Holo Ladies - Lunettes rondes et bottines de cuir: Tome 1 (French Edition)

5. Elyott

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Elyott

 

Vous voyez les marchands de glaces dans les films d’horreur ? Leur petite musique de psychopathe qui tourne en boucle, là ? C’est la sonnerie de mon téléphone ! D’un œil suspect, je le laisse sonner. Pourquoi elle n’est pas comme d’habitude ? Si c’est pour me faire alpaguer par des publicités, ça va me gonfler, je n’ai pas le temps ! La sonnerie du démon s’arrête enfin. L’instant d’après, Clarisse débarque, essoufflée.

— Euh… ça ne va pas ? lui demandé-je, l’œil rivé sur mon fixe.

— Premièrement, je suis désolée, déclare-t-elle en se tordant les mains. Deuxièmement, ton client de dix heures est connecté.

Je me lève précipitamment, attrape mes notes et remercie Clarisse. Je fais un pas puis fais demi-tour, suspicieuse.

— Pourquoi t’es désolée, exactement ?

— J’ai encore changé la sonnerie de nos fixes sans prévenir.

— Ah ! Je croyais que c’était de la pub !

— Je plaide coupable. Encore désolée.

— T’inquiète pas !

Clarisse hoche la tête et recule en sautillant. Elle n’est vraiment pas toute seule dans sa tête non plus, elle. Je lève la main pour lui signifier d’attendre. Elle me regarde les sourcils levés.

— Tu crois que tu pourrais mettre une autre sonnerie ?

— Elle fout les jetons, hein ? rit-elle, visiblement soulagée. Je la déteste.

— J’étais à deux doigts d’appeler l’exorciste !

— Tu parles de Mamie ? demande ma meilleure amie.

Azeline, qui s’est arrêtée devant ma porte, nous regarde toutes les deux, hilare. Elle n’a pas eu peur de la sonnerie, je le vois à son visage parfait rempli de moqueries.

— Gargouille ! marmonné-je, puis je toussote et ajoute rapidement, évidemment que je parle de Mamie !

— Pauvre Mamie, soupire Az en continuant son chemin.

Clarisse pouffe et me laisse à mon RA. Je m’enferme dans la salle holographique et me magne pour tout allumer. Le boîtier s’enclenche et passe à l’orange. Mon client est assis dans un box aux sièges rembourrés. Il a choisi un lieu public comme je le lui ai conseillé, je crois reconnaître la chaîne de restaurants mexicains qui fait le coin de la rue de chez Mamie. Je souffle, soulagée de voir qu’il est seul, puis connecte mon oreillette.

— Monsieur Bachelot, bonjour. C’est Elyott Thomas, vous m’entendez correctement ?

Il cligne, ouvre la bouche pour répondre à voix haute en souriant, cligne exagérément des yeux. J’étouffe un rire amusé et lui rappelle une énième fois comment je vais l’assister au rendez-vous.

— Rassurez-vous ça va bien se pas… Ooohhh la vache !

Le type qui vient de s’installer en face de mon client est carrément canon. Ses traits sont indéniablement asiatiques, mais je suis prête à parier qu’il ne l’est qu’à moitié. Sexy.

Concentre-toi, Elyott !

Je me rends compte de ce que mon client a entendu une seconde trop tard, et tente de me rattraper comme je peux avec :

— La vache… , il est déjà arrivé ! plaisanté-je maladroitement.

Monsieur Bachelot n’a même pas l’air d’y avoir fait attention, ses yeux anxieux sont fixés sur l’inconnu. Il met une seconde de trop à se lever pour prendre la main qu’il lui tend. Ses dents sont parfaitement alignées et des fossettes viennent adoucir son visage anguleux. C’est tout à fait le genre de personne qui m’attire. Mes hormones sont déchaînées tout d’un coup !

— Monsieur Bachelot, bonjour, je m’appelle Ye-Jun Tessier. Merci d’avoir accepté de me rencontrer.

Saint.

Bordel.

