Holo Ladies - Lunettes rondes et bottines de cuir: Tome 1 (French Edition)

2. Ye-Jun

2

OceanofPDF.com

Ye-Jun

 

Boum ! boum ! boum !

J’ouvre les yeux soudainement et les referme très vite. Foutue lumière. Il y a quelque chose d’étrangement joyeux dans ce tambourinage, et j’imagine tout à fait Peter s’amuser comme un fou de l’autre côté de la porte. Je vais l’étrangler, ce con. Attendez, quel jour on est déjà ?

— Merde !

On est lundi et d’après mon téléphone, j’ai une demi-heure de retard. Je devrais déjà être prêt à courir. Qu’est-ce que j’ai foutu avec mon réveil ? Je ne me souviens même pas de l’avoir entendu sonner.

Je fais trois pas vers la porte et baisse les yeux sur mon boxer tendu. Je change de trajectoire et pioche un jogging dans mon placard. Il est hors de question d’accueillir Peter avec une érection matinale, il ne me laisserait jamais oublier ce genre de détail. Son cerveau est trop intelligent pour son propre bien. Sans surprise, le visage boudeur de Peter m’attend sur le palier. La tête enfoncée dans son sweat à capuche trop grand, il croise ses bras. Il a l’air bien réveillé, lui.

— T’as vraiment une sale gueule ! Nuit agitée ? J’espère qu’elle portait des lunettes pour t’avoir fait oublier notre footing du lundi. Tu me la présentes ? se moque-t-il.

— Désolé, mec. Laisse-moi prendre un café, lâché-je la voix enrouée de sommeil en ignorant sa question.

— Je vais m’en faire un aussi, vu que tu ne proposes pas !

Il ricane quand je réponds par un doigt d’honneur et le laisse trouver le chemin de la cuisine ; il a l’habitude. Je retourne dans ma chambre et enfile un t-shirt puis une veste légère avant de le rejoindre. Peter et moi, on bosse ensemble. En réalité, je bosse pour lui, c’est sa boîte informatique, mais il préfère ignorer ce détail. Je le retrouve dans la cuisine, affalé sur l’un des tabourets du comptoir et le nez dans son téléphone. Entre sa capuche relevée et ses traits de gamin, on ne peut pas rater le fait qu’il est beaucoup plus jeune que moi. On a dix ans d’écart, exactement. Peter est un putain de génie. Il vit juste sur une autre planète parfois, mais on s’y habitue vite.

Il lève les yeux de son écran, comme s’il était choqué de me voir. Il a cette capacité de se concentrer sur quelque chose si fort qu’il en oublie le reste du monde. Avant même qu’il n’ouvre la bouche, je sais qu’il va dire une connerie. Ses yeux pétillent d’avance.

— Tu as rêvé de moi cette nuit ?

— Ça te ferait trop plaisir.

— D’une femme à lunettes, alors ?

— Ta gueule. On y va ou tu es trop fatigué par ta jeunesse ?

Il se renfrogne, et je lui adresse mon plus beau sourire de salaud. Peter sait très bien que j’ai un faible pour les lunettes sur le visage d’une femme. Je trouve ça sexy. Il m’emmerde bien assez avec ça pour que je sois obligé de lui rappeler sa grande jeunesse, même si parfois, il est plus mature que moi. Par exemple, il sait déjà quelle femme il veut épouser, où il veut l’emmener en lune de miel — à Bali — et quel type de maison ils achèteront.

Peter, en plus d’être le développeur de notre boîte, accepte des projets en free-lance si ça l’intéresse. Et depuis qu’il a été engagé par une start-up l’année dernière, il ne jure que par la co-gérante de la boîte. Je ne connais même pas son nom ni celui de la boîte, Peter a peur que je lui vole sa future femme. Il est un peu dingue. D'ailleurs, je le suspecte d'avoir des activités secrètes à côté.

Il termine sa tasse et me tend ses clés avec une expression suppliante. Habitué à ses caprices, je les prends sans faire de commentaires. Peter est le genre de type qui aime bien se faire conduire, même si on prend sa voiture à chaque fois. Tant qu’il peut participer au choix des musiques. Lui et moi avons relativement les mêmes goûts, heureusement. Ce matin, il choisit une valeur sûre, un album de U2.

