Jézabel

Irène Némirovsky · Chapitre 19 sur 23

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Jézabel

Chapitre 18

 

 

Gladys descendit, traversa un boulevard où les premières lumières brillaient à travers le brouillard roux d’automne. C’était le quartier des écoles. Ici, chaque maison, chaque rue appartenait à la jeunesse. Tous les visages qui apparaissaient entourés d’un halo de brume étaient misérables, hâves, mal nourris, mais jeunes, si jeunes… Elle les regardait avec haine. Les paroles de Bernard étaient demeurées dans son cœur. Elle les entendait encore… « Alors, il vous trompe ? »…

Avec quel accent de sincérité presque naïve il avait deman-dé cela… Il vous trompe ?… On ne peut pas vous aimer, vous, la vieille ! Jamais elle n’avait été jalouse : elle était si sûre d’elle-même et de son pouvoir. Voici que, pour la première fois de sa vie, elle ressentait cette crainte, ce désespoir, cette horrible es-pérance…

– Est-ce qu’il m’aime ?… Est-ce qu’il m’a aimée ?… Pour-quoi, pourquoi ne me quitte-t-il pas ?… Est-ce le mariage qu’il veut ?… Est-ce l’argent ?… Est-il fidèle ?… Pourquoi, hier, n’est-il pas venu ?… Où était-il ?… Avec qui ? Pourquoi ?…

Quand il la prenait dans ses bras, quand il fermait les yeux, sous ses caresses, était-ce pour mieux goûter sa jouissance ou pour ne pas voir son visage ?… Ce visage, donnait-il vraiment l’illusion de la jeunesse ?…

En pleine rue, elle s’arrêta, tira sa glace de son sac, con-templa avec angoisse ses traits. Et aussitôt elle songea que, cinq ans auparavant…, seulement cinq ans…, à un mouvement pa-reil, un homme n’eût pas manqué de murmurer en souriant :

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– Mais oui, mais oui…, jolie…

Personne ne la regardait. Des garçons passaient, se tenant par le bras. Gladys croisa des filles, pauvrement vêtues, le béret sur l’oreille, le cartable plein de livres à la main. Elle entendit l’une d’elles, lourde et laide, crier à ses compagnes :

– Ils sont partis pour les lacs italiens !…

Elle prononçait : « ZZ’italiens », pour mieux faire sentir sa dérision et son étonnement, comme si elle pensait : « Comment peut-on partir pour les lacs italiens ?… Quels chichis !… »

Mais, malgré elle, une tristesse envieuse altérait sa voix, et Gladys regarda avec amitié cette pauvre grosse fille qui connais-sait, elle aussi, des rêves irréalisables…

Elle rentra. Son cœur battait sans cesse, sourdement et douloureusement dans sa poitrine. La nuit, elle attendit en vain le sommeil. Elle caressait fiévreusement son corps :

– Je suis belle, pourtant, je suis belle… Où trouverait-il un corps plus beau ?… Je n’ai pas soixante ans, ce n’est pas vrai ! C’est impossible !… C’est une monstrueuse erreur !… Pourquoi être allée voir ce garçon ?… Il a vécu vingt ans sans que je me soucie de lui !… J’aurais dû partir, j’aurais dû aller au bout du monde. Mais une lettre aurait atteint Aldo ?… Aldo… Est-ce qu’il m’aime ?… Où est-il en ce moment ?… Est-ce qu’il aime une autre femme ?… Qu’est-ce que je sais de lui ? Qu’est-ce qu’on connaît de l’homme qu’on aime ?… Peut-être se moque-t-il de moi ?… Peut-être…

Elle songea à une de ses amies, Jeannine Percier, qui tour-nait sans cesse autour de Monti.

– S’il savait… Si on apprenait la vérité, il rirait de moi avec elle. Jamais il ne me pardonnera de l’avoir rendu ridicule… Elle dira : « Pauvre Gladys… Vous ne vous en étiez jamais douté ; mais on ne trompe pas une femme. J’avais toujours pensé

– 167 – qu’elle était plus âgée qu’on ne le croyait, mais de là à… oh, c’est comique ! ! ! »

Elle, Gladys, ridicule ?… Odieuse, oui, criminelle, oui, mais pas ridicule !… Un monstre, un objet d’horreur, mais pas cela, la grand’mère, la vieille, la sorcière amoureuse !

Elle songea dans un sursaut de rage :

– Je lui montrerai que je peux encore être préférée, que je n’ai qu’à paraître !… Bernard… Ce petit a voulu se venger par une basse injure… Je suis belle. Qui devinerait mon âge ? Et même si on savait, songea-t-elle enfin, n’y a-t-il pas des femmes de cinquante ans et davantage ?… Oui, elles le croient, mais on se moque d’elles, pauvres malheureuses… Si elles savaient comme on rit d’elles !… Ah ! si Aldo était là en cet instant, tout serait oublié… On ne joue pas la comédie du désir !… Si seule-ment il était là, songeait-elle fiévreusement, se levant du lit où elle était couchée, le visage immobile sous les bandelettes de laine. Elle les arracha avec fureur. Quelle déchéance !… Ces soins, ces secrets, cette jeunesse illusoire, soutenue seulement à force d’artifices !… Ces crèmes, ce fard, cette teinture, ce corset invisible sous les costumes de bain, l’été… « Pour celles qui n’ont jamais eu la vraie beauté, sereine, triomphante, tout cela est supportable, mais pour moi ? » songea-t-elle amèrement. Elle éprouvait un besoin fou de voir Aldo, d’être rassurée.

