Jézabel

Irène Némirovsky · Chapitre 7 sur 23

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Jézabel

Chapitre 6

 

 

Vous ne vieillirez jamais, parce que vous avez commencé à soigner votre beauté quand elle était intacte encore, disait Car-men Gonzalès, en pétrissant les longs flancs purs de Gladys.

Mais cela ne suffisait pas à Gladys : elle ne voulait pas de la beauté fragile, pathétique, menacée de la maturité ; il lui fallait l’éclat, le triomphe insolent de la véritable jeunesse. Lorsque le plus humble passant sur son chemin se retournait, lorsque, dans le soir de Nice, dans le bruit de cette pluie d’argent qui passe là-bas en rafale, en mars, elle entendait, sous les arcades, la voix d’un petit marchand de fleurs : « Eh ! la belle, oh ! que tu es belle… » ; elle ressentait un apaisement, un bien-être presque physique, semblable à celui qui suit l’amour.

Maintenant, elle supportait avec peine la présence de Lily Ferrer ; elle regardait avec horreur les rides sur le visage de son amie. Elle songeait :

– Elle n’a que cinquante ans, après tout, dix ans de plus que moi… Dix ans, c’est si court…

Elle chassait cette pensée avec épouvante :

– Je veux rester jeune. Je ne veux pas être pareille aux autres. Je ne veux pas qu’on dise de moi : « La toujours belle Gladys Eysenach. »

Et pourquoi le dirait-on ? Qui saurait jamais son âge véri-table ? Elle était jeune. Elle paraissait à peine trente ans… Elle les paraîtrait encore de longues années… Trente ans… c’était dé-jà trop pour elle. Elle se rappelait Londres, Beauchamp, ses vingt ans… C’était cela qu’elle eût voulu ressentir encore… Elle

– 79 – tentait d’étouffer la voix railleuse et menaçante qu’elle entendait dans son cœur :

– Fini. Cela, c’est fini… Tu peux être belle encore de longues années, plaire, mais pas comme autrefois… On n’éprouve qu’une fois cette félicité aiguë, cette joie triom-phante… Il faut te résigner…

– Mais pourquoi ? songeait-elle : qu’y a-t-il de changé ? Mark m’a quittée… Eh bien, d’autres viendront.

Mais Mark l’avait quittée… Pour la première fois de sa vie, un homme l’avait quittée… Le souffle glacé de la défaite passait dans son âme…

Mais non, non… Un autre viendrait… Elle songeait à Claude… Comme il l’avait aimée… Il l’aimait sans doute en-core ?… Dès qu’il la verrait, dès qu’il reconnaîtrait son visage, il serait à elle… L’amour, le désir d’un homme, ces mains trem-blantes, ce zèle à la servir, ces regards amoureux, jaloux, de cela elle ne se lasserait jamais…

En mai, Claude Beauchamp arriva à Nice, Gladys l’attendait avec une impatience douloureuse qu’elle ne s’avouait pas, qu’elle supportait avec honte :

– Cela m’amuse simplement, songeait-elle, cela m’amuse de savoir s’il est encore amoureux de moi, s’il peut redevenir amoureux de moi… Pauvre Claude…

Et, fiévreusement, elle cherchait à parer son corps et son visage. Beauchamp devait dîner à Sans-Souci, seul avec elle. À sept heures, Gladys était déjà assise devant son miroir, fardant ses traits. C’était un beau crépuscule de printemps ; le ciel sem-blait de cristal vert. Elle se rappelait Londres, les roses qui fleu-rissaient à Covent Garden, les retours à l’aube après le bal… Qu’elle était innocente encore… Elle revit dans son souvenir une petite fille aux cheveux d’or, en robe blanche, une touffe de roses au corsage, qui disait à Teresa :

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– Vous ne comprenez pas, Tess. Vous êtes différente. Vous traversez la vie calmement, froidement. Moi, je voudrais brûler la mienne et disparaître…

« Je suis plus belle, maintenant, songea-t-elle encore. Je ne veux pas qu’il cherche en moi l’image de l’enfant que j’ai été, mais qu’il aime la femme que je suis à présent… Je suis jalouse de ma jeunesse », murmura-t-elle.

