Holo Ladies - Lunettes rondes et bottines de cuir: Tome 1 (French Edition)
4. Ye-Jun
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Ye-Jun
Je me gare devant chez mes parents, fatigué de la journée passée devant mon écran d’ordinateur. Je pensais refuser la proposition de ma mère pour venir manger ce soir, mais ce n’était peut-être pas une si mauvaise idée. Il n’y a rien de plus apaisant que d’entrer dans la maison où ma soeur et moi avons grandi. Malgré tout, lorsque j’entre chez mes parents, j’ai un pincement au cœur à la vue des photos accrochées au mur.
— Hyun-Ae était photogénique, contrairement à toi, se moque gentiment mon père qui a dû entendre la voiture.
— Tu as raison. Salut, papa.
— Ye-Jun ! Tu es arrivé !
Ma mère se jette à mon cou, dans des effluves épicés mêlés à son parfum de rose. Par-dessus son épaule, mon père m’adresse une grimace faussement horrifiée. Merde… elle a encore cuisiné un truc coréen ?
— On ne va pas rester dans l’entrée, quand même ! Venez, j’ai préparé
du kimchi 1 ! s’exclame-t-elle fièrement.
Mon père et moi partageons une expression inquiète. Mes parents sont français, mais contrairement à mon père, qui est né ici, ma mère est née en Corée du Sud. Elle n’y a cependant vécu que quelques années avant d’arriver ici. On n’a pas tous les détails, mais elle a été élevée à la française et n’a plus jamais eu de contact avec ses parents.
Elle ne connaît rien de la culture, pourtant elle est fascinée par la bouffe coréenne depuis qu’elle est tombée sur les séries coréennes. Ma sœur et moi en avons fait les frais — et quelques indigestions — au collège et au lycée. Ma mère aime cuisiner et elle n’abandonne pas si facilement une passion. Concernant celle-ci, je ne serais pas triste si ça arrivait.
— Je vous vois grimacer tous les deux ! nous accuse-t-elle. J’ai goûté avant et cette fois, je vous promets que c’est très bon !
— On te croit, mon amour. Allez, à table ! tempère mon père, qui m’adresse un clin d’œil discret.
Pour sa défense, ma mère avait raison. Le kimchi est pas mal du tout, plein de saveurs et relevé à souhait. C’est délicieux et accompagne parfaitement le riz sauté à la viande.
Est-ce que Hyun-Ae aimait manger épicé ? Pourquoi est-ce que je ne me souviens pas de ce détail ? Ma fourchette se fige en l’air. Ma mère et ses yeux de faucon me fixent avec intensité, puis elle comprend à qui je pense et prend subitement ma main.
— Parle-moi, Ye-Jun, quémande-t-elle.
Pour faire honneur à ses origines et avec le soutien de mon père, ma mère a choisi de nous donner les prénoms de ses parents. C’est quasi la seule chose qu’elle sait d’eux, avec le fait qu’ils sont morts très tôt. Comme les prénoms coréens sont composés de deux parties, je m’appelle Ye-Jun et ma sœur Hyun-Ae. Mais je préfère Jun.
— C’est juste que je me demandais si Hyun-Ae aurait aimé le kimchi, expliqué-je, la gorge nouée.
Il y a dix ans, ma sœur, ma cadette de quatre ans, est décédée des suites d’un grave accident de voiture. Quelques heures après être arrivée à l’hôpital, elle est tombée dans le coma et n’en est jamais ressortie. Elle avait tout juste vingt ans et j’étais à l’autre bout du monde, ignorant ce qui se passait ici.
— Oh…
— Elle aurait détesté, assure mon père en riant. Elle se serait plainte de la couleur bizarre et aurait râlé parce que ça lui aurait piqué la langue.
Le visage de ma mère s’illumine d’un sourire amusé. C’est vrai que Hyun-Ae trouvait la nourriture coréenne étrange. Elle était plutôt branchée fast-food.
— Elle aurait trouvé le moyen de finir au McDo juste après manger, ajouté-je.
Cette fois, mon père éclate de rire devant le froncement de sourcils de ma mère. Je les écoute se chamailler d’une oreille et me ressers de kimchi, sans réussir à déloger la boule de regret qui s’est installée dans ma gorge.
