il fait état, non d'un « propos de table », mais d'une conversation particulière au cours de laquelle Hitler lui avait dit avoir lu pendant la guerre, outre Schopenhauer, Homère et l'Evangile. Cependant, le philosophe tenait de plus en plus de place, au détriment du prophète, pour une raison de fond : Jésus était certes « un vrai combattant », mais « l'histoire avec les deux joues tendues, quand on reçoit un coup,
n'est pas une bonne recette pour le front 17 ». Le propos confirme que son auteur cherchait dans Schopenhauer des justifications philosophiques de la guerre.
Pour en revenir à la citation de 1944, la manière dont Hitler résume l'œuvre de Schopenhauer et l'insère dans un panthéon philosophique estpleine d'intérêt. Bien des affirmations de ce passage seraient favorablement reçues par un examinateur de philosophie au baccalauréat. Une seule le ferait sursauter : que le pessimisme soit chez Schopenhauer une humeur marginale, explicable par les déceptions de son existence. Il avait certes manqué sa carrière universitaire et végété à Francfort, vénéré par de rares disciples, pour connaître brusquement la gloire après la soixantaine. Mais retirer le pessimisme à son système, c'est un peu comme priver Racine de la passion ou Dante de l'Enfer. Il n'en reste rien debout... sauf dans l'esprit de Hitler, et il nous explique lumineusement par quel tour de passe-passe. Monsieur est progressiste. Il pense qu'on peut et qu'on doit améliorer l'homme. C'est à Nietzsche qu'il va en demander la recette – vraisemblablement, car là-dessus il sera peu explicite, à la théorie du surhomme et à celle d'une race supérieure à créer, bien que ces deux thèmes soient chez Nietzsche, comme nous le verrons, assez différents de ce que Hitler en fera. Chez l'un et l'autre penseur, il puise ce qui l'arrange et se l'approprie en le déformant. Il demeure qu'effectivement Nietzsche, nourri de Schopenhauer comme la plupart des intellectuels allemands de la seconde moitié du siècle précédent, s'en distingue sur la question du pessimisme, mais moins radicalement que Hitler.
Pour Schopenhauer, le monde est un spectacle, sur lequel l'homme n'a pas de prise et ne doit pas souhaiter en avoir. Il est régi par un principe universel, inconscient et indémontrable, la « volonté ». Celle-ci n'est, moralement, ni bonne ni mauvaise. Mais pour l'homme elle est plutôt un danger, car elle risque de lui faire prendre des chimères pour des buts désirables. Il s'ensuit que le philosophe, qui est l'un des premiers introducteurs du bouddhisme en Occident, estime souhaitable, pour l'homme, la « négation de la volonté ». Il place aussi au cœur de sa morale la « compassion » (dite aussi « pitié »), pour les hommes comme
pour les animaux, avant même d'avoir découvert le bouddhisme18.
Si Hitler s'affranchit allègrement, dès ses premiers pas politiques, de la compassion pour les hommes, en éprouvant pour ceux qu'il considère comme juifs un sentiment assez différent, il ne faudrait pas croire qu'il limite sa pitié aux animaux. La manière dont il communie avec les souffrances des soldats est probablement confortée par la lecture contemporaine du solitaire de Francfort. Mais la raison pour laquelle il déclare que les nazis « lui doivent énormément » réside sans doute essentiellement dans la théorie de la volonté. Il en fait, lui, une valeur éminemment positive. C'est elle qui fondera sa confiance en sa « mission » et son inébranlable ténacité. Au prix, on le voit, d'une déformation radicale, puisque chez le philosophe la volonté est non seulement mauvaise conseillère, mais inconsciente : Hitler entend le concept dans son sens vulgaire. Il estime qu'en étant obstinément fixé à son objectif on va dans le sens dela nature, et qu'il est moral d'écraser les faibles puisqu'ils manquent de volonté.
En Schopenhauer, Hitler a pu trouver aussi un professeur d'antisémitisme, car il reproche au judaïsme son dieu transcendant et la relation personnelle que chaque conscience est censée nouer avec lui : cette religion prône donc une morale « égoïste » fort éloignée de la pitié et, à cet égard, le christianisme a heureusement innové en introduisant la notion de « charité », proche de la « compassion » asiatique. On peut voir là le germe d'une idée très à la mode au XIX e et dans la première moitié
du XXe 19 siècle, que « Jésus n'était pas juif». Hitler va la faire sienne, et
il est plus que vraisemblable que sa bibliothèque de campagne l'y a aidé. La révérence du philosophe envers les sagesses asiatiques a d'autre part pu provoquer ou stimuler son intérêt pour les civilisations « aryennes ». Nous n'allons pas tarder à rencontrer dans sa bouche de sommaires raccourcis géo-ethniques dont on trouve un moule parfait dans la formule shopenhauérienne qui fait du christianisme « un reflet d'une lumière dont le foyer est en Inde mais qui, s'étant réfléchie sur les ruines de l'Egypte,
par malheur est venue tomber sur le sol juif20. ». Tout au plus peut-on relever, pour atténuer la peu philosophique allure de cette phrase, qu'elle est au conditionnel, et que Hitler n'aura pas de ces délicatesses.
Mais ce qui a sans doute joué plus encore, c'est le jugement de Schopenhauer sur les Juifs européens de son temps. Il leur attribue collectivement des défauts rédhibitoires, en admettant certes qu'ils puissent s'expliquer par « l'oppression ». Il souhaite qu'on leur accorde les mêmes droits civils qu'à tout un chacun mais non les droits politiques,
car il s'agit d'un « peuple étranger21 ».
Cependant, il est un trait que Hitler n'a pu puiser chez Schopenhauer, ni chez Nietzsche d'ailleurs : le nationalisme allemand. Mais ici, outre le climat pangermaniste de ses années de formation, Wagner offrait une ample matière. S'il ne s'était guère commis avec son contemporain Bismarck, il avait du moins salué avec transport la victoire sur la France de 1871 – et par voie de conséquence, au moins implicitement, l'unité allemande dont elle était l'instrument. Il nourrissait par ailleurs des griefs intellectuels et esthétiques envers la France et souhaitait que l'Allemagne s'affranchît de ses leçons. Il représentait donc, pour faire appel d'une défaite dans la guerre suivante, la référence intellectuelle idéale. Mais la familiarité déjà longue de Hitler avec son œuvre comme avec sa personne explique, mieux que tout autre facteur, la rapidité de son insertion dans le monde politique.
