Holo Ladies - Lunettes rondes et bottines de cuir: Tome 1 (French Edition)

25. Elyott

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Elyott

 

Le recruteur, un homme chauve au sourire doux, lit quelque chose sur le C.V. de mon client. La mauvaise connexion fait vaciller sa projection holographique, puis elle se stabilise à nouveau. Du coin de l’œil, je vois que mon client l’observe, mal à l’aise. Sans surprise, le recruteur fronce ses sourcils épais en arrivant sur la ligne des diplômes. Je sais qu’il est sur cette partie, elle se trouve tout en bas du C.V. de mon client. Ses yeux repassent sur les mêmes lignes, s’assurant de l’absence du sacro-saint bac. Malgré tout, j’ai un bon pressentiment pour cet entretien.

— Décroisez vos bras et respirez un bon coup, lui dis-je dans l’oreillette. N’oubliez pas que c’est lui qui a un besoin. Et vous êtes potentiellement sa solution. VOUS avez quelque chose à lui apporter, et non l’inverse.

Le visage de mon client se détend à mes mots. Il inspire lentement puis applique mes conseils. Il commence à avoir l’habitude, c’est le troisième entretien qu’il passe avec moi. Avec son expression engageante, ses yeux chocolat et son sourire facile, il a l’attitude parfaite. Le plus gros problème que rencontre mon client, monsieur Villard, c’est l’absence du bac. Malgré ses nombreuses expériences formatrices, il a du mal à décrocher un job à la hauteur de ses compétences.

Le diplôme ne fait pas la valeur d’une personne.

— Les recruteurs sont des idiots !

Monsieur Villard sursaute légèrement puis cache un sourire dans son poing. Il a aussi l’habitude de m’entendre réfléchir — et surtout râler — à voix haute.

— Mes excuses, monsieur Villard, chuchoté-je, contrite.

Le recruteur lève enfin les yeux du C.V., après un instant d’hésitation, l’abandonne dans un coin du bureau. Le sourire qui apparaît sur son visage monte jusqu’à ses yeux. C’est bon signe ! Ravie, je le répète à mon client. Je suis agréablement surprise en le voyant attraper son cahier et un stylo.

— Parlez-moi de vos expériences. Qu’avez-vous aimé ? Appris ?

— Ce recruteur me plaît bien, déclaré-je. Soyez assez concis. Et honnête. Par contre, ne dénigrez pas une entreprise ou un employeur, ça ne vous fera pas gagner de points, plutôt l’inverse.

Mon client liste les entreprises et je le guide à chaque pas, proposant au pif des compétences pour lui donner des exemples, il les remplace par celles apprises. Il se débrouille vraiment bien, et le recruteur a l’air de plus en plus intéressé, notant chaque compétence.

— Dites-lui ce que vous cherchez exactement, ajouté-je pendant un temps de pause.

Mon client se pince les lèvres sans comprendre. Je m’empresse de préciser ma pensée avant que le recruteur n’enchaîne.

— Que recherchez-vous dans une entreprise idéale ? Quelle ambiance ? Quels collègues ? Quel type de tâches au quotidien ? Du challenge ? De la répétition ? De nouvelles choses ?

Le visage de monsieur Villard s’illumine de compréhension, et même s’il hésite un peu au début, le recruteur comprend ce qu’il essaie de faire et lui laisse le temps de réfléchir. Puis, à son tour, il décrit l’entreprise, l’ambiance, le profil qu’il recherche et les tâches qui lui seront confiées.

Énergisée par ce RA, je marche d’un mur à l’autre, suivant les échanges avec attention. J’adore ce moment où les paroles de mes clients ont un effet positif sur l’interlocuteur. C’est incroyable l’influence de quelques mots sur une personne. J’aurais fait un super guide spirituel. Peut-être pour la retraite ? Jun trouverait cette idée ridicule.

— Si vous n’avez rien de plus à ajouter, je propose de vous rappeler à la fin de la semaine, que ce soit positif ou non. Mais votre profil est vraiment intéressant. Si ce n’est pas pour ce poste, j’en ai plusieurs autres en tête qui pourraient être envisagés, explique le recruteur en griffonnant quelque chose que je ne peux pas lire sur sa feuille. Je vous rappelle, monsieur Villard, sans faute.

Ils se serrent la main, et mon client sort en déconnectant discrètement le boîtier holographique. J’applaudis bruyamment, ravie. C’est comme ça que je retourne dans mon bureau, en sautillant comme une idiote, le sourire jusqu’aux oreilles, et trouve Az dans mon siège en train de pianoter sur son téléphone. Elle lève des yeux fatigués vers moi, puis pouffe en m’apercevant.

