Jézabel

Irène Némirovsky · Chapitre 8 sur 23

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Jézabel

Chapitre 7

 

 

Beauchamp partit. Gladys écouta le bruit des roues qui s’éloignaient, puis elle sortit sur la petite pergola jaune, où on venait d’éteindre les lampes. La nuit était chaude et sentait le réséda et la mer. Gladys s’assit et posa doucement son front sur la pierre tiède.

Marie-Thérèse l’avait suivie. Elles se taisaient. Enfin, Ma-rie-Thérèse demanda :

– Je peux allumer ?

Gladys rejeta sa tête en arrière :

– Non, non… Va te coucher, chérie… Va. Je suis fatiguée.

– Oh ! maman, laissez-moi rester. Je vous vois à peine.

– Je sais, dit Gladys : tu as une bien mauvaise mère, ma pauvre chérie, frivole et négligente. Mais attends encore un tout petit peu. Je serai vieille et un épouvantail pour tout le monde. Toi, tu seras belle, murmura-t-elle d’une voix altérée. Ce sera ton tour de danser, de t’amuser, et moi, je t’attendrai au coin du feu, et je n’aurai pas d’autre plaisir que celui de t’attendre, de t’admirer, de dire : « T’es-tu bien amusée, ma fille ? » Ou bien, comme je serai devenue une vieille femme maussade, je dirai : « Comment peut-on aimer le bal ? Comment peut-on aimer l’amour ? Comment peut-on aimer la vie ?… »

Un petit rire discordant et las passa dans sa voix si douce :

 

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– Oh ! Marie-Thérèse, promets-moi que le jour où tu me verras vieille, vraiment vieille, tu me tueras pendant mon som-meil.

Elle prit la main de Marie-Thérèse et inclina son front sur cette main, se berçant doucement :

– C’est cela qu’il me faudrait, songea-t-elle, quelqu’un qui me berce, quelqu’un qui me rassure… Si je pouvais, comme Lily, me contenter d’aimer… Je sais bien que j’ai l’âge de l’amour en-core, mais ce n’est pas aimer que je veux, c’est être aimée, c’est me sentir petite, faible, serrée dans des bras forts…

Elle demanda machinalement :

– Tu m’aimes, Marie-Thérèse ?

– Oui, maman. Vous ne devriez pas avoir peur de vieillir. Vous êtes trop jeune pour moi. Il me semble que si vous aviez des cheveux blancs, des rides, je pourrais vous parler mieux que je ne le fais…

– Surtout, ne parle pas, dit Gladys en fermant les yeux : je ne veux rien entendre. Je veux oublier la vie, dormir. Oh ! je voudrais être une petite fille comme toi, sans soucis, sans cha-grins.

Marie-Thérèse sourit et posa doucement sa main sur les cheveux de Gladys :

– C’est vous qui êtes une petite fille, maman, dit-elle, et moi une femme. Je vous l’ai souvent dit, mais vous ne me croyez pas. Je vous connais mieux que vous ne me connaissez… Vous êtes sûre d’être ma mère ? Quand j’étais petite, je ne le croyais pas. Peut-être cela vaut-il mieux ? Nous pourrions presque être sœurs, amies… parler d’amour.

– D’amour ? répéta lentement Gladys.

– Oui. Comme vous avez dû être aimée, maman…

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Gladys se leva brusquement :

– Il fait froid. Rentrons.

– Froid ? Il n’y a pas un souffle d’air…

– J’ai froid, dit Gladys, et elle serra contre elle ses bras nus en frissonnant : et toi aussi, ne reste pas là, va te coucher. Tu es en robe de mousseline. Tu seras malade.

– Mais non.

– Va dormir. Il est tard.

– Je n’ai pas sommeil, dit Marie-Thérèse.

Elles entrèrent toutes deux dans la chambre de Gladys. Gladys alluma les lampes de chaque côté de la glace en forme de cœur. La lumière était rose et voilée. Avidement, elle contempla son visage. Derrière elle, sa fille regardait l’image reflétée dans le miroir, et elle seule voyait, sans doute, sur les traits si doux qui avaient encore la grâce de la jeunesse, paraître les premières marques de la lassitude et de l’amère maturité. Gladys songea avec irritation :

« Pourquoi me regarde-t-elle ainsi ? Pourquoi me poursuit-elle ainsi ? »

– Maman, dit tout à coup Marie-Thérèse : je voudrais vous parler.

– Ah ? Eh bien, parle, ma chérie…

– Je suis fiancée, maman, dit Marie-Thérèse en regardant sa mère.

– Ah ! oui ? fit doucement Gladys.

Elle se démaquillait. Ses longs doigts qui lissaient avec grâce et lenteur le front et les tempes, tressaillirent légèrement et s’immobilisèrent au coin des yeux agrandis. Elle se pencha en

– 89 – avant, regarda désespérément le miroir, comme s’il reflétait, tout à coup, une image étrangère.

