Jézabel

Irène Némirovsky · Chapitre 14 sur 23

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Jézabel

Chapitre 13

 

 

Gladys partit pour Madrid, où elle vécut jusqu’à la fin de la guerre ; elle voyagea ensuite ; en 1925, elle était de retour à Pa-ris. Au réveillon de fin d’année, en 1925, elle dansait dans une boîte de Montmartre, à la mode cette saison-là, une cave étroite aux murs rouges. Le jour naissait ; les traits des danseurs étaient crispés par la fatigue : leur danse ressemblait à une lourde ivresse. La musique n’était plus qu’un sourd tam-tam qui scandait, rythmait, le piétinement de la foule. Certains couples ne dansaient plus, mais marchaient lentement, se berçant aux bras l’un de l’autre, sans pensée, sans désirs, la tête vide.

Gladys dansait parmi les autres. La première année écou-lée, elle avait porté le deuil de sa fille en blanc, et comme le blanc lui seyait, elle le portait encore. Elle n’avait pas changé. Ses cheveux étaient aussi blonds, son visage aussi fin qu’autrefois. Seule, la meurtrissure des joues s’était accentuée, et lorsqu’elle était lasse, on devinait sous la chair le dessin des os délicats, des pommettes et de la cavité des yeux ; l’ombre du squelette apparaissait sous la peau fraîche. Car sa peau restait miraculeusement fraîche, et elle avait gardé sa taille de jeune fille, douce et souple.

Ce matin-là, dans les premiers rayons de l’aube qui pas-saient entre les plis des rideaux, ses cheveux d’un blond pâle et léger entouraient son front d’une fumée lumineuse comme une auréole et l’unique marque visible de la vieillesse était ce creux des joues que rien ne pouvait combler. Son long dos blanc était nu ; en dansant, elle inclinait légèrement sa petite tête, tenait baissés ses grands yeux, souriait avec une grâce ravissante et lasse aux hommes qui l’entouraient.

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Parfois seulement, lorsque, par miracle, elle voyait, parmi les momies peintes du dancing, un jeune visage, un jeune corps, l’image de Marie-Thérèse se reformait dans sa mémoire. En dansant, aux bras de l’homme, de l’amant qui la serrait contre lui, elle songeait avec une tendresse désespérée à Marie-Thérèse. Mais Marie-Thérèse était morte… « Elle est plus heu-reuse que moi », songeait-elle. Elle avait oublié les circons-tances de cette mort, comme les femmes peuvent le faire, d’un total, d’un innocent oubli. Dans son esprit, lorsqu’elle revoyait Marie-Thérèse, c’était sous les traits d’une enfant, de l’enfant qui l’avait aimée… Elle soupirait, regardait autour d’elle avec tristesse, mais ces danseurs, cette fumée, ces bouteilles vides, c’était là le décor ordinaire de sa vie, et il lui paraissait aussi peu répréhensible de songer là à Marie-Thérèse que dans sa chambre. Pourtant elle chassait cette image… À quoi bon, à quoi bon regretter le passé ?… Il restait si peu de temps encore à vivre… Il fallait étourdir son noir ennui. Elle regardait l’homme qui la tenait dans ses bras.

Sa passion devenait aiguë et désespérée : ses amants étaient d’un jour maintenant, d’une heure… Il lui fallait être sûre de son pouvoir, sûre de rendre un homme fou, comme au-trefois, de le faire souffrir. Lorsqu’ils souffraient, un instant son cœur s’apaisait. Mais ce n’était pas si facile… Depuis la guerre, rares étaient les hommes qui consentaient à souffrir pour une femme. Et elle n’était plus la préférée, celle que l’on apercevait la première parmi le troupeau des autres femmes, celle dont l’éclat effaçait la beauté de toutes les rivales. Ce n’était plus sur elle que se posait aussitôt le regard des hommes. Certes, elle inspirait aisément encore l’amour et le désir, mais on se lassait d’elle. À mesure que les années passaient, on se lassait d’elle de plus en plus vite… Elle cédait rapidement, car elle savait bien que les hommes, à présent, sont pressés en amour, mais elle était trop accoutumée à l’adoration pour se plier à ce désir bru-tal et silencieux. Il lui fallait l’assurance d’être aimée, les paroles d’amour, le temps, la jalousie de l’homme et, par moments, une

– 130 – sorte de fougue désespérée éveillait l’étonnement, la sourde mé-fiance du garçon dont elle était amoureuse.