Elle tressaillit, voyant devant elle sa femme de chambre qui demandait :

– Quelle robe madame va-t-elle mettre ?

Elle la regarda sans répondre, puis soupira, dit :

– Ma robe rose, et mes perles…

Elle fit apporter ses bijoux : elle voulait paraître différente de la jeune fille que Claude avait désirée, et le plus femme pos-sible, dans sa beauté épanouie, son éclat… Elle entra derrière la femme de chambre dans le cabinet aux robes, celui que Marie-Thérèse appelait : « La chambre de Mme Barbe-Bleue ». Elle prit l’ampoule électrique qui pendait le long d’un fil, et elle la pro-mena devant l’armoire. Un faible relent de naphtaline s’échappait des fourrures. Elle ressentit une horrible tristesse. Elle dit brusquement :

– Non… n’importe laquelle, mais blanche…

Enfin, Beauchamp arriva. Il avait peu changé. Seuls, ses cheveux étaient blancs. Ils dînèrent tous deux devant la ter-rasse. Ce Sans-Souci, artificiel comme un décor de théâtre, de-venait à la nuit d’une grâce plus simple et presque campa-gnarde. Les ifs de la grande allée, taillés en forme d’instruments de musique, étaient depuis longtemps effacés dans l’ombre. On entendait crier les grenouilles et une faible odeur de foin traver-sait l’air et se mêlait au parfum des roses.

Elle demanda :

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– Est-ce vrai que vous retournez vivre à Vevey ?

– Oui, et j’espère ne plus le quitter…

– Ne plus le quitter ? répéta-t-elle.

– Cela vous étonne, Gladys ?

– Oui. Maintenant que la pauvre Tess est morte et qu’Olivier habite Paris…

– Je me suis attaché à ce pays.

Elle sourit :

– Vous êtes un homme étrange, Claude. Vous êtes mon cousin et mon plus proche parent, et je ne vous connais pas plus qu’un passant dans la rue. Comment, vous voulez passer le reste de votre vie dans ce petit village perdu, et seul, tout seul ?

Elle répéta avec une sourde terreur :

– Seul… Quelle horreur.

– Vous craignez la solitude, Gladys ?… Vous n’avez pas changé, dit-il, en la regardant curieusement.

– Pourquoi changer ? Les femmes ne changent pas.

Il ne dit rien. Elle était assise devant lui ; elle baissait la tête ; ses mains jouaient d’un mouvement lent et plein de grâce avec le collier de perles qui entourait son cou blanc et fragile. Elle était belle encore, faible, inquiète, touchante, mais le fan-tôme, la pâle ombre de celle qu’il avait aimée… Il l’avait revue plusieurs fois pendant ces dernières années. Elle, jamais, n’avait songé à lui. À chaque rencontre, il la trouvait occupée de robes et d’amours nouvelles, n’ayant jamais un regard pour lui. Certes, aujourd’hui elle était différente, anxieuse de lui plaire, mais lui… Un amour longtemps secret, longtemps enfermé dans le cœur devient amer en vieillissant, se corrompt et se trans-forme en un âcre ressentiment. Il songea :

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« Je suis libre. Je suis délivré. Je ne l’aime plus. »

– Je voudrais voir Marie-Thérèse, dit-il.

– Elle viendra nous dire bonsoir.

– Quel âge a-t-elle à présent ?

– Oh ! ne me demandez pas son âge, Claude. J’essaie de l’oublier, c’est tout ce que je puis dire, murmura-t-elle.

Ses mains tremblaient. Elle s’en aperçut et les serra lon-guement, cruellement l’une contre l’autre.

– Vous êtes bonnes amies ?

– Oui, certes, dit Gladys.

Elle sourit avec effort :

– Elle est délicieuse avec moi, pauvre chérie… Elle a toute la gravité, toute la sagesse de la raison et de l’expérience en face de la folle jeunesse !… Vous n’imaginez pas comment elle me traite… Avant chaque bal, il faut que je me montre à elle, et si vous saviez avec quelle sévérité elle me reprend sur le choix de ma robe ou de mes bijoux…

– Elle est une mère pour vous, dit froidement Beauchamp.

