Holo Ladies - Lunettes rondes et bottines de cuir: Tome 1 (French Edition)

11. Elyott

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Elyott

 

Az débouche la deuxième bouteille de vin blanc de la soirée et la dépose sur la table basse. Pour la énième fois, ses doigts frôlent son tatouage à travers le tissu. Elle fronce les sourcils et laisse retomber sa main en soufflant par le nez. Je ne crois pas qu’elle se rende compte qu’elle fait ça. Et je n’arrive pas à comprendre pourquoi. Elle adore son tatouage, ça, c’est certain, mais elle développe un toc, on dirait. Je termine mon verre pendant qu’elle chantonne un air inconnu, regardant quelque chose sur son portable.

Maintenant que j’y pense, je la trouve bizarre, en ce moment. Plus sereine. Plus concentrée. Az et moi, on ne se cache rien. Bon, presque rien. Un jour, je trouverai le courage de lui raconter l’histoire dans son intégralité. Je range ce détail loin dans ma tête et me ressers un verre pour l’oublier complètement. Le vin blanc est un excellent moyen pour enfermer les vérités qu’on refuse de regarder en face.

— J’ai décidé de faire un nouveau tatouage, annonce Az.

— Ah bon ?

Perdue dans ses pensées, elle répond vaguement. Je ne lis aucune excitation sur son visage, mais une sorte de… soulagement? Non, c’est l’alcool qui fausse ma lecture. J’ai un don pour lire les gens, mais sobre. Et Az est particulièrement difficile à cerner parce qu’elle s’interdit tout plongeon trop profond dans ses émotions. Oooh, je devrais noter cette phrase, c’est beau !

— Ton portable vibre, déclare-t-elle soudainement.

Je farfouille dans le canapé à sa recherche, rassurée de ne l’entendre vibrer qu’une seule fois. Un SMS, donc. Mais où est-ce qu’il est encore passé ? Ma meilleure amie pose son verre pour chercher avec moi, sa curiosité s’est réveillée tout d’un coup. On retourne le canapé et le vide de ses oreillers et du plaid, sans succès. C’est finalement Az qui le retrouve sur le tapis. Quelle bande de bras cassés !

— C’est Watson !

La colère et l’embarras se livrent une bataille rapide dans ma tête au souvenir de notre dernière rencontre. De sa main surtout. Sa large main chaude glissant sur mon genou avec détermina…

— STOP !

Je ferme les yeux une seconde et tends la main à Az, à nouveau maîtresse de mes pensées et prête à lire les plates excuses de Jun. S’il tient à la vie, c’est ce qu’il m’aura envoyé !

— Je suis sûre qu’il déteste son surnom.

— Évidemment. Mais je m’en fous.

— Qu’est-ce qu’il te dit ? questionne Az en se rapprochant tant qu’elle cogne son nez contre mon oreille.

Je relis trois fois le message pour être sûre. Puis je croise le regard d’Az qui arbore un sourire de chatte ravie. Il n’annonce rien de bon, ce sourire.

— Quoi ? demandé-je bêtement.

— Il t’aime bieeeeeen !

— Non !

— Mais si ! Je le vois à ta tête ! Lis-le à voix haute.

Son ton me fait pouffer de rire, mais je m’exécute. Comment résister à son regard ébène autoritaire ? Simple, on ne peut pas !

— « Bonsoir Elyott. Je voulais m’excuser de vous avoir touchée comme un rustre pour vous faire taire devant madame Franz. C’était inapproprié de ma part. Acceptez-vous mes excuses ? », dis-je avec un sourire. Même ses formulations sont sexy…

— Tu vois, ça, dit-elle en pointant vaguement la dernière partie de la phrase, ça signifie quelque chose.

— Je peux refuser ses excuses, mais quand même l’inviter dans mon lit, ou c’est inapproprié ?

Le fou rire nous prend par surprise. Nous rions à gorge déployée, si fort qu’on finit avec des larmes perlant au coin des yeux. J’ai évidemment raconté à Az — selon elle, avec beaucoup trop de détails — le moment où sa main a commis l’irréparable. C’est-à-dire : en ne continuant pas. Elle s’est moquée de mon agacement mêlé de frustration évidente. Même pour moi, c’était incohérent. J’ai dû me rendre à l’évidence, Jun me plaît énormément physiquement — et vocalement — mais il pue la mauvaise idée. Az n’est pas d’accord.