Après ça, nous échangeons des banalités ; mes parents demandent des nouvelles de Peter et de sa vie amoureuse. Ils ont une obsession pour nos vies amoureuses, c’est même leur sujet favori. C’est dommage pour eux puisqu’il ne s’y passe rien d’incroyable. Ma sœur aurait été déçue de ne pas pouvoir me faire chanter comme au lycée. Je sens un rictus relever mes traits pour dissimuler mon amertume. C’est d’ailleurs à cause d’elle que j’ai développé ce tic agaçant.
Mes parents ont préparé un plateau avec des tasses et du café chaud. Nous avons adopté un rituel après la mort de Hyun-Ae. Elle adorait plus que tout passer du temps le nez au soleil et comme c’était encore possible à l’époque, ils ont gardé ses cendres afin de les répandre dans un parterre de fleurs situé au fond du jardin, là où est restée sa chaise longue préférée. C’est là que nous nous dirigeons tous les trois vétus de nos manteaux.
Au départ, je n’arrivais pas à y aller avec eux. Mais petit à petit, j’ai fini par chérir ces moments. Quelqu’un raconte un souvenir, heureux ou non, avec Hyun-Ae. C’est comme une de thérapie familiale douce.
Aujourd’hui encore, je me sens toujours coupable et donnerais cher pour remonter le temps. Ils n’ont jamais compris pourquoi je réagissais ainsi. Je n’aurais rien pu faire pour ma sœur, l’accident de voiture avait été bien trop brutal pour qu’elle eût une chance de se remettre, les médecins avaient été formels. Mais il y a cette petite voix insidieuse en moi qui n’arrête pas de penser à l’appel manqué de mes parents. Et si j’avais répondu à mon téléphone ce soir-là, il y aurait eu une possibilité que j’arrive à temps pour lui dire adieu. Mes parents m’assurent que ça aurait été impossible, mais dix ans après, la voix est toujours là.
La main fraîche de ma mère me sort de mes pensées morbides. Je lui souris avec tristesse. Ses yeux brillent de larmes contenues. C’est à son tour de raconter un souvenir.
— Vous étiez dehors, Hyun-Ae avait 5 ans et toi 9. Vous jouiez à votre jeu préféré de docteur. Comme d’habitude, c’est ta sœur qui faisait la patiente, avec un bras cassé, je crois. Mais ce jour-là, elle était déterminée à échanger vos rôles. Vu vos caractères à tous les deux, le ton est vite monté, ironise ma mère. Hyun-Ae est venue me chercher dans le salon en larmes, clamant qu’elle ne pouvait pas être docteur parce qu’elle était une fille. Je me rappelle m’être étonnée de cette raison, parce que nous avions toujours fait attention à vous mettre sur un pied d’égalité, peu importe votre sexe.
— C’est vrai, je me souviens de nos discussions sur le sujet, ajoute mon père, mélancolique.
— Je suis venue te voir, Ye-Jun, tu boudais au fond du jardin, l’air plus attristé qu’énervé. Lorsque je t’ai demandé la vraie raison pour laquelle tu ne voulais pas que ta sœur joue le docteur, tu m’as répondu la plus adorable des réponses, que ce n’était pas son rôle à elle de prendre soin de toi, mais l’inverse. En tant que grand frère, il était de ta responsabilité de soigner ta sœur. Je t’ai pris dans mes bras, mon cœur empli de fierté et d’amour. Vous avez changé de jeu après, car tu avais compris que Hyun-Ae avait mal interprété ta réaction.
Je me rappelle vaguement cette histoire. C’est vrai que nous jouions énormément ensemble. Il y a toujours eu une part de moi qui voulait être médecin, pour être capable de la protéger. J’enlace ma mère et ses yeux brillants me serrent le cœur. Je déteste voir autant de souffrance à l’intérieur de son regard d’ordinaire si rieur. Nous restons un moment assis au fond du jardin, sans parler. Profitant simplement de l’air frais et du bruit du vent dans les arbres. Finalement, nous regagnons la cuisine et rangeons sans briser ce silence, sans trouver les mots, mais sans vraiment les chercher. L’absence de Hyun-Ae est toujours plus douloureuse dans ces moments-là. Sa grande gueule et ses éclats de rire me manquent. Je réalise à quel point ma mâchoire est contractée quand mon père pose sa main sur ma nuque. J’inspire pour détendre mes muscles et l’enlace brièvement d’un bras. Elle nous manque à tous.
