la centrale
Le Blayais
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J’ai fini la nuit sur la banquette arrière, coincé au réveil entre deux poids lourds espagnols qui n’étaient pas là cinq heures auparavant quand je me suis garé, et le temps de traverser le parking de la station-service, de prendre un café double au distributeur et de parcourir les titres de Sud-Ouest perché derrière la vitre, je lève les yeux, ils sont déjà partis. Curieux mélange. De nomadisme et de règles strictes d’organisation et de rentabilité. Je sors de la boutique, dans les haut-parleurs derrière moi il est sept heures, devant moi le soleil grimpe à l’assaut d’une journée qu’ils annoncent quasi estivale sous une ligne La Rochelle-Grenoble, j’aurais pu filer plein sud cette nuit jusqu’à la frontière, j’y ai pensé.
On quitte l’autoroute A10 à Mirambeau. De Mirambeau en direction du Blayais, la départementale sillonne les douze derniers kilomètres d’un plateau calcaire. Des collines, de la vigne, des champs de céréales. Par endroits, l’encaissement de la route ou simplement un alignement d’arbres entre deux champs coupe la perspective. Puis le plateau s’interrompt, et d’un coup la vue s’élargit. Ce qu’on domine alors du haut de la falaise morte, c’est l’espace ouvert, sans limite, des polders. Je scrute le ciel, par réflexe, machinalement, je cherche dans leur ascension les panaches blancs de vapeur caractéristiques des centrales électriques, mais il n’y a pas de tour réfrigérante au Blayais, donc aucun signe distinctif de sa présence à vingt-cinq kilomètres à la ronde comme c’est le cas à Chinon. Bientôt la route bascule, et on entame la descente sur la Gironde.
Dès l’entrée du village, un premier rond-point détourne le trafic de la traversée par la rue principale. Le camping-car devant moi ralentit, une caravane le précède tractée par un fourgon, le village est désert, sous un ciel net, pas un nuage, et les hommes au volant, vitre ouverte, négocient le virage avec la même conduite souple et le même regard qui porte loin, un peu flou après une nuit de trajet : on est à deux jours de l’arrêt de tranche, de partout les énergies convergent vers la centrale. Il y a ceux comme moi qui se présentent la veille ou l’avant-veille de l’ouverture du chantier, qui font la tournée des agences prêts à saisir la première mission qui se présente ; et les autres, contrat en dur, primes et intéressement, ils sont salariés des sociétés prestataires, avec là aussi des nuances et une hiérarchie, mais dans l’ensemble, au regard de la situation d’un intérimaire, la leur peut paraître enviable.
Des agences d’intérim, au Blayais, il y en a trois. La première, cent mètres après la mairie quand on remonte la rue principale en direction du stade, est une enseigne locale. Les deux autres, affiliées à des réseaux nationaux, se font face un peu plus loin à l’entrée de la zone artisanale. Trois agences, pour une commune de moins de deux mille habitants. La centrale, premier contribuable et premier employeur, et comme en écho à autant de recettes fiscales, la démesure des infrastructures sportives et de loisirs qui en dit long sur la contrepartie à payer. En vitrine, des métiers plus familiers que d’autres, soudeurs, mécaniciens, électromécaniciens, pour ce qu’on en connaît, téléphonistes, magasiniers, gardiens. Et d’autres qui surprennent au premier abord, échafaudeurs, nettoyeurs, décontamineurs, calorifugeurs, robinetiers, tuyauteurs, techniciens en contrôle non destructif, dont on aurait du mal à dire quand on débute dans le métier en quoi leur bizarrerie peut à la fois nous attirer et nous mettre mal à l’aise, et qui font pourtant le plus gros contingent de l’offre, on soupçonne bien qu’il y a un rapport entre les deux, des postes à pourvoir par dizaines, et en l’absence le plus souvent d’un descriptif, sur la seule foi de l’intitulé et de ce qu’il recouvre, on se prend à imaginer le reste, les gestes traditionnels, et en quoi ces gestes dans le savoir-faire du travail en centrale sont relégués au second plan au profit d’autre chose. Mais tout de même, des postes à pourvoir, du jour au lendemain, une économie de l’offre, c’est bien ça l’essentiel.
