Jézabel

Irène Némirovsky · Chapitre 6 sur 23

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Jézabel

Chapitre 5

 

 

Les années avaient passé pour Gladys avec la rapidité des songes. À mesure que Gladys vieillissait, elles semblaient plus légères encore, plus vite envolées, mais les jours étaient longs. Certaines heures étaient pesantes et amères. Elle n’aimait pas rester seule : dès que s’apaisait autour d’elle le jacassement des femmes, dès que cessait l’écho des paroles amoureuses, elle res-sentait une sourde inquiétude dans son cœur.

Depuis quelque temps, tout la lassait et l’irritait. Elle se dé-tournait de certains visages de femmes entrevus dans la rue. Les belles petites filles qui couraient pieds nus dans la poussière, of-frant des brins de mimosa, offensaient ses regards par leur fraî-cheur sauvage. Elle les repoussait avec une dureté qui l’étonnait elle-même et lui faisait honte. Elle les rappelait parfois, leur donnait de l’argent, songeait :

– Ce climat est trop chaud, l’air est lourd… Je m’ennuie…

Elle se souvenait à chaque instant de sa mère qu’elle avait détestée ; il lui arrivait de revoir en songe les rideaux clos du lit où Sophie Burnera dormait, assommée de morphine. Elle res-sentait une humiliation bizarre que rien ne pouvait apaiser. Elle, Gladys Eysenach, belle, admirée, aimée, elle retrouvait parfois au fond d’elle-même la tristesse de son adolescence, sa soli-tude… Si Richard avait vécu, elle lui eût avoué cela… Mais Ri-chard était mort.

Elle allait chez l’une ou chez l’autre de ses amies. Là, le temps passait, mais il fallait rentrer, et il faisait jour encore. Il ne restait que les robes, les essayages, les visites chez les joail-liers, dans la petite rue en pente, près du Jardin Public, où

– 70 – souffle le vent de la mer. Enfin, la nuit venait et elle se sentait revivre. Elle rentrait à Sans-Souci, s’habillait, s’admirait. Comme elle aimait cela… Qu’y avait-il de meilleur au monde, quelle volupté comparable à celle de plaire ?… Ce désir de plaire, d’être aimée, cette jouissance banale, commune à toutes les femmes, cela devenait pour elle une passion, semblable à celle du pouvoir ou de l’or dans un cœur d’homme, une soif que les années augmentaient et que rien, jamais, n’avait pu étancher complètement.

Enfin, elle était prête. Elle entrait dans la chambre de Ma-rie-Thérèse, baisait tendrement les belles joues claires où l’on voyait, sous l’épiderme lisse, courir un sang ardent. Elle con-templait sa fille avec amour. Marie-Thérèse restait si délicieu-sement enfant, aux yeux de sa mère, du moins… Gladys l’habillait de telle façon qu’elle était mieux qu’une adolescente, le symbole même de l’adolescence, avec ses talons plats, sa jupe longue, mais droite et sans ornements, ses cheveux dénoués flottant sur ses épaules, son mince collier d’or au cou, sa gau-cherie, sa grâce.

– Elle n’aime que ses livres, ses chiens, les courses dans le parc, songeait Gladys ; elle est sauvage, timide encore…

Elle pensait :

– Encore deux, trois ans, et je ne m’occuperai que d’elle… Elle dansera, elle s’amusera… Oh ! je ne serai pas une mère froide et sévère… Je serai son amie, elle me dira tout… Elle sera heureuse… Mais il est trop tôt encore… Elle est trop jeune en-core… Elle est timide… Elle est délicate… Il ne faut pas qu’elle soit, comme moi, vaine et frivole…

Elle disait à Marie-Thérèse elle-même :

– Je ne sais pas ce que je serais devenue si j’avais eu pour fille une de ces insupportables petites créatures qui fument, qui

 

– 71 – se fardent, qui imitent les femmes… Toi, l’âge ingrat lui-même ne te touche pas… Tu restes harmonieusement enfant…

Marie-Thérèse la laissait dire : elle avait cette profonde gé-nérosité de la jeunesse qui, si souvent et d’une manière si étrange, s’allie à sa dureté. Elle comprenait l’angoisse de sa mère vieillissante. Elle l’avait comprise, pressentie, avant même que Gladys en eût eu conscience. Elle avait pitié d’elle. Et, sur-tout, elle se sentait si jeune, elle voyait devant elle un si long chemin qu’elle n’éprouvait pas trop de hâte encore à vivre…

Elle rendait à sa mère ses baisers, lui disait :

– Comme vous êtes belle… Vous avez une bien jolie robe… maman chérie… Vous êtes belle comme une fée…

Et Gladys partait pour le bal, brillante et heureuse, comme autrefois. Elle en avait connu d’autres et de plus beaux à Londres et à Paris, mais elle redoutait par-dessus tout ce monde fixe, inaltérable d’Angleterre ou de France, où chaque nuit on voit les mêmes visages, on ressasse les mêmes paroles, et cela pendant quinze ans, vingt ans…

Ici, du moins, chaque saison renouvelait le flot.

