Jézabel

Irène Némirovsky · Chapitre 18 sur 23

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Jézabel

Chapitre 17

 

 

Le lendemain, de quart d’heure en quart d’heure, le télé-phone sonna. Bernard ne demandait rien. Il se contentait de raccrocher lorsqu’il entendait la voix de la femme de chambre. Enfin, Gladys fit porter l’appareil chez elle et répondit en trem-blant :

– C’est moi, Bernard.

– Allô ! dit la voix qu’elle reconnaissait : c’est vous, grand’mère ?

– Je vous ai donné mille francs hier. Ne pouvez-vous pas me laisser tranquille pendant quelques jours ?

– Vous croyez donc que c’était pour solde de tout compte ? dit la voix.

– Dites-moi clairement ce que vous voulez ?

– Par téléphone ?

– Non, non, murmura Gladys : elle entendait du bruit dans la chambre voisine. Je vous rappellerai…

– Non, venez !

– Non !

– À votre aise. À propos, votre fiancé, mon futur grand-père s’appelle bien le comte Monti ?

– Écoutez, dit Gladys avec angoisse : vous jouez là un jeu dangereux. C’est une espèce de chantage.

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– Vous savez bien que c’est un chantage tout particulier…

Mais le lendemain, elle alla chez lui. Il habitait une petite chambre sombre, étouffante, au plafond bas et sale. Le marbre du lavabo était traversé par une profonde lézarde ; les draps du lit étaient jaunes et usés ; une grossière guipure pendait aux fe-nêtres.

– Quelle misérable chambre, murmura Gladys : vous parti-rez d’ici quand vous voudrez, mon petit…

Il la regarda en souriant :

– Non… ce n’est pas cela qu’il me faut… Vous ne compre-nez pas. Je vous assure que vous ne comprenez pas…

Sur la table des livres étaient ouverts ; des livres couvraient le plancher ; une assiette pleine d’oranges était posée sur le lit.

– Écoutez, dit Gladys : que voulez-vous de moi ?… Je ne puis réparer le passé que dans la mesure du possible, mais…

Elle se tut, attendant qu’il l’interrompît, mais il la regarda avec attention :

– Mais parlez, madame, je vous écoute. Ne voulez-vous pas vous asseoir ?

Elle lui obéit machinalement ; comme elle vit que ses mains tremblaient, elle les cacha sous sa fourrure :

– Pourquoi recherchez-vous le scandale ?

– Mais, madame, vous ne me comprenez pas… Vous persis-tez à croire que je désire prouver des droits, inexistants, je le sais, puisque je suis un enfant illégitime. Mais il ne s’agit pas de cela. Du moins, je n’y ai pas réfléchi encore… J’éprouve simple-ment le besoin qui vous paraîtra étrange de manifester ma pré-sence dans votre vie, de troubler votre magnifique quiétude. Re-gardez-vous dans la glace… Ah ! vous ne ressemblez pas en ce

– 158 – moment à la femme que vous étiez hier, hier seulement, lorsque vous accueilliez si gracieusement, dans la rue, le garçon inconnu qui vous suivait… Vous portez votre âge en ce moment, ma chère grand’mère… Allons, ne vous irritez pas. Ne me reniez pas. Après tout, je suis votre chair et votre sang, hein ? l’unique souvenir qui vous reste d’une fille que vous avez chérie, à en ju-ger par le magnifique mausolée de marbre blanc que vous lui avez fait élever dans le cimetière de Nice. J’ai vu la tombe… J’ai vu la Gonzalès… Charmant spectacle, et comme je comprends que ma mère ait préféré mourir que de la voir à son chevet…

– Qui vous a élevé ? demanda Gladys : Jeanne ?

– Non. Elle s’était placée, après vous avoir quittée, pour continuer à gagner ma vie et la sienne. Elle m’a confié à sa cou-sine, une ancienne cuisinière qui vivait avec un certain Martial Martin, maître d’hôtel en retraite… C’était un homme stupide et honnête, qui a consenti à me reconnaître, afin de me procurer un état civil, sinon reluisant, du moins honorable… Il est mort lorsque j’étais tout enfant encore. J’ai été élevé par cette cousine de Jeanne, Berthe Souprosse, maman Berthe, comme je l’appelais…

Gladys cacha son visage dans ses mains :

– Elles vous ont raconté ?