On pousse la porte, et c’est signé. Qui n’a jamais fait ce rêve ? Après avoir jeté un coup d’œil sur les annonces affichées en vitrine, par ce seul geste exprimer sa motivation, la dame se charge du reste. Vous entrez, vous n’êtes ni le premier ni le dernier, elle est là, disponible, elle répond au téléphone mais son sourire est pour vous, et son regard aussi qui entame déjà le dialogue, et son bras qui vous invite à tirer la chaise et à vous asseoir, ce que vous faites, c’est dans la poche, le job est pour vous.
Métiers à risques. Pourquoi certains franchissent le pas et d’autres non ? Il y a la nécessité, l’urgence, mais pas seulement. Ce qui est à l’œuvre là-bas, au cœur de la centrale, en fascinera d’autres après nous, ce mélange des genres. Comme d’avoir une tension en soi, une crainte sourde, ça n’enlève rien. Le fait qu’à l’attirance soit mêlée autre chose. Certains viennent pour ça, Jean-Yves a raison. Disons qu’on peut venir pour ça, d’autres l’ont fait, certains le font encore. Aussi, bien sûr, pour tout un tas d’autres raisons. Mais en dernier ressort, pour aller jusqu’au bout, pour atteindre ce point vers lequel tous les désirs convergent dans leur ambiguïté, ce point central d’où tout part, d’où toute l’énergie primaire est issue. S’en approcher au plus près, sentir son souffle. D’une telle puissance. Dont on connaît bien les effets dévastateurs. Mais qui a sur les hommes, du moins certains hommes, une force d’attraction incomparable – sur certaines femmes aussi peut-être, je ne sais pas, il n’y a pas beaucoup de femmes dans les centrales.
Notre premier contrat, Loïc l’a décroché en juin dernier par l’ANPE de Lorient, deux semaines de mission précédées par un stage obligatoire d’habilitation DATR. On n’était pas en situation de rester inactifs trop longtemps, à devoir pointer tous les mois, il m’a convaincu de signer et j’ai suivi le mouvement. De Lorient au Blayais, cinq heures de trajet non-stop, le moteur dans l’oreille réglé comme une horloge, et ce flot d’images qui défilent derrière la vitre, qu’on n’analyse même plus, on s’en rend compte après, à quel point elles participent à la fatigue générale. Du silence et une image fixe, quand ça s’arrête, temps mort. Et l’immensité du parking à laquelle on ne s’attendait pas. Un temps sans flèche, réversible, on croit encore pouvoir inverser le cours de l’histoire et remonter quelques quatre cent soixante-dix kilomètres plus tôt, quand la 306 s’est engagée sur la bretelle de la voie express, en fait non, à y réfléchir ça se joue avant, on remonte d’un cran supplémentaire, jusqu’au moment qu’on estime être à la croisée des chemins où on s’est fait remercier par la DRH de l’usine, baisse d’activité dans l’automobile, et la prime de précarité qu’elle nous grappille en jours de congés posés par elle arbitrairement pour nous tous en fin de mission, sauf que des congés à quelques jours des grandes vacances, inscription et pointage obligatoires, on n’en demandait pas tant, mais bon, c’est comme ça, le prix à payer aujourd’hui pour le diplôme hier qu’on n’a pas eu, en électrotechnique, que j’aurais pu avoir, vu que BTS électrotechnique c’était bel et bien un choix personnel, va-t’en savoir pourquoi, la croisée des chemins, à ce moment-là ou quelques années plus tôt, peu importe, à y réfléchir de trop près, ça nous échappe. L’espace au pied de la centrale paraît surdimensionné, vide aux trois quarts avant l’ouverture du chantier, comme hors saison autour des hypermarchés des stations touristiques, quand le vide donne à voir autre chose, par le nombre de places réservées au stationnement l’affluence des mois d’été, du jour au lendemain le parking se remplit, calibré pour ça, un mois par an, la saisonnalité du nucléaire. Le parking comme le reste, l’intérim, l’hébergement, aux dimensions d’un arrêt de tranche, mille hommes, venus de partout.
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