Jézabel

Irène Némirovsky · Chapitre 20 sur 23

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Jézabel

Chapitre 19

 

 

Plusieurs fois, pendant les semaines qui suivirent, Gladys retourna chez Bernard : elle éprouvait un étrange sentiment de repos dans cette misérable chambre, le seul endroit de la terre où il ne restât plus rien à craindre, ni à feindre. Chez lui seul elle pouvait paraître enfin une vieille femme lasse, laisser s’affaisser son corps, retomber son cou, qu’elle tenait toujours si droit pour ne pas révéler le sillon qui creusait la chair sous le collier de perles. Elle avait demandé à connaître la maîtresse de Bernard. C’était une jeune femme au visage délicat et anguleux, aux che-veux bruns coupés en frange sur son front. Ses yeux attentifs et profonds ne riaient pas quand elle riait ; ils demeuraient sombres et graves, mais à d’autres moments, alors qu’elle-même semblait triste ou songeuse, ils pétillaient de moquerie. Elle s’appelait Laurette Pellegrain. Elle ne possédait au monde qu’un tailleur de laine beige, un béret et une blouse de mousse-line à fleurs qu’elle portait par les plus grands froids, la lavant le soir et la remettant le lendemain. C’était une de ces filles de Montparnasse, dont on connaît rarement l’origine et le nom vé-ritable, qui paraissent vivre de croissants et de café crème, qui n’intéressent personne, qui disparaissent un beau jour comme elles sont venues. Gladys comprit bientôt que c’était pour Lau-rette, pour lui procurer de l’argent, que Bernard était venu la trouver.

Ce jour-là, Gladys resta longtemps entre eux, parlant à peine, regardant la pluie couler sur les vitres. Laurette toussait, d’une toux pénible et caverneuse, qui semblait lui déchirer la poitrine.

Bernard dit enfin :

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– Madame, il faut envoyer cette petite en Suisse… ne pour-riez-vous pas nous aider ?… Je voudrais gagner ma vie, ajouta-t-il en baissant la tête.

– Mais pourquoi, Bernard ?… Je suis là, et…

– Je ne veux pas vous demander de l’argent, dit-il avec co-lère. Ce n’est pas cela. Ne comprenez-vous pas ?… Je veux ga-gner ma vie.

– Eh bien, dit-elle avec la naïveté d’une femme riche : cela doit être facile, il me semble ?

Il ricana :

– Vous croyez cela, vous ?… En quel temps vivez-vous ?… Dans quel rêve vivez-vous ?… Vous vous êtes endormie avant la guerre et vous ne vous êtes pas réveillée depuis, ce n’est pas possible !…

– Je vous donnerai tout l’argent dont vous aurez besoin, Bernard, mais pour le reste, que puis-je faire ?

– Vous avez des amis, des relations… Je sais que vous con-naissez Percier, le ministre…

– Non, non, murmura-t-elle : pas cela… C’est impossible… Contentez-vous de ce que je vous offre…

Elle se redressait, fébrile, inquiète ; le soir la ranimait, la chassait vers Monti, la fardait d’illusoire jeunesse. Elle jeta un chèque sur la table et partit.

– Elle reviendra, dit Laurette en souriant.

Elle s’approcha de Bernard, le regarda avec cette attention pénétrante qui était le trait caractéristique de son visage, de-manda brusquement :

– C’est ta mère, cette femme ?

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– Pourquoi ?… Elle me ressemble ?…

– Vous avez tous deux l’œil fatal, tu sais ? fit-elle en dessi-nant selon son habitude les mots dans l’air ; elle chantonna :

– Et ces yeux fatals qu’ont les femmes du cruel Fragonard…

– Oh ! non, Laure, ne parle pas comme cela, dit-il en la re-gardant avec tendresse : ça fait poule lettrée, ce qu’il y a de pire !

– Oui, mon chéri, murmura-t-elle sans l’écouter, en sou-riant.

Il la serra contre lui d’une étreinte sauvage :

– Tu partiras, Laurette, tu guériras…

Elle dit doucement, en caressant son front d’un doigt maigre et léger :

– Mais oui. Je reviendrai. Je ne mourrai pas. Vois-tu, si je mourais maintenant, ma vie serait comme ça, dit-elle en traçant en l’air, du bout de son doigt, le dessin d’un cercle, une destinée logique, parfaite. Mais dans la vie, ce n’est jamais comme cela, mais ainsi, fit-elle en montrant de la main une ligne aux ha-chures inégales, qui se perdait dans l’espace : ou encore comme ça… un point d’interrogation…

– Reviens, seulement reviens, et tu verras, je lui ferai rendre jusqu’à la dernière goutte de sang, à cette femme… Veux-tu savoir son nom ?… Elle s’appelle Jézabel… Tu ne comprends pas ; mais ça ne fait rien… Moi non plus, je ne sais rien de toi, mais je t’aime… Comme je t’aime, Laure… Quand tu reviendras, je t’achèterai de belles robes, des bijoux, tout cela avec l’argent de Jézabel… Tu verras, chérie, tu verras…

Laurette partit, sa valise à demi vide calée avec des livres, tête nue, comme à l’ordinaire, son béret à la main, tremblant lé-gèrement de froid dans son petit tailleur beige. Elle partit pour la Suisse qui en avait gardé bien d’autres avant elle.

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