Gladys haussa lentement ses belles épaules :

– Vous vous moquez de moi. Mais c’est vrai qu’il y a quelque chose de maternel dans l’adoration qu’elle a pour moi. Car elle m’aime à la folie… Elle a des mots délicieux : un jour, je ne me souviens plus pourquoi, elle m’a dit une phrase qui m’a mis les larmes aux yeux : « Ma pauvre petite maman, vous ne connaissez pas la vie… »

– Oui, dit Beauchamp, c’est drôle…

De nouveau, ils se turent. Enfin, elle soupira :

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– Je suis heureuse de vous voir. Et vous ? Autrefois, vous sembliez me fuir. Pourquoi ?

– Vous êtes terriblement femme, Gladys.

– Pourquoi ?

– Vous ne vous contentez jamais de deviner. Vous voulez savoir.

– Pendant vingt ans, dit-elle en souriant, je n’ai rien de-mandé.

– Vous serez déçue, Gladys, dit-il à voix basse : vous voulez que je vous dise que j’ai été fou de vous. Cela c’est vrai. Mais vous voulez savoir si je suis toujours amoureux de vous ?… Non. Cela, c’est fini… Que voulez-vous ? Rien n’est éternel…

– Est-ce bien vrai, Claude ? dit-elle en souriant, tandis qu’une douleur aiguë lui traversait le cœur.

– Vous êtes encore belle, Gladys, mais je vous regarde et je ne vous reconnais plus… Pour d’autres, sans doute, vous êtes encore belle et désirable. Pour moi, vous n’êtes que le fantôme de ce que vous avez été. Je suis délivré enfin, heureux, libre en-fin. Je ne vous aime plus. J’ai aimé une jeune fille en robe de bal, debout sur un balcon de Londres, une nuit de juin… Elle s’est bien moquée de moi cette nuit-là…

– Un peu seulement, mais vous vous vengez, Claude…

– Même pas…

– Vous êtes cruel…

– Un peu seulement…

Ils se regardèrent silencieusement. Elle posa sa joue sur sa main :

 

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– Vous m’en voulez, Claude. Est-ce que cela vous ferait plaisir de savoir que vous avez joué dans ma vie un rôle plus grand, plus important que vous ne le croyez ? Je n’ai jamais été amoureuse de vous et, pourtant, je ne vous oublierai jamais… J’étais une enfant innocente. C’est vous qui m’avez, pour la première fois, montré mon pouvoir. Vous m’en voulez, mais, sans le savoir, vous avez empoisonné ma vie. Je n’ai jamais re-trouvé cette sensation d’enivrant orgueil, jamais, jamais… Je n’ai jamais retrouvé exactement cette qualité de jouissance… Je devrais mortellement vous en vouloir…

Il fit un mouvement :

– Vous riez ?

– Allons, allons, dit-elle doucement, tremblant d’une émo-tion sournoise et cruelle : tout cela est le passé… Écoutez, en ce temps lointain, vous avez désiré un baiser, n’est-ce pas ? et vous avez été trop lâche pour le prendre ? Prenez-le donc mainte-nant, et que tout soit oublié et pardonné.

– Non, dit-il en secouant la tête : si doux que soit votre bai-ser, il n’aura jamais la saveur de celui que j’ai désiré si long-temps.

Ils se mesurèrent du regard, comme deux ennemis, puis Gladys, lentement, détourna le visage. Elle eut un petit rire étouffé, douloureux, insensé.

– Vous vouliez voir Marie-Thérèse ?

– Oui, je vous en prie.

Elle sonna, fit appeler sa fille, et, jusqu’à ce que Marie-Thérèse fut dans la chambre, elle ne dit rien, demeura immo-bile. Ses traits étaient calmes, mais, par moments, une sorte de crispation légère passait sur ses lèvres.

 

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Marie-Thérèse et Beauchamp parlaient et elle répondait, lorsqu’on s’adressait à elle, mais elle entendait sa propre voix, douce et basse, sonner à ses oreilles comme une voix étrangère.

– Je souffre, songeait-elle, mais je ne veux pas, je ne sais pas souffrir…

 

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