Les opéras préférés de Hitler n'étaient pas les grandes fresques pouvantpréfigurer certaines parades organisées plus tard à Nuremberg, comme Parsifal, mais la comédie des Maîtres Chanteurs et surtout
l'intimiste 22 Tristan. Son wagnérisme n'est donc pas aussi vulgaire et utilitaire qu'on le croit d'ordinaire. Il procède d'une admiration cultivée depuis l'adolescence et du sentiment d'une communion intime entre l'ambition wagnérienne de « l'œuvre d'art totale » et l'édification d'un Reich harmonieux, dans une polyphonie d'actes censés concourir, sur les registres les plus divers, à retrouver la vérité de l'être humain – du moins dans l'esprit de leur auteur.
Mais pour l'instant nous examinons le surgissement politique de Hitler en 1919 et dans ce domaine l'apport le plus important, sans doute, de Wagner n'est pas son œuvre mais sa vie. Joachim Fest a le premier relevé des similitudes entre le maître et son admirateur : une filiation en partie obscure, un rejet de la formation scolaire et de l'académisme, une grande part d'autodidactisme, des montagnes d'adversité vaincues au moyen de la volonté et de la croyance en soi-même, enfin, dans l'art, outre la manipulation des spectateurs par la musique et par les mythes, un même
goût du gigantisme orchestral23.
Il faut donc peut-être prendre au sérieux les déclarations de Hitler sur la longue lutte intérieure qui l'a amené à l'antisémitisme. En ne partageant pas cette passion de Wagner, en la regardant sans doute comme une coquetterie peu essentielle à son œuvre ou peut-être, à l'instar du pessimisme de Schopenhauer, comme un fruit des frustrations de sa vie, il gardait envers le maître une distance salubre. A un moment quelconque du premier semestre de 1919, dans l'urgence de trouver un chemin pour entrer en politique et sortir l'Allemagne de sa détresse, un voile se déchire soudain : Wagner a raison sur la nocivité des Juifs! Il a raison avant tout sur ce point! Et tout le reste en découle : Hitler est le héros solitaire qui surgit tel Lohengrin, le rédempteur pur comme Parsifal. C'est alors qu'il devient Rienzi. Qu'il réinterprète, et intègre à une vision radicalement nouvelle de son destin, le saisissement qu'il avait éprouvé à la première vision de cet opéra.
Cependant, cette résurgence d'une identification à Wagner qui s'était produite lors du compagnonnage avec Kubizek et avait peut-être, entre-temps, baissé d'intensité, ne signifie pas, comme à l'époque, une imitation servile, poussée jusqu'au besoin de composer soi-même des opéras. Il s'agit d'une libre transposition. Hitler a bien conscience que Wagner n'entendait pas grand-chose à l'action politique. Elle va être pour lui
cequ'était l'opéra pour celui qu'il appellera son « unique précurseur24 ». Il va y transposer le goût wagnérien de la totalité et de la communion, sans se laisser guider par les messages politiques ambigus des livrets. Dans ce domaine il va être absolument et solitairement créateur. Et d'abord, en matière d'antisémitisme.
La haine de Wagner contre les Juifs avait, on l'a vu, un fondement essentiellement « culturaliste », le compositeur n'arrivant pas à comprendre comment un peuple sans attache nationale pouvait faire de la musique – et détestant la culture ou plutôt l'inculture juive, ce présumé peuple étant estimé trop occupé par le gain financier pour se consacrer à des créations désintéressées. Le raisonnement théorique se doublait d'invectives d'un goût douteux contre tel ou tel artiste, comme le compositeur Meyerbeer ou le violoniste Joachim. Mais jamais Wagner ne sombra dans la persécution indifférenciée et ne mit par exemple, pour ses représentations, d'interdit sur les interprètes juifs. Ainsi, à la fin de sa vie, son plus proche collaborateur s'appelait Hermann Levi, et il avait dirigé la première de Parsifal. Hitler, devenu antisémite, devra avaler à Bayreuth de semblables couleuvres jusqu'en 1934. Esthétique fumeuse d'un côté, insultes personnalisées de l'autre, on était loin chez Wagner de l'exclusion, et bien plus encore de l'assassinat. On était tout aussi loin d'une opposition entre le Juif mauvais et le bon Allemand. Non seulement le Juif était intégrable « s'il cessait d'être juif», ce qui sans être au zénith de la pensée reste loin des abîmes du racisme biologique, mais l'Allemand lui-même devait, pour l'intégrer, changer. Wagner a en effet découvert Schopenhauer, comme toute une génération, au début des années 1850 et s'est enflammé pour lui avant de prendre quelques distances, notamment sur le pessimisme, mais dès son article de 1850 sur le « judaïsme dans la musique » il est déjà un adepte de la « négation de la volonté » et il conclut à l'adresse des Juifs que leur « rédemption (...) coûte, comme à nous, sueur, misère, angoisse, peine et douleur. Prenez part sans réserve à cette œuvre de rédemption, où la destruction de soi régénère, et alors nous serons unis et indistincts ». Il s'ensuit notamment que Wagner n'est ni impérialiste, ni militariste. Si en 1869 il prénomme Siegfried son fils, qui va bientôt apparaître dans ce récit, ce n'est pas pour en faire un guerrier et il écrit de manière émouvante peu avant sa mort à
son mécène Louis II de Bavière, dans une lettre que Hitler a pu lire25 :
Je veux empêcher de toutes mes dernières forces vitales que mon petit Siegfried soit un jour soldat et que, dans une de ces misérables guerres que la Prusse ne manquera pas de nous imposer, il soit
abattu d'une stupide balle26.
