Jézabel

Irène Némirovsky · Chapitre 1 sur 23

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Jézabel

Section 1

Irène Némirovsky

 

JÉZABEL

 

(1936)

Table des matières

1 ............................................................................................... 44

2 ............................................................................................... 50

3 ............................................................................................... 56

4 ............................................................................................... 59

5 ............................................................................................... 70

6 ............................................................................................... 79

7 ............................................................................................... 87

8 ............................................................................................... 95

9 ............................................................................................. 101

10 ........................................................................................... 110

11 ............................................................................................. 114

12 ........................................................................................... 122

13 ........................................................................................... 129

14 ........................................................................................... 140

15 ........................................................................................... 144

16 ............................................................................................ 151

17 ........................................................................................... 157

18 ........................................................................................... 166

19 ........................................................................................... 172

20 .......................................................................................... 175

21 ........................................................................................... 182

22 ........................................................................................... 186

À propos de cette édition électronique ................................. 194

 

– 3 –

Une femme entra dans le box des accusés. Elle était belle encore, malgré sa pâleur, malgré son air hagard et las ; seules, les paupières, d’une forme délicieuse, étaient fanées par les larmes et la bouche affaissée, mais elle paraissait jeune. On ne voyait pas ses cheveux cachés sous le chapeau noir.

Elle porta machinalement ses deux mains à son cou, cher-chant, sans doute, les perles du long collier qui l’avait orné au-trefois, mais son cou était nu ; les mains hésitèrent ; elle tordit lentement et tristement ses doigts, et la foule haletante qui sui-vait des yeux ses moindres mouvements fit entendre un sourd murmure.

– Messieurs les jurés veulent voir votre visage, dit le prési-dent. Enlevez votre chapeau.

Elle l’ôta, et de nouveau, tous les regards s’attachèrent à ses mains nues, petites et parfaites. Sa femme de chambre, assise au premier rang des témoins, fit un mouvement involontaire en avant, comme pour lui venir en aide, puis la conscience du pré-sent lui revint ; elle rougit et se troubla.

C’était un jour d’été parisien, froid et pâle ; la pluie coulait sur les hautes fenêtres ; les vieilles boiseries, les caissons d’or du plafond, les robes rouges des juges étaient éclairées par une lu-mière livide d’orage. L’accusée regarda les jurés assis en face d’elle, puis la salle où des grappes humaines s’accrochaient à chaque angle.

Le président demanda :

– Vos noms et prénoms ?… Où êtes-vous née ?… Votre âge ?…

– 4 –

On n’entendit pas le murmure qui s’échappait des lèvres de l’accusée. Dans la salle, des femmes chuchotèrent :

– Elle a répondu… Qu’est-ce qu’elle a dit ?… Où est-elle née ?… Je n’ai pas entendu… Quel âge a-t-elle ?… On n’entend rien !…

Ses cheveux étaient blonds, pâles et légers ; ses vêtements noirs. Une femme dit à voix basse : « Elle est très bien » et sou-pira de plaisir, comme au théâtre.

Le public debout entendait mal l’acte d’accusation. De main en main passaient les journaux de midi qui reproduisaient en première page les traits de l’accusée et le récit du crime.

La femme s’appelait Gladys Eysenach. Elle était accusée d’avoir assassiné son amant, Bernard Martin, âgé de vingt ans.

Le président commença l’interrogatoire :

– Où êtes-vous née ?

– À Santa-Paloma.

– C’est un village qui se trouve aux confins du Brésil et de l’Uruguay, dit le président aux jurés. Quel est votre nom de jeune fille ?

– Gladys Burnera.

– Nous ne parlerons pas ici de votre passé… J’entends de votre enfance et de votre première jeunesse qui se sont écoulées en voyages dans des contrées lointaines, dont plusieurs ont subi des bouleversements sociaux et où il a été impossible de procé-der aux investigations d’usage. Nous devrons donc faire princi-palement état de vos propres déclarations en ce qui concerne ces premières années. Vous avez déclaré à l’instruction que vous étiez la fille d’un armateur de Montevideo, que votre mère, So-phie Burnera, ayant quitté votre père deux mois après son ma-

– 5 – riage, vous êtes née loin de lui et ne l’avez jamais connu. Est-ce exact ?

– C’est exact.

– Votre enfance s’est écoulée dans de nombreux voyages. Vous vous êtes mariée presque enfant, selon la coutume de votre pays ; vous avez épousé le financier Richard Eysenach ; vous avez perdu votre mari en 1912. Vous appartenez à cette so-ciété mouvante, cosmopolite, qui n’a d’attaches ni de foyer nulle part. Vous avez indiqué, comme lieux de séjour depuis la mort de votre mari l’Amérique du Sud, l’Amérique du Nord, la Po-logne, l’Italie, l’Espagne, et j’en passe… Sans compter de nom-breuses croisières sur votre yacht que vous avez vendu en 1930. Vous êtes extrêmement riche. Votre fortune vous vient d’une part de votre mère, d’une autre part de votre mari décédé. Vous avez vécu en France à plusieurs reprises avant la guerre, et vous y êtes établie depuis 1928. De 1914 à 1915, vous avez habité près d’Antibes. Cette date et ce lieu doivent vous rappeler de tristes souvenirs : c’est là que votre fille unique est morte en 1915. Votre vie, après ce malheur, devient encore plus capricieuse, plus vagabonde… Vous avez eu des liaisons nombreuses, vite dénouées, dans cette atmosphère d’après-guerre, propice aux aventures amoureuses. Enfin, en 1930, vous avez connu chez des amis communs le comte Aldo Monti, d’une ancienne et très honorable famille italienne. Il vous proposa de l’épouser. Le mariage fut décidé, n’est-il pas vrai ?

– Oui, dit Gladys Eysenach à voix basse.

– Vos fiançailles furent quasi officielles. Brusquement vous deviez les rompre. Pour quelles raisons ?… Vous ne voulez pas répondre ?… Sans doute ne vouliez-vous pas renoncer à votre vie libre et capricieuse et à tous les avantages de cette liberté. Votre fiancé devint votre amant. Est-ce exact ?

– C’est exact.

– 6 –

– On ne signale aucune liaison depuis 1930 jusqu’en oc-tobre 1934. Vous avez été fidèle au comte Monti pendant quatre ans. Un hasard mit sur votre chemin celui qui devait devenir votre victime. C’était un enfant de vingt ans, Bernard Martin, d’une très modeste extraction, fils naturel d’un ancien maître d’hôtel. Cette circonstance qui blessait votre orgueil fut sans nul doute la cause qui vous poussa à nier longtemps, contre toute vraisemblance, vos relations avec la victime. Bernard Martin, étudiant à la Faculté des Lettres de Paris, habitant 6, rue des Fossés-Saint-Jacques, âgé de vingt ans, sut donc vous séduire, vous, une femme du monde, d’une grande beauté, riche, adulée. Répondez… Vous deviez lui céder avec une rapidité vraiment étrange, vraiment scandaleuse. Vous deviez le corrompre, lui donner de l’argent, et finalement le tuer. C’est de ce crime que vous répondez aujourd’hui.

L’accusée serra lentement l’une contre l’autre ses mains tremblantes ; les ongles s’enfoncèrent dans la chair pâle ; les lèvres décolorées s’entr’ouvrirent avec peine, mais pas une pa-role n’en sortit, pas un son.

Le président demanda encore :

– Dites à messieurs les jurés comment vous l’avez rencon-tré ?… Vous ne voulez pas répondre ?…

– Il m’a suivie un soir, dit-elle enfin à voix basse : c’était en automne dernier… Je… je ne me rappelle pas la date… Non, je ne me souviens pas, répéta-t-elle plusieurs fois avec égarement.

– Vous avez indiqué à l’instruction la date du 12 octobre.

– C’est possible, murmura-t-elle : je ne me rappelle plus…

– Il vous a… fait des propositions ?… Voyons, répondez… Je conçois que l’aveu vous soit pénible… Vous l’avez suivi le même soir.

Elle poussa un faible cri :

– 7 –

– Non ! Non !… C’est faux !… Écoutez-moi…

Elle prononça quelques mots étouffés que personne n’entendit, puis se tut.

– Parlez, dit le président.

L’accusée se tourna une fois encore vers les jurés et vers la foule qui la regardait avidement.

Elle eut un mouvement las et désespéré, et soupira enfin :

– Je n’ai rien à dire…

– Alors… répondez à mes questions, accusée. Vous avez re-fusé de l’écouter ce soir-là, dites-vous ?… Le lendemain, 13 oc-tobre, l’enquête a pu prouver que vous étiez allée le retrouver chez lui, rue des Fossés-Saint-Jacques. Est-ce exact ?

