la centrale
Chapitre 8
Convocation à quinze heures, mais c’est trois quarts d’heure minimum qu’il faut prévoir pour passer les contrôles et enfiler la tenue. La pièce est peinte en blanc, et le sol carrelé. Posé au milieu, partie tronquée d’un générateur de vapeur, le simulateur fait l’effet d’une capsule détachée du module orbital qui aurait traversé l’atmosphère et atterri là. Le médecin m’accompagne. Ils sont déjà quatre réunis autour de la maquette et habillés en blanc, chacun selon son rang et sa fonction. En blouse et la tête nue, le médecin et l’inspecteur de la Sûreté nucléaire qui a fait le déplacement et supervise les opérations. Pour les techniciens de la radioprotection et le chef de chantier, pantalon et veste – version blanche du bleu de travail –, sans oublier le casque et la charlotte sous le casque ; et moi habillé comme le jour de l’incident en tenue complète dite « Mururoa », qui évite la contamination par contact direct mais ne protège pas des rayonnements.
Point chaud. Débit de dose élevé et contamination radioactive des surfaces. En situation réelle, il faut faire vite. On a été formé pour ça. Formation théorique et pratique. Dans la pratique, huit à dix jours sur la maquette grandeur nature de la partie basse du générateur dite « boîte à eau », de la taille d’une cabine Soyouz. Visite médicale d’aptitude, entraînement intensif et gestion du stress. A l’heure de la mise en orbite, tout y est ou presque, la tenue complète de protection – blanche, avec heaume ventilé et surbottes –, pour une descente en accéléré dans l’infiniment petit de la matière à défaut d’un voyage dans l’infiniment grand, la conscience du risque, le geste technique qu’on a répété, et la conviction que ce qui doit être fait doit l’être absolument, dans la responsabilité individuelle vis-à-vis des collègues et collective qui est la nôtre. La boîte à eau appartient au circuit primaire. L’eau maintenue sous pression vient directement du cœur. Elle y retourne après avoir irrigué les milliers de tubes en faisceau du générateur, et transmis sa chaleur à l’eau du circuit secondaire. À chaque arrêt de tranche, on vide les circuits et on vérifie les surfaces d’échange pour prévenir les fuites radioactives primaire-secondaire – c’est le travail de Jean-Yves et de son équipe, contrôle des microfissures par gammagraphie.
Vous intervenez sur le circuit primaire. Chacun sait à quoi s’en tenir. Des particules radioactives se déposent sur le métal. Il faut faire équipe à trois ou quatre pour se répartir la dose, et limiter à deux ou trois minutes les temps d’intervention. Après huit jours de maquette, on vous lâche en zone contrôlée sous la silhouette tutélaire du générateur de vapeur qui vous domine du haut de ses vingt-deux mètres d’acier, tel un sous-marin de poche de l’ère soviétique planté à la verticale, la tête en bas. A sa base, la boîte à eau. Et un trou d’homme de quarante-cinq centimètres de diamètre. Vous entrez, vous avez quelques minutes pour faire ce que vous avez à faire, c’est serré, vous le faites, vous sortez, un autre prend la relève, etc. Techniquement, ça n’est pas difficile, mais au moindre souci, à la moindre complication, vous prenez un coup de chaud, parce que le compteur là sur votre poitrine s’emballe, le dosimètre, et en dessous ça s’emballe aussi, et la respiration sous le heaume se cale sur un autre rythme. Point chaud. Ou comment ce qui est simple dans son principe devient compliqué dans la conscience qu’a chacun d’être exposé aux radiations et la communication du stress à l’intérieur de l’équipe.
L’inspecteur nous rappelle quels sont les objectifs et quelle méthode d’évaluation a été retenue. Je ne pense pas qu’il soit beaucoup plus âgé que moi. Il a pris de l’assurance en progressant dans la vie professionnelle, et sûrement qu’une poignée d’années supplémentaires lui feront du bien et renforceront la première impression qu’on a, en gommant le reste, ce qu’il y a d’un peu forcé et rigide chez lui. Reste qu’il s’adresse à moi autrement que comme à un matricule en tenue de cosmonaute, et ça me le rend plutôt sympathique ; de même que les efforts qu’il fait pour m’entendre répondre aux questions qu’il me pose, quand le chef de chantier répondrait volontiers à ma place.
