la centrale

Elisabeth Filhol · Chapitre 9 sur 18

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la centrale

Chapitre 9

 

Travailleur DATR. Un soir tu rentres chez toi, tu es au taquet. Tu as dépassé le quota de dose réglementaire. Ça peut arriver n’importe quand, à n’importe qui – sous-entendu, même à quelqu’un comme lui, Jean-Yves, qui me parle du haut de ses vingt-cinq ans de pratique. Quand ça arrive, le coup de massue, tu le prends tel quel, sans broncher. D’avoir attendu des mois, l’épée au-dessus de la tête, quand l’épée tranche, tu tombes et restes assis, et c’est presque un soulagement. Pour n’importe qui d’autre sauf les copains qui comprennent et la fille de l’agence ou celle des ressources humaines qui compte sur toi l’année prochaine, pour tous les autres, c’est une occasion qu’il faut saisir pour faire le point et changer de métier. On les écoute. On n’a pas envie de se plaindre. Malgré que. On ne se sent pas en droit de le faire. On aurait nous-même tressé la corde ou forgé la lame, on nous dirait ça, que ça ne nous étonnerait pas. Pourtant. Quelque chose de central a été atteint. Et la nausée et la fatigue, là-dessus, ne rajoutent pas grand-chose. D’en être arrivé là, à vendre son corps au prix du kilo de viande, on lui en serait presque reconnaissant, au corps, de nous imposer ça. Jean-Yves a raison, à devoir ainsi payer sa dette comptant, on se croit quitte pour l’avenir des conséquences. Les copains le savent qui ont signé pour le même embarquement. Il dit qu’à la maison, ce n’est pas pareil. Ceux qui pensaient y trouver un refuge en font l’expérience dès les premiers jours. L’isolement, c’est d’abord le rythme de la famille qui avait ce rythme-là avant et n’en change pas, c’est aussi, dans le regard de l’autre, la crainte, même si on sait bien que non, que ça soit contagieux, l’épouse qui va dormir ailleurs, les deux petits ensemble, et elle par terre direct sur un matelas, sous prétexte que. Un avant-goût. Si les complications devaient arriver un jour. On n’en parle pas. On n’en parlerait pas. Il dit que lui, à tourner en rond, très vite, il a la nostalgie des chantiers. Il plaisante : « A cet enfer-là, je préfère le nôtre, au moins on s’y sent en meilleure compagnie. »

On est installés tous les deux dans la chaleur de la caravane, le vent s’est levé, un vent d’ouest qu’on appelle ici « vent de mer » bien que la côte soit à plus de deux cents kilomètres. Pour la pêche ou la baignade, c’est la Loire à cinquante mètres en accès direct derrière le rideau d’arbres. On range le matériel sous l’auvent. Jean-Yves a monté ses lignes pour le lendemain. On se retrouve devant une table mise et un repas tout ce qu’il y a de structuré, entrée, plat, fromage, bière ou café à volonté selon le programme qu’il faut remplir derrière. A l’heure où les célibataires se contentent d’une conserve vite fait, d’un sandwich ou d’une pizza, c’est une règle entre nous, pour les repas pris en commun, de préparer à tour de rôle quelque chose qui vaut la peine d’être partagé, pas de la grande cuisine, même si Jean-Yves pourrait s’y mettre qui a un vrai coup de fourchette éclairé et une sœur cadette qui tient un restaurant à Namur, que ce soit bon et en quantité ça nous suffit.