En chemin, on s’arrête au feu qui est devant la fac de médecine, là où Peter et moi nous sommes rencontrés en première année. Assis au fond de la classe à taper sur son PC toute la journée et à parler tout seul, il a vite été mis de côté par les trous du cul de ma promo, sûrement à cause de leur différence d’âge évidente. Ils ne me portaient pas particulièrement dans leur cœur non plus. J’étais constamment en colère à cette période et incapable de garder mon calme pendant une conversation. Peter et moi n’avons pas échangé un mot pendant des mois, puis le miracle du hasard a fait qu’on s’est retrouvés en binôme sur un projet. Et il a décidé qu’on serait meilleurs potes. Vous imaginez bien que je n’étais pas d’accord, mais il est têtu. Il s’est accroché, jusqu’à aujourd’hui. Je suis toujours en colère, mais je suis moins seul.

Quand j’ai abandonné la fac pour faire de l’informatique, il m’a suivi. C’est là que j’ai compris à quel point il était différent. Ce type s’était inscrit en médecine parce qu’il s’ennuyait. Qui fait ça, sérieusement ?

— GZZ GZZ…

Je tourne la tête vers Peter qui parle dans son poing comme s’il tenait un talkie-walkie.

— La Terre appelle Jun. GZZ GZZ… Vous me recevez ?

— T’es allumé, ricané-je.

— On va courir ou tu continues à fixer cette vitre ? À choisir, tu pourrais me fixer moi, ça te fera toujours une vue plus intéressante !

— Désolé mec, t’es pas mon genre.

J’arrête le moteur, et il sautille presque hors de la voiture. À voir son énergie, je suis déjà fatigué. Pourquoi est-ce que j’ai accepté de courir avec lui le lundi matin déjà ? Je sais qu’une fois que mon corps sera chaud, je pourrai me vider la tête. En ce moment, je n’arrête pas de penser à la disparition de la fille d’une cliente. Elle ressemble tant à Hyun-Ae…

— Je mets le chrono, on court vingt minutes. T’es prêt ? lance Peter en faisant des ronds avec ses chevilles.

— Ouais, ouais, grogné-je sans enthousiasme.

— C’est parti !

Il n’a même pas fini sa phrase qu’il détale comme un lapin. Si je ne sais pas pourquoi je cours, je sais ce qui motive Peter. Il veut un corps d’athlète pour plaire à sa future femme. Il s’est mis en tête que son corps trop mince ne lui plairait pas. C’est ridicule. Ses mères pensent pareil, mais encore une fois, il est super têtu. Alors je l’accompagne.

À cause de l’heure matinale, il n’y a presque personne à l’extérieur, à l’exception de quelques propriétaires de chiens. Le soleil est à peine levé et ça se sent, on sort tout juste de mars et même si les rayons sont chauds, l’air est glacé. J’accélère le pas pour me réchauffer. Rapidement, le froid et le rythme cadencé de mes pas font disparaître mes pensées. Diable ! Ça fait un bien fou. Je me surprends même à sourire à une vieille dame assise sur un banc. Finalement, c’est pas si mal de courir.

Après deux sessions de vingt minutes entrecoupées de petites pauses, nous retournons à la voiture. Habituellement, on déjeune en terrasse au café qui fait l’angle, mais aujourd’hui, il fait vraiment trop froid. On s’installe à l’intérieur, laisse Peter prendre la moitié de la carte avant de choisir un croissant, une assiette d’œufs brouillés et un café pour moi. Peter commande toujours plus quand c’est moi qui paie. Ce qui est le cas aujourd’hui. L’enfoiré n’oublie jamais ce genre de trucs.

— Tu vois toujours le vendeur de la bague disparue ? demande-t-il, la bouche pleine de chocolat.

— Ouais, mercredi. J’espère vraiment qu’elle n’est pas volée.

— T’as déjà eu de la chance de voir l’annonce. Elle était là depuis plusieurs semaines, non ?

— Ouais, il a renouvelé l’annonce juste quand je regardais le site. Un coup de bol. La photo qu’il a mise est à moitié floue et la bague est moche, c’est pas étonnant qu’elle n’ait pas été vendue avant.