— Réponds-lui !

— « Watson, excuses acceptées. »

J’écris et lis en même temps avant de cliquer sur « envoyer ».

— NOOOON ! se lamente Az, c’est nul ! Heureusement qu’il y aura une suite.

— Hein ?

— Il va te demander autre chose ou te proposer un truc. Tu vas voir !

Et en grande prophétesse, Az a raison. Deux secondes après mon message, Jun m’envoie un SMS qui fait naître une grimace d'effroi sur ma face.

— Laisse-moi deviner, il t’invite au cinéma ?

— Pire. Il veut soi-disant me remercier et propose un restaurant. C’est non !

— UN RENCARD ! s’écrie Az, hilare.

— Je te hais.

— C’est faux. Bon, laisse-moi lire. « Je vous invite au restaurant pour m’excuser et vous remercier pour le t-shirt », lit Az en gloussant.

Je lui abandonne mon téléphone dans les mains et m’affale dans les oreillers. Ma tête fait un bruit sourd en rencontrant le bras nu du canapé. J’avais totalement oublié que tout était par terre suite à notre exploration pour mon téléphone. Je vais avoir un bleu.

— Merde ! marmonné-je en frottant ma tête.

Agacée, je siffle entre mes dents. Par habitude, je me lève et pioche une pièce de deux euros dans mon portefeuille que je mets de côté pour la boîte à jurons. C’était la dernière.

— Tu n’as qu’à essayer, pour une fois.

— Naoon ! Je ne sors paaaaas avec les hommes. Tu sais très bien pourquoi ! Une petite partie de jambes en l’air et salut !

— Et c’est quoi cette histoire de t-shirt ?

— J’ai dû dire un truc intelligent chez Franzie. J’ai du flair, moi, madame !

Son regard sceptique suit ma démarche titubante jusqu'au canapé. Son sourcil haut moqueur tressaute et gâche un peu l'effet. Je glousse en m'affalant dans les coussins.

Az se détourne pour relire le SMS.

— Il veut te remercier pour un t-shirt ? C’est quoi cette histoire, exactement ? répète-t-elle.

— J’en sais rien, moi !

— Bah, demande-lui !

Vraiment, des fois, on dirait deux gamines à se chamailler. Je l’aime tellement ! Sauf quand elle me pousse à faire quelque chose que je ne veux pas et qui me fait flipper. Surtout ça, en fait.

— Non. De toute façon, je n’ai pas envie de sortir avec ce type. Il est chiant.

— Il te plaît, rétorque Az.

Je n’essaie même pas de nier. Je n’en vois pas l’intérêt. Oui, il me plaît, et on pourrait passer quelques heures brûlantes ensemble, s’il était intéressé. Mais ce n’est pas le problème.

— Je ne pratique pas le « rencard ». En plus ses cheveux longs, là ? C’est ridicule !

— Elyott…

— Tu as vu qu'il portait des bottines ?

— Elyott !

— Quoi ? dis-je, innocente.

— Tu es une horrible petite menteuse !

Elle pointe son doigt devant mon nez, affichant un sourire de psychopathe. BWAH ! Je ne peux pas mentir, elle me connaît trop bien ! Au lycée je me souviens d'un jour où un mec avait vaguement attiré mon attention mais sans plus. Elle l'avait immédiatement remarqué et savait détecter sa présence dans les environs juste à l'expression de mon visage. Je l'admire tellement !

— Peut-être. Je dis bien « peut-être » que je trouve ça sexy. Mais son caractère arrogant, là ? Non merci !

— Et alors ? Pour une nuit, tu t’en fous, il sera trop occupé pour parler, normalement. Rappelle-moi la dernière fois que t’as pris ton pied ?

— Hier so…

— Avec un être humain, Elyott !

— Oui, bon, ça fait un moment. Tu sais bien que je ne viens jamais de toute façon, me lamenté-je.

— Je n’ai jamais compris pourquoi tu ne prenais pas les choses en main. Et je sais que ce n'est pas par gêne.

— J’ai essayé, et le type s’est tellement vexé qu’il a débandé ! m’exclamé-je, frustrée.

— Pff… Et les autres ?

— L'égo des hommes ne survit pas toujours à mes envies. J'ai abandonné l'idée !

Az roule les yeux et désigne mon téléphone de la main. Ses yeux autoritaires me font presque redresser l’échine, mais un hoquet la secoue et gâche l’effet.