Ce soir-là, elle était invitée chez les Middleton, à Cannes. Elle entra ; elle sourit aux femmes qui la regardaient avec envie. Elle inclinait doucement sa divine petite tête cendrée. Elle res-pirait la paix de la passion heureuse, ce moment où le poison, quel qu’il soit, flatte le corps. Elle abaissa les yeux avec pitié sur les vieilles femmes, cercle de Parques, vêtues de velours, le cou serré dans des carcans de diamants, qui la contemplaient en pinçant les lèvres. Elle aperçut Sir Mark Forbes. Sa femme était assise non loin de lui.

Lady Forbes était la fille de la duchesse de Hereford ; sa grande richesse et son nom servaient la carrière politique de Sir Mark. Elle connaissait la liaison de son mari, en souffrait et se défendait avec toutes les armes de l’épouse trahie, dont la plus

– 72 – redoutable était la menace constante d’un divorce qui eût ruiné Sir Mark. La vie de Sir Mark, entre sa femme et Gladys, n’était pas heureuse. Depuis plusieurs mois Gladys sentait en lui une imperceptible résistance à ses désirs, une froideur qui l’irritait et l’inquiétait.

– Il boude, songea-t-elle, voyant qu’il ne se hâtait pas de venir la saluer : à ton aise, mon bel ami…

Des hommes l’entouraient, demandant une danse. Parmi eux était Olivier Beauchamp ; elle le voyait souvent. Teresa était morte quelque temps auparavant, et Claude habitait la Suisse. Gladys invita Olivier à dîner, ajoutant avec une gracieuse indif-férence :

– Marie-Thérèse vous aime tant. Il faut venir plus souvent.

– Attendez-vous à revoir un revenant, dit-il.

– Qui cela ?

– Mon père.

– Est-ce possible ? Il va quitter Vevey enfin ?

– Oh ! non. Il y passera le reste de ses jours, je pense. Il prétend ne pas pouvoir vivre ailleurs. Mais il doit venir à Paris pour affaires et il s’arrêtera vingt-quatre heures ici.

– Quelle bonne nouvelle…

Il la pria :

– Accordez-moi une danse ?

Elle valsa avec lui, puis, comme le salon était étouffant, elle alla s’asseoir sur la terrasse. Elle s’accouda sur la pierre du bal-con, tiède encore du soleil du jour. Il était tard quand elle vit en-fin Sir Mark venir vers elle.

Elle demanda :

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– Votre femme est partie ?

– Je viens de l’accompagner, et je suis revenu vous cher-cher. Est-ce que vous voulez rester encore ?

Elle ferma à demi ses beaux yeux avec une grâce ravissante et lasse :

– Oh ! Dieu non… Je suis fatiguée…

– Partons, alors.

Ils partirent. La nuit finissait. Sir Mark dit :

– Gladys, il faut que je vous parle…

– Maintenant ?… Je rentre, mon ami. Il est cinq heures.

– Il le faut, murmura-t-il.

Il monta avec elle en voiture. Ils roulèrent lentement vers Antibes, par la route de la mer.

– Gladys, dit-il, écoutez-moi. Si vous avez pour moi, non pas l’amour que vous n’avez jamais eu, mais un peu d’amitié, vous aurez pitié de moi. Je suis excessivement malheureux.

Elle haussa doucement les épaules :

– Oh, Mark…

– Ma femme…

– Mais oui, Mark… Je sais…

Elle savait qu’il était tourmenté par les scrupules et la crainte. Il était d’origine israélite et plébéienne. Il s’appuyait sur la famille de sa femme en toute occasion, mais sa femme insis-tait pour qu’il quittât Gladys, pour qu’il cessât de la suivre à tra-vers l’Europe, comme il l’avait fait jusqu’à ce jour.

Il murmura avec effort :

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– Je ne survivrai pas au divorce, au scandale qu’est le di-vorce en Angleterre… Que faire, Gladys ? Je remets ma vie entre vos mains. Je ne suis plus jeune…

– Quelle sottise, dit-elle doucement.

Elle lui prit la main, approcha son corps du sien, mais Sir Mark n’eut pas un mouvement de recul ou de trouble. Il sem-blait las et malade. Déçue, elle le laissa et s’éloigna de lui. L’orgueil blessé fit monter des larmes à ses yeux. Avec une sorte de pudeur, elle détourna le visage. Il en fut frappé et songea que les femmes cachaient rarement leur tristesse. Il répéta :

– Que faire, Gladys ?

– Cette situation existe depuis que nous nous connaissons.

– Mais elle devient intolérable. Je vous aime…

Elle l’interrompit, levant brusquement sa main, que Sir Mark vit trembler :

– Ne dites pas cela.