Sur l’écran, les images défilent du journal de vingt heures dont on a coupé le volume du son en attendant la météo. Il s’est levé, d’une main il soulève le couvercle de la cocotte et d’un coup de spatule retourne le rôti de veau que j’ai acheté la veille. Il rajoute du sel et du poivre sur la jardinière, règle le gaz à feu doux, et referme la cocotte. Dix minutes. J’ai mis deux assiettes et un plat de charcuterie au milieu de la table. À quelle heure tu pars demain ? Je ne sais pas. Je dis, en fin d’après-midi ou en début de soirée. Qu’est-ce que tu comptes faire ? J’ai un contrat en poche, quatre semaines en avril au Blayais, et en mai Tricastin, la deuxième quinzaine, ce que ça vaut aujourd’hui ? Il le reconnaît, pas grand-chose, sauf peut-être le droit de me présenter et d’expliquer quelle est ma situation. Travailleur DATR, on n’y pense pas avant. D’avoir signé sous condition. Quand la condition tombe, le contrat tombe aussi. On manque de lucidité, quelque chose a du mal à passer la barre. Ce qui résiste au réel, c’est ça, le risque, l’appréhension du risque, on en connaît le prix, à valeur de prime en pied de page sur le contrat, ou plus haut le montant brut du salaire un peu meilleur ici qu’ailleurs, et l’indemnité journalière pour frais d’hébergement sur laquelle on économise quand on s’arrange à plusieurs pour la location. Donc du risque, on cerne assez bien les contreparties, rapidité d’embauche et rémunération, mais on prend moins facilement la mesure. Parce qu’une agence s’engage, on se réjouit un peu vite. Chinon, le Blayais, Tricastin, j’avais trois mois de visibilité, j’étais content. Il me fait la remarque : « Aujourd’hui tu as douze mois devant toi. » Sous-entendu, douze mois d’interdiction d’accès qu’il va falloir mettre à profit. Facile à dire. Douze mois ferme sur un geste idiot. Curieux d’y voir un tremplin. Et en même temps, abandonner le métier, tourner la page, à quoi bon ? L’industrie nucléaire plutôt que le bâtiment ou l’automobile, certains y trouvent leur compte. La preuve, on en croise tous les jours qui pourraient changer de vie, ils ont eu leur lot de galères, et pourtant ils sont là, qui en redemandent. Qu’est-ce qui les attire ?

On en croise, Jean-Yves le reconnaît, même s’ils ne sont pas très nombreux. Il se tient debout dans l’angle de la cuisine en L, calé contre l’évier en inox, il a sorti la planche pour le désossage ou la découpe, il débite le rôti, rassemble les tranches au milieu d’un plat au fur et à mesure, puis verse la jardinière. J’aime bien l’observer. Même sur des gestes simples, j’aime bien observer la manière qu’il a, et qui n’appartient qu’aux gens comme lui, de faire les choses. Il me dit sans lever la tête, il n’y a rien pour toi ici. Rien à chercher que tu ne puisses pas trouver ailleurs. Sauf à le faire, venir et t’entêter dans cette voie, pour de mauvaises raisons. Il a pris le plat, le pose en bout de table sur un torchon plié en quatre. Il me fait signe, sers-toi. Il s’assoit. D’après lui, ces gars ne sont pas nets. Ils jouent à se faire peur. Jeunes pour la plupart. De toute façon, à ce rythme, on ne fait pas de vieux os. Ce qu’ils aiment dans leur travail, c’est les sensations fortes. Tu les regardes le samedi soir, comme des bizuths en permission, tout ce qu’ils sont capables d’ingurgiter debout, après ça la première fille qui passe et veut bien les suivre est la bonne. Partout, c’est le besoin de vitesse quand ils prennent le volant, et le besoin de partir dès qu’ils en ont fini avec la fille. Les mêmes, tu les retrouves en trois-huit, toujours à fond, de jour comme de nuit, increvables, à te demander certains jours avec quoi ils tiennent. J’en ai vu s’effondrer comme ça sur un chantier, raides. Tu les évacues, et le lendemain un petit jeune arrive avec la même assurance. Bien sûr, il faut avoir des tripes. Mais avoir des tripes, ce n’est pas se shooter à l’adrénaline. Tu peux en croiser qui sont compétents, c’est bien ça le pire, des gars valables qui jouent à se détruire à petit feu, tu ne sais pas pourquoi, quand d’autres travaillent ici pour vivre, eux ce qui les attire, c’est le danger, la certitude tous les jours de pouvoir se mettre en danger, qui n’est pas à la portée de n’importe quelle tâche dans une industrie quelconque. Ils viennent d’horizons différents, mais jamais parmi eux tu n’en trouveras qui ont su rester plus de six mois en poste. Le nucléaire, finalement, ça leur convient, tant que le corps joue le jeu, pas d’attache, le tour de France, et dans la durée quand même. A ce rythme, l’argent file vite. Il fait un geste. Chez nous, ça file vite, chez eux, plus vite encore. Quand ils arrêtent, ils sont comme au premier jour, la voiture garée devant l’hôtel et deux sacs dans le coffre, mais cinq ans de plus. Et le corps, qui en cinq ans, en a pris le double.