– Oui, dit-elle, et le sang qui était monté à ses joues tandis qu’elle répondait, reflua lentement, la laissant tremblante et li-vide.

– C’était donc votre habitude d’écouter ainsi les garçons qui vous accostaient dans la rue ?… Ou bien avez-vous trouvé celui-là particulièrement séduisant ?… Vous ne voulez pas ré-pondre ?… Vous avez déchiré le voile de votre vie privée. Sur cette place publique qu’est un prétoire de cour d’assises tout doit être étalé au grand jour…

– Oui, dit-elle avec lassitude.

– Vous êtes donc allée chez lui. Et ensuite ?… Vous l’avez revu ?

– Oui.

– Combien de fois ?

– Je ne me rappelle pas.

– 8 –

– Il vous plaisait ?… Vous l’aimiez ?

– Non.

– Alors, pourquoi lui cédiez-vous ?… Par vice ?… Par peur ?… Vous craigniez des menaces de chantage ?… Quand il est mort, on n’a pas retrouvé chez lui trace d’une seule lettre de vous. Vous lui écriviez souvent ?

– Non.

– Vous craigniez ses indiscrétions ?… Vous redoutiez que le comte Monti vînt à connaître cet égarement des sens, cette aventure honteuse ? Est-ce cela ?… Bernard Martin vous aimait-il ?… Ou vous poursuivait-il par intérêt ? Vous ne savez pas ?… Venons-en à l’argent, maintenant. Pour ne pas salir la mémoire de votre victime, vous n’avez pas fait état de cette circonstance que seul un hasard de l’enquête a permis de révéler. Combien avez-vous donné d’argent à Bernard Martin au cours de votre brève liaison ?… Celle-ci dura exactement du 13 octobre 1934 au 24 décembre de la même année… Le malheureux garçon a été assassiné dans la nuit du 24 au 25 décembre 1934. Combien d’argent a-t-il reçu de vous pendant ces deux mois ?

– Je ne lui ai pas donné d’argent.

– Si. On a retrouvé un chèque de cinq mille francs signé par vous à son nom et daté du 15 novembre 1934. Cet argent a été encaissé le lendemain. On ignore à quel usage il a été em-ployé. Lui avez-vous encore donné de l’argent ?

– Non.

– On a retrouvé un autre chèque de cinq mille francs éga-lement… Cela semble être un tarif… mais qui n’a jamais été en-caissé.

– Oui, murmura l’accusée.

 

– 9 –

– Parlez-nous du crime à présent… Allons ? C’est moins difficile à dire qu’à faire, pourtant. Cette nuit-là, la nuit de Noël dernier, vous avez quitté votre domicile à huit heures et demie du soir avec le comte Monti. Vous avez dîné avec lui au restau-rant, chez Ciro’s. Vous deviez finir la soirée avec des amis com-muns, les Percier, Henri Percier, l’actuel ministre et sa femme. Vous êtes allés tous les quatre danser dans un établissement de nuit où vous êtes restés jusqu’à trois heures du matin. Est-ce exact ?

– Oui.

– Vous êtes rentrée chez vous avec le comte Monti, qui vous a quittée à la porte de votre hôtel. Vous avez dit à l’instruction que vous aviez aperçu, lorsque la voiture s’est arrê-tée devant votre domicile, Bernard Martin qui se dissimulait dans l’embrasure d’une porte cochère. C’est cela, n’est-ce pas ?… Lui aviez-vous donné rendez-vous cette nuit-là ?

– Non. Depuis quelque temps, je ne l’avais pas vu…

– Combien de temps exactement ?

– Une dizaine de jours.

– Pourquoi ? Aviez-vous décidé de rompre ? Vous ne ré-pondez pas ? Quand vous l’avez aperçu dans la rue, ce matin de décembre, que vous a-t-il dit ?

– Il a voulu entrer.

– Ensuite ?

– J’ai refusé. Il était ivre. C’était visible. J’ai eu peur. Quand j’ai ouvert la porte, je me suis aperçue qu’il me suivait. Il est entré derrière moi dans ma chambre.

– Que vous a-t-il dit ?

 

– 10 –

– Il m’a menacé de tout révéler… à Aldo Monti que j’aimais…

– Vous aviez une étrange façon de lui témoigner votre amour !

– Je l’aimais, répéta-t-elle.

– Ensuite ?

– J’ai pris peur. Je l’ai supplié. Il s’est moqué de moi. Il m’a repoussée… En cet instant, le téléphone a sonné… Seul Aldo Monti pouvait, devait me téléphoner à cette heure-là… Bernard Martin a saisi le récepteur… Il a voulu répondre. Je… j’ai pris mon revolver dans le tiroir de ma table de chevet, à côté de mon lit. J’ai tiré… Je ne savais plus ce que je faisais.

– Vraiment ?… C’est la phrase classique de tous les assas-sins.

– C’est la vérité pourtant, dit Gladys Eysenach à voix basse.

– Admettons-le. Quand vous avez repris conscience, que s’est-il passé ?

– Il était étendu sans vie devant moi. J’ai voulu le ranimer, mais j’ai bien vu que tout était inutile.

– Et ensuite ?

– Ensuite… Ma femme de chambre a appelé les agents. C’est tout.

– Vraiment ? Et lorsque les agents sont arrivés et que le crime a été découvert, vous l’avez, n’est-ce pas, avoué avec fran-chise ?

– Non.

– Qu’avez-vous dit ?

– 11 –

– J’ai dit, répondit Gladys Eysenach d’une voix étouffée, que je venais de rentrer, que lorsque je me déshabillais dans le cabinet de toilette voisin, j’avais entendu du bruit, que j’avais ouvert la porte et aperçu un inconnu.

– Qui faisait main basse sur vos bijoux, n’est-il pas vrai, vos bijoux que vous aviez laissés, en vous dévêtant, sur la coiffeuse ?

– Oui, c’est cela.

– Le mensonge eût paru vraisemblable, dit le président en se tournant vers les jurés, car la fortune, la position sociale de l’accusée la mettaient facilement à l’abri du soupçon… Malheu-reusement pour elle, lorsque les enquêteurs sont arrivés, l’accusée portait encore son manteau d’hermine, sa robe de soi-rée et tous ses bijoux… Dès le lendemain elle fut habilement in-terrogée par le juge d’instruction. Je n’hésiterai pas à qualifier cette déposition de modèle du genre. Elle est très belle. Elle est cruelle, je n’en disconviens pas, mais très belle… On voit cette femme perdre pied, s’enferrer, comme on dit vulgairement, se troubler, mentir, se rétracter. Elle jure, et avec quel accent de sincérité, que jamais Bernard Martin n’a été son amant, elle l’assure au mépris de toute vraisemblance, de toute logique. Elle pleure, elle supplie, et finalement, elle avoue. Le juge d’instruction, dans une analyse serrée, habile, la presse de ques-tions, finit par reconstituer son aventure, hélas, banale… Cette femme vieillissante, attirée par la jeunesse de cet enfant, par le piment de l’inconnu, de l’aventure, peut-être même par l’humble condition de l’amant ?… qui sait ?… Elle, qui était lasse sans doute des amours de son rang… Elle lui cède, veut se re-prendre, croit avec une arrogance de femme riche, que l’amant a été payé, qu’il se contentera de cette aumône, qu’il s’effacera de sa vie… Mais sa beauté, son prestige paraissent inoubliables au garçon qui n’a jamais connu que des filles de brasserie ou des petites prostituées… Il la poursuit, la menace… Elle prend peur et tue… Cette déposition est vraiment émouvante. À chaque question du magistrat la femme essaie d’abord de se débattre,

– 12 – puis avoue, répond : oui, oui… Ce mot revient constamment. Elle n’explique rien. Elle a honte. Elle défaille de honte, comme maintenant, messieurs les jurés ! Mais l’exposition de son crime, le récit qu’on lui en fait est si vrai, si lumineux, si logique qu’elle ne peut pas se défendre. « Oui », encore dit-elle et « oui », enfin à la question si grave : a-t-elle tué par prémédita-tion ? Ensuite, elle s’est rétractée, comprenant l’importance de cette réponse. Elle prétend avoir tué dans un moment d’égarement… Pourtant, accusée, vous aviez vécu toute votre vie sans posséder d’arme et voici que trois semaines à peine après avoir connu Bernard Martin, vous allez chez l’armurier et, de-puis, ce revolver ne vous quitte pas. Est-ce exact ?

– Il était dans un tiroir près de mon lit.

– Pourquoi l’aviez-vous acheté ?

– Je ne sais pas…

– Singulière réponse… Allons, dites la vérité ! Songiez-vous à tuer Bernard Martin ?

– Non, je le jure, dit-elle d’une voix tremblante.