– Pas de crampon, songeaient-ils ; elle est belle, désirable, mais il y a tant de femmes…

Parfois, il s’en trouvait un, plus jeune, plus naïf que les autres, qui l’aimait comme elle voulait être aimée, mais celui-là, aussitôt, la lassait.

Elle pensait :

– Non, c’est trop facile… Mais l’autre, mais son ami, qui ne m’a pas regardée encore… Oh ! mon Dieu, accordez-moi cela encore… Une fois, une seule fois, plaire, comme autrefois, fol-lement, complètement, et ce sera fini, je serai une vieille femme, le cœur mort…

Mais elle aimait cette excitation terrible et légère, cette fièvre qui brûlait son sang et l’existence folle, âpre, tragique, des années qui suivaient la guerre. Elle songeait :

– Ah ! c’est maintenant qu’il faudrait être jeune…

Le souvenir de sa jeunesse l’emplissait d’une souffrance ja-louse. Elle saisissait la main de l’homme assis à ses côtés ; elle cherchait son regard ; elle tendait vers lui son visage frémissant et anxieux. Comme les hommes avaient changé… Richard, Mark, George Canning, Beauchamp… et maintenant, ces figures ennuyées, ces yeux froids, cette voix lasse, ce désir bref et bru-tal…

Elle rentrait au petit jour. Autour de l’auto, la ville, livide, s’éveillait ; le vent sifflait sur la Seine ; son cœur se serrait ; elle se souvenait des heures de sa jeunesse, de la Victoria, des longs gants blancs, de l’amour courtois…

– Ils ont changé ?… Pauvre sotte… C’est moi, c’est moi… Tout s’en va ? Non, mais nous nous en allons…

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Elle soupirait avec une tristesse railleuse. Mais elle se re-gardait dans le petit miroir embrumé de poudre et voyait une image de jeunesse miraculeuse. Elle songeait :

– C’est un rêve… Je suis belle encore, jeune comme autre-fois ! Qui pourrait croire que je n’ai plus trente ans ?…

Certes, en 1925, l’âge d’une femme ne comptait guère. Qua-rante ans, c’était la jeunesse.

– Comment ai-je pu redouter d’avoir quarante ans ?… Ah ! je voudrais les avoir encore… Quarante ans, c’est la pleine force, c’est l’épanouissement, c’est la jeunesse… Oui, mais… cin-quante… cinquante ans… ah ! cela, c’est plus dur !…

Elle laissait, avec un secret désespoir, la main de l’homme assis à ses côtés toucher ses seins.

– Oui, va, tu peux chercher, tu n’en trouveras pas d’aussi beaux !…

Certes… Mais s’il savait… S’il entendait : « Gladys Eyse-nach a cinquante ans… » que penserait-il ? Que dirait-il au cours d’une querelle ? Si des lèvres d’homme prononçaient : « À ton âge… » il lui semblait qu’elle mourrait de honte…

– S’il m’aimait, songeait-elle, ce serait différent… Mais il n’y a pas un être au monde qui m’aime…

Elle aurait tant voulu entendre une parole d’amour… Comme autrefois… Cela n’existait donc plus ? Ou bien (et cela la désespérait), les gardaient-ils pour d’autres ?