Or le texte hitlérien du 16 septembre 1919, qui réclame l'exclusion de tous les Juifs, quels que soient leur conduite et leurs mérites, de la communauté allemande, présente déjà un racisme absolu et, quoi qu'il prétende, totalement irrationnel : si son admiration pour Wagner a favorisé le surgissement de son antisémitisme, il a d'emblée poussé cette tendance beaucoup plus loin que son maître. La notion de race humaine peut, correctement définie, recouvrir une réalité, mais celle-ci fait mauvais ménage avec les frontières, héritées d'une histoire où les considérations raciales sont loin d'avoir déterminé seules les appétits de conquête. Désigner, dans un pays quelconque, un élément impur et faire de son élimination une panacée, voilà une démarche magique. C'est tout au plus un rite de purification, et non une action réelle d'élimination de ce qui serait indésirable pour retrouver une intégrité originelle. Les phrases mêmes de Hitler dévoilent l'absurdité de son système : les Juifs sont au fond la seule race, tout le reste est métissage. Mais là, on viole allègrement la logique, comme la réalité historique, par un tour de prestidigitation qui fait disparaître le ciment de la communauté juive : la religion, propice à la fusion des convertis dans l'ensemble, à moins qu'ils ne forment des fractions juives en Chine ou en Afrique, avec les couleurs de peau correspondantes. Hitler, postulant que la race est première et que la religion n'est qu'un trompe-l'œil, prête donc aux Juifs un souci de « préservation de la race » qui n'a rien d'évident :
(...) le judaïsme est une race, non une communauté religieuse. (...) Grâce à la pratique millénaire de la consanguinité – limitée souvent à une communauté très étroite – le Juif a en général mieux conservé sa race et ses particularités que les peuples nombreux au milieu desquels il vit.
Cependant, s'agissant de l'Allemagne, tous les griefs de Hitler contre les Juifs portent sur la vie intérieure du pays, où l'élément juif est censé entraver la mobilisation patriotique nécessaire à la revanche. Il n'y a pas la plus petite trace d'un complot international, mettant les Juifs allemands en relation avec les ennemis de leur pays, et encore moins d'une conspiration juive pour la domination mondiale. Les outils de cette domination, qu'il s'agisse du capitalisme cosmopolite, de la franc-maçonnerie ou des internationales marxistes, sont encore absents de l'analyse. Le socialisme est même une noble cause que les mauvais bergers embrassent pour tromper les foules... et il partage ce sort, de manière quelque peu inattendue, avec la démocratie et la religion :
Toutes les aspirations supérieures de l'homme, la religion, le socialisme, la démocratie, ne sont pour lui [le Juif] que des moyens pour s'assurer la richesse et la puissance.
Hitler cherche-t-il déjà à dissimuler, n'expose-t-il dans ce document, destiné à la hiérarchie militaire, qu'une partie de sa doctrine, en émoussant sa pointe extrême? Ce serait bien du calcul chez un néophyte, et bien de la précocité manœuvrière de la part du futur auteur de Mein Kampf qui, cinq ans plus tard, étalera sans fard toutes ses intentions, pour tenter ensuite de les faire oublier lorsque se précisera la perspective de son arrivée au pouvoir. Non décidément, si l'on suppose, avec toute la prudence que requiert l'utilisation d'un document isolé, que ce dernier contient, sur la nocivité des Juifs, le fond de la pensée de Hitler à la date de sa rédaction, c'est une autre hypothèse qui apparaît, tellement simple qu'elle n'a pas été vue : dans la tête de Hitler, la métamorphose du Juif, parasite local, en un comploteur planétaire, est due à l'influence d'un texte d'origine russe, appelé à un succès mondial et publié pour la première fois en Allernagne à la fin de 1919, les Protocoles des Sages de Sion.
Dans Mein Kampf, on trouve une seule allusion à ce texte :
Les « Protocoles des Sages de Sion », que les Juifs renient officiellement avec une telle violence, ont montré d'une façon incomparable combien toute l'existence de ce peuple repose sur un mensonge permanent. « Ce sont des faux », répète en gémissant la Gazette de Francfort et elle cherche à en persuader l'univers. C'est la meilleure preuve qu'ils sont authentiques. Ils exposent clairement et en connaissance de cause ce que beaucoup de Juifs peuvent exécuter inconsciemment. C'est là l'important. Il est indifférent de savoir quel cerveau juif a conçu ces révélations ; ce qui est décisif, c'est qu'elles mettent au jour, avec une précision qui fait frissonner, le caractère et l'activité du peuple juif et, avec toutes leurs ramifications, les buts derniers auxquels il tend. Le meilleur moyen de juger ces révélations est de les confronter avec les faits. Si l'on passe en revue les faits historiques des cent dernières années à la lumière de ce livre, on comprend immédiatement pourquoi la presse juive pousse de tels cris. Car, le jour où il sera devenu le livre de chevet d'un peuple, le péril juif pourra être considéré comme conjuré. (p. 307)
La carrière de ces Protocoles est étonnante. Plus encore que les hécatombes fascistes, staliniennes, coloniales ou intégristes, ils pourraient bien un jour symboliser les tares du XXe siècle, car toutes ont partie liée avec eux. Il s'agit d'une pièce à conviction fabriquée contre les Juifs par des fonctionnaires d'un des Etats les plus enclins à leur nuire, la Russie tsariste. Comme pour mieux montrer que la sottise n'a pas de patrie, ils sont nés en France, en pleine affaire Dreyfus. Des policiers de l'Okhrana, attachés à l'ambassade russe de Paris, informèrent leur gouvernement de la « découverte » de ce texte « hautement secret » : un plan de conquête du monde adopté quelque temps plus tôt à Bâle par une mystérieuseassemblée de notables juifs. Sa fausseté ressort, en particulier, du fait que de longs passages étaient déjà parus en 1864 dans une brochure totalement étrangère à la question juive, Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu, publiée à Bruxelles par Maurice Joly : le penseur politique italien jouait ici le rôle de Napoléon III, dévoilant cyniquement ses méthodes de gouvernement. Loin d'être le compte rendu d'une réunion récente, les Protocoles étaient un tissu de lieux communs.
Entre autres records, ils vont battre celui de l'écart entre le succès d'un texte et les attentes de son auteur. Si les argousins avaient bâclé la besogne, c'est qu'elle était purement conjoncturelle : il s'agissait de répandre à la cour de Saint-Pétersbourg l'idée que le capitalisme était partie intégrante d'un complot étranger contre la Sainte Russie, pour miner la position du ministre Witte, partisan de l'industrialisation. La chose fit long feu et le texte resta peu connu, même en Russie... jusqu'à la révolution d'Octobre, au lendemain de laquelle il fut redécouvert et massivement utilisé par la propagande des Blancs, pour présenter la révolution comme le simple produit d'une subversion télécommandée.