– Oh, Gladys ! je vous ai tant aimée.

– Oui. Cela, c’est la vérité. Vous ne mentez pas. Vous m’avez aimée, mais depuis un an, je vous vois à peine. Vous êtes froid, fuyant, insaisissable. Non, vous ne m’aimez plus.

– Gladys, la vie, tôt ou tard, éteint en nous les passions les plus ardentes. Je suis fatigué, voilà la vérité ; je ne peux plus me débattre contre une femme jalouse, ses reproches, ses soupçons. Mes enfants ont pris violemment parti pour leur mère contre moi. Vous ne savez pas vous, que votre petite fille adore, quels cruels et implacables juges peuvent être des enfants que l’on chérit…

Elle ne l’écoutait pas et baissait la tête. Il murmura :

– Vous ne m’entendez pas ?…

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– Mais si…

– Gladys, dit-il avec une brusque sincérité, je pensais mou-rir avant de vous quitter, mais Dieu ne m’a pas fait cette grâce…

– Votre femme triomphe, murmura Gladys.

– Qu’est-ce que cela peut bien faire ? Ma femme n’est qu’un symbole, le symbole d’une certaine paix que j’ai bien mé-ritée…

– Comme vous pensez à votre bonheur…

– Gladys, pendant tant d’années, je n’ai pensé qu’à vous. Que m’avez-vous donné en échange ? Vous vous laissiez aimer.

Elle se tourna vers lui, lui montrant les larmes qui cou-vraient ses joues, mais il la regardait tristement :

– Oh, Gladys ! que vous êtes femme… Parce que j’ai enfin la force de rompre, je commence à vous être cher… Vous regrette-rez bientôt de m’avoir perdu.

– J’ai eu pour vous beaucoup de tendresse…

– Moi, je vous adorais. Mais vous aviez tellement l’habitude d’être adorée… Cette indolence souveraine, votre ar-rogance si douce… Comme je vous ai aimée…

– Oh ! ne me parlez pas ainsi, dit-elle avec une brusque co-lère ; il me semble que je suis morte et qu’on se lamente sur ma tombe… Mais pourquoi êtes-vous venu à Nice ?… Il ne fallait pas venir… Vous êtes traditionnaliste en amour comme en poli-tique, mon cher… Vous traitez l’amour comme un ballet, avec ses pas classiques et prévus, pas de la séduction, valse de la pas-sion, pas-de-châle de la rupture… Nous dansons le pas-de-châle… Il fallait vous taire, ne plus écrire et tout se fut dénoué… Je m’en serais à peine aperçue…

– Me regretterez-vous, Gladys ?

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– Pourquoi partez-vous ? dit-elle sans répondre. Pourquoi me quittez-vous ? Il y a autre chose que ce que vous voulez me dire. Aimez-vous une autre femme ? Dites-le. Vous savez que j’ai pour originalité de n’être pas jalouse. Dites-le, et vous me délivrerez d’une pensée affreuse.

– Laquelle ?

– Est-ce que j’ai vieilli, Mark ? demanda-t-elle brusque-ment, et aussitôt elle réprima un mouvement de trouble et d’effroi.

(Pourquoi ai-je dit cela ? songea-t-elle ; ce n’est pas vrai… Je suis jeune, jeune !…)

Il secoua la tête :

– Je ne sais pas. Est-ce que vous croyez qu’on regarde le vi-sage de la femme qu’on aime ? On voit plus loin, plus profon-dément que ses traits. On pense : « Va-t-elle me faire encore plus mal aujourd’hui ? Va-t-elle enfin se lasser de me faire du mal ? Est-ce qu’elle va m’aimer ? » Vous voyez, même au cœur de l’amour, on continue à ne penser qu’à soi…

Ils étaient arrivés. Le soleil levé éclairait la maison. Il fit quelques pas avec elle le long de l’allée. Elle souffrait d’une dou-leur jamais éprouvée. Mais elle ne s’y trompait pas. Elle savait bien que ce n’était pas de l’amour… Elle n’avait jamais ressenti autre chose que la soif dévorante d’être aimée, la paix délicieuse de l’orgueil satisfait. Elle le regarda en songeant :

– Si je l’embrasse, s’il me prend dans ses bras, contre son cœur… Mais non, c’est indigne de moi… Qu’il parte… Je suis belle, je suis jeune, un autre viendra…

Elle lui tendit la main :

– Adieu, Mark.

 

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Il tremblait. Un instant, elle put mesurer son pouvoir sur lui et sa défaite car, d’abord, il hésita à prendre sa main et, lors-qu’il l’eut prise, il la garda longtemps dans la sienne, sans oser la porter à ses lèvres. Mais quand il eut enfin baisé ses doigts et relevé son visage incliné, il était calme. Il dit doucement :

– Adieu.

Et il partit.

 

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