Holo Ladies - Lunettes rondes et bottines de cuir: Tome 1 (French Edition)

3. Elyott

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Elyott

 

J’en suis à mon cinquième tour de la pièce lorsque je décide que mon client s’est assez laissé marcher sur les pieds. Son locataire, en plus d’être particulièrement malpoli, n’a pas l’air décidé à se montrer raisonnable. Monsieur Courtois n’ose absolument rien lui dire. Il n’a fait que subir son désintérêt et répéter mot pour mot ce que je lui ai suggéré. Mais je viens d'avoir un éclair de génie. Un qui ne plaira pas à mon client.

— Ses parents sont garants, n’est-ce pas ? demandé-je à l’oreillette.

Le client cligne deux fois des yeux. Hum… bizarre. Je suis sûre d’avoir lu le dossier avec la signature d’un garant. Je feuillette rapidement le contrat de location. Ah ! Sa mère est garante, mais leurs relations sont mitigées. Je lève la tête en souriant comme une maniaque.

Oh, mon gars, tu vas plier !

— Je sais que vous ne voulez pas de conflit avec votre locataire, monsieur Courtois, mais je suis déjà étonnée que vous n’ayez pas fait la demande avant. C’est dans votre droit. Allez-y, demandez-lui si sa mère est au courant.

L’idée n’a pas l’air de l’emballer. Son visage blanchit et très vite, de petites gouttes se forment sur son front. Allons bon, c’est quoi cette réaction ?

— C’est à ce genre de situation que servent les garants. J’insiste, monsieur Courtois.

Il hoche la tête plusieurs fois puis semble remarquer ce qu’il fait et s’arrête. Il grimace et se lance enfin.

— Votre… mère est-elle au courant de ce retard ? balbutie-t-il faiblement.

L’effet est immédiat sur le jeune. Son visage détendu jusqu’à présent se remplit de colère et de dégoût. Hum… sujet sensible ?

— Je vous interdis de parler de ma mère ! C’est dégueulasse !

Je laisse monsieur Courtois bredouiller des excuses à propos de sa brève relation avec la mère du jeune. Mais enfin, quel petit cachottier ! Voilà pourquoi il lui marche sur les pieds ! Ce petit détail n’est PAS noté dans mon dossier, par contre.

— Monsieur Courtois, dis-je pendant que le jeune continue à l’engueuler, je sais que ça ne me regarde pas, cependant, votre locataire a signé un contrat. Si vous n’arrivez pas à une entente avec lui ou sa mère, peu importe les raisons, vous devrez passer par la justice.

Je vois bien que mon client est partagé, mais je ne peux pas prendre la décision à sa place. Surtout qu’il ne doit pas avoir envie de parler de sa relation avec la mère du jeune. Que de rebondissements pendant ce RA !

— Je suis désolé, Louis, vraiment. Mais j’ai besoin de cet argent. Si vous ne pouvez pas payer, je serai obligé d’appeler ta… euh votre mère.

— C’est bon, OK ! Je vais payer ! L’appelez pas !

— Eh bah voilà ! lancé-je, ravie pour mon client. Comment va-t-il vous régler ?

— Comment voulez-vous faire le règlement ? répète mon client, qui semblait lui aussi se poser la question.

— Par chèque, marmonne-t-il en sortant un carnet tout neuf de son sac.

Je profite du fait que le locataire soit en train de remplir le chèque pour féliciter mon client. Le pauvre a le visage tout trempé, et ses mains ont laissé des taches sur les feuilles posées sur son bureau. Mais il a tenu et obtenu gain de cause. J’espère juste que le chèque ne sera pas refusé en banque.

La session se conclut et quelques minutes après, je ferme la connexion. L’hologramme disparaît immédiatement sans bruit. Il ne reste que le ventilateur du boîtier et du PC qui tourne à plein régime. Je récupère la clé USB en notant l’heure de fin et la glisse dans le dossier. Clarisse se chargera de lui proposer un rendez-vous de bilan. Peut-être que j’en saurai plus sur son petit secret à ce moment-là.