– À qui était-il destiné alors ?… À vous-même ?… Au comte Monti ? dont vous étiez jalouse, a-t-on prétendu ? À une rivale ?

– Non, non, murmura l’accusée en cachant son visage dans ses mains : que l’on ne m’interroge plus, je ne dirai plus rien… J’ai tout avoué, tout ce qu’on a voulu !…

– Soit ! Nous allons procéder à l’audition des témoins. Huissier, introduisez le premier témoin.

Une femme entra ; sur sa figure olivâtre coulaient des larmes ; on voyait briller ses prunelles effarées qui allaient du box des accusés à la pourpre des juges. Dehors, la pluie ruisse-lait ; on entendait son crépitement monotone. Un des journa-listes, qui s’ennuyait, griffonna des phrases de roman sur la

– 13 – feuille étalée devant lui : « Le vent arrache de longs gémisse-ments aux platanes d’or qui bordent la Seine. »

– Vos nom, prénoms…

– Larivière, Flora, Adèle.

– Votre âge ?

– Trente-deux ans.

– Profession ?

– Première femme de chambre de Mme Eysenach.

– Vous ne pouvez pas prêter serment. Je vous interroge en vertu de mon pouvoir discrétionnaire. Quand êtes-vous entrée au service de l’accusée ?

– Il y aura sept ans le 19 janvier.

– Dites-nous ce que vous savez du crime. Votre maîtresse devait réveillonner cette nuit-là en compagnie du comte Monti ?

– Oui, monsieur le président.

– Vous a-t-elle dit à quelle heure elle rentrerait ?

– Assez tard, m’a-t-elle dit. Elle m’a défendu de l’attendre.

– Cela lui arrivait-il parfois ?… Ou bien l’attendiez-vous or-dinairement ?

– J’avais été malade un mois auparavant, et je me sentais très fatiguée encore. Madame n’était pas comme la plupart des patronnes ; elle ménageait son personnel. Elle me dit avec une grande bonté : « Vous vous fatiguez trop, ma pauvre Flora. Je vous défends de veiller. Je me déshabillerai seule. »

– Vous a-t-elle paru ce soir-là comme à son ordinaire ? Ni nerveuse, ni agitée ?

– 14 –

– Triste seulement… Elle était souvent triste. Plus d’une fois, je l’ai vue pleurer.

– Croyez-vous savoir la cause de ces larmes ?

– Elle était jalouse de M. le comte.

– Reprenez votre récit.

– Madame est partie, et je me suis couchée ; ma chambre est à l’étage, séparée de celle de Madame par un couloir. J’ai été réveillée par la sonnerie du téléphone. Je me rappelle que le pe-tit jour passait entre les rideaux ; il devait être quatre ou cinq heures du matin. Parfois, quand Madame était rentrée, M. le comte lui téléphonait ainsi. Sans doute Madame voulait-elle s’assurer qu’il revenait directement chez lui, après l’avoir quit-tée. En effet, souvent elle le rappelait aussitôt, sous prétexte d’entendre encore une fois sa voix. J’écoutai donc le téléphone sonner, mais personne ne répondait. Cela m’a inquiétée, je pressentais un malheur. Je me suis levée ; je suis sortie dans le couloir ; j’ai écouté. J’ai entendu la voix de ma patronne et celle d’un homme, et presque aussitôt un coup de feu.

– Dites-nous la suite.

– J’étais folle de terreur. Je me suis précipitée vers la chambre à coucher, mais là… je ne sais pas pourquoi je n’ai pas osé entrer… J’ai écouté à la porte. On n’entendait plus un son, plus un soupir, plus rien… J’ai ouvert la porte, je suis entrée. Je n’oublierai jamais… Madame était assise sur le lit, toute habillée encore, avec sa grande cape d’hermine, sa robe de soirée, ses bi-joux. Elle était éclairée par une petite ampoule allumée sur la coiffeuse. Elle ne pleurait pas. Sa figure était pâle et effrayante. Je l’appelle ; je la tire par le bras, je crie : « Madame !… Ma-dame !… » Elle semblait ne rien entendre. Enfin elle me regarde et me fait : « Flora, je l’ai tué… » La première idée qui m’est ve-nue à l’esprit en cet instant, c’est qu’elle avait tué son ami… qu’elle s’était querellée avec M. le comte et qu’elle avait tiré

– 15 – dans un moment d’égarement. Je regarde de tous les côtés. J’étais tellement émue et la chambre était si mal éclairée que tout d’abord, je n’ai vu à terre qu’une masse noire, comme si on avait jeté sur le parquet un tas de vêtements. J’allume, je vois dans un coin le téléphone qui avait roulé à terre et à côté, le re-volver. Puis, j’aperçois un homme étendu… Bonne Vierge, je me penche, je n’en crois pas mes yeux. Ce n’était pas M. le comte, mais un garçon que je n’avais jamais vu…

– Vous n’aviez jamais rencontré la victime soit au domicile de votre maîtresse, soit au-dehors ?

– Jamais, monsieur le président.

– L’accusée n’a jamais prononcé son nom devant vous ?

– Jamais, monsieur le président, je n’ai jamais entendu son nom.

– Quand vous avez découvert le cadavre du malheureux jeune homme, qu’avez-vous fait ?

– J’ai pensé qu’il respirait peut-être encore, et je l’ai dit à Madame. Elle s’est levée et elle s’est agenouillée à côté de moi. Elle a soulevé la tête de ce… Bernard Martin… elle l’a soulevée, et elle l’a tenue ainsi quelques instants, entre ses mains. Elle le regardait sans rien dire, sans bouger, et, de fait, il n’y avait rien à faire. Un peu de sang coulait au coin de ses lèvres. Il semblait très jeune, mal nourri ; il était maigre, les joues creuses, et ses vêtements étaient mouillés comme s’il était resté longtemps de-hors… Il pleuvait cette nuit-là… J’ai dit : « Il n’y a rien à faire. Il est mort. » Madame n’a rien répondu… Elle paraissait ne pas se lasser de le regarder… Elle a pris son petit sac… mais ses yeux ne quittaient pas Bernard Martin… Elle a sorti un mouchoir de son sac… Elle a essuyé le coin des lèvres, le sang et la mousse qui coulaient de la bouche du mort. Elle a soupiré profondé-ment, m’a regardée comme si elle se réveillait… Enfin, elle s’est levée et m’a dit : « Préviens la police, ma pauvre Flora… » Ce tu-

– 16 – toiement… ce… je ne peux pas dire ce que ça m’a fait… On aurait dit que Madame comprenait qu’elle n’aurait plus personne avec elle maintenant, et qu’elle me regardait un peu comme une amie… C’est moi qui ai dit : « C’est un cambrioleur, n’est-ce pas ?… »

– Vous le croyiez vraiment, témoin ?

– Non, je ne le croyais pas… Je dois dire la vérité, n’est-ce pas ?… Mais je ne pouvais pas croire que Madame, si douce, si bonne avec tous ait pu tuer ainsi sans raison… Je pensais qu’il avait dû la faire souffrir, que c’était un maître chanteur qui la menaçait.

– Cet attachement à votre maîtresse vous honore. Toute-fois, il n’aurait pas dû vous entraîner à conseiller à l’accusée un mensonge enfantin et qui n’a pu qu’aggraver son cas. Qu’a ré-pondu l’accusée ?

– Rien. Elle est sortie de la chambre… Elle a fait quelques pas dans le couloir… Elle tordait ses mains, comme à présent… Puis, elle est entrée chez moi et elle s’est jetée sur mon lit. Elle n’a plus bougé jusqu’au moment où la police est arrivée. Il fai-sait froid… J’ai voulu étendre une couverture sur ses jambes. Je me suis aperçue qu’elle dormait. Elle ne s’est réveillée que lors-que les agents sont arrivés. C’est tout.

– Avez-vous des questions à poser au témoin ? Messieurs les jurés ? Monsieur l’avocat général ?

L’avocat général demanda :

– Mademoiselle Larivière, avec une fidélité qui vous fait le plus grand honneur, vous vous êtes efforcée de nous dépeindre l’accusée comme une femme douce, bonne, aimée de ses domes-tiques. Je n’en disconviens pas. Mais vous avez discrètement passé sur sa moralité. Nous ne parlerons pas ici des liaisons dont on a pu retrouver la trace, notamment avec un jeune An-glais, Georges Canning, tué au front en 1916, ni de Herbert Lacy,

– 17 – que l’accusée connut en 1925, lorsqu’elle revint à Paris après une longue absence. Nous omettrons tous ceux qui précédèrent. Mais vous êtes au service de l’accusée depuis 1928. Ne lui avez-vous connu aucun amant ?