Il haussa les épaules sans répondre. Jamais ces deux femmes n’avaient pu oublier le moindre détail de la nuit où il était né ; elles ne parlaient guère d’autre chose, et elles ne pen-saient même pas à autre chose, comme il arrive aux humbles témoins d’un drame dont les acteurs sont plus riches et plus puissants qu’eux. Au commencement, elles se cachaient de l’enfant pour en parler, et il appliquait toutes les ressources de son intelligence passionnée, avide, patiente, à reconstituer la vé-rité avec des bribes de phrases, des soupirs, des regards échap-pés aux deux femmes. Les souvenirs de la nuit où il était né, la mort de Marie-Thérèse, l’attitude de Gladys, le caractère de

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Gladys, tout cela prenait peu à peu pour lui la curieuse fascina-tion d’une œuvre d’art. Le soir, quand elles l’avaient couché dans le grand lit où il dormait auprès de maman Berthe, elles s’asseyaient dans la salle à manger, devant la salamandre allu-mée et, le tricot sur les genoux, elles recommençaient inlassa-blement le même récit.

Par la porte entr’ouverte, l’enfant voyait le dos courbé de Berthe, le châle noir en pointe sur ses épaules, la longue aiguille d’acier glissée dans ses cheveux blancs, sous le petit bonnet tuyauté qu’elle continuait à porter. Jeanne raccommodait les blouses, les petites culottes de velours de Bernard. L’enfant s’endormait à moitié, mais jusque dans ses rêves, il retrouvait les récits de Jeanne. Certaines phrases revenaient de soir en soir, tellement pareilles, que Bernard pouvait les réciter par cœur :

– Misère, il n’y avait même pas une chemise à lui mettre sur le corps, à ce petit, dans cette maison qui regorgeait d’or… La grand-mère a payé cent mille francs le tombeau de la pauvre mademoiselle, cent mille francs d’avant-guerre, et ce petit en-fant, qui est sa chair et son sang, aurait pu mourir sans qu’elle y pense…

Bernard, frottait ses yeux pour chasser le sommeil, se ré-veillait, les écoutait avidement, et il caressait, nourrissait dans son cœur une haine sourde et complexe qui donnait à sa vie un goût âpre et délicieux.

Il contemplait maintenant avec une froide curiosité Gladys, immobile et tremblante devant lui.

– Que désirez-vous de moi ? répéta-t-elle.

– Nous en parlerons une autre fois, murmura-t-il en sou-riant ; aujourd’hui, je ne veux rien vous demander. Aujourd’hui, je n’ai voulu que vous voir et vous parler.

– Je ne reviendrai pas…

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– Oh ! mais si… Cela ne fait aucun doute. Vous reviendrez dès que je vous ferai signe.

– Non.

– Non ? répéta-t-il en ricanant : vous pensez à partir, sans doute, à ce moment ? Vous pensez : « Je suis riche. J’irai au bout du monde demain, si je veux. Ce misérable gamin ne me suivra pas… » Mais une lettre suivra bien le comte Monti.

Elle ne répondit rien. Elle cherchait en lui quelques traits du visage de Marie-Thérèse. Elle ne reconnaissait rien de son sang. La voix de Bernard était douce et féminine, mais son rire était dur. Elle soupira :

– La vieillesse viendra dans quelques années, quelques mois peut-être, songea-t-elle, la vraie, celle qui n’est que calme et renoncement. Un jour viendra où je serai lasse de l’amour, et puisque la nature ne fait pas de miracles, puisque le seul être sorti de ma chair est mort, pourquoi pas celui-ci ?… J’aurai un foyer, une maison où je me reposerai… Certes, j’ai été bien cou-pable, mais…

Car, devant sa propre âme, qui a jamais été condamné sans appel ?

– J’étais jeune, trop belle, gâtée par la vie, les hommes, le monde, gâtée par l’amour…

Elle eût voulu lui dire cela, mais ce visage aigu, pâle, laid, cette flamme d’intelligence qui brûlait au fond des yeux clairs et étroits, cela arrêtait les paroles sur ses lèvres. Elle regarda en-core une fois cette chambre d’étudiant misérable, ces vitres ter-nies, ce tapis qui montrait la corde, et un portrait de femme sur la table.

– Qui est-ce ? Votre maîtresse ?

Il ne répondit pas.

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– Je ne suis pas venue à cause de vos menaces. Bernard. Ne le croyez pas. Vous ne pouvez pas comprendre. Si vous étiez une femme, vous comprendriez que l’on peut passer toute une partie de son existence dans l’oubli le plus complet, que l’on peut ne pas voir le temps couler, que l’on peut n’avoir dans le cœur que l’amour d’un homme, et oublier le reste. Je ne viens pas en en-nemie. Comment le pourrais-je ?

Il l’interrompit :

– Vous avez songé à partir, n’est-ce pas ?

– Oui, mais je sais bien qu’une lettre atteindrait mon amant. Vous voyez, je ne me défends pas. Je ne nie rien. Je ne demande pas mieux que de vous aider. Je suis riche. Je puis vous assurer une vie enviable.

– À l’écart, n’est-ce pas ?

Elle le regarda avec angoisse :

– Que voulez-vous dire ?

– Vous voulez bien me donner de l’argent ? Si c’était autre chose que je voulais, pourtant ?