Un regard à mes bras nus confirme que mes poils se sont redressés en entendant le timbre grave de sa voix. Elle est étrangement sensuelle et moqueuse à la fois. Je plisse les yeux, finalement plus si intéressée que ça. Un homme qui me fait autant d’effet, c’est mon signal pour fuir.

Tu n’es pas en rendez-vous avec lui, tu te rappelles ?

C’est vrai. Je suis une professionnelle, quand même ! Ce n’est pas un homme — aussi beau soit-il — qui va m’empêcher de faire mon travail. Je recule de deux pas, de façon à pouvoir voir leur visage à tous les deux en même temps. Le nouveau a les cheveux en chignon lâche, je n’avais pas remarqué. Ça lui va bien, en plus. Non ! C’est ridicule !

— Con-cen-tra-tion, murmuré-je avec détermination.

Heureusement, monsieur Tessier parle juste après et couvre mes marmonnements perchés. Je ne peux pas m’empêcher de m’approcher de lui, détaillant sa tenue avec curiosité. Son t-shirt à manches longues et une veste dissimulent sa carrure, ce qui n’empêche pas mes yeux de continuer leur inspection. Son jean est noir et englobe parfaitement ses jambes musclées, le tissu est bien serré au niveau des mollets. Et à ses pieds… ARGH, c’est quoi ça ? Des bottines de cuir ? Il n’y a que les fainéants qui portent des chaussures sans lacets. Mais, j’en conviens, l’ensemble est harmonieux et à son avantage. J’imagine Destin et Libido faire un high-five complice dans mon dos.

Ça va je vous dérange pas toutes les deux ?

— On s’assied ? propose-t-il.

— Oui, bien sûr, répond mon client en se laissant tomber sur le banc rembourré. Vous voulez voir la bague ?

— J’aimerais beaucoup, oui.

C’est dingue, mon attention est rivée sur le type ! Quelque chose dans son expression est curieux. Je n’arrive pas exactement à savoir quoi, mais il semble si sérieux pour une bague, c’est… bizarre. Des alarmes résonnent dans ma tête. Je n’aime pas ça, et mon instinct se trompe rarement. Mon diplôme en sciences comportementales aide aussi, certes.

De la poche de son sweat, monsieur Bachelot sort un écrin de velours noir et l’ouvre sous le regard intense du type. J’interviens avant qu’il lui tende.

— Laissez-le regarder de loin pour l’instant. Attendez de voir sa réaction par sécurité, indiqué-je à mon client, qui arrête son geste.

L’espace d’un instant, un silence pesant s’installe. Le type a l’air en pleine réflexion. Puis, d’un coup, il se met à poser des questions sur la composition, la qualité, le grammage, etc. Mon client bafouille, visiblement incapable de répondre à toutes ces questions. Je vole à sa rescousse.

— Si c’est une bague de famille, c’est normal que vous ne connaissiez pas les détails techniques. Personne ne pourrait répondre à ses questions, le rassuré-je.

— Je n’ai pas eu de notice avec, tente de lancer mon client pour apaiser la tension.

— Très bien répondu, le félicité-je.

Mais, en face de lui, le type enchaîne les questions rapidement, avec une étincelle prédatrice dans l’œil qui m’inquiète.

— C’est un objet de famille, c’est bien ça ?

— Oui.

— Elle est dans votre famille depuis longtemps ?

— Ah oui, c’était à ma grand-mère.

— C’est elle qui vous l’a transmise ? insiste-t-il

Sur son visage, je lis une avidité déplacée.

— Oui, vous avez r…

— Quand Iris vous l’a-t-elle confiée ?

— Elle…

Mon client se fige, l’air franchement coupable. Attendez une minute, c’est qui Iris ? Avant que j’aie pu dire quoi que ce soit, le type tend la main vers la bague.

— Attention ! crié-je.

Monsieur Bachelot réagit immédiatement. Sa main se referme sur l’écrin qui claque sèchement lorsqu’il le referme. Puis, sans attendre, il se lève et part en courant. Le type lui court après, mais percute un serveur de plein fouet. Le fracas résonne si fort que je dois éloigner mon oreillette une seconde.

— Monsieur Bachelot ? Vous m’entendez ?

