Holo Ladies - Lunettes rondes et bottines de cuir: Tome 1 (French Edition)
. Chapter
À toi, pour permettre à Elyott et Jun de vivre leur histoire d'amour dans une
autre tête que la mienne.
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Elyott
Les vérités les plus douloureuses sont celles que l’on refuse de regarder en face. Ce matin, je ne peux plus ignorer l’une d’elles : Georgette, la plante verte, n’aime pas le café.
La trahison est dure à encaisser.
— Qu’est-ce qu’il te faut de plus, Georgette ? Tu as de l’amour et de l’eau quotidiennement. Je t’ai même ramené des copines !
La plante reste muette. Du bout des doigts, je tâte une feuille jaune ; sa texture rêche contraste avec l’aspect spongieux des tiges. Je souffle par le nez, agacée par son manque de coopération. Lorsque j’oublie de finir mon café, je l’offre tout naturellement à mes plantes. C’est de l’eau, non ?
— C’est le goût qui te dérange ? Toi et moi, ça n’aurait jamais pu marcher.
Je replace la mourante sur l’étagère et bois une gorgée de courage liquide. Mon regard se pose sur mon bureau où ma collection de cactus partage l’espace avec les papiers à trier. Le nez dans ma tasse fumante, je laisse la buée envahir les verres de mes lunettes. Comme si les papiers allaient miraculeusement disparaître lorsqu’elle s’estompera.
Je ne suis pas fan des lundis matin.
— Elyott, c’est encore toi qui as mis une lettre de la banque sous le paquet de prospectus ?
La voix nasillarde de la déesse indienne qui me sert de meilleure amie me fait sortir avec brutalité de mon état légumier. Des gouttes de café ratent de peu mon bureau. En revanche, elles n’ont pas raté mon jean. Pourquoi moi ?
Azeline soupire gracieusement.
Az est la personne la plus gracieuse que je connaisse, ses mouvements sont presque liquides. Elle transforme la moindre action banale en une danse fascinante à observer. Faire la vaisselle, soupirer, brosser sa crinière noire et brillante. Même repasser.
— Tu n’as aucune preuve ! protesté-je avec conviction.
— Il n’y a qu’une personne à Holo Ladies qui fait ça, et c’est toi. C’était juste pour nous signaler un changement de RIB !
Mon air innocent ne doit pas être très efficace. J'avoue tout, je mens très mal, et Azeline me connaît par cœur. J’ai compté sur le fait que Clarisse — notre secrétaire de génie — ouvrirait la boîte aux lettres et récupérerait l’enveloppe maudite sans se poser de questions. Notre routine s'est installée si vite j'ai encore du mal à réaliser qu'Az et moi on bosse ensemble !
Chaque jour, je m’émerveille de constater qu’on a monté Holo Ladies il y a déjà deux ans.
Coincées dans un boulot ennuyeux, on rêvait toutes les deux d’une entreprise qui nous ferait vibrer. L’idée était toute simple : proposer des rendez-vous assistés. C’est-à-dire, coacher les clients pendant des rendez-vous professionnels ou personnels, et les guider pour qu’ils soient concluants. Sauf que tout se déroulerait virtuellement, via un programme informatique et une salle holographique.
Restaient l’ingénieur logiciel à engager et les locaux à trouver, mais en réalité, le projet était prêt depuis des semaines. Il ne nous manquait que le courage pour nous lancer.
Qui aurait pu prévoir qu’Az et moi — déguisées en hologrammes avec des feuilles d’aluminium et du scotch — allions nous lancer un samedi soir, après deux bouteilles de Chablis ? Personne !
— J’ai fait du café, lancé-je, dans l’espoir de sauver ma cause.
— Sers-moi donc une tasse pour te faire pardonner, jolie petite chose à lunes, renifle-t-elle sans réussir à dissimuler son sourire en coin.
Je soupire, rêveuse. Ma meilleure amie est si canon et digne ! Et ce depuis… le lycée en fait. Je suis tombée amoureuse de son expression sérieuse et de sa longue chevelure d’encre parfaitement lisse. L’amour n’était pas réciproque au début, mais après quelques déclarations écrites en rimes déclamées à la cantine, elle s’est résignée à m’adopter. Et je suis nulle en rimes, ça en dit long sur sa décision.
Il lui a juste fallu quelques années pour réaliser qu’elle et moi, c’était pour la vie. En plus, on se complète à la perfection ! Az, son sens de l’organisation et sa silhouette de mannequin. Puis moi, bordélique incurable ayant une passion pour sa fausse indifférence. Tout le monde pense qu’il n’y a aucun rapport. C’est parce qu’il n’y en a pas.
Je nous sers deux grands cafés dans nos tasses respectives. La sienne représente un dragon déguisé en princesse et la mienne, un chaton déguisé en père Noël. On n’a jamais assez d’images de chatons déguisés en pères Noël. De chatons en général.
Le bureau d’Azeline est l’exacte réplique du mien, sauf que son bureau à elle est rangé et qu’il n’y a pas de plante débordant de partout. Trouver ces locaux était vraiment une aubaine ; malgré un prix élevé, nous avons deux bureaux avec une grande fenêtre et une pièce pour les rendez-vous assistés. À l’origine, les petites pièces attenantes étaient des archives remplies d’étagères et de poussière. Ce n’est pas très grand, mais c’est à nous.
— Comment va Mamie ? demande Az.
— Elle devient folle à l’hôpital, tu la connais. Elle meurt d’envie de décorer tout l’étage. Ayons une pensée pour le personnel soignant qui doit supporter son caractère, déclaré-je solennellement.
Le bruit de la porte d’entrée qui s’ouvre avec fracas nous fait sursauter.