Elle tâchait de se rassurer : c’était la faute de l’époque… cette désinvolture brutale, ces étreintes pressées, avides, et aus-sitôt, cette muflerie froide, « laisser tomber une femme », ap-porter à des rendez-vous une figure ennuyée et lasse, accorder du prix à ses faveurs, comme une femme, et, lorsqu’elle deman-dait : « Tu m’aimes ? » répondre : « Oh ! comme vous êtes 1900, ma chérie… »

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Cette génération passait pourtant. D’autres venaient, des garçons qui étaient, ceux-là, à l’opposé de leurs aînés, ardents, sentimentaux, amers, mais ils semblaient tenir à elle de moins en moins, car il ne suffît pas de garder un corps et un visage jeunes ; il faut encore parler, sentir, penser exactement comme les enfants de vingt ans, sans surfaire, sans dater, sans flatter…

Elle était la maîtresse d’un petit Anglais, beau et frais comme une fille.

– You are fond of me ?

Elle le demandait timidement, oubliant que déjà elle avait répété la même question pendant qu’il la tenait dans ses bras.

– Oh, hang it all, Gladys, a fellow cannot jabber all night about love…

Peu à peu, cette inquiétude morne qui grandissait en elle l’avait menée dans les maisons de rendez-vous. Là, du moins, le désir ne trichait pas. Chaque fois qu’elle attendait dans le petit salon de la procureuse, son cœur, qui battait sourdement et ra-pidement dans sa poitrine, lui rappelait l’ivresse d’autrefois : elle en était empoisonnée encore, comme par un venin resté dans le sang.

Comme toutes les passions, celle-ci ne lui laissait pas une seconde l’âme en repos. Comme l’avare ne pense qu’à son or, l’ambitieux aux honneurs, de même tout l’être de Gladys était aimanté par le désir de plaire et par l’obsession de l’âge.

– Rien n’était plus facile, songeait-elle, que de cacher cet âge…

La guerre avait dispersé tous ceux qui l’avaient connue au-trefois. Et ceux-là même… Le temps passe si vite… L’oubli est si profond pour tous… Et, pour les femmes, il existe, contraire-ment à ce que l’on croit, une espèce de franc-maçonnerie de l’âge. « Je ne me moquerai pas de toi, et toi, de ton côté, tu

– 133 – m’épargneras… Je te flatterai, je dirai que je te trouve belle, mais toi, à l’occasion, dis un mot pour moi, un petit mot d’admiration qui me permette de retrouver mon jeune orgueil, de sourire à mon amant avec moins de crainte et d’humilité… Je feindrai d’oublier ton âge, et toi, ne rappelle pas à ceux qui t’entourent que, moi aussi, j’ai dépassé la cinquantaine. Aie pitié de moi, et je ne serai ni cruelle, ni perfide pour toi, ma sœur malheureuse, ma semblable… Je dirai : « Quelle bêtise, on n’a que l’âge que l’on paraît… » Je dirai : « Ne connaissez-vous pas telle ou telle actrice fameuse ?… Son amant la trompe ? Elle le paie ?… Qu’en savez-vous d’abord ?… Et combien de jeunes femmes sont aussi délaissées… » jamais je ne crierai : « Haro sur la vieille !… » Toi, agis de même… »

Gladys, la première, en souriant, disait :

– Pourquoi parler de l’âge d’une femme ?… En notre temps, cela n’intéresse personne… Une femme est belle, sédui-sante, que faut-il de plus ?

Avant, elle savait dire avec grâce et nonchalance :

– La vie est trop longue… Que voulez-vous qu’on fasse de tant d’années ?

Maintenant, une sorte de peur superstitieuse arrêtait les paroles sur ses lèvres. Elle ne parlait jamais du passé, ni de Ri-chard ni de Marie-Thérèse. Elle avait enlevé tous les portraits de Marie-Thérèse qui, autrefois, ornaient les murs de sa maison, car les robes que l’enfant portait étaient des dates trop élo-quentes. Elle n’avait gardé qu’une image de Marie-Thérèse à sept ans, demi-nue, ses cheveux tombant sur ses yeux.

– Une petite fille que j’ai perdue, disait-elle en soupirant.