– M. le comte Monti.

– Celui-là est de notoriété publique. Mais sauf le comte Monti ?

– Personne depuis qu’elle connaît M. le comte, je le jure-rais…

– Vous parlez au conditionnel, j’imagine ?

– Je ne comprends pas…

– Passons… Avant le comte Monti, pouvez-vous assurer que votre maîtresse n’a eu personne dans sa vie ?

– Elle ne m’a pas fait de confidences.

– J’entends. Mais n’avez-vous pas dit à une amie qu’il fal-lait, je cite textuellement vos paroles, qu’il fallait que Madame eût un attachement bien profond pour M. le comte pour avoir cessé de courir. L’avez-vous dit ?

– Oui, c’est-à-dire…

– L’avez-vous dit, oui ou non ?

– Oui, Madame avait eu des amants avant M. le comte, mais elle était bien libre, veuve et sans enfants.

– C’est possible. Toutefois, il ne faut pas que la défense nous présente ici l’accusée sous les traits d’une femme sans re-proche, tombée au pouvoir d’un gredin. Je tiens à démontrer, et messieurs les jurés l’auront compris, que Gladys Eysenach n’en était pas à son coup d’essai, et qu’il peut paraître extraordinaire que cet enfant, Bernard Martin, ait pu l’affoler de peur au point de lui faire commettre un meurtre. L’accusée se pose en victime.

– 18 –

Savons-nous si Bernard Martin ne fut pas doublement la vic-time de cette femme ? Bernard Martin, messieurs les jurés, que l’on essaie de flétrir ici en le représentant comme je ne sais quel gigolo, quel souteneur de bas étage, était un enfant sage et stu-dieux. Rien n’autorise à émettre sur son compte des supposi-tions immondes ! La victime, qui préparait sa licence ès lettres, menait au Quartier Latin la vie la plus modeste, habitait une pe-tite chambre dans un hôtel de troisième ordre. On n’a trouvé chez lui à sa mort que la somme de quatre cents francs. Vête-ments modestes, pas de bijoux. Est-ce là, je vous le demande, le mode de vie d’un gigolo, chéri d’une femme riche et qu’il eût ob-sédée de menaces continuelles ? Savez-vous si ce n’est pas cette femme qui, forte de sa beauté, de sa fortune, de son prestige mondain, si ce ne fut pas cette femme que vous voyez devant vous, messieurs les jurés, qui prit cet enfant dans ses rets pour le corrompre avant de le tuer ? Ces courtisanes du grand monde peuvent être plus redoutables que les autres parce qu’elles sont plus belles et plus savantes ! Démasquons l’hypocrisie qui con-siste à glorifier celles-ci et à réserver tous nos mépris aux ser-vantes de la Vénus vénale ! À celles dont je parle, à ces Gladys Eysenach, il faut l’âme de leurs amants et leur vie !… L’accusée a berné le comte Monti ! Elle s’est jouée des sentiments de ce ga-lant homme, puisqu’elle n’a pas hésité à le tromper avec un jeune garçon inconnu !… Elle s’est amusée à affoler Bernard Martin. Mais le jeu devenait dangereux. Elle a acheté un revol-ver, et, froidement, sans pitié, elle a abattu cet enfant qui, sans elle, eût pu poursuivre le cours d’une vie studieuse, qui fût de-venu un homme heureux et utile, qui sait ? à ses concitoyens !

– Mademoiselle Larivière, dit l’avocat de la défense : un mot, je vous prie. Votre maîtresse aimait-elle le comte Monti ? Répondez avec votre sensibilité de femme.

– Elle l’adorait.

– Je vous remercie, mademoiselle. Que ce mot seul serve de réponse au beau mouvement d’éloquence de M. l’avocat gé-

– 19 – néral. Un humble mot, mais si vrai. Elle adorait son amant. Amoureuse, jalouse, a-t-elle, dans une minute d’égarement, voulu éveiller à son tour la jalousie du volage ?… A-t-elle cédé à ce garçon qui la poursuivait ?… L’a-t-elle regretté ensuite, re-douté le scandale jusqu’à tuer dans un instant d’affolement qu’elle expiera toute sa vie ?… Cela ne semble-t-il pas plus simple, plus humain, plus logique que d’essayer de transformer cette femme, coupable, certes, criminelle, je ne le nie pas, mais charmante et douce, en je ne sais quelle goule, en une vamp de cinéma…

Le président fit partir le témoin. L’accusée paraissait mor-tellement lasse. Par moments ses traits ne reflétaient qu’un dou-loureux ennui. En partant, sa femme de chambre lui sourit ti-midement, comme pour l’encourager, et l’accusée se mit à pleu-rer. Les larmes coulaient sur ses joues livides. Elle les essuya du revers de la main, puis baissa les yeux et ne bougea plus.

Dehors, la pluie ne cessait pas. Le ciel devenait noir. On al-luma les lampes. Le visage de l’accusée, sous cette lumière jaune, parut tragique, tout à coup, sans âge ; ses traits étaient immobiles ; la vie semblait s’être réfugiée dans les yeux hantés, beaux et profonds.

– Huissier, dit le président, faites entrer le témoin suivant.

La chaleur était étouffante ; de jeunes avocats assis par terre, dans le prétoire même, formaient un tapis noir.

– Votre nom et vos prénoms ? demanda le président au témoin.

– Aldo de Fieschi, comte Monti.

C’était un homme d’une quarantaine d’années, de très haute taille, le visage rasé, beau et régulier, la bouche dure, les yeux pâles, gris, aux longs cils.

 

– 20 –

Quelqu’un dit dans la salle, se penchant à l’oreille d’une femme :

– Pauvre Aldo… Savez-vous ce qu’il m’a dit le lendemain du crime ? Il était bouleversé et sa hauteur, son calme l’avaient quitté… « Ah ! mon cher, pourquoi ne m’a-t-elle pas tué moi ?… » Cette honte, cet étalage de turpitudes, cela, il ne le pardonnera jamais…

– Qu’en savez-vous ?… Les hommes sont si bizarres… Elle a couché avec ce petit Martin, sans doute, pour piquer sa jalou-sie. Elle l’a tué pour que Monti ne sache rien… C’est flatteur…

– C’est la thèse de la défense…

Le président, cependant, demandait :

– Vous avez passé avec l’accusée la soirée qui précédait le crime ?

– Oui, monsieur le président.

– Vous aviez connu l’accusée en 1930 ?

– C’est exact.

– Vous désiriez l’épouser ?

– Oui, monsieur le président.

– Gladys Eysenach a d’abord consenti à ce mariage ? Puis elle s’est ravisée, n’est-il pas vrai ?

– Elle s’est ravisée.

– Pour quelles raisons ?

– Mme Eysenach hésitait à aliéner sa liberté.

– Elle ne donnait pas d’autres motifs ?

– Non, elle n’en donnait pas d’autres…

– 21 –

– Avez-vous renouvelé votre demande ?

– À plusieurs reprises.

– Demandes qui furent toujours suivies de refus ?

– C’est exact.

– Aviez-vous le sentiment, ces derniers temps, d’un amour secret dans la vie de l’accusée ?… Redoutiez-vous un rival ?

– Non, je ne redoutais pas de rival…

– Parlez-nous de la soirée qui précéda le crime et qui fut la dernière que vous passâtes ensemble.

– J’étais venu chercher Mme Eysenach chez elle, vers huit heures et demie. Elle paraissait comme à l’ordinaire, ni fébrile ni triste. Nous avons dîné chez Ciro’s. Nous devions finir la soi-rée chez Florence avec des amis communs, les Percier… Vers trois heures du matin, nous sommes rentrés. Ma voiture, ce soir-là, était en réparation. Nous nous servions donc de celle de Mme Eysenach… Je la ramenai jusqu’à sa porte, puis je rentrai chez moi.

– Vous l’avez vue entrer chez elle ?

– Je me préparais à descendre, naturellement, pour faire ouvrir la porte de l’hôtel, mais j’avais été souffrant, toute la journée… Je m’étais soutenu à coups d’aspirine… Dans la voi-ture, j’avais été pris de frissons… Mme Eysenach s’était inquiétée et m’avait prié instamment de ne pas sortir de la voiture. La nuit était glacée… Je me rappelle que la pluie tombait et que le vent soufflait avec une violence extrême… Toutefois, je ne fis que rire de cette inquiétude. La guerre m’a habitué à supporter ces mi-sères, et bien d’autres, sans y attacher d’importance. Il y eut même entre nous une sorte de petite querelle pour rire… Je vou-lus ouvrir la portière et descendre, mais Mme Eysenach m’en empêcha. Elle me saisit la main, m’échappa et sauta sur le trot-toir. Elle cria au chauffeur : « Reconduisez monsieur le

– 22 – comte… » J’eus le temps de lui baiser la main, et la voiture par-tit.