— J’aime tellement te voir comme ça. Ce job te va à ravir, sourit-elle.

Le compliment est sincère, mais j’ai l’impression d’y entendre une note… d’envie ? Pff… n’importe quoi.

— Ce RA était génial !

— Il a eu le poste ?

— Pas encore, mais on va l’appeler, c’est certain ! Il s’est super bien vendu. Et le recruteur était curieux et intéressé. Enfin un recruteur digne de ce nom !

Az secoue la tête, amusée. Le soleil fait briller ses longs cheveux noirs parfaitement lisses. Pourquoi est-ce que j’ai le sentiment qu’un truc cloche ? Peut-être quelque chose qui concerne ses sœurs ? Elles sont le centre de son monde, je ne vois que ça.

— Les filles vont bien ?

— Oh, elles vont super bien. Le sujet de conversation d’hier était passionnant. Leur futur métier. Et elles ont toutes des projets plus fous les uns que les autres. Je vais m’arracher les cheveux quand Maxine va sortir du lycée, elle veut être danseuse de cabaret. C’est la première fois que je voyais ma mère recracher son verre à table. Tu la connais, soupire-t-elle platement, elle m’a accusée de leur avoir transmis des valeurs grossières.

— C’est canon, danseuse de cabaret !

— Je sais. Ma mère considère que se dénuder pour de l’argent n’est pas convenable.

— Je déteste ce mot, grogné-je.

— Chacun est libre de faire ce qu’il veut, je ne vois pas en quoi cela fait de quelqu’un une mauvaise personne.

Elle ponctue sa phrase en haussant les épaules. Je m’installe dans la chaise à côté d’Az et lui prends les mains. Son impuissance est le miroir de la mienne. Chaque fois qu’elle va chez sa mère, son cœur se brise un peu plus. Comme si les règles qu’elle s’imposait au quotidien n’étaient pas déjà assez écrasantes. Sous mes yeux, son masque serein se reconstruit.

Ses mains fraîches tremblent légèrement. J’ai envie de pleurer pour elle. Pour l’enfant qu’elle n’a jamais eu le droit d’être. Mes parents ne voulaient pas de moi, mais Mamie m’a offert la meilleure des enfances, et bien assez d’amour pour toute une vie d’adulte. Les gens sont des imbéciles.

— Tu es très courageuse, Az. Tu es parfaite.

— Elyott…

— Je sais que tu ne me crois pas, mais je ne sais pas comment faire pour que tu te rendes compte que j’ai raison.

Ça y est, je pleure. De grosses larmes dégoulinent et Az renifle, moqueuse. Elle roule les yeux, mais sourit en même temps. Je suis une pleureuse, et alors ? Parfois, je me demande si ce ne sont pas ses larmes qui coulent sur mes joues. Celles qu’elle s’interdit de libérer.

— Oh non ! Tu pleures encore, Elyott ! s’alarme Clarisse en entrant dans le bureau.

Même Clarisse a l’habitude. Az et moi échangeons un regard puis ricanons comme deux idiotes. Je baisse les yeux sur nos mains. Ses jointures sont blanches à force de serrer les miennes, comme si elle avait peur que je la laisse sombrer. Je comprends qu'Az avait besoin de ce moment, mais était juste incapable de le demander à voix haute.

 

Ma journée est composée de prises de rendez-vous et d’autres RA d’entretien. Je suis satisfaite, mais mentalement crevée lorsque j’éteins enfin mon écran.

Pour la cinquantième fois de la journée, je regarde mes SMS, mais ils sont vides. Ni Tristan Bachelet ni Jun ne m’ont envoyé quoi que ce soit. Une pointe transperce ma poitrine et je la masse en fronçant les sourcils.

Je reconnais l’émotion qui a grandi tout au long de cette journée : La déception.

C’est ridicule ! Pourquoi serais-je déçue de ne pas avoir reçu de nouvelles de Jun ? Notre arrangement est sexuel, pas sentimental !

Un grognement agacé se faufile dans ma gorge. Au fond, je sais pourquoi je me sens comme ça. Depuis que j’ai quitté son appartement, je me sens bien. Vraiment, vraiment bien. Heureuse et en forme. Et quelque part — dans une partie abandonnée de mon cerveau —, j’ai ce besoin pathétique de savoir s’il ressent la même chose. Et c’est idiot, mais comme il n’a pas envoyé de message, mon cerveau choisit de croire que ce n’est pas le cas.