On croyait que Marie-Thérèse était morte tout enfant. Elle-même avait fini par le croire.

 

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Elle voyageait constamment. Elle ne s’avouait pas ce souci de couper les ponts derrière elle, qui lui donnait parfois l’apparence d’une aventurière. Elle pensait : « Je m’ennuie ici… », mais, en réalité, elle partait parce qu’elle avait revu un visage autrefois aperçu, ou une maison qui ravivait trop de sou-venirs dans son cœur. Ce n’était plus la fièvre légère d’autrefois qui la poussait de place en place, mais une fuite tragique devant le passé.

Le jour où elle eut cinquante ans, où elle eut entendu son-ner à ses oreilles à toutes les heures : « Tu as cinquante ans… Toi, Gladys, qui hier encore… Tu as cinquante ans, cinquante ans, et jamais tu ne retrouveras ta jeunesse… », ce jour-là, elle alla pour la première fois dans une maison de rendez-vous, et depuis, chaque fois que la mélancolie devenait trop amère, chaque fois qu’elle était torturée par le doute d’elle-même, elle allait passer une heure là.

Lorsque l’homme inconnu était plus empressé, plus géné-reux que de coutume, une sorte de paix divine affluait à son cœur.

« Si on me reconnaît ? songeait-elle. Je suis libre… Et puis, que dira-t-on ? Vicieuse ?… Ah ! vicieuse, folle, criminelle, mais pas vieille, pas incapable d’inspirer l’amour, pas cette abomina-tion, pas cette horreur !… »

Quand elle était sûre qu’elle plaisait, que l’homme la regar-dait avec admiration, même après l’amour, elle éprouvait un tressaillement de joie presque physique, mille fois plus doux que l’autre… Voici un homme, la figure froide, rasée, d’un homme d’affaires. Il y a dix ans, elle ne lui aurait pas accordé un regard. Il demande :

– Nous pourrions nous retrouver ailleurs ?

Et elle sent monter dans son cœur une paix ineffable.

 

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Elle était arrivée à cet âge où les femmes d’à présent ne changent plus, se décomposent lentement, mais d’une manière à peine visible, sous la poudre et les fards. Paris était indulgent, lui pardonnait, comme aux autres. Elle avait de la grâce et de l’élégance. Si quelqu’un disait :

– Gladys Eysenach ?… Mais c’est une vieille femme…

Aussitôt, une voix répondait :

– Elle est encore si bien… C’est si féminin, si naturel ce dé-sir de rester jeune… Cela ne fait de mal à personne…

Elle laissait son cou délicat et nu découvert au vent froid ; dans la rue, son corps était si svelte qu’elle ressemblait à une jeune fille, et son visage avait trente ans, quarante au matin seu-lement ou tard dans la nuit. Mais cela ne lui suffisait pas : c’étaient ses vingt ans qu’elle eût voulu avoir encore, danser jusqu’à l’aube, et être ensuite, sans poudre, sans rouge, fraîche et lisse comme une fleur, comme autrefois…

Dans la rue, un homme s’est retourné sur ses pas, lui a sou-ri. Elle le regarde de l’air calme et indifférent d’une femme qui ne cherche pas les aventures. Le passant, pressé, s’en va. Et elle, qui d’abord a frémi de joie, cherche maintenant anxieusement dans sa mémoire :

« Autrefois, cet homme serait-il passé ainsi ?… N’aurait-il pas insisté ?… Ne l’aurait-il pas suivie pour rien, pour le plaisir de voir devant lui marcher ce beau corps et deviner la forme des hanches sous les vêtements ? Mais à quoi bon penser à autre-fois ? Il n’y a pas d’autrefois… Ce sont ces songeries, ces souve-nirs du passé qui l’accablent et l’obsèdent… Marie-Thérèse, si elle avait vécu, aurait aujourd’hui vingt-cinq ans… Heureuse Marie-Thérèse, pense-t-elle parfois, que la mort a emportée en pleine jeunesse… La jeunesse… La passion de la jeunesse… Toutes les passions sont, en fin de compte, tragiques, tous les désirs maudits, car on obtient toujours moins que l’on a rêvé… »