Je glousse toute seule et ouvre le compte rendu, décidée à me montrer sérieuse aujourd’hui. Lorsque j’arrive à la fin, je n’y ai presque pas touché. Je ne suis pas beaucoup intervenue, en même temps ; pauvre monsieur Courtois. Je suis toujours en train de glousser lorsque Clarisse accompagne un premier client pour un rendez-vous de bilan. Je retrouve mon masque professionnel rapidement et enchaîne trois rendez-vous pratiquement identiques.

Je termine de griffonner un smiley qui tire la langue sur un post-it pile-poil quand Clarisse se matérialise devant mon bureau.

— C’est pour moi ? demande-t-elle en pointant le dossier à pastille bleue. Le RA s’est bien passé d’ailleurs ?

— Ouaip. Il est tout à toi. Et c’était pas mal. Le client a eu gain de cause, en tout cas, précisé-je.

— Parfait. Je l’appellerai pour le bilan.

Clarisse reluque mon tas de comptes rendus à trier et à ranger. Je me tortille sur ma chaise.

— Je m’en occupe aujourd’hui, d’accord ?

— Tu as déjà dit ça la semaine dernière, se moque-t-elle. Tu as besoin d’aide ?

Cette secrétaire d’amour. Je suis tentée de lui dire oui, mais honnêtement, je suis juste une fainéante. Je secoue négativement la tête, et elle sort de sa démarche sautillante. Clarisse ne marche pas, elle sautille. Ne me demandez pas pourquoi, je n’en sais rien. Je pense qu’elle voit des choses que nous ne voyons pas.

Elyott, les comptes rendus !

J’en attrape un, mais mon regard tombe malencontreusement sur l’horloge de mon ordinateur. Oh, non ! Il ne me reste QUE cinq minutes avant la pause de midi. Quel dommage !

Quelle hypocrite !

Sans un regard de regret, je replace le tas là où il était et m’étire sur ma chaise en grognant de plaisir.

C’est comme ça que Clarisse me trouve : les bras en l’air, mon nombril la saluant, le visage affichant une expression orgasmique. Elle lève les sourcils sans commenter. Franchement, on n’aurait jamais pu trouver une meilleure secrétaire.

— Je viens d’avoir l’appel d’un jeune, il avait l’air paniqué, sa demande est urgente. Comme ton premier rendez-vous de l’après-midi a été annulé, tu peux le recevoir ? Il voudrait profiter de notre offre découverte pour les moins de vingt-cinq ans.

J’avais totalement oublié qu’un rendez-vous était annulé, j’ai failli passer l’après-midi à lire des comptes rendus, dis donc !

— Oh c'est top ! On en a si rarement ! C’est pour quel RA ? demandé-je, l’air de rien.

— Une vente d’un bijou de famille à un particulier.

— JE PRENDS ! m’exclamé-je, un peu trop enthousiaste.

— Super, je le rappelle immédiatement.

Clarisse ricane parce que je n’ai pas bougé de ma position et file à l’accueil. C’est officiellement la pause repas. Je me faufile jusqu’à la porte du bureau d’Az qui me regarde arriver, les yeux plissés par-dessus son écran. Ses doigts tapent en cadence sur son clavier et j’admire sa dextérité à toute épreuve. Je tiens cinq secondes sans ouvrir ma bouche, puis pose une fesse sur son bureau et craque.

— C’est l’heure de manger ! Je ne sais pas toi, mais je mangerais bien un burrito à midi.

Je tapote mon menton d’un doigt comme si je réfléchissais à la question. C’est faux. J’ai envie d’un burrito depuis deux heures déjà.

— Tu joues si mal la comédie, Elyott, répond-elle les yeux rieurs.

— Ça veut dire oui ?

— Hum.

— T’es en train de réfléchir à ce que tu as mangé ce week-end, je le vois dans tes yeux ! Tu peux t’accorder des écarts de temps en temps !

Je sais que c’est une cause perdue. Azeline est si stricte avec elle-même qu’elle ne se laisse aller qu’à partir d’un verre et demi d’alcool. Donc, en semaine, elle ne s’autorise rien. Elle a l’air heureuse de ce fonctionnement, mais quelquefois, j’ai l’impression qu’elle le fait plus par habitude qu’autre chose. Alors je joue le rôle du serpent, mais elle craque rarement.