– La belle Gladys Eysenach, songea-t-elle, la belle Gladys Eysenach va marier sa fille…

Une sauvage douleur, presque physique, traversa sa poi-trine. Elle continuait à regarder le miroir, sans un mot, ses lèvres serrées et crispées. Elle était belle encore… Cela n’empêchait pas d’être belle et désirable… Elle secoua brusque-ment la tête. Non, non, c’était bon pour les autres… Cette beauté pathétique, fragile, menacée par l’âge, c’était bon pour Nathalie Esslenko, pour Mimi, pour Laure, pas pour elle… À elle, c’était la jeunesse qu’il fallait, le triomphe absolu, sans une ombre… « Je ne peux pas me résigner, songea-t-elle. Ce n’est pas ma faute. Je ne sais pas me résigner… » « Eh bien, tu apprendras », semblait dire dans son cœur une voix ironique, « tu apprendras à t’effacer, à passer après ton enfant, qui, elle, brillera au pre-mier rang dans toutes les fêtes, qui éclipsera sa mère. Sur elle, sur son jeune visage se posera le regard amoureux des hommes… Un homme, demain, dira en parlant de Gladys Eyse-nach : – Ma belle-mère… – Un jour, bientôt, tu diras : – Mes pe-tits-enfants. » Oh ! non, non, ce n’est pas possible. Dieu ne se-rait pas si cruel !

– Ce n’est pas vrai, n’est-ce pas, Marie-Thérèse, dit-elle, d’une voix basse et tremblante : c’est impossible, n’est-ce pas ?

– Pourquoi, maman ? C’est naturel, au contraire. Avez-vous oublié mon âge ? J’ai dix-huit ans. Je suis une femme.

Gladys tressaillit ; un éclair de rage et presque de folie pas-sa sur ses traits :

– Tais-toi ! cria-t-elle. Ce n’est pas vrai ! Ne dis pas cela ! Tu es une enfant encore !

– Mais non, maman, je ne suis pas une enfant. Croyez-vous, parce que vous disiez à vos amies que j’ai quinze ans, que

– 90 – vous alliez empêcher le temps de couler ? Je n’ai pas quinze ans. Et vous n’avez pas trente ans. Je ne suis pas une enfant. Vous le disiez, et moi, je le laissais dire, d’abord parce que cela m’était égal, et surtout, dit-elle en baissant la voix, parce que j’avais honte pour vous, maman, j’avais honte et pitié de vous…

Elle se tenait debout contre les genoux de sa mère ; elle les sentait frémir sous la robe. Elle posa sa main sur la douce épaule inclinée :

– Pauvre maman, vous vous imaginiez donc qu’il suffisait de me faire porter mes cheveux dénoués et que personne, ja-mais, ne s’apercevrait que je suis une femme ?

– Qui est-ce ? murmura Gladys.

– Olivier Beauchamp, maman. Vous ne vous en étiez pas doutée ?

– Non, non, dit Gladys : c’est impossible. Tu es une enfant encore… Tu ne peux pas te marier encore. Voyons, tu te moques de moi ? Regarde-toi. Regarde tes bras minces, tes longs che-veux, ta petite figure. Tu es trop jeune, ce n’est pas possible. Tu connais Olivier depuis ton enfance, tu t’imagines l’aimer, tu ne l’aimes pas. Comment pourrais-tu reconnaître l’amour, toi qui n’as pas connu la vie ?… Attends un peu…

– Je l’aime, maman, dit Marie-Thérèse avec violence : vous devriez comprendre ça, au moins. Vous devriez savoir ce que c’est que l’amour ? Ou bien, le reconnaissez-vous seulement sur la figure des vieilles femmes, vos amies ? Mais c’est moi qui ai l’âge de l’amour, maman, moi, et pas elles !…

– Tais-toi, cria Gladys avec un accent de terreur et de souf-france : je ne veux pas, tu entends, je ne veux pas ! J’ai dit : plus tard – ce sera plus tard. Tu m’obéiras. Plus tard… Pas mainte-nant, pas maintenant, répéta-t-elle en pâlissant, et elle porta à ses lèvres les mains de Marie-Thérèse : n’est-ce pas ? Tu atten-dras d’être plus sage, plus expérimentée… Tu ne sais rien, tu

– 91 – n’as rien vu encore… Attends. Dans deux, trois ans, si tu aimes encore Olivier, eh bien, tu l’épouseras… Mais pas maintenant, mon Dieu, pas maintenant, murmura-t-elle, et elle pressait sa fille contre elle, la regardait avec prière, tellement habituée à être préférée qu’elle n’imaginait même pas un refus : Tu m’aimes, n’est-ce pas, chérie, tu ne voudrais pas me faire mal ? Et cela me fait mal de t’entendre parler d’amour, de voir en toi, déjà, une femme… C’est si naturel, si tu savais… Oh ! pourquoi es-tu une femme ? Si j’avais un fils, il m’aurait mieux aimée… Tu ne penses qu’à toi.