– J’irai chez lui. Il me croira folle. Je le lasserai, murmura-t-elle avec désespoir : mais je ne peux plus rester ainsi, seule, cette nuit… Je suis malade. Si j’étais en danger de mort, cepen-dant, j’irais le trouver. Je vais mourir si je dois souffrir ainsi jusqu’au matin.

Quand elle eut allumé, elle s’approcha de la glace et, un instant, elle regarda son reflet avec épouvante, s’attendant à voir apparaître, au lieu de l’image familière, les traits d’une autre d’une vieille femme vaincue…

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Elle s’habilla à la hâte et sortit. Monti habitait un petit rez-de-chaussée, dans une rue déserte, non loin d’elle. Elle alla jusque chez lui à pied, espérant que la marche rapide dans la nuit calmerait les battements de son cœur. Entre les interstices des volets, tout était sombre : « Il dort. » Elle s’approcha et frappa légèrement à la fenêtre. Rien ne répondit.

– Comme il dort.

Elle l’appela tout bas, de nouveau. Elle était venue ainsi plus d’une fois le retrouver, mais, alors, il l’attendait… Rien… Elle prêta l’oreille et elle entendit tout à coup, derrière les per-siennes fermées, la sonnerie étouffée du téléphone, placé au chevet du lit d’Aldo. Mais Aldo ne répondait pas. Où était-il ?… Et qui lui téléphonait ?… Qui, sauf elle, avait le droit de lui télé-phoner à cinq heures du matin ?… Et où était-il ?… Elle secoua avec rage les volets de fer, puis s’arrêta, prise de peur, craignant de voir apparaître le concierge ou des voisins. Elle recula jusqu’au coin de la rue, s’assit sur un banc que le petit matin re-couvrait d’une brume glacée. Le brouillard tombait des branches. Par moments, une goutte d’eau se détachait et coulait lentement dans son cou nu. Le réverbère vacilla et s’éteignit. C’était le jour. Il montait à l’est une grise lumière. Un homme passa un ivrogne attardé qui lui lança une brève injure et dispa-rut. Dans cette rue calme et riche, avec ces fenêtres fermées, les maisons avaient un aspect à la fois aveugle et moqueur. Elle songeait :

– Qui ?

Elle tremblait de désespoir et de rage :

– Sotte que je suis !… Idiote !… Stupide créature !… Il me trompe !… Et moi, je ne voyais rien, je ne soupçonnais rien !… Qui ? J’aime mieux ne pas le savoir, songea-t-elle lâchement.

Mais, dans son cœur, l’interrogation passionnée demeu-rait :

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– Qui ?

Comme une plaie que l’on voudrait déchirer à pleines mains, et tant pis si on doit en mourir…

– Je resterai la nuit entière ici, pensa-t-elle avec une rage aveugle, et je le saurai… Il n’osera pas mentir…

Puis elle fut envahie d’un espoir insensé :

– Je n’ai pas frappé assez fort, peut-être… Il dort tranquil-lement, qui sait ?… Ce coup de téléphone ?… J’ai rêvé, sans doute… Qui lui téléphonerait au milieu de la nuit ?… J’ai rêvé…

Elle se précipita de nouveau vers la fenêtre, la saisit, la se-coua de ses faibles mains crispées, appela. Rien ne répondit, sauf l’aboiement inquiet d’un chien.

Elle appela doucement :

– C’est toi, Jerry ?… Jerry ?…

Reconnaissant sa voix, le chien aboya, gémit. Elle murmura avec désespoir :

– Tu es seul, toi aussi ?… Il t’a laissé seul, toi aussi, mon pauvre Jerry ?…

Enfin, elle vit dans la rue déserte un taxi s’arrêter devant la maison. Elle reconnut la silhouette de Monti derrière les vitres, et une femme à ses côtés qu’il fit descendre, qui était Jeannine Percier. Elle se rappela que le mari de Jeannine était absent de-puis une semaine et ne devait rentrer que le lendemain. Ils avaient passé la soirée ensemble. Il était en habit ; elle vit la tête nue de Jeannine. Ils rentraient maintenant chez Aldo, comme elle l’avait fait tant de fois, pour terminer dignement la nuit.

Elle voulut s’élancer, mais tout à coup elle s’arrêta, songea :

– Mon visage…

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Comme il devait être ravagé après une nuit pareille… Elle n’avait pas le droit de pleurer, de laisser voir sa souffrance. C’était bon pour la jeunesse de laisser couler les larmes sur des joues qu’elles embellissaient comme la pluie sur une fleur… Jeannine pouvait pleurer. Elle n’avait pas trente ans, elle… Ses larmes attendriraient Monti. Elle, Gladys, devait se souvenir que les pleurs faisaient fondre le fard sur ses joues.

Elle les regarda entrer dans la maison, et refermer la porte derrière eux. Longtemps assise sur le banc, serrant contre sa bouche tremblante ses mains nues et glacées, elle regarda la maison. Elle vit la lumière passer entre les fentes des volets et s’éteindre. Elle rentra.

 

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