Jézabel

Irène Némirovsky · Chapitre 17 sur 23

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Jézabel

Chapitre 16

 

 

Elle avait gardé Monti chez elle, cette nuit-là.

Ils avaient dîné devant la fenêtre ouverte. Le Bois était voi-lé d’un brouillard sombre, roux d’automne… Il commençait à faire froid. Monti s’était levé pour refermer la fenêtre, mais elle semblait jouir de cette fraîcheur.

Elle songeait :

– Une jeune femme aurait froid ce soir, à demi nue comme je le suis… Moi…

Elle aurait traversé le feu, marché sur la mer pour se prou-ver à elle-même qu’elle était forte, souple, jeune…

Paris était mouillé, et, mauve, comme les labours d’automne sous un ciel brun. À chaque instant, sous les arbres du bois, un phare d’auto surgissait qui grandissait, traversait l’espace et se transformait en un point d’or entre les branches.

Monti frissonna :

– Vraiment ?… Vous n’avez pas froid ?…

– Mais non. Comme vous êtes frileux, chéri… Vous n’avez pas honte ?

Gladys aimait cette fenêtre ouverte, parce qu’ils se conten-taient ainsi de la diffuse clarté qui tombait du ciel de Paris et de la lumière d’une lampe voilée au fond de la chambre. Elle re-doutait l’éclairage trop vif. Monti fumait. Il était nerveux ; elle le sentait ; elle songea, tandis qu’à son effroi des larmes montaient à ses yeux :

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– Pourvu qu’il ne me parle pas durement, comme il sait le faire… Je ne pourrais pas le supporter, ce soir…

Elle ferma les yeux, essayant de reformer les traits de Ber-nard Martin dans sa mémoire. Elle tressaillit si brusquement que Monti demanda :

– Qu’y a-t-il donc, Gladys ?

– Rien, oh ! rien, fit-elle, la voix enrouée par les larmes : venez près de moi, Aldo… M’aimez-vous encore un peu ?… Oh ! dites-le-moi, je vous en supplie… Les hommes n’aiment pas par-ler d’amour, je le sais, dit-elle, en s’efforçant de sourire. Cher, cher bien-aimé… Je t’aime tant, si tu savais… Quand je te re-garde, mes lèvres tremblent. Je suis amoureuse de toi comme une enfant de quinze ans, et toi, tu n’as pour moi qu’un atta-chement tiède et presque conjugal. Je le sais…

– Gladys, c’est toi qui n’as pour moi qu’un attachement pâle et tiède, puisque tu refuses ce que je te demande depuis si longtemps. Sois ma femme. Je voudrais vivre avec toi cons-tamment, retourner en Italie avec toi, te voir porter mon nom. Pourquoi refuser ?

Elle secoua la tête, le regardant avec angoisse :

– Non, non, je vous avais prié de ne jamais me parler de ce-la. C’est impossible !

Il se tut. Elle, pourtant, pensait que, malgré ses paroles, jamais elle n’avait été, au contraire, aussi prête à accepter, à le suivre, à tout lui dire, à ne plus porter en elle-même le poids de cette peur… Elle n’avait personne d’autre au monde. Un instant, elle songea :

– Pourquoi pas, après tout ?… Quarante ans, ou cinquante ans, ou soixante, hélas, quelle différence, si ce n’est plus la jeu-nesse, la vraie, l’irremplaçable ?…

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Elle se rappela telle ou telle de ces femmes, qui, à soixante ans passés, étaient encore aimées, disait-on… « Oui, ce sont elles qui le disent », songea-t-elle avec une triste lucidité, « et en réalité ce sont des gigolos ou de vieux amants qui n’aiment en elles que leurs souvenirs… Si Dick avait vécu… Pour lui, je n’aurais jamais été vieille… Tandis que celui-ci… Lui avouer : “J’ai soixante ans… J’ai un petit-fils de vingt ans…” Quelle honte… Je veux qu’il m’admire, qu’il soit fier de moi… Je veux être jeune. Je l’ai été jusqu’à présent. Personne n’a soupçonné mon âge. Et maintenant… Mais que puis-je faire, pour ce petit, maintenant ?… Le mal est fait… L’argent, cela est facile… Mais se contentera-t-il d’argent ?… Il doit me haïr… »

Elle cacha sa figure dans ses mains. Monti demanda avec étonnement :

– Chérie, qu’avez-vous ce soir ?

– Je ne sais pas, murmura-t-elle avec désespoir : je me sens triste. Je voudrais mourir. Prenez-moi sur vos genoux. Bercez-moi.

Il l’attira contre lui ; elle se pelotonnait sur sa poitrine, jouissant délicieusement de se sentir petite et souple, serrée dans ses bras. Il lui caressa les cheveux en l’appelant : « enfant, mon enfant chérie… » Le temps était aboli. Le cœur de Gladys fondait de douceur et de tristesse.