– Elle avait aperçu Bernard Martin qui l’attendait, sans doute ?…

– Sans doute, dit sèchement le comte Monti.

– Vous n’avez plus eu de nouvelles de Mme Eysenach jusqu’au lendemain ?

– En rentrant, je lui ai téléphoné, comme il avait été con-venu entre nous. Personne ne répondit à mon appel. J’ai cru que Mme Eysenach dormait déjà. Il était un peu plus de six heures lorsque je fus réveillé par la femme de chambre, Flora, qui m’annonçait l’affreuse chose. Elle me dit de venir en toute hâte, sans perdre une seconde, qu’un malheur était arrivé. Je vous laisse à penser quelle fut mon angoisse… je m’habillai à la hâte. Je me précipitai hors de la maison. Quand j’arrivai chez Mme Eysenach, la police avait été alertée. Je trouvai la maison pleine de monde et le cadavre de ce malheureux déjà froid.

– Vous n’aviez jamais vu la victime ?

– Jamais.

– Son nom, naturellement, vous était inconnu ?

– Totalement inconnu.

– Messieurs les jurés, avez-vous des questions à poser au témoin ? Monsieur l’avocat général ?… Maître ?…

– Monsieur, demanda l’avocat de la défense, voulez-vous nous dire si, selon ce qu’on a prétendu, il est exact que l’accusée se soit montrée jalouse de vos assiduités auprès d’une de ses amies ?… Ne vous a-t-elle jamais fait d’observations à ce sujet ?

– Je ne me souviens pas, dit Monti.

– Voulez-vous chercher dans vos souvenirs ?

– 23 –

– Mme Eysenach, dit enfin le témoin, se montrait effective-ment jalouse et irritable ces derniers temps, du moins…

– Oui, dit le défenseur, avec un accent mal dissimulé de triomphe, quelque temps avant d’avoir rencontré Bernard Mar-tin ?… Cela ne s’accorde-t-il pas avec ce que j’essayais de dé-peindre tout à l’heure à messieurs les jurés : cette femme isolée, incomprise, cherchant de piètres consolations, des miettes d’amour auprès d’un inconnu, trompée et bafouée par celui qu’elle adorait ?…

– Ma tendresse ne lui avait jamais fait défaut, dit Monti, qui commençait à pétrir nerveusement la barre des témoins de ses larges et fines mains.

– Jamais ?… Vraiment ?…

– J’avais, dit Monti, le plus vif attachement pour Mme Eysenach ; mon plus grand désir était de l’épouser, de fon-der un foyer… Elle ne l’a pas voulu… On ne saurait donc m’en vouloir si, parfois, il m’est arrivé de prendre des distractions bien innocentes et que la défense semble vouloir me repro-cher !…

– En effet, dit le président, en se tournant vers l’accusée, il ne tenait qu’à vous d’avoir une existence honorable, mais, sans doute préfériez-vous le piment du danger et du hasard dans l’amour ?

Elle ne répondit rien. Elle tremblait visiblement. Le défen-seur continua, en s’adressant à Monti :

– Est-il possible que vous, monsieur, vous que cette mal-heureuse a aimé, vous accréditiez ainsi la légende qui fait, d’une pauvre femme amoureuse et faible, une créature folle et dépra-vée ?… Qui plus que vous, pourtant devrait lui témoigner de l’indulgence ?… Si elle avait senti en vous un attachement sin-cère, cela l’eût sauvée, peut-être ?… Ah, dit-il en élevant insen-siblement sa voix célèbre, sa voix d’or, ah, monsieur, vous allez

– 24 – me forcer à des précisions bien pénibles… Je le déplore, et ce-pendant… Voyons, je vais parler avec une brutalité que je vous prie de vouloir pardonner… Vos affaires d’argent, monsieur le comte Monti, ne traversaient-elles pas une passe difficile au moment de votre rencontre avec Mme Eysenach ?

Sur les bancs de la presse, les journalistes sténographiè-rent :

« Vif incident. Le président suspend la séance. À la reprise, le témoin déclare… »

– La vérité est que ma famille, plus riche de terres que d’argent, n’a jamais eu de revenus en rapport avec le rang qu’elle occupait. Toutefois, je ne crois pas qu’il se trouve en Ita-lie ou à Paris quelqu’un qui puisse sans mensonge m’accuser d’avoir fait des dettes ou vécu d’une manière extravagante. La fortune considérable de Mme Eysenach avait à mes yeux moins de poids que son attrait et ses mérites personnels. Je ne consi-dérais pas cette fortune comme un obstacle à notre union, car je voulais m’établir, une fois marié, d’une façon convenable et même brillante. J’apportais à ma fiancée un nom qui pouvait lui faire oublier ma pauvreté, toute relative, d’ailleurs… Il est étrange qu’on vienne me reprocher cette gêne pécuniaire qui, hélas, chez un noble romain, n’étonne personne à l’ordinaire…

– Le tribunal s’incline, dit le président, devant la parfaite correction du témoin. Vous pouvez vous retirer, monsieur. Huissier, introduisez le témoin suivant.

Une très jolie femme, ligotée de renards, menue, la peau blanche, le visage aigu, une courte voilette noire flottant sur ses yeux, parut à la barre. Elle retira lentement ses longs gants noirs pour la prestation du serment.

– Vos nom et prénoms ?

– Jeannine, Marie, Suzanne Percier.

– 25 –

– Votre âge ?

– Vingt-cinq ans…

– Votre domicile ?

– 8, rue de la Faisanderie.

– Votre profession.

– Sans profession.

– On vous a citée comme témoin, madame, en qualité de quatrième convive au souper qui précéda le drame et comme une amie intime de l’accusée ?

– Gladys Eysenach était, en effet, pour moi, une excellente amie. Je l’aimais beaucoup. J’ai encore pour elle une profonde sympathie et, naturellement, une infinie pitié…

Elle se tourna vers l’accusée en souriant, comme pour l’inviter à lui rendre son sourire, à reconnaître sa bonté. Gladys Eysenach redressa avec effort la tête et regarda fixement le té-moin ; sa bouche se crispa en un pli léger d’amertume. Un ins-tant, les deux femmes se mesurèrent du regard, puis l’accusée releva frileusement le col de son manteau et déroba ses traits.

– Étiez-vous au courant de la vie sentimentale de votre amie ?

– Mon Dieu, monsieur le président, vous savez ce que c’est que l’amitié entre femmes ?… Du bavardage… On échange des adresses de couturières, on sort ensemble, mais les confidences sont rares. Naturellement j’étais, comme tout le monde, au cou-rant de la liaison de Gladys avec le comte Monti. Mais, à part le comte Monti, je ne saurais rien dire, avec précision, du moins…

– Savez-vous pour quelles raisons votre amie avait toujours obstinément refusé le mariage que lui offrait le comte Monti ?

– 26 –

– J’imagine, dit Jeannine Percier, en haussant légèrement les épaules, qu’elle tenait à garder une liberté qui devait lui être infiniment précieuse, si je puis en juger par l’usage qu’elle en faisait.

– Voulez-vous préciser, madame ?

– Je ne veux rien dire de mal… Dieu m’en garde… Je ne fais que répéter ce qui était de notoriété publique… Gladys était ex-cessivement coquette… Elle n’aimait rien autant que le flirt, les hommages, mais ce n’est pas un crime…

– En effet, lorsque cela s’arrête là…

– Mon mari et moi avions pour le comte Monti la plus franche amitié et nous l’avons souvent mis en garde contre un mariage qui eût fait, selon mon humble avis, le malheur de tous deux…

– Leur liaison, cependant, était heureuse ?

– Elle le semblait du moins… Mais la pauvre Gladys était d’une jalousie insensée, douloureuse. Elle était violente égale-ment, sous des dehors d’une grande douceur… Quand j’ai appris l’horrible crime, je n’ai pas été étonnée… Gladys m’avait tou-jours semblé contenir en elle-même un tragique latent. Elle était… mystérieuse… Elle était déraisonnablement exigeante… Elle demandait aux hommes une fidélité qui n’est plus de nos jours, hélas !… Elle s’attendait à une dévotion que sa beauté jus-tifiait, certes, mais son âge… Tout cela, elle ne voulait pas le comprendre… Elle n’a jamais voulu admettre que la passion de son ami fut déjà passée, qu’il lui gardait, certes, une sûre affec-tion, mais enfin qu’il était temps, peut-être, d’être plus indul-gente, plus tolérante… Comme, d’autre part, sa propre vie sen-timentale était très chargée, tout cela influait sur son caractère et la rendait sombre et irritable…

 

– 27 –

– Pouvez-vous nous parler de la nuit qui précéda le drame, de ce souper de réveillon qui devait se terminer si tragique-ment ?