La mère d’Iris m’a expliqué que lorsque sa fille a fugué, c’était le seul objet qu’elle avait emporté avec elle. Pas de vêtements, mais une bague de famille destinée à être sa bague de mariage. Si le vendeur est un voleur, il n’est pas très discret. Je penche plutôt pour l’hypothèse où Iris la lui a confiée pour se faire du liquide. C’est la seule piste que j’ai depuis des mois.

— Ye-Jun, détective privé, me charrie Peter.

— Je t’emmerde. Et c’est Jun tout court. Si la bague me file sous le nez, je ne sais pas où chercher ailleurs.

— Pourquoi sa mère ne fait pas un signalement à la police ?

— Parce que c’est sa troisième fugue et qu’elle ne veut pas que son père l’apprenne.

— Sympas, les relations familiales.

— Et t’as pas vu la mère, elle vit dans un autre monde.

— Espérons qu’il ne la vende pas avant, alors !

Je hoche la tête, frustré par l’attente. Si j’insiste trop, il risque d’annuler notre rendez-vous, et j’ai promis à madame Franz de retrouver sa fille. Ce qui au départ était une intervention informatique de routine chez une cliente s’est vite transformé en enquête amateur. Quand j’ai vu son visage, je n’ai pas pu m’empêcher d’imaginer que c’était le destin qui me donnait une seconde chance.

Une seconde chance pour arriver à temps, cette fois-ci.

Peter, qui ne rate jamais une occasion de raconter des conneries, doit sentir le changement d’humeur chez moi parce qu’il me regarde soudain avec sérieux. Qu’est-ce qu’il va me pondre, encore ?

— Que penses-tu de devant la fenêtre ?

— Je ne mettrai pas ton foutu portrait dans mon appartement, Peter !

Allez savoir pourquoi, il s’est mis en tête que comme je n’avais pas de photo de lui chez moi — il n’y a que des photos de mes parents et de ma sœur — il fallait absolument y remédier. Peter a fait imprimer plusieurs portraits. Il est décidé à en accrocher un chez moi, mais je refuse de voir sa tronche dès le matin. Il hausse les épaules, l’air de dire que je fais le mauvais choix. Il part trop loin dans ses délires.

Son téléphone vibre et lorsqu’il baisse les yeux sur son écran, ses traits s’illuminent comme un foutu sapin de Noël.

— Oh ! Il y a un bug sur le logiciel de ma future femme ! s’exclame-t-il, faussement surpris.

— Franchement, mec, tu crois pas que tu exagères ?

Un peu trop souvent, il fait planter le logiciel de la nana qu’il veut épouser. Juste pour avoir l’occasion d’aller la voir et de sauver sa journée. C’est un peu flippant comme façon de faire. Si je ne connaissais pas Peter aussi bien, j’y aurais mis mon grain de sel, mais il ne ferait pas de mal à une mouche. Ce type a le cœur sur la main.

— Elle ne veut pas sortir avec moi parce que je suis trop jeune, chouine-t-il avec un regard triste.

— Tu es sûr que c’est la raison ?

— Oui. Elle me le répète à chaque fois. Mais à plusieurs reprises, je l’ai vue me reluquer puis détourner le regard, comme si elle ne l’avait pas fait volontairement. Je lui plais j'en suis si sûr ! J'ai bien étudié les signaux et fais des recherches sur l'attirance !

Ç a, je n'en doute pas une seconde. Son éclat de voix a fait fuir les oiseaux qui somnolaient dans un arbre, je les observe distraitement puis me concentre à nouveau sur lui.

— C’est étrange qu’elle refuse, si c’est vrai, commenté-je, intrigué malgré moi.

— C’est bien le problème ! Je veux savoir pourquoi elle me trouve trop jeune ! C’est la femme de ma vie, elle doit apprendre à communiquer avec son futur mari !

— T’es vraiment perché, tu sais !

— Si tu étais amoureux, tu comprendrais !

Je salue sa remarque avec ma tasse de café. Amoureux ? Ce n’est pas près d’arriver. J’ai été amoureux au lycée, et je n’ai jamais ressenti quelque chose s’en rapprochant depuis.

OceanofPDF.com