– Mais, vous aussi, vous ne pensez qu’à vous ! Réfléchissez. Quelle vie est-ce que je mène ? Est-ce que vous croyez que ça suffit à mon âge, les livres, la musique et un beau parc ? Je n’avais rien d’autre. Vous vous amusez, vous dansez, vous ren-trez à l’aube, mais tout cela, ce sont des plaisirs pour moi, ma-man, pour moi bien plus que pour vous !

– Je ne te voyais pas grandir…

– Eh bien, le mal est fait, maintenant. J’ai dix-huit ans.

Gladys tordit lentement ses mains :

– Oui, oui, je sais, mais…

Il lui semblait entendre les ricanements des femmes, ses ri-vales :

– Gladys Eysenach ? Oui, elle n’est pas mal encore. Mais elle n’est plus jeune, vous savez ? Elle a marié sa fille. Son amant l’a quittée… Que voulez-vous ? Elle est belle encore, mais… Elle est jeune encore, mais…

Bientôt, peut-être :

– Vous la trouvez belle ? Mais elle est vieille, vous savez ? Elle est grand’mère.

 

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« Moi ? songea-t-elle, et elle passa lentement sa main sur son visage : non, non, je rêve… Hier encore, j’étais moi-même une enfant. Je n’ai pas changé… Hier encore, j’étais une jeune fille heureuse, une jeune femme triomphante… Et Marie-Thérèse dit : « Comme on vous a aimée… » Et tous bientôt di-ront : « Comme elle a dû être belle… » Non, non, c’est trop tôt… Encore deux ans, encore trois ans… Je ne lui demande que ce-la… Je ne souhaite que cela… Pour elle, c’est si peu de chose, et pour moi… Dans trois ans, je serai vieille. Mon âge sera écrit sur ma figure. Je me résignerai alors comme les autres. Je regrette-rai ce soir… »

– Maman, murmura Marie-Thérèse, répondez-moi. Pensez à moi. Vous êtes loin de moi en ce moment ?

– Que veux-tu que je te réponde ? Je t’ai dit ce que je vou-lais. Attends. Qu’est-ce que cela te fait à toi, d’attendre ? Tu es si jeune… Les années te sont douces et légères, à toi… Dans trois ans, tu seras majeure. Tu feras ce qu’il te plaira.

– Je n’obéirai pas, dit Marie-Thérèse, en levant son visage pâle et crispé.

– Tu dois m’obéir. Tu le sais. Tu es une enfant. Tu n’es pas majeure. Tu dois m’obéir.

– Mais pourquoi ? Pourquoi attendre ?

– Parce que tu es trop jeune, répéta Gladys doucement et machinalement, et que ces unions hâtives sont malheureuses. Je ne veux pas que tu sois malheureuse. Oui, je sais : tu t’imagines qu’en ce moment, je fais ton malheur. Mais ce n’est pas vrai. Je ne te demande que quelques mois de fiançailles se-crètes, délicieuses, qui embelliront ta vie, qui te donneront de beaux souvenirs… Tu es une enfant, Marie-Thérèse, tu ne sais pas… Il n’y a qu’une chose qui vaille la peine d’être vécue, c’est le commencement de l’amour, l’amour timide encore, le désir, l’impatience, l’attente… Je te donne tout cela et tu m’en veux…

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Je ne veux pas faire ton malheur, répéta-t-elle en regardant sa fille avec désespoir : oh, Dieu m’en garde !… Si ce petit et toi, vous vous aimez, eh bien, mariez-vous, soyez heureux… Je me réjouirai de votre bonheur. Je t’aime, Marie-Thérèse. Mais at-tends un peu… Trois ans passeront, et tu sais bien que je devrai consentir. Mais, en attendant, aie pitié de moi… Ne me parle de rien. Je ne veux pas penser. Je ne veux pas, je ne veux pas…, murmura-t-elle, en cachant son visage dans ses mains : ça me fait mal. Je veux un peu de repos, un peu de bonheur… Com-prends-moi. Sois mon amie…

– Je ne veux pas être votre amie ! Vous êtes ma mère. Si vous ne voulez me donner ni protection, ni aide, ni tendresse, je n’ai pas besoin de vous, dit Marie-Thérèse à voix basse.

– Oh ! Marie-Thérèse, tu es cruelle !

– Alors, consentez, maman. Voyons, vous savez bien que je serai heureuse ! Vous me volez trois ans de bonheur, voilà tout.

– Non, non, non, dit faiblement Gladys.

Elle pleurait ; de lentes et lourdes larmes coulaient sur ses joues. Elle supplia :

– Laisse-moi ! Aie pitié de moi ! Ne me dis plus rien. Tu sens bien que c’est inutile, n’est-ce pas ?

– Oui, dit Marie-Thérèse malgré elle.

Gladys lui tenait les mains. Elle les délia avec horreur, re-poussa les beaux bras, blancs et doux, qui s’efforçaient de la re-tenir, et s’enfuit.

 

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