Jézabel

Irène Némirovsky · Chapitre 13 sur 23

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Jézabel

Chapitre 12

 

 

Gladys revint dans sa chambre une heure plus tard. Le jour était enfin levé. Elle marcha longtemps d’un bout à l’autre de la pièce, puis elle se jeta sur le lit et ferma les yeux. Mais aussitôt elle entendit le faible miaulement aigu de l’enfant que Jeanne avait couché dans la chambre voisine. Elle gémit tout haut :

– Marie-Thérèse est morte !

Et seulement lorsqu’elle eut prononcé cela, ses larmes jail-lirent.

Elle retourna chez Marie-Thérèse. Jeanne avait tout rangé. Marie-Thérèse était couchée, son petit visage de cire rejeté en arrière, sa tête creusant profondément l’oreiller, les deux mains jointes sur sa taille. Gladys, en tremblant, posa sur les pieds froids la couverture d’hermine : elle ne pouvait pas supporter l’idée de ces pieds glacés. Une seconde, elle oublia l’existence de l’enfant ; il ne pleurait plus. Les traits de Marie-Thérèse avaient perdu leur expression hagarde et tragique ; ils étaient sévères et froids. Doucement Gladys lui caressa les cheveux.

– Mon petit, dit-elle avec un rauque sanglot.

Par moments, son chagrin s’effaçait ; elle ne ressentait qu’une sorte de stupeur ; elle voulait aiguiser sa souffrance ; elle provoquait en elle-même des images, des souvenirs, et elle éprouvait alors un désespoir si aigu qu’elle prenait peur.

Quand Carmen Gonzalès arriva, elle se jeta vers elle, saisit ses mains :

 

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– Elle est morte, vous avez vu ?… Elle est morte ? murmu-ra-t-elle.

– Elle s’est tuée ? demanda Carmen de sa voix sèche.

– Tuée ?… Oh, mon Dieu, non… Ma pauvre petite fille… Pourquoi se serait-elle tuée ? Non, c’est un accident, une hé-morragie sans doute… Elle n’a pas appelé… Pourquoi, pourquoi n’a-t-elle pas appelé ?

– Écoutez, dit Carmen : ce n’est plus maintenant qu’il faut pleurer. Le vrai malheur était déjà arrivé, quand la pauvre en-fant… Maintenant, tout est peut-être pour le mieux… Quoi ? dit-elle, comme Gladys faisait un mouvement : il faut voir les choses comme elles sont. Que serait-elle devenue ?… Qui l’aurait épousée, plus tard ?… Un coureur de dot, un vaurien… Et pour vous, si on avait su…

Gladys n’écoutait pas ; elle songeait désespérément :

– Ce n’est pas de ma faute. Elle n’a pas entendu tomber de mes lèvres un mot de reproche. J’aurais tout fait pour elle…

– Que faites-vous là ? dit Carmen : vous avez une figure de déterrée. Couchez-vous et laissez-nous faire, ajouta-t-elle en re-gardant Jeanne.

– Que reste-t-il encore à faire, mon Dieu ? murmura Gla-dys en cachant son visage dans ses mains : je vous ai dit qu’elle est morte… morte… Il n’y a rien à faire…

Carmen haussa les épaules :

– Si vous tenez à ce que le monde entier sache… Allons, couchez-vous, ne vous inquiétez de rien…

Elle la força à s’étendre, et chauffa les pieds nus de Gladys entre ses doigts :

– Vous êtes gelée…

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Ce mot, ce geste rappelèrent à Gladys l’enfant morte.

– Oh, Marie-Thérèse, ma petite Marie-Thérèse, gémit-elle avec de brusques sanglots rauques et violents, dont la soudaine-té, la force étonnèrent Carmen.

– Marie-Thérèse !… Marie-Thérèse… Ses pauvres petits pieds froids, ses mains glacées…

Longtemps elle pleura, puis elle demeura étendue, sans bouger, les yeux mornes et fixes. Carmen s’assit à côté d’elle, lui tapota les mains :

– Allons, allons, soyez raisonnable. Que voulez-vous ? Ça ne la fera pas revenir, hein ? C’est un malheur irréparable, sans doute, mais… Dites-moi. Et l’enfant ? Le petit ?

– Le petit ? répéta Gladys à voix basse.

– Oui. Vous ne voulez pas le garder ?

– Non, non, murmura Gladys, formant les mots avec peine ; je ne peux pas… Que l’on ne me demande pas cela… C’est impossible…

– Écoutez. Laissez-moi vous dire franchement ma pensée. Vous ferez ce que vous voudrez naturellement… Croyez-moi : il ne faut pas de demi-mesures. Prenez-le, faites-le élever auprès de vous, si vous voulez. Mais si vous ne désirez pas garder cet enfant, lui donner votre nom, et pour lui, et pour vous, il vaut mieux l’abandonner tout de suite. Il vaut mieux le confier à l’Assistance et que ce soit fini… Sans compter que vous pouvez toujours le reprendre plus tard, si vous changez d’idée. Tandis que le faire élever loin de vous, vous cacher et compter que per-sonne ne saura rien, que vous pourrez venir le voir de temps en temps, sans qu’on se doute, cela, c’est du roman. C’est la porte ouverte au chantage. Vous comprenez ?

– Non, non, dit Gladys : pas cela, pas l’Assistance… Élevez-le au loin… Que personne ne sache… Je paierai ce qu’il faudra…

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– Avec de l’argent, tout est possible, dit Carmen en soupi-rant : si vous voulez, on trouvera une nourrice… loin d’ici…

– Oui.

