Jézabel

Irène Némirovsky · Chapitre 3 sur 23

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Jézabel

Chapitre 2

 

 

Pour Gladys, le dernier bal de la saison fut un tourbillon de danses, de sons, de couleurs, qui l’entraîna quelques heures, puis l’abandonna, dégrisée et lasse. Elle devait partir le lende-main.

Elle rentra avec les Beauchamp au petit jour. Un brouillard de lait éclairait Londres ; les rues étaient vides, pâles et bril-lantes ; le vent du matin, presque froid, laissait aux lèvres un goût de pluie et de charbon humide, mais, par bouffées, le par-fum des roses qui fleurissaient alors dans les parcs traversait l’air.

Gladys porta doucement ses mains à son visage ; ses joues brûlaient comme des flammes. Elle sentait battre son cœur d’une pulsation rapide, effrayée, au rythme de la dernière valse qu’elle avait dansée. Elle la fredonna machinalement, lissa ten-drement ses cheveux, se pencha vers Tess et rit, mais elle était triste. C’était toujours ainsi ; la gaîté la quittait tout d’un coup et elle ressentait une mélancolie amère et profonde. Elle rêva va-guement à un cavalier qui lui avait plu, qui était beau, et dont toutes les filles étaient, cette saison, amoureuses. C’était un jeune Polonais, attaché à l’ambassade de Russie ; il s’appelait le comte Tarnovsky. Elle songea aux femmes si belles qu’elle avait vues, à ces jeunes filles heureuses dont la vie était tracée d’avance, tandis qu’elle était, elle, à demi déclassée, fille de di-vorcés, fille de Sophie Burnera, « an unhappy woman, a wicked woman », disait Tess. Elle regarda sa cousine, à son côté, et eut pitié d’elle : elle semblait si frêle, fatiguée et malade ; elle tous-sait par moments avec un pénible effort. Claude Beauchamp

 

– 50 – avait baissé la vitre et se détournait des deux femmes. Elle lui sourit timidement, mais il ne paraissait pas la voir.

Il avait un visage long et fin, des joues maigres, comme as-pirées intérieurement au-dessous des pommettes, une belle bouche aux lèvres minces et qui se serraient au repos de façon à ne former qu’un trait presque droit dans sa figure. Il était très grand, fragile et se tenait d’ordinaire un peu voûté, sa tête incli-née en avant. Il était courtois, glacé, lointain, silencieux. Il était jeune, mais pour Gladys il paraissait presque un vieil homme. Elle l’admirait, mais jamais elle ne l’avait regardé avec le désir de lui plaire.

La voiture, cependant, s’était arrêtée devant la maison des Beauchamp. En bas, dans la bibliothèque de Claude, des bois-sons étaient préparées. Les pièces étaient froides, et on allumait le feu quand Teresa devait rentrer tard. Quelques bûches brû-laient encore et éclairaient les vieux meubles très hauts, de forme démodée, en bois noir, ancien, poli comme de l’ébène.

Gladys ouvrit les fenêtres et alla se placer contre la croisée.

Tess soupira :

– Vous prendrez froid, chérie…

– Mais non, murmura Gladys.

– Jetez un manteau au moins sur vos épaules…

– Non, non, ma chérie… Je ne crains pas le froid, je ne crains rien au monde…

Elles avaient entre elles l’habitude anglaise et victorienne des « endearements », des caresses de langage. Elles ne s’appelaient jamais autrement que « chérie, darling, my sweetheart, my love… » Elles prononçaient ces mots, se regar-daient en souriant, mais leurs yeux étaient durs.

 

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Gladys prit les fleurs glissées dans sa ceinture et les respira. Teresa dit avec un mouvement de colère :

– Laissez-les, elles sont fanées.

– Cela ne fait rien… Ces petites roses rouges seules savent convenablement se faner : elles ne se flétrissent pas, elles se consument. Regardez, dit-elle en montrant les fleurs dans sa main, et sentez… quel parfum délicieux…

Elle les porta doucement aux narines de Teresa qui se dé-tourna et dit tristement :

– L’odeur des fleurs me fait mal…

Gladys sourit ; elle avait honte ; elle voyait qu’elle irritait Tess ; elle songeait : « Pauvre petite Teresa… » Elle avait pitié d’elle, mais elle ressentait une inquiète cruauté, le désir de con-naître pour la première fois, de mesurer l’étendue de son pou-voir de femme. Son petit visage, pâli par la nuit de veille, était tendu et tremblant. Elle pensa brusquement :

– Pourquoi ? Qu’est-ce que je fais ?…

La voix d’un enfant qui s’éveillait parvint de l’étage où vi-vait le petit Olivier, le fils des Beauchamp. Teresa aussitôt se le-va :

– Déjà six heures… Olivier se lève…

– Ne restez pas avec lui, maintenant, allez vous reposer…

Teresa prit l’éventail qui était resté sur la chaise et sortit de la pièce. Claude et Gladys restèrent seuls. Gladys ouvrit à deux battants la porte du balcon :

– Il fait grand jour…

Claude éteignit la lampe. Ils sortirent sur le balcon de pierre qui entourait la maison. Le matin était très beau, très

– 52 – tranquille ; on entendait les cris des oiseaux dans le jardin voi-sin, ces chants aigus, joyeux, enivrés qui saluent le soleil.

