Holo Ladies - Lunettes rondes et bottines de cuir: Tome 1 (French Edition)

10. Ye-Jun

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Ye-Jun

 

Je n'arrive pas à sortir sa cuisse tendre de mon esprit. Putain. Pourquoi est-ce que j’ai fait ça ? Pire encore, au lieu de retirer ma main, j’ai été incapable de bouger, trop absorbé par sa chaleur et intrigué par son soudain mutisme. J’avais encore moins prévu de mettre ma main derrière son genou, vraiment, je ne sais pas ce qu’il m’a pris. Elyott était furieuse dans la voiture. Mais pas que. Sa respiration hachée et ses yeux plissés étaient-ils des signes d’humiliation ? J’ai vraiment un problème.

— Tu penses encore à elle, Jun ?

Peter est penché sur mon oreille, hilare. Je lève la tête, surpris de le trouver là, puis la scène s’élargit et je me rappelle où je suis. En face de nous, Lise et Erin discutent entre elles avec animation et n’ont pas l’air d’avoir remarqué mon absence. Peter, en revanche, l’a vue et a attendu le moment propice pour me le faire savoir. L'enfoiré.

— Elle m’a pris pour un pervers, soufflé-je, c'est pathétique.

— En même temps, elle t’obsède depuis le lycée.

— Tu n’aides pas du tout.

— Désolé. Tu es complètement à l’ouest depuis que tu l’as retrouvée. C’est tellement mignon.

— Je vais te crever les yeux avec ma fourchette !

— Mais enfin ! intervient Lise, choquée.

— Excuse-moi, Lise.

— Et toi, Peter, arrête de l’asticoter !

— Est-ce que vous voulez que je vous raconte l’histoire ? propose mon meilleur ami avec avidité.

— Non. C’est à Ye-Jun de le décider, chéri, répond Erin en me lançant un clin d’œil.

Intérieurement, je les remercie d’avoir refusé son offre. Je n’ai pas envie d’entendre encore une fois à quel point j’ai déconné. Est-ce que je devrais lui envoyer un SMS d’excuses ? J’y ai été un peu fort en mettant mon attitude sur le compte du professionnalisme. Après tout, c’est vrai que madame Franz est une cliente, mais au fond, j’étais d’accord avec Elyott.

— Au moins, toi, tu peux la voir en dehors du boulot, se plaint Peter, les yeux baissés.

J’ai totalement oublié de demander à Elyott pour Azeline et lui. La culpabilité écrase mon plexus solaire et me coupe l’appétit. Peter a raison, mon cerveau est détraqué.

— Un café ? propose alors Erin.

— Pitié oui ! s’exclame Peter après avoir entassé les assiettes vides.

Ils s’éloignent dans la cuisine avant que j’aie pu me lever pour participer. Lise me tapote l’épaule pour que je reste assis puis les rejoint. Je les entends chuchoter des encouragements à leur fils. Le voir déprimé est insupportable. Leur relation à tous les trois ressemble beaucoup à celle que Hyun-Ae avait avec mes parents. J’ai toujours été plus pudique, même si mes parents ne relâchent pas leurs efforts. J’esquisse un sourire attendri en pensant à eux. Qu’est-ce qu’ils diraient de mon attitude d’hier ?

Ils auraient honte d’avoir élevé un pervers !

— Tu me ramènes toujours après ? demande Peter, qui s’est enfilé son café en deux minutes.

— Ouais, ouais, c’est ta voiture, je te signale.

J’embrasse les deux femmes sur la joue et les remercie de m’avoir nourri. Elles balayent mes remerciements comme si j’étais ridicule et enlacent Peter avant de nous laisser partir.

— Tu le gâtes trop ! me glisse Erin en secouant ses tresses brunes. Pourquoi tu ne le laisses pas conduire ?

— Il déteste ça. Et entre nous, il suffit qu’on croise un papillon pour qu’il se déconcentre, alors je préfère conduire, ajouté-je en chuchotant.

Elle glousse discrètement et je m’éloigne. Peter me regarde sans comprendre puis me suit jusqu’à sa bagnole.