— Le destin te sert un homme qui te plaît sur un plateau aloooors, tu vas lui répondre immédiatement !

— Mais…

— Pas de mais ! Il veut te remercier en plus. IL DEMANDE !

— Je ne peux pas aller au restaurant…

— Dis-lui de te manger toi, réplique ma meilleure amie très sérieusement. Si tu ne lui proposes pas, tu ne sauras jamais ce qu'il pense vraiment !

L’Azeline alcoolisée est si différente de la version sobre. J’aime les deux, mais celle-ci… elle me pousse toujours à faire des conneries ! J’attrape mon portable sous son regard fier.

Holmes : J’accepterais éventuellement des remerciements en nature.

Watson : En nature ? Vous avez encore bu ?

Holmes : Pour un détective, Watson, vous êtes un peu long à la détente !

Watson : J’ai très bien compris. Je ne sais pas quoi vous répondre puisque vous êtes alcoolisée.

— Hey ! m'exclamé-je outrée, il dit que je suis alcoolisée !

— On l’est !

— Ne t’invite pas dans cette conversation, c’est malpoli ! plaisanté-je en agitant mon téléphone.

— Je suis invitée dans toutes tes conversations, renifle-t-elle, dédaigneuse.

— Bwah ! C’est vrai.

Il ne lui manque plus que le pop-corn. Elle vit sa meilleure soirée à mes dépens.

Gargouille !

Holmes : Je n’irai pas au restaurant avec vous, Watson ! Je n’aime pas les rencards.

Watson : Mais diable, pourquoi ?!

— Il ne nie pas que c'est un rencard ! Je le savais ! Je vais tout annuler.

— Poule mouillée. Et pourquoi pas une pizza ? propose Az après avoir de nouveau rempli son verre à ras bord.

— Quoi, une pizza ?

— Tu acceptes d’aller manger une pizza. Chez lui. DANS SON LIT.

— Oh ! Tu es machiavélique !

— Absolument ! Blanc ?

— Évidemment !

Watson : Holmes ? Je vais finir par m’inquiéter. Vous êtes en sécurité ?

Holmes : Je suis chez moi, détendez-vous, Watson. Vous allez perdre vos cheveux ! Bref. J’accepte une pizza en compensation de mon coup de génie.

— Tu ne sais même pas pourquoi il veut te remercier, ricane ma meilleure amie.

— Il veut me remercier, c’est tout ce qui importe, non ?

Az hausse les épaules et termine son verre cul sec avant de s’affaler contre le canapé, prête à dormir. Sans attendre la réponse de Jun, j’abandonne le canapé et m’effondre dans mon lit en lâchant un soupir d’aise. Le sommeil, hélas, a d’autres plans. Il me laisse l’esprit embrumé et incapable de m’endormir. Je tourne pendant bien une heure avant de m’avouer vaincue. Je secoue un peu trop fort mon bras coincé dans la couette et fais voler mon téléphone directement sur mon front.

— Saint BORDEL ! grogné-je.

Puis je grogne une seconde fois.

— Ouais, ouais, Mamie, je SAIS ! Je n’ai plus de monnaie en plus !

L’écran s’est allumé sous l’impact et affiche trois messages non lus.

Watson : Une pizza. C’est de la nourriture, c’est très bien.

Watson : Je suppose que dans une pizzeria vous allez refuser, donc je vous propose de venir chez moi.

Watson : Demain, dix-neuf heures ?

Holmes : Vous mangez super tôt, Watson.

Mon téléphone indique presque une heure de décalage entre son dernier message et ma réponse, pourtant, il répond immédiatement. Est-ce qu’il attendait depuis tout ce temps ?

Mignon.

Surtout quand on sait qu'il aurait très bien pu me remercier d'un simple message. Il semble intéressé et ça m'intrigue. Beaucoup.

Watson : 19 h 30. Je me lève tôt le matin.

Holmes : Vendu, Watson. Maintenant, parlons un peu de ces cheveux.

Watson : Bonne nuit, Holmes.

Holmes : Je plaisante ! J’aime les ananas sur ma pizza.

Watson : J’ai presque envie d’annuler ma proposition. La pizza vous a offensée ?

Holmes : Vous parlez tellement pompeusement !

Watson : Vous ne répondez jamais aux questions ?

Holmes : Et ça vous agace ?

Watson : Bonne nuit, Holmes !

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