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Les sombres rêveries d’un matin pâle, après une nuit de veille et d’ivresse, ce goût de cendre, ce fiel et cette absinthe, la nuit de réveillon les lui versait sans compter…

À la table voisine, une femme aux cheveux teints, son col-lier pendant dans les plis décharnés de sa poitrine, grotesque et effrayante, souriait à Gladys. Du moins, ses yeux seuls, ses vieux yeux caves, s’essayaient-ils à sourire ; le reste du visage avait été tellement couturé, plâtré, recousu, qu’il ne pouvait pas laisser le sourire s’épanouir librement sur sa surface peinte.

– Gladys…

Ivre, raide, tenant avec précaution sa coupe de champagne dans sa main déformée par la goutte, ornée de bagues, l’apparition marcha vers Gladys :

– Vous ne me reconnaissez pas… Oh ! chérie, quelle joie, quelle joie de vous revoir !… Et si belle, toujours !… La même, vraiment. Je suis Lily Ferrer… Ah ! je vous en ai voulu… Vous vous rappelez George Canning ?… Comme il était beau !… Il a été tué à la guerre. Combien de morts, combien de morts, croas-sa-t-elle.

Elle s’assit auprès de Gladys. Elle la regardait avec ten-dresse : cela faisait du bien de voir une femme, de dix ans à peine plus jeune qu’elle et qui gardait cette miraculeuse jeu-nesse… Un don prodigieux, qui a été accordé à une autre, vous soulève le cœur d’espoir : « Pourquoi pas moi ?… Oui, malgré l’image que le miroir me renvoie, malgré le jeune amant que je paie, pourquoi pas moi ?… »

– Et qui est l’élu, Gladys ?… Moi, j’ai eu de grosses décep-tions, de gros chagrins… Un jeune homme en qui j’avais mis toute ma confiance m’a indignement trompée… Mais cela a tou-jours été ainsi… Je n’ai jamais eu de chance, dit-elle en soupi-rant. Êtes-vous heureuse ?

Gladys ne répondit pas.

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– Non ?… Ah ! les hommes ont changé… Vous rappelez-vous ?… De notre temps…, dit-elle en baissant la voix : quelle courtoisie, quelle dévotion… On aimait une femme pendant des années, sans un mot d’espoir… On quittait tout au monde pour elle… On se ruinait pour elle… Et maintenant ?… Mais pourquoi est-ce différent ?… Pourquoi ?… Est-ce la guerre ?…

Gladys se leva, lui tendit la main :

– Chérie, pardonnez-moi… Mon ami m’appelle… Adieu. J’ai été heureuse de vous revoir : Mais je pars demain, je quitte Paris…

Lily dit tout à coup, frappée d’un souvenir :

– Votre fille doit être grande maintenant ?… Est-elle ma-riée ?…

– Non, non, dit Gladys avec hâte, car son amant s’approchait : non… Ne le saviez-vous pas ?… Elle est morte…

– Est-ce possible ? murmura la vieille femme avec compas-sion.

Elle appuya ses lèvres peintes sur la joue de Gladys, lais-sant une trace de rouge que Gladys essuya à la dérobée en fré-missant :

– Pauvre, pauvre chérie… Vous l’aimiez tant…

Gladys rejoignit son amant qui l’attendait sur le seuil. Il avait entendu les derniers mots de Lily.

– Vous aviez une fille ? demanda-t-il en la suivant à travers les serpentins et les confettis écrasés qui glissaient sous ses ta-lons ; vous ne me l’aviez jamais dit. C’était une enfant encore ?

– Oui, dit Gladys d’une voix étouffée, une toute petite en-fant.

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Il pleuvait. Le trottoir, qui descendait en pente vers la place Blanche, luisait et tremblait dans le petit jour.

 

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