– Nous avions dîné chez Ciro’s, mon mari et moi, où nous avions retrouvé Gladys et le comte Monti… Nous convînmes d’aller finir la soirée chez Florence. Le reste de la nuit fut sans histoire. Champagne, danses et retour au petit matin. C’est tout.

– L’accusée semblait-elle nerveuse, fébrile ?

– Elle m’a paru excessivement nerveuse et fébrile cette nuit-là, monsieur le président. À chaque femme que Monti re-gardait, oh, bien innocemment parfois, à chaque compliment banal qu’il adressait à sa voisine, la pauvre femme pâlissait et tremblait… Cela faisait pitié, je vous assure… J’aurais voulu la rassurer… Mais comment ?… Je me rappelle que je l’ai embras-sée de tout mon cœur en nous séparant, et j’espère qu’elle aura compris ma sympathie. Je suis heureuse maintenant de n’avoir pas retenu ce mouvement spontané d’affection, lorsque je songe à tout ce que cette malheureuse a dû endurer depuis…

– Vous n’avez jamais vu Bernard Martin chez l’accusée ?

– Jamais, monsieur le président.

– Vous n’avez jamais entendu son nom ?

– Jamais.

– Avez-vous eu connaissance d’autres liaisons analogues, soit directement par l’accusée elle-même, soit par un tiers ?… Vous hésitez ?… N’oubliez pas que vous devez dire la vérité.

– Vraiment, dit Jeannine Percier en tordant nerveusement ses longs gants, je ne sais que dire…

– La vérité, uniquement, madame. Préférez-vous que je vous interroge ?… Vous avez dit à l’instruction que cela ne vous étonnait pas, que cela devait arriver, et qu’il était fatal que

– 28 –

Mme Eysenach tombât tôt ou tard sous la coupe d’un aigrefin… Je cite vos propres paroles.

– Si je l’ai dit à l’instruction, c’est que c’est vrai…

– Veuillez préciser, madame. Vous êtes ici pour éclairer la justice.

– En parlant ainsi, j’avais pensé, je l’avoue, à un… une mai-son de la rue Balzac que la malheureuse avait la faiblesse de fré-quenter.

– Vous voulez dire une maison de rendez-vous ?

– Oui. Je ne crois pas devoir celer à la justice des fréquen-tations qui, pour étranges et anormales qu’elles soient, peuvent jeter une lueur sur le côté pathologique du caractère de ma mal-heureuse amie.

Le président regarda Gladys Eysenach :

– Est-ce vrai ?

– Oui, dit-elle avec lassitude.

Le président éleva lentement en l’air ses grandes manches rouges :

– Quelle jouissance honteuse alliez-vous chercher là ?… Belle encore, liée à un galant homme, quelle aberration vous conduisait dans ces lits de passage ? Riche, vous n’aviez même pas l’excuse du besoin d’argent, qui, si souvent, hélas, perd les femmes… Vous ne voulez pas répondre ?

– Je ne nie pas, dit l’accusée à voix basse.

– Avez-vous fini votre déposition, témoin ?

– Oui, monsieur le président. Me sera-t-il permis d’implorer la clémence du jury pour une malheureuse ?

– 29 –

– Ceci est l’affaire de la défense et non la vôtre, dit le prési-dent, avec un imperceptible sourire ; vous pouvez vous retirer, madame.

Elle quitta la barre et le défilé des témoins reprit. Ceux-là étaient de petites gens, le concierge de l’hôtel où habitait l’accusée, son chauffeur. Ils déposaient d’une manière risible et maladroite, mais tous essayaient visiblement de décharger Gla-dys Eysenach autant qu’il était en leur pouvoir. Puis vinrent les médecins, les uns parlant de l’état mental de l’accusée, « ner-veuse, excitable, mais pleinement saine d’esprit et responsable de ses actes », les autres décrivant le cadavre de la victime.

La foule, fatiguée, bourdonnait d’une sourde et incessante rumeur et certaines paroles, certains mouvements des témoins, un mot, un tic, une inflexion de voix faisaient courir un rire bas, nerveux, dans la salle.

– Faites entrer le témoin suivant.

C’était un homme âgé, au teint pâle, presque transparent, aux cheveux d’argent ; sa longue bouche fine avait, aux commis-sures des lèvres, ce pli de lassitude qui révèle une usure pro-fonde du corps. Quand elle le vit, l’accusée poussa un petit sou-pir douloureux et, penchée en avant, regarda avidement le vieil homme.

Elle pleurait ; elle semblait vieille et fatiguée, avoir toute honte bue, s’abandonner…

– Vos nom et prénoms ?

– Claude-Patrice Beauchamp.

– Votre âge ?

– Soixante et onze ans.

– Votre domicile ?

– 30 –

– 28, boulevard du Mail, Vevey, Suisse. À Paris, j’habite au 12, quai Malaquais.

– Votre profession.

– Sans profession.

– Il est nécessaire d’élever davantage la voix pour être en-tendu de messieurs les jurés. Vous sentez-vous capable de cet effort ?

Le témoin inclina la tête, puis dit doucement, en s’efforçant de parler avec la plus grande netteté :

– Oui, monsieur le président. Je vous demande de me par-donner. Je suis vieux et malade.

– Désirez-vous vous asseoir ?

Il refusa.

– Vous êtes proche parent de l’accusée, son seul parent ac-tuellement vivant ?

– Gladys Eysenach est née Burnera. J’avais épousé Teresa Burnera. Le père de ma femme et celui de Gladys Eysenach étaient frères, de riches armateurs de Montevideo. Salvador Burnera, le père de ma cousine, était un homme d’une grande intelligence et d’une grande culture. Malheureusement, lui et sa femme étaient séparés et ma cousine a été élevée par sa mère, qui était, je crois, une personne d’un caractère assez instable, assez difficile. Elle avait cessé toutes relations avec ses proches. Ma femme vit pour la première fois sa cousine au cours d’un voyage à Aix-les-Bains, Gladys Eysenach était presque une en-fant, alors… Ma femme l’invita à venir passer une saison chez nous, à Londres, où j’habitais en ce temps-là.

– Cela remonte à ?…

 

– 31 –

Mais le témoin se tut. Il regardait avec pitié le visage de l’accusée, qui paraissait ravagé et livide au reflet des lampes. Elle baissa tristement les yeux. Il dit avec un soupir :

– Il y a longtemps… Je ne me rappelle plus…

– Pouvez-vous dire à messieurs les jurés quel était à cette époque le caractère de l’accusée ?

– Elle était douce et joyeuse alors… Recherchant les hom-mages… Aimant par-dessus tout à être courtisée…

– Avez-vous continué à vous revoir ?

– Occasionnellement. Ma cousine avait épousé Richard Ey-senach. Elle voyageait constamment. Lorsqu’elle traversait Pa-ris, je ne manquais pas de venir lui présenter mes hommages. Mais je me trouvais rarement à Paris. La santé de ma femme était délicate, et nous habitions la Suisse plusieurs mois par an. Mon fils, Olivier, était souvent reçu chez les Eysenach, toute-fois… En 1914, quelques mois avant la mort de la pauvre petite Marie-Thérèse (c’était la fille de ma cousine), j’ai traversé An-tibes. Nous nous sommes rencontrés alors… Puis, je suis reparti pour Vevey. Mon fils a été tué à la guerre. Je me suis fixé défini-tivement à Vevey, dont le climat me convient… Je n’ai pas revu ma cousine.

– Vous la revoyez pour la première fois depuis vingt ans ?

– Oui, monsieur le président.

– Vous avez été cité comme témoin dans cette pénible af-faire, parce qu’on a découvert au domicile de l’accusée une lettre qui vous avait été adressée… Cette lettre est entre nos mains. Lecture en sera faite à messieurs les jurés.

L’accusée, le visage baissé, entendit :

« Venez à mon secours… Ne vous étonnez pas que je fasse appel à vous… Sans doute, m’avez-vous oubliée ?… Mais je n’ai

– 32 – personne d’autre au monde… Tous sont morts autour de moi… Je suis seule. Il me semble par moments que je suis plongée vi-vante au fond d’un puits, d’un abîme de solitude… Vous seul vous souvenez encore de la femme que j’ai été. J’ai honte, dé-sespérément honte, mais je veux avoir le courage de faire appel à vous, à vous seul, à vous, qui m’avez aimée… »

– Cette lettre a été cachetée, adressée à votre nom, en Suisse, mais elle n’a jamais été envoyée.

– Je le déplore profondément, dit Beauchamp à voix basse.

– Accusée, vous vouliez vous confier à votre parent ?

