Holo Ladies - Lunettes rondes et bottines de cuir: Tome 1 (French Edition)

32. Ye-Jun

32

OceanofPDF.com

Ye-Jun

 

Il fait nuit lorsque je me gare dans la rue où habite Franz… Madame Franz. Je fixe mon téléphone pour la énième fois. Je n’ai pas répondu au dernier SMS d’Elyott par peur d’être trop collant. J’ai envie — besoin même — de prendre soin d’elle. Depuis son dernier SMS, je n’arrive pas à déterminer si c’était une invitation à venir partager sa solitude ou un fait. Est-ce qu’elle aime être seule quand elle a ses règles ? Est-ce qu’elle déprime ? Est-ce qu’elle va bien ?

Je suis grave.

Hyun-Ae était de ces femmes qui souffrent à peine pendant leurs règles. Ce n’est clairement pas le cas d’Elyott. J’ai commencé plusieurs messages avant de les effacer, incapable de trouver LA bonne tournure pour savoir si elle voulait rester seule ou non. Après plusieurs heures de réflexion, je finis par me dire que l’appeler pour lui raconter le rendez-vous avec madame Franz est l’excuse parfaite pour tâter le terrain.

J’empoche mon téléphone et me dirige vers la porte, où Franzie… Diable ! Ce foutu surnom qui s’est infiltré dans ma tête ! Où madame Franz m’attend, avec un sourire de pure façade.

— Monsieur Tessier, bonjour. Comment allez-vous ? Entrez.

— Parfaitement, merci. Et vous ?

— Bien, bien. Je suis ravie de vous voir. Vous avez des nouvelles… Oh ! Mes excuses, je suis d’une impolitesse. Venez vous asseoir au salon. Voulez-vous un café ? Un thé ?

Je refuse poliment en cachant mon sourire. Elle se retient de me harceler de questions, mais je vois bien la tension dans ses mains. Nous nous installons dans le salon et un détail me saute immédiatement aux yeux. Contrairement à la perfection de la dernière fois, les coussins sont de travers et le plaid a l’air d’avoir été jeté à la va-vite. En soi, c’est tout de même rangé, mais ces petites imperfections rendent la pièce vivante. Du coin de l’œil, Franzie — j’abandonne l’espoir de l’appeler autrement — tortille nerveusement sa bague autour de son doigt.

— Iris va bien. Très bien, même. Je ne sais pas où elle réside, cela dit, déclaré-je sans préambule.

— Oh ! Oh ! c’est merveilleux ! s’exclame-t-elle les yeux humides.

Elle sort un mouchoir immaculé d’un tiroir et se tamponne les yeux, sans réussir à calmer le flot qui coule. Je prends l’une de ses mains avec un sourire compatissant.

— Vraiment, ce n’est pas dans mes habitudes. Je suis vraiment désolée.

— Madame Franz, vous étiez inquiète, il n’y a pas de mal. Vraiment.

Un petit sourire naît sur son visage humide.

— Racontez-moi ! quémande-t-elle.

Avec le plus de détails possible, je lui narre notre rencontre avec sa fille, sans mentionner ses amis ou l’adresse où nous l’avons vue. Lorsque j’arrive au passage concernant le carnet de partenaires potentiels, son visage blanchit de choc puis d’effroi.

— Elle nous a confié ceci, dis-je en sortant la lettre de ma veste. Pour vous. Nous ne l’avons pas lue.

Franzie attrape la lettre, les mains tremblantes, et l’ouvre sans attendre. Ses yeux parcourent les maigres lignes écrites, en retenant sa respiration. Dès qu’elle termine, elle s’effondre en larmes. Je lui tends son mouchoir et pose ma main sur son épaule. Elle ne semble pas me remarquer, perdue dans son chagrin. Est-ce qu’Iris ne veut plus la voir ? Ou pire ? Ses mains sont crispées autour de la lettre, et ses épaules convulsent au rythme de ses larmes.

— Madame Franz ?

Lentement, elle redresse sa tête. Puis, sans prendre la peine d’essuyer ses larmes, elle me tend la lettre. Iris y a gribouillé une dizaine de lignes.

Maman,

J’espère que tu vas bien. J’ai coupé mes cheveux, je suis désolée, je sais que tu les aimais longs, mais je les préfère courts. Je les ai toujours préférés courts. J’ai ajouté des piercings à mes tatouages que tu détestes tant. Je voudrais que tu me voies comme je suis réellement, et non comme qui je devrais être. Papa n’approuverait pas, je sais. C’est pour ça que je suis partie. Cette vie trop parfaite n’a aucun sens. Ni pour toi ni pour moi.