Si elle le faisait pour elle, je laisserais ma meilleure amie tranquille, mais je sais pertinemment que tout ce qu’elle s’impose, c’est à cause de sa mère. Rien que de penser à cette femme, les jurons s’empilent dans ma gorge et je les retiens avec peine.

— Non, merci, dit-elle finalement.

Avant de commencer à insulter sa mère — à voix haute —, je la laisse à ses e-mails, récupère mon sac et mon manteau puis sors. Clarisse mange en général à l’extérieur avec des amis et elle est déjà partie.

HL se trouve dans une rue peu passante et assez éloignée des bruits de la circulation. J’inspire profondément l’air frais et souris lorsqu’un rayon de soleil vient chatouiller mon nez. Bientôt, il fera assez doux pour se permettre de porter une veste. Je trouve les manteaux d’hiver terriblement incommodes.

Lorsque j’arrive à hauteur du restaurant, l’odeur d’oignons et de viande s’impose à mes narines ravies ; je passe rapidement commande en envoyant un message à Mamie pour savoir si tout va bien. Sa réponse contient uniquement des emojis « pouces levés » et un smiley. Je pouffe parce que je sais qu’elle dit ça pour me rassurer, elle déteste les hôpitaux. En même temps, quelle idée de grimper aux arbres pour récupérer un chaton à son âge ? Déjà, de plus près, elle s’est rendu compte que c’était un vieux matou, grincheux qui plus est. Et après avoir essayé de l’amadouer en minaudant des cajoleries, la branche sur laquelle elle tenait en équilibre s’est cassée. Mamie s’est retrouvée avec des broches dans le bras et une cheville foulée. J'ai assisté à la scène depuis ma voiture que je garais. Le chat, lui, est descendu sans son aide, lançant un miaulement de dédain à l’atterrissage. J’ai rarement vu un chat aussi malpoli !

Je retourne à mon bureau, et croise Clarisse, en train de noter quelque chose dans son carnet — une horreur bleu néon orné de cochons volants — l’oreille vissée à son téléphone. On échange un sourire quand je dépasse le comptoir pour aller dans le couloir. Mon bureau est la première porte à gauche. J’ai juste le temps de poser mon sac avant que mon fixe ne sonne. Mon client est arrivé. Je donne le feu vert à Clarisse pour qu’elle le guide jusqu’à mon bureau, et ouvre mon logiciel pour créer une nouvelle fiche client. L’ingénieur que nous avons engagé avait beau passer son temps à manger Az du regard, je trouve qu’il a fait un super boulot. L’outil est simple et clair, facile à manipuler et adapté à notre concept. Je suis presque sûre que son prix était bien plus bas que ce qu’il facture d’habitude. Il semblait littéralement fasciné par ma meilleure amie. Comme je le comprends.

Le jeune homme qui se présente à mon bureau ne doit pas avoir beaucoup plus que la vingtaine. Ses cheveux bruns bouclés courts partent en tous sens, lui donnant l’air de sortir d’un ouragan. Il s’avance avec détermination et sourit. Je me lève pour lui tendre la main.

— Monsieur Bachelot, je présume ? Enchantée, asseyez-vous.

Sa main moite serre la mienne sans assurance. Nerveux, il déglutit en hochant la tête plusieurs fois.

— Oui, merci de me recevoir.

— J’ai quelques formalités administratives à remplir avant d’entrer dans le vif du sujet. Notre secrétaire vous a indiqué le temps moyen d’un premier rendez-vous ?

— Oui, oui, et je travaille à dix-huit heures, donc il n’y a pas de problème.

— Parfait, souris-je avant de me tourner vers mon fichier vide. Pourriez-vous me donner votre nom, prénom et vos coordonnées, s’il vous plaît ?

Rapidement, je remplis la fiche avec ses informations. Heureusement qu’elle est courte. Arrivent les questions qui concernent sa demande. Son attitude, nerveuse jusqu’ici, se ternit légèrement, l’inquiétude remplissant ses traits et plissant ses yeux.

— Je veux vendre une bague ancienne. Je rencontre un potentiel acheteur mercredi.