– Je vais tout arranger. Ne vous inquiétez pas. Heureuse-ment, la mort est naturelle. Je connais quelqu’un à la mairie, dit-elle, en se penchant à l’oreille de Gladys, quelqu’un qui m’a rendu des services à l’occasion… Je ferai déclarer l’enfant, né à Beix, chez moi, dans ma clinique, de père et de mère inconnus… Il passera avec les autres… Cela atténuera d’autant les indiscré-tions… Pour votre fille, vous pourrez dire qu’elle est morte de la poitrine, hein ?… Cela expliquera la raison pour laquelle on ne l’a pas vue pendant ces derniers temps. D’ailleurs, Nice est dé-serte, et c’est la guerre… On ne se soucie pas de ce qui se passe chez le voisin. C’est une chance encore dans votre malheur. Jeanne est discrète, hein ?

– Oui, murmura Gladys.

– Appelez-la.

Jeanne apparut. Son visage était rouge et ses mains trem-blaient. Elle serrait l’enfant nouveau-né contre sa poitrine.

– Personne, sauf vous, ne sait rien ? demanda Carmen : si vous tenez votre langue, madame saura vous récompenser.

– Qu’est-ce qu’on va faire du petit ? demanda Jeanne.

– Le mettre en nourrice. Que voulez-vous qu’on en fasse ?

– Voulez-vous le voir ? demanda Jeanne, sans répondre à Carmen.

Et elle présenta l’enfant à Gladys.

– Non, prononça Gladys avec peine entre ses lèvres ser-rées : je ne veux pas le voir…

– L’enfant n’est pas coupable, madame, murmura Jeanne.

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Brusquement Gladys ressentit une horrible lassitude. Elle haussa les épaules, dit :

– Allons, donnez-le-moi…

– Après tout, madame est la grand’mère, dit Jeanne qui tremblait de colère.

Le pâle visage de Gladys s’empourpra. Une expression éga-rée, presque folle passa sur ses traits :

– Emportez-le !… Emportez-le !… Que je ne le voie pas, que je ne le voie jamais !… Je le hais !… Je donnerai de l’argent ; je donnerai tout ce que je possède, mais que je ne le voie plus !…

– Je le prends, moi, madame, cria Jeanne.

Gladys retomba sur le lit, sanglotant, s’accrochant aux bras de Carmen :

– Occupez-vous de tout !… Laissez-moi !… N’aurez-vous pas pitié de moi !… Vous voulez ma mort ?… Eh bien, je mour-rais avec joie si ma mort pouvait faire revivre Marie-Thérèse !… Laissez-moi, laissez-moi… Je ne peux pas voir cet enfant… Il ne m’est rien !… Je ne le reconnais pas !… Il n’existe pas !… Je ne veux pas savoir qu’il est au monde !… Emportez-le…

Dès que Jeanne, avec l’enfant, fut hors de la maison, la sauvage fureur qui s’était emparée de Gladys retomba. Elle re-poussa Carmen, alla chez sa fille, s’abîma au pied du lit en san-glotant. Son cœur se déchirait. Elle gémissait :

– Pourquoi as-tu fait cela, Marie-Thérèse ?… Pourquoi m’as-tu quittée ?… Je suis seule, toute seule maintenant… Dick est parti, et toi, mon enfant, et il n’y a plus un être au monde qui m’aime…

Carmen lui apporta des vêtements noirs et l’aida à s’habiller. Gladys était muette et tremblante, plus belle que ja-

– 126 – mais, les yeux secs et fiévreux. Par moments, elle appuyait ses mains contre sa poitrine serrée et songeait :

– Si je pouvais pleurer, cela me ferait moins de mal…

Mais pas une larme ne coulait de ses yeux ; seul un rauque et dur petit sanglot entr’ouvrait par instants ses lèvres.

– Cela passera, dit Carmen, en fixant sur Gladys son regard perçant et méprisant : allez, cela passera… Vous êtes trop femme pour être mère bien longtemps… Trop jeune pour souf-frir longtemps…

– Taisez-vous, dit Gladys à voix basse.

– Dites-moi, pour les formalités, voulez-vous me donner vos papiers ?

– Mais je n’ai rien ici…

– Eh bien, cela ne fait rien, on s’arrangera… Mais, dites-moi, quel âge avait la malheureuse ? Quinze ans, c’est vrai ?

– Non, ce n’est pas vrai, murmura Gladys : vous le savez bien, Carmen, elle avait dix-neuf ans.

– Si vous m’en croyez, nous inscrirons l’âge que chacun lui donnait : dans sa quinzième année… Elle ressemble à une en-fant, ainsi couchée, avec ses cheveux défaits… On n’osera même pas soupçonner la vérité… Cela vaut mieux pour sa mémoire et pour vous…

– Pour moi…, dit Gladys, mais elle n’ajouta rien.

Qu’est-ce que cela pouvait bien faire à Marie-Thérèse ?

Elle mit un chèque dans la main de Carmen :

– Ceci est pour Jeanne, pour l’enfant… Et plus tard, qu’elle revienne me trouver… Je veux que l’enfant ne manque de rien,

– 127 – qu’il soit heureux… Et plus tard, qui sait ?… Je n’ai personne au monde…

– Oui, qui sait ? répéta Carmen, et une expression d’intelligence aiguë passa sur son lourd visage… vous pourrez l’adopter un jour… Vous l’aimerez peut-être, un jour…, comme une mère… Qui sait ?

 

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