Si Hitler, en 1924, éprouve le besoin de démontrer l'authenticité des Protocoles, c'est que déjà à l'époque leur fausseté ne fait plus de doute. Les classes dominantes, à la recherche de flèches contre le bolchevisme, ont d'abord été peu regardantes : le Times de Londres présente les Protocoles, en mai 1920, comme une «hypothèse de travail » et, aux Etats-Unis, Henry Ford en fait ses choux gras. Le constructeur automobile publie même un livre qui les démarque. Cependant, la vérité se fait jour assez vite et la parenté du texte avec le Dialogue aux enfers
est révélée. Le 27 Times fait machine arrière le 18 août 1921.
Mais le libelle va poursuivre imperturbablement sa carrière. Le vœu de Hitler d'en faire un « livre de chevet » sera bien entendu exaucé partout où il en aura les moyens. Bien vite aussi il pénétrera le monde arabe et sous-tendra, jusqu'à nos jours, une bonne part de la propagande antisioniste. Dans le débat sur l'URSS elle-même, il reprendra du service après la chute du Troisième Reich, soit pour rendre crédible le désir de conquête universelle prêté à la seconde superpuissance, jusqu'à la veille de son effondrement, par une littérature d'extrême droite trouvant écho parfois fort loin de ses bastions, soit pour légitimer le combat des communistes soviétiques contre un complot capitaliste dont le sionisme serait l'un des visages. Bref, en ce siècle, partout où la propagande caricature une tendance politique en lui prêtant des visées de domination mondiale, les Protocoles ne sont pas loin.
Il en va de même pour les objectifs de conquête planétaire qu'on a prêtés à Hitler : les rares preuves documentaires avancées sont des phrasesprononcées par lui de temps à autre, telles que « cette lutte est mondiale ». Or il s'agit d'échos des Protocoles : puisque le complot est planétaire, il faudra bien que la victoire contre lui le soit. Ce qui ne veut nullement dire qu'elle consistera dans l'extension du Reich aux limites du monde.
Il est possible d'entrevoir l'époque et le vecteur de la contamination de
Hitler. Le 12 septembre 1919 28 – soit quelques jours avant le rapport sur la question juive – Hitler assiste, sur l'ordre de ses supérieurs, à une réunion d'une organisation minuscule, le « parti des travailleurs allemands », fondé quelques mois plus tôt par l'ouvrier Anton Drexler. On connaît surtout cette affaire par Mein Kampf – aussi bien n'a-t-elle pas une importance démesurée, puisque ce n'est pas son parti qui a fait Hitler mais bien, constamment, l'inverse. Parmi les reproches légers qui lui sont faits figure celui d'avoir évincé Drexler et de s'être arrogé tout le mérite de la création d'une organisation promise à un si grand avenir. Ce qui est sûr, c'est qu'avant de compter Hitler parmi ses quelques membres, le DAP (initiales allemandes pour Deutsche Arbeiter Partei) n'était qu'un club de discussion et que c'est grâce aux talents oratoires de ce nouvel adhérent qu'il trouve en 1920 une audience de masse. Il faut relever également que son différend avec Drexler, relégué en juillet 1921 au rang de président d'honneur, tient moins au désir dérisoire de régner sur quelques milliers de personnes qu'à la conviction croissante qu'il avait une mission nationale à remplir et que celle-ci était incompatible avec un partage d'autorité à la direction de son parti. Enfin et surtout, Drexler est un idéologue féru de débats, alors que Hitler, dès le début de son action publique, prend en grippe les bavards et montre le souci de donner constamment le pas à l'action.
Une page de Mein Kampf intrigue : celle où il dit que l'adhésion au parti fut pour lui l'occasion d'un grand débat de conscience. S'il voulait agir collectivement, il fallait bien commencer quelque part et, si cette organisation se révélait inefficace, il serait toujours temps d'en changer ou d'en créer une autre. Mais c'est probablement le fait même d'agir collectivement qui pose problème au rêveur qui, depuis sa sortie de l'école en 1905, assumait une marginalité volontaire, tempérée seulement par la conscience d'appartenir au peuple allemand et à la fraternité d'armes de 1914-18. Il va bien falloir soudain qu'il se mêle au vulgaire et se mette, au moins pour un temps, sur le même plan que lui, en consentant à n'être qu'un numéro.
C'est le 16 octobre 1919 que le DAP commence à faire parler de lui : une réunion annoncée dans la presse, à la Hofbrâuhaus, attire 70 personnes. C'est là, d'après son livre, que l'orateur Hitler prit conscience qu'il « savait parler ». Voilà encore un sujet d'étonnement : il avait déjà fait maints discours, depuis le temps où Kubizek était son auditeur unique,et ce n'est probablement pas par écrit qu'il endoctrinait les soldats confiés depuis des mois à sa pédagogie. Ce qu'il veut dire, sans doute, c'est que pour la première fois il éprouvait son éloquence sur un public non trié, sur le peuple, libre de siffler ou de quitter la salle. Moment, certes, de vérité.
A raison d'une conférence toutes les deux semaines environ, le public augmente peu à peu, irrégulièrement. Fin décembre, Hitler rédige avec Drexler un programme en vingt-cinq points, qui deviendra célèbre car plus tard, pour couper court aux palabres idéologiques, Hitler le décrétera
intangible29. Sur la question juive, on en reste, comme dans le rapport de septembre, à la privation des droits civiques et à l'expulsion – ici limitée aux Juifs entrés dans le pays après le 2 août 1914. Pas une allusion n'est faite, dans les articles traitant de politique extérieure, à la « juiverie mondiale » qui, quelque temps plus tard, sera omniprésente dans les énoncés nazis sur ce sujet. Relevons encore que, sur le plan économique, le programme se propose de « briser l'esclavage du prêt à intérêt ». Cette curieuse réminiscence de saint Thomas d'Aquin est due à l'influence de Gottfried Feder, un professeur dont les leçons, entendues par Hitler avec enthousiasme lors de son cycle de cours de l'été 1919, furent une
composante fondamentale du nazisme originel30.
Le programme est présenté en public le 24 février, lors d'une réunion assez nombreuse : la grande salle de la Hofbräuhaus (d'une capacité de 2 000 personnes) est à peu près pleine. Une semaine plus tard, le DAP devient le NSDAP, par adjonction du mot « national-socialiste ». L'expression était dans l'air de ce temps où les vieilles aristocraties étaient en perte de vitesse : une pléthore d'idéologues s'efforçaient de réconcilier les couches populaires avec la patrie, à la fois pour les enrôler sous la bannière de la revanche et pour faire pièce à la contagion du bolchevisme russe. Pour Hitler, l'un des grands avantages de cette étiquette était qu'elle permettait d'exclure les Juifs, en tant qu'étrangers à la nation. Il existait déjà deux partis nationaux-socialistes, l'un en Autriche, l'autre dans les Sudètes. Ils avaient pour emblème la croix gammée, et celle-ci est adoptée par le parti de Drexler. Il faudra cependant attendre l'été pour qu'elle s'impose comme l'emblème central, à la fois sur les drapeaux et sur les brassards.
