Jézabel

Irène Némirovsky · Chapitre 21 sur 23

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Jézabel

Chapitre 20

 

 

Bernard reçut de Suisse deux petites lettres courtes, faites de phrases brèves et qui semblaient haletantes, puis plus rien. Il savait que Laurette allait mourir ; il attendait chaque jour la nouvelle de cette mort. Son chagrin lui ressemblait : il était âcre, maussade et plein de fiel. Il avait des rages de dents ; il ne se ra-sait plus ; il n’ouvrait pas un livre ; il se jetait tout habillé sur son lit et dormait jusqu’au soir. Il se réveillait quand la nuit ve-nait, car il goûtait avec une jouissance désespérée l’horreur du crépuscule parisien. Il n’avait pas la force de quitter cette pauvre chambre. Pour aller où ?… Partout la solitude, partout le chagrin, l’inquiétude et un cruel ennui le guettaient… Il atten-dait que la flamme du bec de gaz dans la rue dessinât sur le mur noir la forme des persiennes. Il regardait avec hébétude le bec de gaz. Par moments, sa douce lueur verte abolissait toute pen-sée en lui ; elle coulait comme un baume au fond de son cœur. La pluie tombait, lourde et froide. Laure… Il la revoyait comme si elle était déjà morte… C’était, songeait-il, une fille discrète, ef-facée, fine, avec un beau corps… Elle avait un esprit mélanco-lique et vif, une sorte de grâce découragée… Un étrange déses-poir s’emparait de Bernard, un chagrin âpre, froid et muet à l’image de son cœur. La nuit, il traînait d’un café à un autre. Quand il buvait, il oubliait sa maîtresse, ou, du moins, il n’y pensait plus avec une aussi cruelle précision… Mais jusqu’au fond de son ivresse, il ressentait l’absence de Laure, comme une sensation de vide, de morne faim, de noir ennui.

Couché sur son lit, son torse maigre frissonnant sous le vieux chandail que personne ne raccommodait plus, une assiette pleine d’oranges à ses côtés, regardant jusqu’à l’enivrement, jusqu’à l’hébétude, la pluie couler sur les vitres, pour ne plus

– 175 – penser à la mort, pour ne pas sombrer dans le désespoir, il se forçait à songer à Gladys, à ranimer dans son cœur sa haine en-vers Gladys.

– Pas de danger qu’elle vienne, celle-là… Je pourrais crever sans qu’elle se soucie de moi… L’unique être au monde qui soit de mon sang, pourtant…

Il appelait à voix basse :

– Laure…

Il sentait avec honte des larmes monter à ses yeux. Il se tournait sur le lit, le froissait avec rage, enfonçait la tête dans cet oreiller jaunâtre et qui avait, comme tout dans cet hôtel sordide, une odeur moisie :

– Laurette… ma pauvre fille… Tu es fichue, va… Dire qu’avec l’argent de Jézabel, j’aurais pu t’acheter des bonbons, des robes… Tu aurais pu avoir un peu de bon temps, pauvre pe-tite… Eh bien, non, pas même ça… Tu n’auras pas même eu ça…

Il avait honte d’être aussi faible et aussi amoureux ; il es-sayait de penser :

– Quoi… Je n’y peux rien… Il en viendra une autre…

Mais aussitôt :

– Ah ! qu’elle guérisse seulement, qu’elle revienne, je ferai rendre l’âme à Jézabel, je lui prendrai tout ce qu’elle possède… Je la tourmenterai, je lui ferai maudire le jour où elle est née…

Il s’établissait dans son esprit un lien étrange entre sa maî-tresse et celle qu’il surnommait Jézabel :

– Une fille de vingt ans qui meurt sans avoir eu cinq mi-nutes de bonheur sur la terre, et cette vieille folle avec ses dia-mants, qui se permet encore d’être amoureuse, d’être jalouse !… Ma parole, c’est bouffon… Je voudrais la tuer, songeait-il par-

– 176 – fois : que pourrait-on me faire ?… Rien !… Messieurs les ju-rés !… C’était ma grand’mère. Elle m’avait abandonné, repoussé, dépouillé. Je me suis vengé. – Mais elle vous a donné de l’argent, mon petit ami !…