Je suis désolée pour les petits-enfants que tu n’auras jamais. C’est une limite que je ne veux pas dépasser.

Je t’aime

Iris

— Je dois lui parler. Mon bébé… elle ne comprend pas, bafouille-t-elle lorsque je lui rends la lettre.

— Je ne sais pas exactement où elle habite…

— Non ! s’écrie-t-elle avant de répéter plus calmement, non. Je ne veux pas la brusquer. Je vais aussi lui écrire une lettre. Est-ce que ça vous dérangerait de…

— Bien sûr que non. Je vais attendre dehors, le temps pour vous de l’écrire tranquillement. Je suis garé juste en face. Prenez votre temps.

Visiblement troublée, Franzie ne me retient pas, et je souffle intérieurement de soulagement. Elle me raccompagne tout de même en promettant de se dépêcher.

Installé dans ma voiture, j’attrape mon téléphone et envoie immédiatement un SMS à Elyott.

Watson : La lettre l’a sacrément ébranlée. Franzie est en train de lui écrire une réponse, c’est bon signe, non ? Comment tu te sens ?

Je me sens sourire lorsque je vois sa réponse arriver quelques secondes après. Mon cœur tressaute dès que je vois son surnom apparaître sur mon écran. Je suis irrévocablement foutu. Et ça me va parfaitement.

Holmes : Je suis affalée dans mon canapé, ma journée pourrait être pire. Tant mieux pour Franzie, il y a certainement une explication logique à son comportement. Peut-être. Ou pas. Elle était comment ?

Watson : Elle a beaucoup pleuré. Je trouve qu’il y a un vrai décalage entre ce qu’elle fait avec Iris et comment elle a réagi à sa lettre. Elle était épouvantée par ses mots.

Holmes : Que disait la lettre ?

Watson : Franzie est là. Je t’appelle après.

J’ouvre la fenêtre lorsqu’elle arrive à ma hauteur et me tend une lettre saturée de parfum. Je retiens une grimace et la dépose sur le fauteuil à côté. J’espère sincèrement qu’il ne s’imprègnera pas dans ma voiture, déjà parce que je ne l’aime pas, et ensuite parce qu’il couvre celui d’Elyott.

— Merci encore pour votre gentillesse, monsieur Tessier. Je ne sais pas comment vous remercier…

— Ne me remerciez pas encore. J’espère vraiment que vous trouverez un terrain d’entente.

— Je l’espère aussi, souffle-t-elle tristement.

Après un dernier signe de la main, elle retourne chez elle, les épaules baissées. J’espère vraiment que ce qu’elle a écrit dans sa lettre touchera Iris. Assez pour qu’elles puissent se parler de vive voix.

Sans bouger de ma place, je récupère mon téléphone et vois qu’Elyott m’a envoyé un message.

Holmes : Je te déteste d’avance de me laisser dans le suspense ! Tu as intérêt à m’appeler immédiatement après !

Je ris tout seul dans ma voiture, imaginant le visage d’Elyott tordu d’impatience. Je l’appelle sans bouger la voiture. Elle décroche à la deuxième sonnerie.

— Je veux TOUT savoir, Watson !

— Chère collègue, je suis terriblement désolé de t’avoir fait attendre, Holmes, raillé-je.

Elyott émet un son entre un hoquet et un reniflement, et je dois me retenir de lui rire au nez.

— J’écoute.

— Je n’ai plus la lettre sous les yeux, mais elle s’excusait de ne pas être à la hauteur des attentes de Franzie. Qu’elle avait coupé ses cheveux et avait des piercings et qu’elle était désolée de la décevoir.

— Quelle connerie !

— Boîte à jurons ?

— ARGH ! grogne-t-elle dans mon oreille. Mamie, je vais faire de toi une femme riche ! Bref. Comment a réagi Franzie ?

— Elle était effondrée.

— Je pense que nous ne connaissons pas toute l’histoire. Tu te rappelles comment Iris a parlé de son père ?

— Oui. Elle avait du mal à en parler tant elle était révulsée. Franzie…

— Tu as vraiment adopté le surnom ! coupe Elyott, hilare.