Tu ne lui en as pas envoyé non plus.

— Notre relation est cool ! Je suis une femme adulte, je n’ai pas besoin d’avoir des nouvelles de l’homme avec qui je couche. Ni besoin d’être rassurée !

C’est faux. Mais je vais finir par me convaincre, à force. Néanmoins, j’admets que nos discussions sont plutôt intéressantes. Je ne m’ennuie pas avec lui. Le sexe avec Jun retourne mon monde. Mes cuisses se contractent au souvenir de ses mains sur ma peau.

— Et ses stupides bottines sans lacets !

Mon téléphone se met à vibrer. C’est un SMS de Tristan.

Tristan B. : Est-ce que demain soir serait bon pour venir rencontrer Iris chez moi ?

Je ne réfléchis même pas avant d’appeler Jun. Pendant que la tonalité résonne dans mon oreille, je me fustige intérieurement d’avoir sauté sur l’occasion. Après tout, entendre sa voix pendant que je lui donne cette super nouvelle ne peut pas me faire de mal, si ? Il répond à la dernière sonnerie, juste avant que mon cœur ne s’échappe de ma gorge.

— Holmes ?

Sa voix rauque se loge directement dans mon entrejambe. C’est rare que je fantasme autant sur une voix, mais la sienne est… spéciale. Elle transporte une sorte de nonchalance sexy. Je peux presque sentir son odeur masculine en l’entendant parler. Et quand il me baise… Ses sons et râles gutturaux m’excitent. Je ne sais même pas pourquoi.

— Vous savez, réalisé-je à voix haute, je n’avais jamais couché avec quelqu’un d’aussi bruyant que vous.

Il y a un silence à l’autre bout du fil. Pourquoi est-ce que j’ai dit ça ?

— Désolée. C’était un compliment.

— J'en suis ravi. Mais par contre, Holmes ?

— Hum ?

— Je croyais qu’on s’était mis d’accord sur le tutoiement.

L’incertitude dans sa voix… Je m’en veux immédiatement d’avoir parlé sans réfléchir. Si mon coin de bureau — celui-là même où je martèle mon front régulièrement — avait des yeux, il les roulerait devant mon attitude. Je tente un rire et rate lamentablement, on dirait un aboiement. J’abandonne vite l’idée et me racle la gorge.

— Mes excuses. Le tutoiement reste.

— Alors, comme ça, commence-t-il avec une nonchalance innocente, tu aimes m’entendre parler quand on baise ?

La température de la pièce augmente de quelques degrés, et je suis sûre que mon visage est rouge d’excitation. Libido me salue depuis le mur d’en face, un sourire ironique accroché à ses lèvres.

— C’est plutôt les bruits que tu fais…

— Tu veux dire que tu aimes quand je grogne ?

— Oui ! Exactement !

Mon exclamation le fait éclater d’un rire joyeux. Libido disparaît au moment où mon front percute son endroit préféré. L’humiliation colore mes joues pour de bon.

— Tu te moques encore de moi !

Même son rire est sexy. Ça devient ridicule !

— Tu m’appelais pour me dire ça ?

J’entends le sourire dans sa voix, comme si c’était une raison parfaitement raisonnable pour l’appeler. Son égo n’a aucune limite !

— Non ! Pas du tout, même ! J’ai eu un SMS de Tristan.

— Iris nous a donné rendez-vous ? demande-t-il d’un ton beaucoup plus sérieux.

— Oui. Chez Tristan, demain soir. C’est OK pour vo… TOI, me corrigé-je en braillant.

Seigneur, je dois me faire soigner ! À l’autre bout du fil, Jun ricane sans commenter. Il s’habituera !

— Demain soir, c’est parfait pour moi. Est-ce que je peux venir te chercher ? propose-t-il après un moment d’hésitation.

— Tu sais quoi ? Non.

— Ah.

— Je vais venir te chercher pour changer.

— D’accord.

— D’accord.

Je l’imagine en train de sourire, sa bouche dévoilant sa dentition alignée et creusant ses joues. Ou peut-être suis-je en train de décrire ce qui se passe sur MON visage. On s’écoute respirer sans rien dire, puis j’entends un « ping » de son côté.

— Holmes ?

— Watson ?

— On se voit demain ?

— Ouaip.

— Bonne journée alors, rit-il.

— À toi aussi !

Je raccroche avant de me ridiculiser davantage.

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