– Ah ! j’ai la fièvre, murmura-t-il : qu’est-ce qu’elle donne-rait pour que j’attrape une bonne typhoïde ou la phtisie de Laure et que j’aille retrouver ma mère dans un monde meil-leur !… Je dois bien la gêner, songea-t-il égayé. Tout de même, quelle déveine… Tout était contre moi !… J’aurais dû disparaître mille fois !… Mais non, me voilà… C’est une consolation, certes, mais ce n’est pas assez !… Non, Seigneur, ce n’est pas assez !…

La veille de Noël, on lui annonça la mort de Laurette. Il ré-solut d’aller prévenir les parents de sa maîtresse. Il en avait ap-pris l’existence et l’adresse en rangeant de vieilles lettres lais-sées par Laure dans un tiroir.

Il vit un appartement tranquille et riche ; une vieille femme sèche, en deuil, aux cheveux blancs, un collier de jais au cou, le reçut. C’était la mère de Laure ; il lui dit tout d’abord que Laure était malade, en traitement à Leysin. Elle répondit en pleurant :

– Cela devait finir ainsi… Vous dites qu’elle est à Leysin ? Mais cela doit coûter horriblement cher… Les enfants sont des ingrats… Elle m’a quittée. Elle m’a déshonorée… Que puis-je faire encore ? dit-elle en portant à ses yeux un mouchoir bordé de noir, tandis que les perles de jais tremblaient sur sa poitrine : j’ai perdu mon mari il y a six mois… Il m’a laissée sans fortune… Recommandez à Laure la plus stricte économie. Je connais ma fille : parfums, fards et bas de soie. Qu’elle pense à moi. Je pourrais lui envoyer cinq cents francs par mois, en me privant de tout. Pas une lettre, pas un mot à sa mère pendant cinq ans, mais, naturellement, dès qu’on est dans le besoin, on revient à sa famille… Je lui enverrai cinq cents francs tous les mois, mon-sieur.

 

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– Bien inutile, dit brutalement Bernard : un versement suf-fira pour l’enterrer. Elle est morte hier.

Il sortit. La pluie tombait. C’était une nuit de brouillard glacé. Il marcha droit devant lui, presque sans pensée. Il entra dans un bistrot, puis dans un autre. À la Frégate, en face des quais, où l’on voyait l’eau noire qui miroitait dans l’ombre… Dans le petit café de l’Île-Saint-Louis, aux vieilles poutres sculp-tées, éclairées par la flamme sifflante du gaz, au Ludo, embrumé de poussière, de crasse et de craie…

Puis il revint dans Montparnasse. Il but un verre encore, dit au camarade qu’il rencontra :

– Laure est morte.

– Pauvre fille… Elle n’avait pas vingt ans… Tu prends un verre ?…

Il but et sortit presque aussitôt pour retrouver la rue sombre, la boue que les lumières rouges des bistrots coloraient de sang. Il monta à la terrasse du Dôme. Il ressentait le besoin d’annoncer la mort de sa maîtresse à la terre entière. Chacun s’exclamait :

– Pas possible !…

Et aussitôt :

– Elle n’avait pas l’air bien solide…

Quelqu’un demandait :

– Quel âge avait-elle ?… Vingt ans, pas ?…

Et, en entendant ce chiffre, semblable à celui de leur âge, ils se taisaient. Bernard buvait, regardait à travers la fumée les visages familiers qui soulevaient dans son cœur une sombre co-lère.

Longtemps, il traîna ainsi d’un café à un autre.

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Il descendit dans la direction de la Seine. Il était ivre ; sa tête était chaude et vide. Il écoutait le bruit de la pluie sur les pavés. Il marchait vers le Bois, vers la maison de Gladys ; il éprouvait un besoin haineux et désespéré de revoir Gladys. Il répétait :

– Je rentre. Quoi, il faut rentrer… Il faut dormir…

Mais, malgré lui, ses pas l’entraînaient vers Gladys.

Puis il pensait à la mère de Laure, à cette vieille à demi-morte, avec ses lunettes, ses perles de jais, son cabas, ses cous-sins brodés, qui couvait son argent pour prolonger quelques mi-sérables années d’existence.