– S’il savait mon âge véritable, comment des mots pareils passeraient-ils ses lèvres ?… Si un homme de vingt ans, devant lui, m’appelait « grand’mère » ?… Je suis jeune, pourtant, je suis jeune, c’est un rêve horrible…

Elle lui mit les bras autour du cou, respirant l’odeur légère de ses joues ; ses yeux étaient fermés, ses fines narines dilatées :

– Je suis lourde, Aldo… Laissez-moi…

– Comme un oiseau…

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– Aldo, vous m’aimerez toujours ?

– Vous ne voulez pas parler d’avenir, à l’ordinaire, chérie ?

– Oui, parce qu’il est effrayant… Écoutez-moi, fermez les yeux et répondez-moi avec sincérité. C’est terriblement grave. M’aimerez-vous lorsque je serai vieille ?

– Vous oubliez que nous vieillirons ensemble ?… N’avons-nous pas presque le même âge ?

– Non, dit-elle en secouant la tête : si vous saviez comme j’ai peur de vieillir…

– Chère Gladys, vous êtes jeune et belle.

– Non, non, c’est un mensonge. Je suis une vieille femme, dit-elle d’une voix sourde.

– En cet instant, chérie, vous n’êtes qu’une enfant dérai-sonnable.

– Jusqu’à quel âge une femme peut-elle être désirable ? demanda-t-elle brusquement.

– Quelle question, chérie… Aussi longtemps qu’elle est belle, qu’elle est femme… Cinquante ans, cinquante-cinq ans… Cela fait tant d’années encore, Gladys… Une vie…

– Oui, une vie, murmura-t-elle en écho.

– Si vous vouliez m’écouter, en ce temps-là nous serions un vieux ménage. Nous aurions tous deux des cheveux blancs. En-semble ? Est-ce si terrible ?

– Et l’amour sera parti ?

– Mais non. Ce sera un autre amour, voilà tout. Vous parlez comme une enfant, Gladys.

 

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– Lorsque j’étais très jeune, dit Gladys, je m’étais jurée que je me tuerais lorsque je me sentirais vieillir. J’aurais dû le faire.

Elle n’entendit pas les plaisanteries caressantes qu’il lui di-sait. Elle avait fermé les yeux et elle tenait son visage serré contre le bras de Monti. Elle éclata en sanglots :

– Oh ! Aldo, je suis si malheureuse !

– Mais pourquoi, chérie, dites-moi la raison, je pourrais vous aider. Ah ! vous n’avez pas confiance en moi. Je ne suis même pas votre ami.

Elle l’entoura de ses bras, l’étreignant avec une force ex-traordinaire chez une femme d’apparence si frêle :

– Non, non, pas mon ami !… Tu es mon amant, tu es tout ce que j’aime au monde !… Ne fais pas attention à ce que je dis !… J’ai eu des contrariétés ridicules tout le jour, une robe ra-tée, un bracelet perdu, que sais-je ?

– Tu es trop gâtée, chérie, trop enfant gâtée pour cette terre.

– Tu te moques de moi, mais… j’ai eu ma part de malheur, murmura-t-elle.

– Tu ne m’en parles jamais.

– À quoi bon, grand Dieu ? Aldo, je ne te laisserai pas par-tir cette nuit.

Il haussa les épaules en riant :

– Comme il te plaira.

Quand il fut enfin endormi, elle se coucha auprès de lui, mais elle ne put trouver le sommeil. Elle finit par se lever dou-cement ; elle alla dans la chambre voisine. Elle tremblait de froid, maintenant… Elle tournait d’un mur à un autre, sans bruit. « Personne au monde, personne… » Désespérément, elle

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– Dick, oh ! Dick, pourquoi es-tu parti ?

Mais il était mort et depuis si longtemps dissous dans la terre. Elle se souvint de Mark, mort aussi… de Georges Canning, tué… Un seul restait : Claude… et ce petit, cet inconnu était leur petit-fils à tous deux.

Elle prit une feuille de papier, commença à écrire, épiant la respiration de Monti dans la pièce voisine :

« Venez à mon secours… Ne vous étonnez pas que je fasse appel à vous… Sans doute m’avez-vous oubliée ? Mais je n’ai personne d’autre au monde… Tous sont morts autour de moi. Je suis seule. Il me semble par moments que je suis plongée vi-vante au fond d’un puits, d’un abîme de solitude… Vous seul vous souvenez encore de la femme que j’ai été. J’ai honte, dé-sespérément honte, mais je veux avoir le courage de faire appel à vous, à vous seul, à vous qui m’avez aimée… »

Cependant, elle songeait avec désespoir :

– Il m’a oubliée… Il est vieux maintenant, délivré, libre et loin de la vie. Moi, je brûle encore dans l’enfer, mais lui, il est calme, détaché de tout, sans doute, vieux, vieux… Comment comprendrait-il ? Ah ! j’ai voulu brûler jusqu’au dernier jour dans l’enfer, j’ai refusé le calme et la paix de la vieillesse. Mais je réparerai, je demanderai pardon à ce petit. Je ferai tout pour lui, tout ce qu’une mère peut faire pour l’enfant qu’elle a mis au monde, tout ce que Marie-Thérèse aurait fait, mais qu’il se taise, qu’Aldo ne sache rien !

Au matin, elle enferma la lettre dans le tiroir de son secré-taire, mais jamais elle ne devait l’envoyer.

 

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