Il fait nuit. Derrière les parois de la caravane, le vent souffle de l’ouest et traverse les peupliers plantés en bordure du terrain. Rien ne semble devoir troubler le calme. Il y a des bancs en ciment face à la Loire. L’été, les enfants jouent au pied du talus sur le chemin de halage, ou plus loin en contrebas dans le sable et se baignent, et le vent rapporte leurs cris pardessus les bancs et les branches, jusqu’au milieu des tentes. Jean-Yves a sorti sa bière de réserve. On est assis sur la banquette, rideaux tirés. Il parle. Ça fait du bien. Il a une présence, quand il parle, qui emporte l’adhésion. Il n’y a rien d’autre à faire qu’à l’écouter, à s’intéresser, à y mettre son grain de sel de temps en temps, mais ça n’est pas obligatoire, c’est comme on veut, comme on le sent, la conversation il l’entretient très bien tout seul. Je tire profit de la situation, de cet élan qu’il communique aux autres, rien qu’à l’entendre, à le voir agir, par simple contact, comme les surfaces d’échange primaire-secondaire, dans le respect et l’étanchéité des circuits, qui vous remet sur pied et vous redonne envie d’entreprendre. Même si après coup, hors de ce champ d’énergie, l’effet se dissipe, c’est toujours ça de pris, ce moment-là, dans l’odeur de viande qui remplit l’habitacle, l’envie de faire et la faim qui va avec. Le vent souffle dehors, des images muettes défilent sur l’écran. Là-dessus, la voix de Jean-Yves prend toute sa place, à sa mesure, puissante, chaleureuse, sans risque pour moi de devoir combler les silences. J’aime l’écouter, le regarder, ça me repose. Quand chez d’autres c’est un monologue qui n’en finit pas et ne vaut que par le flux continu qui se répand et soulage celui qui parle, ou alors simplement il s’en régale et celui d’en face qui l’écoute et a la même faim n’a qu’à faire abstinence, quand d’autres font irruption et déversent à vos pieds les tonnes dont ils sont excédentaires, comme devant les grilles de la sous-préfecture, les revendications en moins, quand ils vous parlent et vous pourriez être n’importe quoi de vivant ou non, n’importe quelle surface réfléchissante, ils parleraient pareil, Jean-Yves lui a une façon d’occuper le terrain qui vous soulage de devoir le faire, et en même temps vous interpelle, et bizarrement toujours ce qu’il dit vous concerne, et quand l’intérêt baisse, d’instinct il redresse la barre, il a un savoir-faire pour ça, si bien qu’au final c’est le compagnon idéal des timides, des taiseux, et des jours de blues.

Il parle d’Electrabel qui est l’opérateur dans son pays, la Belgique. Et de l’apprentissage qu’il y avait autrefois dans les centrales avant le rachat par Suez, du lien étroit, solide, entre le gars qui arrivait et celui dont il copiait les gestes et les réflexes de prévention. Et c’est un autre monde qui s’ouvre, dans la fierté du métier et les relations fortes entre les hommes, cette force de l’expérience et de la transmission qui s’interposait pour l’ouvrier jeune entre lui et l’univers menaçant, confiné, du travail en centrale. Il a sorti sa meilleure bière, celle dont il fait un trafic transfrontalier quand il travaille sur les chantiers de Gravelines ou Paluel. Je suis là, embarqué sur son canot, et lui à la rame avec sa poigne d’homme du Nord, le canot lentement sur tout un réseau d’écluses et de bassins, et sa parole fluide, son accent qui donne du poids aux mots et parfois presque un autre sens aux histoires, aux anecdotes, qui sont pourtant les mêmes là-bas qu’ici.

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