A cette époque, les deux hommes les plus proches de Hitler sont le capitaine Röhm, un officier d'état-major de la Reichswehr en Bavière qu'on présentera plus loin, et l'écrivain Dietrich Eckart, un antisémite truculent. Hitler reconnaîtra hautement sa dette envers lui dans Mein Kampf. Il semble qu'Eckart l'ait pris en main et longuement éduqué. Alfred Rosenberg, arrivé à Munich à la fin de 1918 après avoir vécu sesvingt-cinq premières années en Russie, s'était rapidement lié avec lui. Le portrait qu'il en donne dans ses mémoires reste précieux – car l'histoire ne s'est guère intéressée à Eckart. Après avoir raconté ses débuts faméliques et signalé qu'il avait été correspondant de presse au festival de Bayreuth, puis avait été tiré d'affaire financièrement par le succès de sa traduction de Peer Gynt, il ajoute :
Eckart était entré dans la vie publique comme poète. Formé par Goethe et Schopenhauer, son esprit n'embrassait pas avec certitude tous les problèmes, mais pénétrait en revanche avec une acuité d'autant plus grande les tâches internes et définies. Il avait longtemps observé l'évolution qui s'était opérée au cours de la première guerre mondiale et avant tout le crédit usuraire qui rongeait la vie et qu'aucune puissance n'avait pu vaincre ou endiguer. Puis le monde des partis qui, à force de discours, se séparaient toujours davantage au lieu de se rassembler, tandis que
le destin devenait de plus en plus lourd 31. (...)
Eckart avait alors fondé la revue Auf gut deutsch, qui se proposait de regrouper, en dehors des partis, les « hommes aux sentiments honnêtes », comme le disait son premier éditorial. C'est ainsi qu'il était entré sur le tard en politique, avec des préoccupations rejoignant celles de Hitler : souci de la patrie allemande, haine conjointe de la lutte des classes et des profiteurs de guerre, antisémitisme. Rosenberg nous apprend encore qu'Eckart et lui firent avec enthousiasme la connaissance de Feder et de ses idées : Eckart en fit un tract « à tous les travailleurs », dès le début de 1919, avant l'assassinat d'Eisner (le 21 février). Ainsi, Hitler s'était vu précéder de quelques mois dans un rôle d'agitateur munichois disputant les masses aux marxistes, par le biais d'une théorie économique aguicheuse. Ce n'est qu'après avoir adhéré au DAP, donc sans doute à la fin de 1919, qu'il commença à rendre, toujours d'après Rosenberg, des visites à Eckart. Ce dernier, quelque peu inconstant dans son ardeur militante, fut sans doute soulagé de passer le témoin à cet ascète illuminé... mais une déclaration qu'on lui met souvent dans la bouche et qu'il aurait faite peu avant sa mort (survenue en décembre 1923) n'est pas sérieusement attestée : « Hitler dansera, mais c'est moi qui ai écrit la
musique 32. »
C'est avec lui, et avec l'assentiment de Röhm comme des chefs militaires bavarois, que Hitler gagne Berlin par avion en mars 1920, pour tenter de participer au putsch dit « de Kapp », en fait une tentative de coup d'Etat dirigée par le général von Lüttwitz, qui échoue devant la résistance du gouvernement républicain, soutenu par les travailleurs qui font une grève générale. De ce voyage manqué date la première rencontre entre Hitler et le général Ludendorff, qui de 1916 à la fin de la guerre avait été le vrai patron de l'armée allemande, en lieu et place du chefnominal, Hindenburg, et qui dans la paix est devenu un activiste d'extrême droite, fasciné par les Protocoles.
Le journal munichois le plus proche des convictions de Hitler était alors un hebdomadaire nationaliste et antisémite, le Völkischer Beobachter, lancé en 1918 par la société de Thulé sous le nom de Münchener Beobachter. Tout en commentant les activités du DAP, il donnait la parole à d'autres tendances, et notamment à des groupes d'émigrés de l'empire tsariste, souvent originaires des pays baltes. Ceux-ci dénonçaient sans relâche la révolution russe, en lui prêtant une direction juive. Rosenberg était l'un d'eux. C'est dans une revue de Russes blancs, faiblement diffusée, qu'était justement parue, en décembre 1919, la première traduction allemande des Protocoles. Le Beobachter publia l'une des suivantes, le 25 février, sans doute sous l'influence de
Rosenberg33. Il fallut probablement encore, dans l'esprit de Hitler, quelques mois de fermentation. Enfin, le 13 août 1920, il fit, dans une Hofbrâuhaus archicomble, une conférence intitulée « Pourquoi nous sommes contre les Juifs », où pour la première fois il les accusait de conspiration internationale. A présent, la coupe des reproches est pleine et, chaque fois qu'il abordera la question, les mêmes seront invariablement reproduits.
Ce discours marque l'arrivée à maturité d'une grande partie de l'idéologie nazie. En même temps, il recèle des maladresses et des caricatures qui seront rapidement éliminées et ne trouveront plus place dans Mein Kampf. Son étude détaillée s'impose donc, comme celle d'un jalon essentiel dans le parcours de Hitler et de son mouvement. En temps ordinaire, les documents un peu longs sont reportés en fin d'ouvrage, mais celui-ci, malgré ses maladresses et peut-être aussi à cause d'elles, mérite d'être présenté plus tôt. On le trouvera donc en annexe de ce chapitre, après le résumé assorti de commentaires qui à présent va le clore. Le lecteur pressé pourra donc le sauter mais on se permet de le lui déconseiller. La mention, dans de fréquentes parenthèses, des réactions du public, nous aide à nous représenter l'atmosphère des premiers meetings nazis. Mieux qu'une docte analyse, ce document nous montre, encore près de sa source, le torrent qui va submerger une partie du monde. Avec un peu de persévérance, cette lecture à la fois irritante et impressionnante, affligeante et désopilante, mais rarement ennuyeuse, permettra d'embrasser d'un regard le panorama de ce livre.