— J’ai cru comprendre que c’était le premier à vous contacter.

— C’est ça. Je ne peux pas me permettre de rater le rendez-vous, rit-il, amer.

— Je comprends tout à fait. Votre demande est assez simple, en soi. Je vais vous expliquer dans un instant comment fonctionne un rendez-vous assisté, puis j’aurai quelques papiers à vous faire signer.

Il hoche la tête et attend patiemment que j’aie terminé de remplir et d’enregistrer sa fiche. Dans mon tiroir, je prends le boîtier test et l’allume.

— Si vous voulez bien vous lever, on va dans la salle holographique juste ici, expliqué-je.

De la main, je l’invite à me suivre vers la porte fermée au fond de mon bureau. L’intérieur s’allume quand nous entrons, et mon client plisse les yeux à cause de la couleur blanche des panneaux réfléchissants. Je lui tends le boîtier test et l’oreillette qui était fixée dessus.

— Lors d’un rendez-vous assisté, vous avez sur vous ces deux éléments. Le boîtier holographique, c’est ce qui va permettre à l’ordinateur ici…

Je lui désigne le PC posé sur la colonne, branchée au même boîtier que le sien.

— … de reproduire en image ici votre environnement, sur à peu près deux mètres de diamètre. Je pourrai voir autour de vous et vous entendre ; de votre côté, vous pourrez uniquement m’entendre via l’oreillette.

Malgré mon explication, il fronce les sourcils, ayant visiblement du mal à imaginer le fonctionnement. Je ne suis pas surprise, personne ne comprend mes explications. Pourtant, je les travaille quotidiennement !

— Venez, je vais vous montrer.

J’allume l’ordinateur et le boîtier jumeau, puis sors de la pièce, suivie de mon client. Je lui montre le voyant qui indique qu’il est allumé, il clignote rouge.

— Il clignote pour vous indiquer qu’il n’y a aucune connexion possible, comme une erreur. Attendez-moi ici et dites-moi quand il passe à l’orange.

De retour dans la salle holographique, je lance une connexion avec le boîtier test et entends mon client confirmer que le voyant a changé de couleur. Depuis la porte, je lui lance un sourire — j’adore cette partie de la présentation — puis attends.

— Il est vert, maintenant, remarque-t-il.

— Vous pouvez venir dans la salle holographique.

Dans mon dos, le grésillement typique de l’hologramme qui se dessine dans la pièce résonne. Je me pousse pour laisser entrer mon client. Je cache un rire en le voyant hésiter à entrer. Ils font tout ça. Pourtant, la qualité de l’hologramme est peu réaliste, mais assez, il faut croire. Pour lui indiquer qu’il n’y a aucun danger, je fais le tour de la pièce, marchant à travers l’hologramme sans perturber l’image plus que ça.

— C’est incroyable, lâche-t-il, impressionné.

Mon bureau est reproduit à l'identique de mon tas de feuilles désordonnés jusqu'aux plantes qui décorent mes étagères.

— N’est-ce pas ?

Je sais que je souris comme une gamine, mais c’est le résultat de plusieurs mois de travail et de plusieurs nuits d’insomnie. J’assume complètement ma fierté enfantine.

— C’est comme si vous étiez présente au rendez-vous.

— C’est exact. Je peux observer les expressions de la personne en face ou à côté de vous et vous guider tout du long. Je ne pourrai pas parler à votre place ni vous dicter chaque mot, c’est une session de coaching, après tout. Il y a un rendez-vous de bilan à la suite.

Contrairement à mes clients habituels, il n’a pas l’air emballé par ma dernière phrase. À son âge, ça ne m’aurait pas enjaillée non plus.

— Il n’est pas obligatoire, rassurez-vous.

— D’accord… OK, OK. Je dois signer quelque chose ?

— Oui, allons-y. C’est un brin fastidieux, mais comme vous allez avoir en votre possession un boîtier avec beaucoup de valeur, je suis obligée de vous faire signer des clauses de confidentialité et d’apposer une caution sur votre carte bancaire.

— Votre secrétaire me l’avait expliqué, oui.

— Allons-y. Vous voulez un café ?

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