– Je suis prête, dit-elle faiblement, à vous aimer comme une mère.

Il poussa un sec petit éclat de rire :

– Qui vous demande de l’amour ? Qui a encore besoin de vous ? De jeunes gigolos, sans doute, ce Monti, qui doit être un maquereau ?

– Monti est un honnête homme, dit-elle doucement.

– Et il vit avec vous, avec une femme de soixante ans ?… Alors, il vous trompe ?

 

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– C’est possible, murmura Gladys, le cœur étreint d’une douleur brusque et sauvage.

– Cela ne me regarde pas, d’ailleurs. Revenons à moi. Vous ne voyez rien d’autre à m’offrir que de l’argent ou votre tardive affection ?… Si j’étais ambitieux cependant ?… Si je ne me con-tentais pas de l’état civil que vous m’avez donné ?… Fils naturel, ultérieurement reconnu, de Martial Martin, ancien maître d’hôtel ?…

– Il est trop tard pour remédier à cela.

– Croyez-vous ?… Il faudra y songer…

Il pensait avec un sentiment de délices :

– Elle tremble, la vieille… Qui sait, pourtant ?

Mais, ce qui, en ce moment, faisait battre son cœur d’une scélérate et exquise jouissance, ce n’était pas l’espoir d’un bril-lant avenir, ni même la joie de la vengeance, mais la satisfaction d’avoir mené à bien un jeu supérieur.

– Vous n’avez pas pensé une seule fois à moi, n’est-ce pas, pendant ces vingt ans ?

– Non.

– J’aurais pu mourir de faim.

– J’avais dit à Jeanne de venir me trouver…

– Et vous êtes partie ? Vous avez quitté la France ?

– Oui, dit Gladys, je pensais revenir au bout de quelques mois, je vous le jure.

– Et vous m’avez oublié ?

– Oui.

– Comme on oublie un chien ?

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– Oh ! je vous en supplie, fit-elle en joignant les mains : ne parlons plus du passé… Comme vous me regardez… Avec quelle haine…

– Voulez-vous me présenter à Aldo Monti ?

– Vous êtes fou ?… Pourquoi ?

– Et pourquoi non ?

– Je ne peux pas, murmura-t-elle.

– Vous avez honte de moi ?

– J’ai honte de ce que j’ai fait, dit-elle, cherchant d’instinct un mensonge qui pourrait l’apaiser.

Mais il secoua la tête en souriant :

– N’est-ce que cela ?… Je vous absous. Et qui ne compren-drait que vous avez voulu garder secrète la faute de votre fille ?

– Justement à cause de cela, je ne puis… Il m’est pénible, Bernard…

Elle s’interrompit en l’entendant rire. Et ce rire dur fut sui-vi de la douce voix :

– Allons, ne jouez pas la comédie. Vous oubliez que j’ai connu Jeanne, et que pour sa femme de chambre, on n’a pas de secrets. Vous avez peur d’avouer votre âge, voilà tout !

Un flux de sang monta aux joues fardées de Gladys. Mais elle répondit seulement :

– J’aime mon amant par-dessus tout.

– Votre amant ? À votre âge ? Vous devriez avoir honte de prononcer ce mot !

– Je l’aime. Et si je le garde, ce n’est pas avec de la vertu, ni de beaux sentiments. Vous ne savez pas cela encore. Vous êtes

– 164 – un enfant. Je le garde parce que je suis une femme qui passe pour être belle et jeune encore, qui flatte sa vanité. S’il savait mon âge, s’il savait surtout comme j’ai menti, comme j’ai honte dans mon cœur, et quel malheur et quelle déchéance la vieil-lesse est pour moi, il me quitterait. S’il restait, ce serait pire, parce que je croirais alors que c’est mon argent qu’il veut, et ce-la, je ne le supporterais pas. J’en mourrais. Je veux être aimée.

– Alors, que pensez-vous faire ?

– Je pense que vous comprendrez votre propre intérêt. Vous n’avez rien à gagner à un scandale. Légalement, je ne vous dois rien. Vous avez un père selon la loi. D’ailleurs, dit-elle en haussant les épaules avec une expression de lassitude, je ne connais rien à la loi. Je suis prête à vous donner la seule chose dont je puisse librement disposer : de l’argent. Plus tard, dans quelques années, dans quelques mois, peut-être, mon amant me quittera… Je deviendrai du jour au lendemain une vieille femme… C’est toujours ainsi que cela se passe, murmura-t-elle : alors, ce sera différent… Mais ces instants qui me restent, je ne les abandonnerai pour rien, pour aucun sentiment de remords ou de devoir !

Il ne répondit pas. Il s’était levé et approché d’elle. Il la contemplait avec une avide curiosité. Enfin, il murmura :

– Vous pouvez partir, maintenant…

Elle partit.

 

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