— Fais gaffe, mec !

Mon meilleur ami récupère la photo de classe d’Iris avant de poser son cul dessus. Elle a dû glisser de ma veste laissée sur le siège en sortant. Ses mères nous font des signes de la main jusqu’à ce que la voiture disparaisse de leur rue, puis Peter reporte son attention sur les élèves souriants, et fait des commentaires sur les tenues vestimentaires des ados. Je l’écoute à moitié jusqu’à ce qu’il arrive à Iris.

— C’est vrai qu’elle ressemble à Hyun-Ae. Ta sœur avait des traits asiatiques beaucoup moins marqués. Ah, mais…

— Oui ?

— Il lui manque le sourire à conneries que ta sœur arbore sur vos photos.

J’éclate de rire parce qu’il a tout à fait raison. Ma sœur n’avait pas sa langue dans sa poche et était la première à fourrer son nez dans les affaires des autres. En particulier, les miennes. Sa curiosité maladive et son franc-parler lui valaient beaucoup d’ennuis à l’école. J’espère qu’Iris n’est pas un aimant à ennuis, pour le coup.

— Le beau-fils d’un de mes clients récents a exactement le même t-shirt que lui. Avec des couleurs moins vives, commente-t-il. Il est classe !

Du coin de l’œil, je vois que Peter désigne le jeune à droite d’Iris. Qu’est-ce qu’ils ont tous avec ce t-shirt, sérieusement ?

— C’est une série limitée Skillet, marmonné-je.

Malgré moi, je me mets à répéter mot pour mot ce qu’Elyott m’a baragouiné hier à son sujet. J’ai retenu chaque mot, fasciné par sa voix. Je me gare devant chez Peter qui me fixe, bouche bée. Il n’a pas l’habitude de m’entendre parler de fringues. C’est couvrant ? C’est foncé ? Vendu.

— D'où ça sort tout ça ?

— C’est Elyott, elle parle trop avec sa bouche en cœur et…

Mon cerveau connecte deux informations si violemment que j’en ai le tournis. Quelles sont les chances que deux t-shirts en édition limitée se trouvent dans la même ville ?

— Putain…

Au ralenti, je tourne la tête vers Peter. Celui-ci est penché sur la portière, prêt à l’ouvrir.

— Il s'appelle comment le beau-fils de ton client ?

— Hum… Tristan je crois, pourquoi ?

— Tristan comment, insisté-je.

Peter fronce les sourcils un instant, le regard dans le vague je peux presque apercevoir les rouages de son incroyable cerveau s'ébranlés à la recherche de l'information. Puis son visage s'illumine une seconde avant qu'il n'ouvre la bouche.

— Tristan Bachelet !

— Tristan Bachelet, hein ? C'est un peu trop ressemblant à Tom Bachelot pour être une coïncidence, tu ne crois pas ?

Il scrute la photo de classe à nouveau et marmonne quelque chose à propos de « boutons » et d' « adolescence ingrate ».

— Je ne l'aurais jamais reconnu...

— Tu es en bons termes avec ton client ?

— Évidemment, tu me prends pour qui ?

Son ton est sincèrement offusqué.

— J’ai ma porte d’entrée pour parler à Bachelet ! Peter, ton cerveau est incroyable !

— C’est grâce à Elyott, quand même.

Ma grimace en dit long sur son rappel, dont je me serais bien passé.

— Pourquoi tu fais cette tête ?

— L’honneur, mec.

Le karma s’acharne, je ne vois pas d’autre explication. Un soupir fataliste m’échappe.

— Je dois remercier Elyott. Si je l’invite à dîner après le fiasco d’aujourd’hui, elle va vraiment me prendre pour un pervers.

Il y a des milliers de façons de la remercier, mais c'est à ça que j'ai immédiatement pensé. Je n'ai pas besoin d'y réfléchir beaucoup pour savoir pourquoi.

— L’honneur te tient par les couilles, se sent-il obligé de répéter.

J’inspire un bon coup puis prends une décision. Si d’ici deux jours, elle ne m’a pas envoyé de message, je m’excuserai et l’inviterai au restaurant.

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