D’agacement, je retire mon casque et sort de la pièce en nage. Ce RA est une vraie catastrophe ! Depuis mon fixe, j’essaie de joindre mon client, mais ça sonne dans le vide. J’attends la messagerie et prends la voix la plus calme possible lorsque le bip retentit.

— Bonjour, c’est Elyott Thomas, d’Holo Ladies. Si vous pouviez me rappeler, je suis inquiète de la tournure de ce rendez-vous. Que s’est-il passé ? Je vous remercie de me tenir au courant. Au revoir.

Blasée et inquiète à la fois, je retourne éteindre l’ordinateur dans la salle holographique. Mon doigt est suspendu au-dessus du bouton d’alimentation quand je suis prise d’un horrible doute. Je ne me rappelle pas avoir vu mon client avec un sac, si ? Et si le boîtier était en mouvement, ça aurait dû être le chaos dans la salle holographique, surtout pendant la course. Pourtant, la connexion est coupée. Incapable de former une pensée cohérente, je reste figée. Qu’est-ce qu’il vient de se passer ? Je rassemble les éléments que j’ai pour en comprendre les liens. La bague est liée à Iris. Est-ce que mon client l’aurait volée ? Est-ce que le type est le petit ami d’Iris ? Un frère ? J’ai terriblement besoin d’un verre, là.

Le doute revient avec force. Plusieurs personnes pourraient avoir trouvé le boîtier. Je tente de me rassurer, mais le karma est une pute avec moi, alors je n’y crois pas une seconde. J’y crois pas.

— LE TYPE SEXY À BOTTINES A MON BOȊTIER !

Un hoquet de surprise retentit dans mon dos, puis un bruit de papier suit. Dans mon bureau, Clarisse est à quatre pattes par terre en train de rassembler les enveloppes qui se sont visiblement échappées de ses mains.

— Excuse-moi, tu m’as fait une peur bleue !

— Il faut que j’appelle la police immédiatement !

— De que... quoi ? répond-elle en levant la tête, choquée.

Je ramasse une enveloppe qui a glissé jusqu’à la fenêtre derrière mon bureau puis compose le 17. Les battements de mon cœur sont presque douloureux. À chaque sonnerie, l’inquiétude s’élargit. Juste au moment où quelqu’un décroche enfin, Az débarque, le téléphone collé à l’oreille et l’air affolé.

— Police nationale, comment pouvons-nous vous aider ? demande une voix douce dans mon oreille.

— Elyott, c’est la police ? questionne ma meilleure amie en s’approchant rapidement.

— Euh… oui. Bonjour ?

Je ne sais plus à qui je réponds. Azeline a couru si vite que des mèches se sont échappées de sa tresse parfaitement lisse. Je ne l’ai jamais vue comme ça. Sobre, je veux dire.

— C’est un malentendu. Raccroche, Elyott, dit-elle sûre d’elle.

— OK, soufflé-je. Mes excuses, monsieur l’agent, il s’agit d’une erreur. Bonne journée.

Je raccroche et regarde Azeline échanger des mots que je n’entends pas avec quelqu’un. Son visage est stupéfait et ses sourcils sont si hauts qu’ils disparaissent sous sa frange.

— Je n’arrive pas à croire que tu aies raccroché immédiatement ! pouffe-t-elle, éberluée.

— Tu m’as dit de raccrocher !

— Mais tu ne sais même pas pourquoi !

Je lève les bras en l’air, frustrée de sa réaction illogique.

— Mais enfin ! Tu me dis de raccrocher, je raccroche ! C’est ça L’A-MOUR !

Le gloussement de Clarisse est tout sauf discret, et je lui lance un regard mécontent. Puis je tourne à nouveau mon attention vers Azeline, qui est toujours au téléphone.

— C’est qui ?

— C’est Peter. Son collègue a récupéré notre boîtier, explique-t-elle.

— Il était au restaurant aussi ? C’est dingue ça !

— Non… c’est que… allô ? Oui. Oui, bonjour, répond Az au téléphone comme si elle parlait à quelqu’un d’autre. Oui, ce sera plus simple, je vous la passe.