Donc lundi matin, l’intervention sur tubes était terminée, on nettoyait le générateur après repli du matériel. Temps prévu pour l’intervention, six minutes. Trois intervenants. Font deux minutes. J’entre en dernier. Pour une ultime inspection, vérifier que rien ne traîne. À la remise en eau du circuit, c’est l’embolie, comme un caillot, ça file directement au cœur. La boîte à eau, un demi-bol en acier de trois mètres quarante de diamètre, coupé en deux par une plaque de partition, on en fait vite le tour, mais dans la difficulté des appuis, et l’équipement de protection qui gêne jusqu’à la prise en main de certains outils, on perd du temps. J’ai aperçu quelque chose au fond de la boîte. À quelle distance j’étais ? Je me place. Et ensuite ? Ensuite, je me suis penché. On a parfois du mal à faire la différence entre le composant d’origine et la pièce rapportée. D’un doigt, j’ai fait glisser la pièce. On me demande de refaire le geste, je le refais. Un gars de la radioprotection, chronomètre en main, note le temps. J’ai voulu l’examiner. D’une main – prise plus facile à ma gauche –, puis de l’autre – main droite. Manipulation maladroite à cause des deux épaisseurs de gants, et la pièce a failli m’échapper. Pendant ce temps, le compteur tourne. Débit de dose au contact à estimer, deux épaisseurs sur la peau – gants coton et tenue vinyle.
Une pièce en métal au fond d’une boîte à eau, la première question à se poser, d’où vient-elle ? Dans la tête, les images défilent avec la vitesse en biométrie des logiciels de reconnaissance d’empreintes en vue d’une identification, et c’est d’abord le matériel de chantier qui est passé au crible, on déroule le film, mais pas dans sa chronologie, dans une disposition étrange où les images se superposent comme dans un millefeuille d’informations, la procédure entière découpée, chaque outil, chaque pièce importée de l’extérieur, avec toute la précision voulue par l’expérience des chantiers précédents, comme autant de briques élémentaires qui remontent en accéléré et s’empilent, formant un bloc compact en mémoire, livré tel quel, dans un raccourci saisissant, mais rien. Rien ne colle. Alors quoi ? Le générateur, certains éléments constitutifs, démontés puis remontés, et la pièce d’un immense puzzle qu’on aurait en main et qui manquerait à l’appel ? Et brusquement, l’idée qu’on sait être la bonne, qu’on aurait pu avoir plus tôt, et qui tour à tour vous donne chaud sous le heaume ventilé et des sueurs froides, parce que c’est de loin la première explication qui aurait dû venir à l’esprit. Je pose la pièce. Un seul objectif, sortir de là. M’extraire au plus vite. Mais la pièce posée avec précautions, et pas n’importe où. Visible au premier coup d’œil par celui qui passera le buste par le trou d’homme qui sert d’accès. En l’occurrence le chef de chantier, cinq minutes plus tard, agent statutaire, trente ans d’ancienneté, qui témoigne.
La pièce, il l’a identifiée immédiatement. Un frein d’écrou. Il pense qu’il s’est détaché de la cuve, et après un séjour assez long au cœur du réacteur, a migré vers la boîte à eau lors de l’épreuve hydraulique. Très irradiant du fait de son activation. Ce que confirme l’expertise par le laboratoire de métallurgie. Corps migrant activé. Ce corps-là au creux d’une main, la mienne, réelle ou non. Dans l’univers virtuel de la simulation numérique, l’avatar anthropoïde, c’est moi. On saisit les données : proximité à la source et temps d’exposition, géométrie et radioactivité de la pièce. Le débit de dose au contact sera calculé en tenant compte des équipements de protection. Réponse en début de semaine. D’ici là, on me paie à attendre. Vingt millisieverts. La dose maximale autorisée par homme et par an, pour quatre-vingt-cinq kilogrammes de squelette et de muscles, avec un peu de savoir-faire et de chance, chacun espère répartir la dose sur un nombre maximum de missions, il oublie qu’au premier incident sérieux, on le mettra sur le banc de touche jusqu’à l’année prochaine.
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