Le premier paragraphe est le plus incohérent, celui où les phrases s'enchaînent le moins bien. Le phénomène n'a rien d'exceptionnel : de nombreux contemporains ont dit que Hitler avait besoin d'un petit moment de rodage, avant de trouver son rythme en s'appuyant sur les réactions de la salle. Le propos se développe ensuite en six grandes parties :
– la caractérisation de la race aryenne et de la race juive par leur attitude diamétralement opposée face au travail ;
– l'aptitude de la seule race aryenne à fonder des civilisations, en raison de son talent exclusif de créer des Etats ;
– l'inaptitude foncière des Juifs à la civilisation, leur incurable parasitisme et le danger qu'ils ont fait peser à travers toute l'histoire sur les peuples qui les accueillaient ;
– leur nocivité particulière dans le domaine du capitalisme, où ils ne sont qu'usuriers rapaces alors que les bons capitalistes œuvrent dans le sens de l'intérêt des travailleurs ;
– leur travail de sape contre la santé intellectuelle, physique, esthétique, sexuelle et religieuse des peuples ;
– la nécessité d'un parti politique pour engager la résistance et régénérer l'Allemagne.
Ensuite, d'une manière fort inattendue pour qui pense que le nazisme
fonctionne déjà de manière « totalitaire 34 », se déroule un petit débat, où prennent la parole, après Drexler, un communiste et un socialiste. Puis Hitler, en une conclusion inspirée, sans la moindre allusion aux propos de Drexler, met en pièces les arguments des orateurs de gauche... et dissout le rassemblement sans leur redonner la parole.
Eberhardt Jâckel a établi ce texte à partir d'un brouillon dactylographié, d'articles de journaux et de rapports de police – ce sont eux qui nous renseignent sur les réactions de la foule. Il faut croire que les autorités, au moins bavaroises, s'intéressent de près au phénomène Hitler, moins d'un an après ses premières manifestations publiques. La première question que pose ce discours est donc celle-ci : comment peut-on, alors qu'il a été repéré si tôt, ne pas avoir pris Hitler plus au sérieux? La réponse est double : d'une part, il était difficile de concevoir que ses raisonnements à l'emporte-pièce pourraient, en un peu plus de dix ans, devenir les principes de gouvernement d'un grand pays. Hitler est apparu comme un magicien de la parole et l'idée qu'en sus il avait un cerveau n'a guère visité celui de ses adversaires. D'autre part, en Bavière comme en Allemagne, les forces de droite, disputant le pouvoir à la social-démocratie, ont dès ce moment cru devoir utiliser ce genre de démagogue, sans craindre qu'il puisse échapper à leur contrôle. En l'occurrence, la Bavière est alors gouvernée antidémocratiquement par Gustav von Kahr, qui aprofité du putsch de Kapp pour évincer un gouvernement à dominante socialiste. Le chef de la police s'appelle Pöhner et c'est, d'ores et déjà, un nazi convaincu dont l'adjoint, Frick, sera
plus tard le ministre de l'Intérieur du Troisième Reich 35. Si, à l'inverse de ces deux subordonnés, Kahr ne donne pas et ne donnera jamais dans l'idéologie nazie, il est le premier d'une longue liste de politiciens, en Allemagne et dans le monde, qui voient dans ce mouvement un puissant et maniable bélier contre la gauche.
Bref, si, à nos yeux rétrospectifs, l'orateur de 1920, avec ses références à Wagner et sa culture étendue sinon infaillible, apparaît comme un pur-sang de la politique et non comme l'« agitateur de brasserie » encore trop souvent décrit, il ne faudrait pas croire que tous les contemporains s'y soient mépris. Beaucoup l'ont senti et sont devenus ses disciples. D'autres ont cherché à l'utiliser. A ceux-ci les évidentes faiblesses de son idéologie et de ses raisonnements fournissaient un alibi de choix : on pouvait sans scrupule se faire un marchepied des masses rassemblées et détournées du marxisme par cet original, qui avait l'étoffe d'un tribun plus que d'un homme politique. Lui-même ne se dit-il pas, à cette période, le « tambour
» (Trommler) de la révolution allemande 36 ? Dès ce moment, la dynamique du nazisme est enclenchée : c'est l'improbabilité même de son succès qui en est le meilleur adjuvant et, plus que la séduction de ses slogans primaires, c'est le caractère branlant de son meccano idéologique qui, la volonté et l'intelligence du chef aidant, va en faire l'une des forces les plus attractives du siècle.
On ne sait ce qui est le plus frappant, de l'incohérence entre nombre d'affirmations et la réalité, ou de leur cohérence entre elles, lors même qu'elles se rattachent à des domaines fort disparates. Ainsi, l'antisémite Hitler a fondu comme l'aigle sur la distinction faite par Gottfried Feder (après bien des idéologues du XIX e siècle) entre le capital productif, ami des travailleurs, et le capital usuraire, leur implacable ennemi. L'ascendant du marxisme à la fin du XIX e siècle reposait pour une bonne part sur la défaite des théories de cette sorte, auxquelles Marx opposait l'extraction de la plus-value par tout capitaliste sur toute journée de travail. Mais Hitler, d'emblée, fait tout autre chose que Feder, dont la notoriété n'aurait pas franchi sans lui un petit cercle munichois : il identifie sans ambages le capital usuraire et le capital juif. Par là déjà il trace le chemin qui lui permettra de se concilier les poids lourds du capitalisme « aryen » (et les nombreux patrons juifs qui feront passer l'intérêt de classe avant le souci de leur communauté), comme Thyssen, Schacht et plus tard Krupp lui-même. Même si son discours est, en apparence, encore bien ouvriériste.
C'est en effet un point très frappant : d'un bout à l'autre il n'est questionque des « travailleurs », sans en exclure, il est vrai, les intellectuels, mais en donnant une priorité constante au travail manuel – de même que la principale accusation portée contre les Juifs, c'est d'en être incapables et de reculer devant tout effort productif. L'ouvriérisme culmine lorsqu'il est dit que le salut viendra des usines et non de « Bonbonnières ».