— La faute à qui ? ris-je. Franzie se met peut-être des œillères ? Ça expliquerait le comportement d’Iris vis-à-vis de son père.

— Peut-être. J’espère qu’Iris lira la lettre devant nous.

— Nous ? répété-je, sans réussir à cacher mon ravissement.

J’aime ce mot dans sa bouche. J’aime l’idée que cela implique. Je mise beaucoup sur le fait qu’elle l’utilise sans même s’en rendre compte.

— Watson, c’est une évidence ! Je suis le cerveau de cette enquête !

Mon rire résonne dans l’habitacle. J’ai soudainement envie d’être avec elle pour la prendre dans mes bras et vraiment partager ce moment complice, avec autre chose que des paroles. En profitant de sa chaleur et en m’enivrant de son odeur.

Avec des pensées pareilles, t’as du culot de te foutre de la gueule de Peter !

— Sans toi, elle serait toujours au même point, c’est vrai.

— J’aime avoir raison ! ricane-t-elle. Ne me fais pas rire, j’ai mal !

— Mes excuses, Holmes. Comment se passe ta soirée solo ?

La question m’échappe avant que j’aie pu y réfléchir plus longtemps. Quel crétin ! Mais maintenant que j’ai posé la question, je suis impatient d’entendre sa réponse.

— Bof, le canapé me tient compagnie. Le plaid aussi.

— Tu as réussi à manger ? Ma sœur n’avait pas de fortes douleurs, mais je viens de me rappeler qu’elle était souvent nauséeuse. Elle ne mangeait que du riz.

— J’ai moins mal qu’à midi, mais j’ai eu tellement la flemme de sortir de mon plaid pour cuisiner que je me suis rabattue sur un paquet de chips, avoue-t-elle.

L’ouverture est trop belle. Je ne vais pas rater ça, quand même ? Mais si elle n’avait pas envie de me voir ? Je n’ai pas envie de m’imposer non plus. Mais elle n’a rien avalé de la soirée. La savoir seule avec pour repas un paquet de chips me retourne le cerveau. J’ouvre la bouche et cherche une tournure de phrase qui ne soit pas invasive, et n’en trouve pas. Diable !

— Tu es toujours là ? s'inquiète Elyott.

— Oui, oui.

— Tu as… euh… mangé ?

Son élocution timide fait quelque chose à l'intérieur de ma poitrine.

— Non ?

Mon cœur s’emballe, alors que je réalise que ma réponse est une question. Je suis à deux doigts de me frapper le front contre mon volant tellement je me sens ridicule.

— Ça te dirait de venir ? Enfin, même si… tu vois… Avec mes rouges, je n’ai pas vraiment envie de…

Elle laisse sa phrase en suspens, mal à l’aise, sans se rendre compte qu’elle vient de me proposer ce que j’essaie de faire depuis ce matin.

— De ? Dis-moi ce que tu ne veux pas manger, je m’en fiche, dis-je en riant.

— Non. C’est…

Elle dit quelque chose d’inintelligible. Je me demande même si c’était un vrai mot tant elle a parlé vite et bas.

— Voyons, Holmes ! Tu n’as pas envie de... ?

— DE SEXE ! lâche-t-elle subitement.

Un silence choqué s’installe entre nous.

— Désolée. Enfin, bref, tu n’es pas obligé de me tenir compagnie, quoi.

— Franchement, Holmes, le sexe n’était pas du tout dans mes pensées. Je veux m’assurer que tu as mangé et que tu vas bien.

Les mots sortent de ma bouche avec une honnêteté brutale. Et pour une fois, ça fait du bien. De ne pas retenir ce que je pense tout bas. À l’autre bout du fil, j’entends Elyott soupirer, et je croise les doigts pour que ça soit du soulagement plutôt que de l’agacement.

— Oh, souffle-t-elle.

— Oh bien ou oh pas bien ?

— Oh bien, rit-elle. Je ne savais pas si tu serais intéressé par juste venir regarder un film.

— Je le suis, lâché-je un poil trop vite. Tu veux manger quelque chose en particulier ?

— En fait, oui. Je suis désolée, c’est redondant, mais l’idée d’une pizza aux ananas me fait saliver.

— Quelle horreur ! Je commande et j’arrive d’ici une trentaine de minutes. Choisis un film.

— Watson, tu es un cadeau du ciel ! Tu sauves ma soirée.

Le plus drôle, c’est que c’est elle qui sauve la mienne.

OceanofPDF.com