— Tu veux un autrre café, mon chéri ? demande ma mère habituée à mon addiction préférée.
— Non, je dois y aller, c’est gentil, maman.
— Je t’aime fort, mon grand, souffle-t-elle en essuyant une larme.
— Moi aussi, maman.
Elle dépose un baiser sur ma joue et jette un regard amusé vers ma couette nouée à l’arrache. Elle approuve totalement mes cheveux longs, même si je les attache trop à son goût. Je leur dis au revoir et m’éclipse ; mon lit n’aura jamais été aussi attirant qu’à cet instant.
Il est huit heures du matin et je me sers déjà mon second café. Je cogite comme si c’était ma fille qui avait disparu, et la sensation me rend nerveux. J’ai encore deux heures devant moi et soupire dans ma tasse. Au moment où je la porte à mes lèvres, mon téléphone sonne. C’est la mère d’Iris.
— Bonjour, madame Franz, tout va bien ?
— Bonjour. Oui, rassurez-vous ! C’est que je n’arrive pas à lancer mon logiciel de compta, vous auriez un moment ?
Je fais le tour des possibilités simples avec elle, mais rien n’y fait, il ne se lance pas. Il faut que j’en parle à Peter, c’est lui le concepteur. Madame Franz n’habite pas loin du centre-ville, j’ai largement le temps de passer pour voir ce qui déconne avant d’aller à mon rendez-vous.
— Je suis en ville aujourd’hui, je peux passer jeter un œil ?
— Ah oui, absolument ! Je vous attends pour quelle heure ?
— D’ici une demi-heure, ce serait bon pour vous ?
— Absolument ! Je vais préparer du café.
Je me retiens de lui dire qu’une troisième tasse ne va pas arranger mon état de stress, je ne veux pas l’inquiéter davantage.
Juste après avoir raccroché avec elle, je lance un appel pour Peter et mets le haut-parleur. J’emporte mon téléphone dans la salle de bain et le pose sur le lavabo en équilibre précaire. Je viens de retirer mon élastique quand il décroche.
— T’es matinal, aujourd’hui ! s’exclame-t-il, surpris.
— Je n’arrivais plus à dormir. Je passe chez madame Franz ce matin, son logiciel a encore planté, va falloir que tu lui changes.
Je passe un coup de brosse pour démêler mes cheveux et les relève pour les attacher à l’identique. Mes gènes maternels m’ont donné des cheveux noirs lisses naturellement brillants, mais bon sang, qu’est-ce qu’ils glissent !
— C’est pas faute de lui avoir proposé ! maugrée Peter. Je lui ai dit qu’il fallait faire un p’tit lifting à la bête, mais elle ne veut rien changer. RIEN.
— Je vais lui en toucher deux mots.
Peter a une sainte horreur de voir ses créations déconner. Et je ne n’ai pas son talent pour la création ; mon truc, c’est plutôt les installations et les bugs, ce qui nous va très bien à l’un et à l’autre.
— Je peux manger chez toi à midi ? J’ai le frigo qui déborde de restes, mec, faut que tu m’aides !
— Grave. On se retrouve chez moi.
— Cool. Bon courage, déclare Peter d’une voix sérieuse.
— Merci.
Ce type a vraiment un cœur en or. Je suis prêt à parier qu’il a demandé à ses mères de lui préparer trop de bouffe exprès pour venir squatter chez moi. On bosse souvent ensemble ici ; Peter n’est pas trop branché solitude. D’où son besoin de marquer le territoire avec sa photo dans mon salon.
Lorsque je me gare devant chez ma cliente, j’ai à peine mis un pied dehors que sa porte d’entrée s’ouvre sur elle. Son regard désapprobateur glisse sur mon t-shirt et ma veste toute simple avant de descendre sur mon jean. Ses sourcils se froncent carrément quand elle tombe sur mes bottines en cuir. Elles sont super canon, ces pompes, c’est quoi exactement le problème avec elles ? Elle se rend enfin compte de son inspection et relève brusquement la tête. Mon sourire est professionnel, mais je sais qu’elle devine l’amusement dans mes yeux et elle rougit.
— Monsieur Tessier, le café vous attend, lance-t-elle, visiblement embarrassée.