Elle se leva avec effort et inclina la tête :

– Oui…

– Lui parler de Bernard Martin ?… Partager avec lui les in-quiétudes que cette liaison vous inspirait ?… Lui demander con-seil ? Il est regrettable que vous n’ayez pas suivi ce premier mouvement…

– Peut-être, dit-elle en haussant lentement les épaules.

– Témoin, l’accusée ne vous a-t-elle jamais écrit ces der-niers temps ?

– Jamais. La dernière lettre que j’ai reçue d’elle était celle où elle m’annonçait la mort de sa fille.

– Estimiez-vous l’accusée capable d’un acte de violence ?

– Non, monsieur le président.

– C’est bien, je vous remercie.

Il partit. D’autres témoins vinrent à la barre. Gladys levait les yeux par moments, semblait chercher autour d’elle un visage ami. Ces figures mêmes dont la curiosité lui avait été si pénible, quelques heures auparavant, se détournaient d’elle, déjà lassées,

– 33 – moroses, indifférentes. La foule commençait à ressentir la fièvre et la fatigue des fins d’audience. On entendait la sourde rumeur des couloirs qui pénétrait parfois jusqu’à la cour d’assises, par une porte mal close, comme le bruit de la mer venant battre un îlot. Le public examinait froidement le visage hagard, pâle et tremblant de l’accusée : on contemple ainsi une bête féroce, emprisonnée derrière les barreaux de sa cage, féroce, mais cap-turée, les griffes et les dents arrachées, pantelante, à demi morte…

Avec des ricanements, des haussements d’épaules, des ex-clamations étouffées, la foule murmurait :

– Quelle déception… Et on la disait si belle… Mais elle a l’air d’une vieille femme… – Voyons, ne soyez pas injuste… Après des mois de prison préventive, sans l’ombre de fards sur la figure, sans compter le remords, je voudrais vous voir à sa place… – Merci… – Elle a de l’allure, c’est indéniable… Elle est fine… Voyez ses mains, comme elles sont belles… Ces mains qui ont tué… – Tout de même, à partir d’un certain chiffre d’impôts, on ne tue pas si facilement… – La preuve…

Dans les derniers rangs du public debout, une femme sou-pira :

– Tromper un amant comme Monti…

Les témoins que l’on entendait maintenant étaient ceux qui avaient connu Bernard Martin, mais la foule blasée écoutait à peine. Dans ce procès, l’accusée seule passionnait la salle ; la victime n’était qu’une pâle ombre. Dans l’indifférence générale on avait appris que Bernard Martin était né à Beix (Alpes-Maritimes), le 13 avril 1915, de père et de mère inconnus. Il avait été reconnu ultérieurement par Martial Martin, ancien maître d’hôtel, qui vivait maritalement avec Bertha Souprosse, ancienne cuisinière. Tous deux avaient été au service des ducs de Joux, qui leur avaient servi une rente jusqu’au jour de leur mort, survenue pour Martial Martin en 1919 et pour Bertha

– 34 –

Souprosse en 1932. Elle paraissait aimer tendrement le petit Bernard. Elle l’avait élevé avec soin et d’une manière fort au-dessus de sa condition. L’enfant avait obtenu une bourse à Louis-le-Grand. Le tribunal fit donner lecture du témoignage d’un des anciens professeurs de Bernard Martin :

« Caractère silencieux, amer, sombre. Intelligence excep-tionnelle, avec quelques traits de génie précoce, ou du moins, cette espèce de ténacité, cette patience clairvoyante et profonde qui, appliquées à l’objet qu’il faut, font le génie.

« Ceci est extrait de mes notes personnelles et daté du temps où le malheureux enfant entrait dans l’adolescence. Je puis ajouter maintenant, à la lumière de mes souvenirs, que ces trésors de patience et de divination étaient le plus souvent appe-lés à servir des amusements futiles. La seule passion de Bernard Martin semblait être de vaincre la difficulté actuelle, quelle qu’elle fût, et ceci une fois obtenu, il se désintéressait aussitôt de l’étude ou du jeu qu’il avait pu maîtriser. Enfant, par suite d’un pari avec un de ses jeunes condisciples, il avait appris l’anglais seul, à coups de dictionnaire, en trois mois. Étant parvenu à une certaine connaissance de la langue, il cessa brusquement cette étude et ne prononça jamais plus un seul mot d’anglais. Ma-thématicien né, un des premiers élèves de ma classe, il est entré, comme j’ai pu le voir à la Faculté des Lettres, toujours poussé, sans nul doute, par cette perverse curiosité et cette inquiète am-bition que je découvris en lui à l’âge de douze ans. Il était très difficilement influençable. Il était de ces garçons que les bonnes fréquentations ne peuvent améliorer, ni les mauvaises cor-rompre. Il semblait vivre uniquement selon sa propre loi et n’obéir qu’à son propre code de conduite.

« De goûts modestes, montrant même un certain penchant vers l’ascétisme, extrêmement ambitieux, le rôle d’amant chéri d’une femme riche est celui qui s’accordait le moins avec son ca-ractère. Sans doute a-t-il été séduit par le prestige de la mon-

 

– 35 – daine : il souffrait de sa naissance obscure et souhaitait faire son chemin dans le monde.

« Je déplore le drame qui lui a coûté la vie, car j’avais tou-jours cru que cet enfant était promis à un bel avenir. »

– Introduisez le témoin suivant.

C’était un garçon de vingt ans, de type levantin. Il avait des cheveux noirs mal coupés, un visage sec et plein de feu. Il parlait avec hâte, en bredouillant un peu, gêné sans doute par son ac-cent étranger.

– Votre nom ?

– Constantin Slotis.

– Âge ?

– Vingt ans.

– Domicile ?

– 6, rue des Fossés-Saint-Jacques.

– Profession ?

– Étudiant en médecine.

– Vous n’êtes ni parent ni allié de l’accusée… Vous n’êtes pas à son service et elle n’est pas au vôtre… Vous jurez de parler sans haine et sans crainte, de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité ? Levez la main et dites : « Je le jure. » Vous con-naissiez Bernard Martin ?

– Nous étions voisins de chambre.

– Vous a-t-il fait des confidences ?

– Jamais. Ce n’était pas un type à ça… Il ne parlait pas beaucoup.

– 36 –

– Quel genre d’homme était-ce à votre avis ?

– Blagueur à froid, violent, peu liant… Nous avions des camarades communs, hommes et femmes. Tout le monde vous dira la même chose.

– Était-il gêné ?

– Comme tout le monde… Je veux dire au Quartier, mon-sieur le président, on vit à peu près bien du 1er au 5, mais c’est tout…

– Vous a-t-il emprunté de l’argent ?

– Non, mais il aurait été bien en peine… On ne va pas cher-cher de l’eau à la rivière quand elle est à sec, dit un proverbe de chez nous.

– Avez-vous eu l’impression, quelque temps avant sa mort, que ses ressources aient augmenté ?

– Non, monsieur le président.

– Avez-vous rencontré l’accusée quand elle venait chez Bernard Martin ?

– Je l’ai aperçue une seule fois, le 13 octobre 1934.

– Comme vos souvenirs sont précis !

– J’avais un examen le lendemain, et le parfum de cette femme était si doux qu’il passait sous ma porte et m’empêchait de travailler. Le lendemain j’ai eu une très mauvaise note. C’est à cette circonstance que je dois des souvenirs aussi précis.

On rit dans la salle. Slotis continua.

– Quand elle est sortie, ma foi, j’ai ouvert ma porte pour la voir. Je la reconnais bien. Elle était très belle…

– Est-elle restée longtemps chez votre camarade ?

– 37 –

– Une demi-heure.

– Avez-vous parlé de cette visite à Bernard Martin ?

– Oui. Je l’ai rencontré le même soir dans un établissement de la rue Vavin. Nous étions un peu gris, je crois… Je lui ai dit : « Ben, mon vieux, tu te mets bien… » enfin, ce qu’on dit en pa-reil cas. Il a ri. Il avait une expression très dure quand il riait. J’ai même pensé : « Voilà une femme qui va la sentir passer un jour… »

– C’est lui qui « l’a senti passer », comme vous dites… Qu’a-t-il répondu ?

– Il m’a récité le songe d’Athalie, monsieur le président.

– Quoi ?

– Ma mère Jézabel devant moi s’est montrée…

– Quel châtiment, dit le président en regardant Gladys Ey-senach.

Elle écoutait Slotis avec une attention passionnée ; ses fines narines palpitaient ; ses yeux étaient fixes et clairs ; sur son beau visage ravagé apparaissait enfin cette expression rusée et cruelle qui convient au masque du crime. Le jury populaire se sentit plus sûr de lui-même et de ses droits.