Elle me tend le téléphone et chuchote « c’est Ye-Jun, son collègue ». Ma main avait presque atteint son portable, mais je la retire prestement.

— Ye-Jun ! Mais c’est le type qui a fait fuir mon client ! chuchoté-je furieusement.

— Je sais, idiote ! C’est un quiproquo, insiste Azeline, toujours à voix basse.

— Je n’ai pas envie de lui parler ! Il avait l’air dangereux ! Il a couru après monsieur Bachelot ! Et maintenant, il veut extorquer des informations en prenant notre boîtier en otage ? Az, c’est inacceptable !

— Puisque je te dis qu’il travaille avec Peter !

Tout au long de cet échange chuchoté, elle ne cesse d’agiter son téléphone dans ma direction. Plus elle l’agite, plus je me renfrogne. Il travaille avec Peter ? M'ouais. Je n’y crois qu’à moitié.

— Elyott, tu prends ce téléphone et tu écoutes ce qu’il va te dire, conclut Az.

Après avoir mis pris ma main pour y coller son portable de malheur, elle plante ses prunelles noires dans les miennes, me défiant de désobéir. Son air autoritaire agit sur moi comme par magie et comme une bonne meilleure amie, j’approche le téléphone de mon oreille.

— Allô ? lâché-je, aimable comme une porte de prison.

— Madame, bonjour, vous remercierez votre amie d’avoir su vous convaincre de prendre le téléphone, raille-t-il.

— Je n’ai pas vraiment eu le choix, marmonné-je, agacée.

— Je sais.

Choquée par sa réponse et son ton arrogant, je sens ma bouche s’ouvrir et mes paupières s’étirer. Comme si ça ne suffisait pas, la voix de l’homme est encore plus incroyable au téléphone. Les frissons sont de retour. Ce début de conversation m’agace déjà.

— Écoutez, tout ça n’est qu’un énorme malentendu. Je m’appelle Ye-Jun Tessier, et ce soir, j’ai rencontré la seule personne qui avait peut-être des informations concernant une jeune femme qui a fugué depuis plusieurs semaines.

— Ah oui ?

Je couvre l’endroit où se trouve le micro du portable et chuchote à Az : « C’est qui ce type, sérieusement ? » Elle se contente de rouler ses yeux magnifiques et je tire la langue en représailles.

— Allô ?

— Oui ?

— Ah, vous êtes donc disponible.

Qu’est-ce qu’il raconte ? Disponible pour quoi ?

Cette sale manie que t’as d’être concentrée deux secondes !

— Excusez-moi, débité-je platement. Vous disiez ?

— Est-ce possible de vous rencontrer demain matin ? Pour clarifier la situation, j’aurais quelques questions.

Le culot ! Me poser des questions ? Et puis quoi encore ? Azeline et Clarisse observent mon débat intérieur. Les gargouilles sont mortes de rire.

— Je ne pense pas être disponible demain matin.

— Hein ? Mais si ! intervient ma secrétaire, trop parfaite pour son bien.

Je la fusille du regard. Son visage se chiffonne de culpabilité.

— À neuf heures ? insiste le type avec un sourire évident dans la voix.

— Neuf heures, c’est bon, ma chèèèère secrétaire ?

— Oui, oui, tes premiers rendez-vous sont à onze heures, balbutie-t-elle d’une toute petite voix.

Traîtresse !

— Je serai rapide, je vous le promets, me rassure la voix grave de mon interlocuteur.

— Hum, hum…

— Alors à demain, bonne soirée.

— C'est ça, à demain. Bonne soirée !

Je raccroche puis lance à Az :

— Pourquoi est-ce que tu te moques de moi, exactement ?

— C’est à cause de Peter, il était persuadé que Ye-Jun et toi vous entendriez bien, pouffe-t-elle, hilare.

— Pff… il ne pouvait pas plus se tromper, reniflé-je en levant le nez. Son collègue est horripilant.

Horripilant, mais sacrément canon. Allons bon, Destin et Libido ont sorti le champagne.

Pourquoi moi ?

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