— Ah, merci ! J’ai un rendez-vous dans très exactement une heure et quart, alors je ne vais pas pouvoir m’attarder, m’excusé-je en la suivant à l’intérieur.
Sa maison est le genre que l’on prend en photo dans les magazines de déco. Mais les anciens. Ceux d’aujourd’hui tentent de donner un peu de vie avec des plaids ou autres conneries négligemment arrangés. La maison de madame Franz est un peu trop parfaite. Tout est décoré dans des tons crème et des matières douces et claires. Dans son salon, son PC portable est posé sur la table à manger, c’est même la seule chose qui n’est visiblement pas à sa place. Le salon fait froid dans le dos, c’est comme si elle s’apprêtait à recevoir. J’ai beaucoup de mal à imaginer une enfant, et encore moins une ado, vivre dans cette pièce.
Je m’installe sur sa chaise et accepte un café noir. Effectivement, le logiciel ne se lance pas. Il n’y a même pas de message d’erreur. C’est pas bon signe ça. Je désinstalle le logiciel et ouvre une page internet. Tous nos logiciels sont accessibles depuis la base de données en ligne. Je trouve celui de la cliente et le télécharge à nouveau. Celle-ci observe ce que je fais dans mon dos sans commenter. Je tourne la tête dans sa direction.
— Monsieur Demassy m’a expliqué que le logiciel aurait besoin d’une mise à jour, commencé-je, mais son expression se renfrogne. Il m’a aussi prévenu que vous n’étiez pas enchantée par cette idée.
— Je n’aime pas les changements. Mon logiciel fonctionne très bien !
Je hausse un sourcil éloquent et elle pince ses lèvres rapidement.
— Quand il se lance, je veux dire, précise-t-elle malgré tout.
— Je me demande si ce n’est pas lié à la mise à jour, malheureusement.
— Oh, vous pensez ? s’inquiète-t-elle finalement, ses yeux faisant l’aller-retour entre le téléchargement en cours et moi.
— C’est pratiquement certain.
C’est un mensonge. C’est improbable que le logiciel plante pour cette raison, mais si c’est ça qui la fera céder, je ne vais pas laisser passer l’occasion. Peter va être aux anges.
Je profite de ce moment pour lui expliquer comment j’ai trouvé sa bague. Et après vérification via une photocopie de l’annonce, elle me confirme que c’est la bonne. Vu la gueule du bijou, fallait vraiment y aller pour que ce ne soit pas la même.
— Je vois le vendeur juste après. Toujours pas de nouvelles d'Iris ?
— Non… mais je ne suis pas surprise. Pas vraiment. Vous me tiendrez au courant ?
— Évidemment, la rassuré-je.
— Je ne comprends vraiment pas pourquoi elle l’a prise. Je la lui aurais offerte pour son mariage, comme c’est la tradition dans notre famille. Si seulement elle avait montré un peu d’intérêt pour mes propositions, soupire-t-elle tristement.
— Vos propositions ?
Dans mon dos, l’ordinateur bipe. Je lance l’installation du logiciel en écoutant sa réponse d’une oreille. Elle s’anime soudain en tapant ses mains l’une contre l’autre. Je flippe un peu, j’avoue.
— Oh, vous savez, nos familles ont des traditions bien ancrées dans les mœurs. Les mariages arrangés en font partie. J’ai tout un dossier de gendres potentiels dans une armoire, voulez-vous le voir ? me propose-t-elle, très fière.
— Ça m’intéresse, oui, mais je ne vais pas avoir le temps de le regarder ce matin.
— Je comprends, je comprends ! Ce sera l’occasion que vous me racontiez le rendez-vous.
— Très bonne idée. Bon, le logiciel a l’air de se lancer normalement. Pouvez-vous faire une manipulation habituelle, que je vérifie ?
On échange nos places et elle ouvre un tableau qu’elle remplit. Son sourire rassuré fait plaisir à voir. Je m’excuse et la laisse, j’ai pile-poil le temps d’aller au rendez-vous. En conduisant, je réalise qu’il y a quelque chose de triste chez madame Franz, mais je n’arrive pas à mettre le doigt dessus.
1. Le kimchi est un mets traditionnel coréen composé de piments et de légumes lactofermentés, c'est-à-dire trempés dans de la saumure pendant plusieurs semaines jusqu'au développement d'une acidité. (Source : Wikipédia)
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