– Vous n’avez pas sommeil ?

– Mais non, dit-elle avec impatience : vous aussi, Claude, vous ne parlez que de repos, que de sommeil. Vous ne trouvez pas qu’une nuit blanche vous allège ?… Il semble que l’on n’ait plus de sang, plus de chair, qu’un souffle vous emportera…

– Regardez, dit-il, comme cet arbre se balance au vent…

– Oui, il est beau…

Elle se pencha ; elle fermait à demi les yeux, tendait ses paupières au vent du matin :

– La plus belle heure de la journée…

– Oui, les deux seuls moments qui aient du prix, worth considering, dit-il en la regardant, sont le commencement et la fin de toutes choses, la naissance et le déclin.

– Je ne comprends pas, dit tout à coup Gladys, d’une voix basse, ardente, je ne comprends pas pourquoi ce vieil homme, dans ce livre que vous aimez tant, assure qu’il n’a jamais pu dire, à aucun instant de sa vie : « Arrête-toi !… »

– Oh, parce qu’il était un vieil imbécile, je suppose…

Elle respira le vent en souriant, inclina sa jolie tête, regarda son bras nu :

– Instant, arrête-toi, dit-elle doucement.

Il murmura :

– Oui.

 

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Elle rit, mais il la contemplait avec une expression ardente et dure. Il paraissait moins l’admirer que la redouter et presque la haïr. Il dit enfin :

– Gladys…

Il répéta son nom avec une sorte d’étonnement, puis se pencha, prit sa main, enfantine encore, maigre, sans bagues, qui pendait dans les plis de sa jupe. Il la baisa en tremblant. Il baisa le bras mince, où demeuraient des traces de coups et d’égratignures, car elle était, par moments, garçonnière, brutale, aimant les chevaux difficiles, les obstacles, les dangers. Il de-meura courbé devant elle, humble comme un enfant. Plus tard, jamais Gladys ne devait oublier cet instant, ce mouvement d’orgueil enivrant et la paix délicieuse qui avait envahi son cœur.

Elle songea :

– Cela, c’est le bonheur…

Elle ne retira pas sa main ; seules, les fines narines batti-rent légèrement, et le visage si jeune devint brusquement celui d’une femme, rusé, avide et cruel. Qu’il était doux de voir un homme à ses pieds… Qu’y avait-il de meilleur au monde que la naissance de ce pouvoir de femme… ? C’était cela qu’elle atten-dait, cela qu’elle pressentait depuis tant de jours… Le plaisir, la danse, le succès, cela n’était rien, cela pâlissait devant cette sen-sation aiguë, cette sorte de morsure intérieure qu’elle éprouvait.

– L’amour ?… songea-t-elle : oh ! non, le plaisir d’être ai-mée… presque sacrilège…

Elle dit :

– Je ne suis qu’une enfant, et vous êtes le mari de Tess.

Il leva les yeux et la vit sourire. Ils se regardèrent un mo-ment et il prononça avec effort :

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– Enfant, oui… Mais, déjà, coquette lasse et dangereuse…

Il avait repris sa figure impassible. Seuls ses doigts trem-blaient. Il voulut la quitter, mais elle lui demanda doucement :

– Vous êtes donc amoureux de moi ?

Il ne répondait pas : ses lèvres serrées formaient dans son visage cette ligne coupante et pâle qu’elle connaissait si bien.

– Il cédera, songea-t-elle, et elle désira retrouver cette sen-sation de joie âpre, étrange, presque physique. Elle lui toucha la main :

– Répondez… Dites-moi : « Je vous aime… » Même si ce n’est pas vrai… Je n’ai jamais entendu ces mots… Je voudrais les entendre… Et de votre bouche, Claude… Répondez…

– Je vous aime, dit-il.

Elle s’éloigna de lui avec un petit rire las et heureux. Le spasme aigu de volupté s’était atténué ; elle éprouva une sorte de honte, mêlée de plaisir ; elle baissa doucement ses belles paupières, se déroba à ses bras tremblants qui voulaient la saisir et dit en souriant :

– Non, à quoi bon ?… Moi, je ne vous aime pas…

Il la laissa et partit sans la regarder.

 

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