– Sales vieux, songea-t-il, en serrant les poings.

Il confondait dans la même haine Gladys, la mère de Laure et tous ceux qui gardaient leurs places, leur argent, leur bon-heur, ne laissant à leurs enfants que le désespoir, la pauvreté et la mort.

Du côté d’Auteuil, les cafés devenaient plus rares et plus pauvres. Des hommes jouaient aux cartes. Dans l’un d’eux, il écouta longtemps l’air d’une vieille boîte à musique, où des notes manquaient.

Il revoyait Laure le jour de leur rencontre ; elle était assise devant un brasero qui l’éclairait de rouge ; elle était tête nue, une cravate de laine rouge autour du cou ; il revit ses traits pâles et délicats, son regard.

– Il y avait quelque chose en cette femme… quelque chose que je n’ai jamais su trouver en elle, qu’elle n’a pas trouvé elle-même… une sorte de poésie…

Il songea à sa propre mère dont il n’arrivait pas à imaginer le visage. Il oubliait qu’elle aurait eu quarante ans si elle avait vécu. Il la voyait comme une sœur, aussi jeune que lui et que Laure.

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– Pauvres petites, vous êtes mortes. Vous êtes en bas, dans les ténèbres, et tout ça rit, tout ça danse, se goberge. Je voudrais prendre Jézabel par les épaules ; je voudrais la secouer, la se-couer, la secouer, songea-t-il avec rage, faire tomber le masque de peinture !… Oh ! comme je la hais !… Elle est cause de tout !… Ce n’est pas juste qu’elle vive !… Qu’est-ce que je vais devenir ?… Mille camarades, et pas un ami, pas un parent !… Je voudrais travailler… Pas les études… J’en ai marre… Les mains me font mal de ne rien faire d’autre que toucher les livres… Tra-vailler… Dans les chantiers du métro, aux Halles, n’importe où… Et tu t’imagines que c’est facile, en ce temps de crise, mon petit vieux ? J’aurais dû être ouvrier… Maman Berthe n’aurait pas dû faire de moi un monsieur… Il y a des jours où l’on en veut à la terre entière, Dieu me pardonne, pensa-t-il avec remords et tendresse : Ah ! j’ai soif…

Il entra dans un café ouvert au coin du quai ; il but dehors, à la pluie, mal abrité par une tente qui claquait au vent. Il trem-blait de froid :

– N’importe quel humble métier me sauverait. Taper sur un clou ou sur une planche, et tomber de sommeil, à la nuit. Un an de ce régime, une soûlerie le dimanche, et j’oublierai Laure… Après tout, j’ai vingt ans… Je ne veux pas crever de chagrin… Je ne veux pas, répéta-t-il avec un sourd accent de défi à un dieu invisible : oui, mais… l’argent de Jézabel… Cet argent si facile-ment gagné… Ces femmes corrompent tout ce qu’elles tou-chent…

Toute la nuit, il marcha ainsi. La pluie coulait sur sa figure, et ce murmure, ce fourmillement, ce chuchotement inquiet de la pluie tombait sur une ville qui paraissait vide. Le brouillard montait des pavés. Il fermait à demi les yeux en marchant, bu-tait comme un aveugle au bord des trottoirs et songeait :

– Je dirai à Jézabel… Oh ! elle se souviendra de cette nuit ! Comme c’est bon de faire souffrir un être humain… Qu’est-ce

– 180 – qu’elle fait en ce moment ?… Est-ce qu’elle m’a oublié ? Mais je lui ferai vite se souvenir de moi !… Où est-elle ?…

Il regarda les fenêtres de l’hôtel, fermées et sombres.

– Une nuit de réveillon, Jézabel danse sûrement quelque part, si elle ne fait pas l’amour chez elle… Elle danse et s’amuse… Cette vieille femme, ce spectre, ce monstre !… Mais non, pourquoi dire cela ? Elle paraît jeune. Vieille, vieille, vieille sorcière, répéta-t-il dans un sombre délire : je la ferai pleurer cette nuit ! Je voudrais voir couler ses larmes…

Il s’adossa à une encoignure de la porte cochère et demeura là, regardant tomber la pluie.

 

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