Ce ton, qui sera bientôt tempéré et déjà dans Mein Kampf, s'explique sans doute par la proximité temporelle et géographique des bouleversements révolutionnaires de l'après-guerre. Il ne faut donc pas s'y tromper : en faisant les yeux doux au prolétariat, c'est à la bourgeoisie que Hitler, indirectement, les fait. Il offre ses services, tout en les accablant d'un certain mépris, à ces nantis qui tremblent et ne voient d'autre remède que la répression pour sauver leurs propriétés. Il leur propose de calmer l'ardeur ouvrière à moindres frais, par quelques miettes sociales – il n'est question ici que de l'assurance-vieillesse, un des
points du programme de janvier. Hitler se dit volontiers socialiste37, sans éprouver le besoin de coiffer à chaque fois le sulfureux vocable du rassurant « national- » – une habitude qu'il perdra vite et dont rien ne subsistera dans son gros livre. Mais le lieu même de la réunion invite à ne pas prendre trop au sérieux ce socialisme-là. Hitler a beau dire qu'il veut aller d'abord vers les usines, il s'en tient prudemment éloigné et, dès ce moment, laisse les ouvriers venir à lui plus qu'il ne va les débaucher. Voilà qui explique que les organisations socialistes et communistes seront à peine écornées par la montée du nazisme : non que celui-ci soit un mouvement bourgeois ou, comme on le dit encore communément, petit-bourgeois. Mais sa composante ouvrière, dès le début importante, comprend surtout les ouvriers inorganisés et votant volontiers à droite – les hommes d'ordre, assoiffés d'intégration sociale et peu soucieux de s'associer avec leurs frères de misère.
Pour équilibrer cette citation-fleuve, on se permettra de rapporter une anecdote lapidaire, relevée en 1968 par Ernst Deuerlein et peu reprise par les spécialistes. Elle figure dans un livre de mémoires paru en 1966 mais n'en est pas moins intéressante et crédible, car elle évoque bien les sentiments que pouvait susciter Hitler chez ceux qu'il ne séduisait pas. Le politicien s'étant imposé un jour comme accompagnateur, dans la rue, d'un artiste qui le méprisait en raison de sa réputation de mouchard, et l'ayant accablé d'un monologue sur « la fonction de l'artiste allemand », l'autre s'était débarrassé de lui en répliquant brusquement : « Si je comprends bien, on t'a chié dans le cerveau et on a oublié de tirer la
chasse! » Décontenancé, Hitler s'était éloigné sans mot dire 38.
1 La « théorie des trente ans » a été remarquée pour la première fois par Max Domarus, dans les
pages introductives de sa monumentale édition des discours de Hitler. Il mentionne sa reprise et son développement dans un discours du 10 novembre 1938 (Hitler/Reden und Proklamationen, Munich, Süddeutscher Verlag, t. 1, 1962, p. 23-24).
2 A partir d'un élément unique : une confidence faite à sa secrétaire Christa Schröder sur le
plaisir qu'il avait pris à tuer des rats avec une carabine, âgé d'environ dix ans, dans le cimetière de Leonding (Douze ans auprès d'Hitler, Paris, Julliard, 1949, p. 56, repris dans C. Schröder, Er war mein Chef, Munich, Joachimsthaler, 1985, p. 64). Pour des broderies autour de cet épisode, cf. Ronald Hayman, Hitler & Geli, Londres, Bloomsbury, 1997, tr. fr. Paris, Plon, 1998, ch. 1, « Le garçon qui tuait les rats ».
3 Cf. E. Jäckel, Hitler/Sämtliche Aufzeichnungen 1905-1924, Stuttgart, Deutsche Verlags-
Anhalt, 1980, p. 88-90. Sur les circonstances de la rédaction de ce texte, cf. A. Joachimsthaler, op. cit., p. 243-249.
4 C'est son ancien partisan Otto Strasser qui l'affirme, en prétendant qu'il a agi par couardise.
Mais il l'a dit pour la première fois en 1952, à Werner Maser (Legende Mythos Wirklichkeit, Munich, Bechtle Verlag, 1971, tr. fr. Paris, Plon, 1973, p. 142). Or ce même Strasser n'a rencontré Hitler qu'en décembre 1920, suivant son livre Hitler et moi (Paris, Grasset, mars 1940). D'autre part, on ne voit pas pourquoi, dans ce livre très hostile, publié en France pendant la drôle de guerre, il n'aurait pas déjà utilisé cette anecdote du brassard s'il en avait eu vent – d'autant plus qu'elle aurait illustré la « collusion naturelle » entre nazisme et bolchevisme dont semblait témoigner, aux yeux de beaucoup, le pacte qui les liait à l'époque. Voilà qui montre, avec une quasi-certitude, qu'il l'a forgée ou recueillie plus tard, à un moment où on pouvait dire à peu près n'importe quoi sur Hitler.
5 Cf. A. Joachimsthaler, op. cit., p. 235-40.
6 Karl-Alexander von Müller, Mars und Venus/Erinnerungen 1914-1919, Stuttgart, Kilpper,
1954, p. 338-339.
7 Rappelons quelques clauses du traité qui vont jouer un certain rôle dans ce récit : l'armée
allemande est réduite à 100 000 hommes recrutés pour des engagements de longue durée, donc le service militaire est interdit; elle ne doit pas s'approcher à moins de 50 kilomètres du Rhin, sur sa rive droite (clause dite de « démilitarisation de la Rhénanie ») ; l'Allemagne ne doit ni fabriquer ni posséder de chars ou d'avions de combat; sa marine doit être adaptée à une simple mission de garde côtière ; des régions voisines de peuplement allemand sont séparées du Reich avec interdiction explicite de se réunir à lui : l'Autriche, les Sudètes, Dantzig et son « corridor » ; la Sarre est détachée pour au moins quinze ans, au titre des « réparations » ; un certain nombre de régions occidentales sont militairement occupées par les Alliés.
8 Ces coïncidences ont été mises en lumière par Joachim Fest, op. cit., tl, p. 87.
9 Detlev Rose, Die Thule-Gesellschaft, Tübingen, Grabert, 1994. Cf. Reginald Phelps, « "Before
Hitler came" : Thule Society and Germanen Orden », Journal of Modern Mistory, 35 (1963), p. 245-261.