– Avez-vous vu Bernard Martin la veille de sa mort, té-moin ?

– Oui. Il était complètement ivre.

– Avait-il l’habitude de boire ?

– Il buvait rarement, et il tenait bien le coup d’ordinaire, mais cette nuit-là, il était noir. Il était très affecté par la mort d’une de ses anciennes maîtresses, une certaine Laurette, Laure Pellegrain, qui avait vécu avec lui jusqu’en novembre dernier. Elle était tuberculeuse. Elle est morte en Suisse.

– 38 –

– Connaissiez-vous l’existence de cette femme ? demanda le président à Gladys.

– Oui, fit-elle avec effort.

– L’argent que vous donniez à votre jeune amant n’allait-il pas à cette femme ?

– C’est possible.

– Regardez, dit doucement un homme dans la salle, se penchant à l’oreille de sa voisine : regardez l’accusée… Elle a dû beaucoup souffrir par ce Bernard Martin… Par moments quand on parle de lui, sur sa figure passe une expression de haine. Au-trement, elle n’a pas l’air d’une femme qui a tué…

Une fille blonde, à la peau couleur de lait, des cheveux blonds s’échappant du chapeau noir, vint à la barre et croisa de-vant elle ses grosses mains rouges. Son nom : Eugénie Follen-fant fit rire la foule ; elle-même l’écouta avec les marques de la plus franche gaieté. Le président dit, en frappant sur la table avec le coupe-papier qu’il tenait à la main :

– Il ne faut pas rire. Ce n’est pas un spectacle ici.

– Je ris parce que je suis nerveuse.

– Eh bien, calmez-vous et répondez. Vous êtes au service de Mme Dumont, propriétaire de l’hôtel de la rue des Fossés-Saint-Jacques où habitait la victime. Reconnaissez-vous en l’accusée la personne qui est venue à plusieurs reprises rendre visite à Bernard Martin ?

– Oui, monsieur le président, dit la fille ; je comprends que je la reconnais.

– L’avez-vous vue souvent ?

– Vous pensez que dans un hôtel d’étudiants on ne se rap-pelle pas toutes celles qui viennent !… Celle-là, je l’ai remarquée

– 39 – parce qu’elle n’était pas comme les autres, avec de beaux vête-ments et un renard au cou… mais je ne me rappelle pas si elle est venue trois, quatre ou cinq fois… Dans ces chiffres-là…

– Bernard Martin ne vous a jamais fait de confidences ?

– Lui ?… Ah, là, là !…

– Il ne semble pas vous avoir laissé un souvenir bien sym-pathique ?

– C’était un drôle de garçon. Il n’était pas méchant, mais pas comme tout le monde. Des fois, il travaillait toute la nuit, et le jour il dormait. Je l’ai vu rester des journées entières sans manger autre chose que des oranges que Mme Laure lui appor-tait. Avec elle il était affectueux. Il l’aimait.

– Elle ne se montrait pas jalouse de l’accusée ? Vous n’avez jamais entendu de scènes ?

– Jamais. Il s’inquiétait beaucoup de la santé de Mme Laure qui s’en allait de la poitrine. Même qu’elle est morte en Suisse un mois après qu’elle l’a quitté…

– Et entre Bernard Martin et l’accusée vous n’avez jamais surpris de conversation, de confidences, de demandes d’argent, peut-être ?…

– Jamais. Quand elle venait, elle ne restait pas longtemps. Ce que je me rappelle, par exemple, ce que j’ai vu plusieurs fois quand je suis venue dans la chambre, après qu’elle en était par-tie, c’est que le lit n’était pas défait. Maintenant, n’est-ce pas, ils s’arrangeaient peut-être autrement ?

– C’est bien, nous vous dispensons de détails, dit le prési-dent, tandis que la foule riait.

Cependant, une crise nerveuse secouait l’accusée courbée sur son banc. Elle sanglotait et répétait avec désespoir :

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– Ayez pitié de moi !… Laissez-moi… Je l’ai tué !… Qu’on m’emprisonne, qu’on me tue, je l’ai mérité !… Je l’ai mérité mille fois, je mérite la mort et le malheur, mais pourquoi cet étalage de honte ?… Oui, je l’ai tué, je ne demande pas d’indulgence, mais que ce soit fini, que ce soit fini…

L’audience, suspendue, fut remise au lendemain. La foule s’écoula lentement. Il était tard ; la nuit tombait.

Le lendemain fut le jour des plaidoiries.

L’accusée n’intéressait plus personne. En une nuit, toute sa beauté semblait l’avoir quittée à jamais. C’était une vieille femme harassée. On la voyait à peine dans l’ombre de son box d’ailleurs ; elle avait gardé son chapeau et, abaissé sur ses yeux, il cachait ses traits. La foule n’avait de regards que pour le dé-fenseur de Gladys Eysenach ; il était jeune encore, la lippe mé-prisante, ses beaux cheveux noirs peignés en crinière. Celui-là était la vedette du jour.

L’accusée, le visage caché dans ses mains, écouta le réquisi-toire :

– Jusqu’à la nuit du 24 décembre 1934, la femme que vous voyez devant vous, messieurs les jurés, a été une des privilégiées de la vie. Elle était belle encore, pleine de santé, jouissant li-brement d’une fortune considérable… Toutefois, dès l’enfance, il lui a manqué une famille, un foyer, des exemples de moralité… Ah ! que n’eût-elle plutôt le bonheur de naître dans une de ces admirables familles bourgeoises qui…

Lentement les mains de l’accusée s’abaissèrent sur ses ge-noux. Un instant elle releva son visage ; il était pâle et crispé. Elle entendit encore :

– Une femme pauvre, une femme ignorante, une femme maltraitée eût mérité peut-être de l’indulgence ?… Celle-ci…

 

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Que le flambeau de la justice, messieurs les jurés, ne s’éteigne pas entre vos mains… Vous prouverez que la justice est égale pour tous, que le charme, la beauté, la culture de cette femme, s’ils doivent peser dans la balance, ne peuvent que l’incliner plus lourdement du côté de la juste rigueur. Cette femme a tué volontairement. Elle a prémédité son acte. Elle a mérité un châtiment proportionné à sa faute.

Puis vint l’admirable plaidoirie de la défense. La voix cin-glante, par moments, devenait douce et presque féminine. L’avocat montra en Gladys une femme, qui n’avait vécu que pour l’amour, qui ne s’était souciée au monde que de l’amour, et qui méritait, au nom de l’amour, l’oubli et le pardon ; il parla du terrible démon de la sensualité qui guette les femmes vieillis-santes et les pousse à la faute et à la honte. Des spectatrices pleuraient.

Puis, le président se tourna vers Gladys Eysenach et pro-nonça les paroles rituelles :

– Accusée, n’avez-vous rien à ajouter ?

Un long moment Gladys resta muette. Enfin, elle secoua la tête et murmura :

– Non. Rien.

Puis, plus bas :

– Je ne demande pas l’indulgence… J’ai commis un crime affreux…

Le soir était chaud, orageux, traversé des rayons éclatants du soleil à son déclin ; l’atmosphère de la salle devenait étouf-fante et la foule d’une nervosité et d’une excitation folles. Une sourde rumeur annonçait et préfigurait le verdict. Le jury s’était retiré et on avait emmené l’accusée.

Vers neuf heures du soir, enfin, une sonnerie retentit, si grêle qu’on l’entendit à peine ; elle marquait la fin de la délibé-

– 42 – ration des jurés. La nuit était tombée. Dans la salle, envahie jusqu’aux extrêmes limites de sa capacité, une buée semblait monter de la foule et recouvrir de moiteur les vitres fermées ; la chaleur était suffocante.

Le chef du jury, pâle et les mains tremblantes, lut les ré-ponses aux questions. Le tribunal prononça le jugement. Un murmure parcourut les bancs de la presse et parvint jusqu’au public debout :

– Cinq ans de prison…

Les portes du vieux Palais laissèrent passer les spectateurs. Tous, en sortant, s’arrêtaient sur le seuil et respiraient le vent avec plaisir ; la pluie recommençait à tomber, en gouttes larges et rares.

Quelqu’un dit en montrant le ciel :

– De la pluie encore pour demain…

Un autre :

– Venez prendre un bock…

Deux femmes parlaient de leurs maris. Le vent emporta leurs paroles vers la Seine tranquille et noire.

Comme on oublie les acteurs lorsque la pièce est finie, per-sonne ne se souvenait de Gladys Eysenach. Son rôle était fini maintenant. Il avait été en somme banal. Un crime passionnel… Un châtiment modéré… Que deviendrait-elle ? Personne ne se souciait de son avenir, ni de son passé.

 

– 43 –