— C’est mooooooi ! Vous ne devinerez jamais ce que je viens de trouver ! lance joyeusement Clarisse depuis l’entrée.
Az et moi la rejoignons à l’accueil où, encore habillée, elle s’active à tout allumer. Elle n’a même pas enlevé son manteau et chantonne en agitant sa tête coiffée de rouge cerise.
— Tu crois que c’est une boule de poils ? chuchoté-je à ma meilleure amie.
— Ou une bête à plumes. Elle a un don pour les trouver. Quelle couleur elle avait quand elle nous a rapporté le pigeon ?
— C’était à son embauche, ses cheveux étaient vert pomme.
Clarisse est la petite dernière chez Holo’s. Dès le début, on a su qu’on ne pourrait pas trouver quelqu’un de plus motivé. Je n’ai jamais vu quelqu’un saturer une messagerie vocale aussi rapidement. À l’entretien, je me souviens l’avoir vue extirper de son énorme cabas un carnet rose fluo orné d’une licorne et du stylo assorti, puis se mettre à noter chaque mot. Littéralement chaque mot. Elle nous a donné sa feuille à la fin, elle avait tout noté et organisé dans un compte rendu. On était obligées de l’embaucher. Elle apporte son grain de folie à l’équipe d’HL avec ses cheveux fruités, son petit nez en trompette et son sourire gigantesque. Heureusement qu’Az était là pour lui poser des questions et réellement écouter les réponses, parce que je n’ai pas été très attentive pendant l’entretien.
— Je vous entends parler de bête à plumes, vous en avez trouvé une ?
— Mon Dieu non, ricane Azeline.
— Alors, ta trouvaille ?
— Ma prochaine perruque sera mauve et longue ! annonce Clarisse, ravie.
Elle est atteinte d’alopécie depuis sa naissance. Elle n’a pas un poil sur le corps ni un cheveu sur la tête. Ce qui explique pourquoi elle arbore des coupes et couleurs de cheveux totalement différentes chaque mois. Ce mois-ci, elle a opté pour un bob écarlate qui lui donne un air « rock » à souhait.
Penchée sur son écran, Clarisse passe en revue nos agendas puis se tourne brusquement vers moi.
— Ton RA 1 avec monsieur Courtois est dans cinq minutes, Elyott !
— Saint bordel ! Je vous laisse !
En faisant attention à ne pas — encore — renverser mon café, je fonce dans mon bureau et reste figée devant. C’est quoi la couleur du dossier de mon client, déjà ?
— Pastille bleue ! crie Clarisse depuis l’entrée.
J’entends Az dire quelque chose qui fait glousser notre secrétaire. Oui, bon, mon manque d’organisation n’est un secret pour personne chez HL. Je farfouille dans le bac à gauche de mon écran et trouve enfin le dossier avec une pastille bleue. Un coup d’œil à mon téléphone m’indique qu’il me reste trois minutes pour tout préparer. Je suis large !
Le dossier sous le bras, j’emporte ma tasse avec moi dans la pièce au fond de mon bureau. À l’intérieur, un ordinateur posé sur une colonne, et des câbles qui montent au plafond relient les murs — qui sont en fait des panneaux réfléchissants — au boîtier branché au PC. Mon client possède une réplique plus petite de ce boîtier. C’est ça qui permettra à la pièce holographique de reproduire l’environnement du client. J’allume tout et enfile mon casque. Je vérifie que le Bluetooth fonctionne avec quelques tests audios rapides puis, satisfaite, je lance la connexion avec le client. Pendant quelques instants, il ne se passe rien puis autour de moi, la pièce vide se remplit lentement d’un bureau dans les tons bruns, de deux chaises puis des personnes assises dedans. L’une d’elles est monsieur Courtois.
Je suis toujours fascinée de voir les hologrammes se constituer sous mes yeux. C’est presque magique. Lorsqu’un bip retentit depuis mon ordinateur, je branche la clé USB qui était dans le dossier et allume mon micro. Il est neuf heures pile poil. Quel talent !
— Bonjour monsieur Courtois, c’est Elyott Thomas d’Holo Ladies. Je vais très rapidement faire les vérifications avec vous. Comme nous en avons parlé, prenez quelques instants pour sortir vos documents ou observer l’extérieur, que je voie si les réglages sont corrects. Je vous demanderai de cligner des yeux une fois pour oui et deux fois pour non. Le son n’est pas trop fort ?
Deux clignements. Sur l’écran, mes paroles sont retranscrites mot pour mot ; je devrais quand même les relire parce qu’il manque parfois des lettres ou que des mots sont mal écrits. J’ai une pensée pour la pile qui tient chaud à mon clavier. Trois RA retranscrits que je dois relire. Brrr…
— Je vous rappelle que ce rendez-vous assisté est strictement confidentiel et sera copié dans son intégralité sur une clé USB. Elle vous sera remise à la fin de notre rendez-vous de bilan. Je vous rappelle également que vous seul pouvez m’entendre, c’est à la personne en face de vous que vous parlez, ne me répondez pas, expliqué-je.
Monsieur Courtois esquisse un sourire puis le dissimule en se grattant la tête. Il se débrouille très bien. Je profite du fait que le jeune en face de mon client soit penché sur son téléphone pour relire vite fait l’objet du RA. Ah, oui ! Un locataire mauvais payeur, je me rappelle, maintenant.
— Rappelez bien les faits à votre locataire en vous appuyant sur les courriers que vous lui avez envoyés. Si vous êtes prêt, monsieur Courtois, c’est à vous.
Mon client inspire puis se racle la gorge pour attirer l’attention du jeune. Monsieur Courtois espère pouvoir régler ce litige à l’amiable et ma mission aujourd’hui, c’est de l’y aider. J’adore mon boulot !
1. Rendez-vous Assisté
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