10 Cf. Ian Kershaw, Hitler, op. cit., t. 1, p. 113.
11 Cf. infra, p. 75.
12 Op. cit., p. 335.
13 Memoiren, Munich, Knaus, 1987, tr. fr. Mémoires, Paris, Grasset, 1997, p. 239.
14 L'éditeur, Wemer Jochmann, complète un « sich » resté en l'air par le mot « ergab ».
15 Adolf Hitler, Monologe im Führer-Hauptquartier, Hambourg, Knaus, 1980, p. 411.
16 Cf. infra, ch. 13, p. 353-354.
17 Op. cit., p. 46.
18 Cf. Edouard Sans, Schopenhauer, Paris, PUF, 1990, p. 78.
19 Cf. par exemple un « propos de table » du 21 octobre 1941 : W. Jochmann, op. cit., p. 96.
20 A. Schopenhauer, Le fondement de la morale, III, 6, traduction Burdeau, présentation d'Alain
Roger, Paris, Livre de Poche, 1991, p. 198.
21 Parerga et Paralipomena (1851), cité par Alain Roger, ibid., p. 247.
22 Cf. le choix du premier pour clôturer la journée historique du 21 mars 1933 (cf. infra, ch. 7)
et la désignation du second comme le chef-d'œuvre de son auteur dans un « propos de table » du 21 octobre 1941 : W. Jochmann, op. cit., p. 108.
23 Hitler, op. cit., p. 88-89. Parmi les biographes postérieurs à Fest, seule Marlis Steinert suit
cette piste : op. cit., p. 31-34. Signalons aussi les remarques pionnières et méconnues de Lionel Richard sur la présentation de la politique hitlérienne comme une œuvre d'art inspirée de Wagner dans la propagande même des nazis : cf. Le nazisme et la culture, Paris, Maspero, 1978.
24 Hitler l'aurait dit à Hermann Rauschning vers 1934 (Hitler m'a dit, tr. fr. Paris, Coopération,
1939, p. 255) et Speer l'a confirmé par lettre à Joachim Fest le 13 septembre 1969 (Fest, op. cit., p. 1086, n. 71).
25 Du moins avant la deuxième guerre mondiale, puisque la correspondance de Wagner avec
Louis II est parue entre 1936 et 1939 (cf. Richard Wagner, Sämtliche Briefe, Leipzig, Deutscher Verlag für Musik, tl, 1967, p. 10).
26 Lettre du 19 septembre 1881, citée par Eric Eugène, Les idées politiques de Richard Wagner,
Paris, Publications universitaires, 1978, p. 283. Cet ouvrage présente une analyse nuancée de l'antisémitisme wagnérien, dont je me suis beaucoup inspiré – mais il contient en revanche des aperçus peu novateurs sur la relation Hitler-Wagner (cf. infra, ch. 15). Pour les rapports Wagner-Schopenhauer, cf. E. Sans, Richard Wagner et la pensée schopenhauérienne, Paris, Klincksieck, 1969.
27 Sur tout ceci, cf. Pierre-André Taguieff, Les Protocoles des Sages de Sion, t. 1, Paris, Berg,
1992. Par ailleurs, curieusement, la première mention connue des Protocoles dans un discours de Hitler date du 19 août 1921. Il félicite le Times, alors qu'il vient de faire machine arrière la veille (mais Hitler peut ne pas le savoir), d'avoir « éclairé les choses de plus près en publiant un document encore plus explicite » (Jäckel, Sämtliche Aufzeichnungen, op. cit., p. 458).
28 La date est seulement probable : cf. Detlev Rose, op. cit., p. 235, n. 328.
29 Le 22 mai 1926 (cf. infra).
30 Cf. Mein Kampf, op. cit., p. 207-216. D'après Mein Kampf, Feder vint faire une conférence
devant une vingtaine de membres du DAP le 3 octobre (point confirmé par Hitler dans un compte rendu au capitaine Mayr retrouvé par Jäckel et Kuhn, op. cit., p. 90, document 62).
31 Serge Lang et Emst von Schenk, Testament nazi/Mémoires d'Alfred Rosenberg, tr. fr. Paris,
Trois Collines, 1948, p. 48.
32 Cité sans référence par André Brissaud, Hitler et l'Ordre noir, op. cit., p. 62.
33 L'un des plus fins observateurs de Hitler et du nazisme, Saül Friedländer, a repéré le rôle de
Rosenberg dans la transmission des Protocoles : « C'est très probablement, écrit-il, grâce à eux [Rosenberg et Scheubner-Richter] que Hitler prit connaissance des Protocoles des Sages de Sion et en vint à considérer le bolchevisme comme l'incarnation la plus dangereuse du péril juif » (L'antisémitisme nazi, Paris, Seuil, 1971, p. 131). C'est frôler la vérité sans la pénétrer. L'auteur ne voit pas que ce n'est pas seulement la haine du bolchevisme et l'attribution de sa paternité aux Juifs, mais l'idée d'un complot juif mondial qui surgit dans la vision hitlérienne du monde par le biais du faux forgé par les sbires du tsar. Même démarche chez Ian Kershaw, Hitler 1889-1936, Londres, Penguin, 1998, p. 153. (Scheubner-Richter, un aventurier d'origine lettone, a joué, après son arrivée à Munich au lendemain de l'échec du putsch de Kapp, un rôle important dans le parti nazi, avant de mourir lors du putsch de 1923.)
34 Ils ont pu, il est vrai, être induits en erreur par Mein Kampf, où Hitler prétend que dès le mois
d'octobre 1919 les « rouges » ne venaient dans ses meetings que pour les perturber, et qu'il les faisait rosser par son service d'ordre (p. 357).
35 Pöhner étant décédé dans un accident de voiture en 1925.
36 Devenue un lieu commun dans les livres d'histoire à propos des années 1920-23, l'expression
ne semble pas être apparue publiquement dans la bouche de Hitler avant le procès des putschistes, le 24 mars 1924. Elle figure cependant dans un compte rendu de sa conversation de 1922 avec Moeller van den Bruck (cf. Ian Kershaw, op. cit., p. 167, et infra, p. 128).
37 Ce qui rend douteuse l'assertion sans preuve, mais souvent reprise, de Konrad Heiden suivant
laquelle l'adjonction de « national-socialiste » au nom du Parti ouvrier allemand se serait faite contre son avis (cf. Histoire du national-socialisme, op. cit., tr. fr., Paris, Stock, 1934, p. 27-28).
38 Mémoires d'Oskar Maria Graf (Gelächter von aussen aus meinem Leben 1918-1933,
Munich, 1966, p. 114 sq., cité par E. Deuerlein, Der Aufstieg des NSDAP in Augenzeugenberichten, Düsseldorf, Rauch, 1968, rééd. Munich, Deutscher Taschenbuch Verlag, 1974, p. 102-103).
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