la centrale
Chapitre 3
L’eau de la Loire coule dans ses veines. Trois circuits. Circuit primaire et circuit secondaire, fermés. Circuit de refroidissement, ouvert. Ici la Loire, ailleurs la Seine ou le Rhône, jusqu’à la Manche, autant de prises d’eau anonymes dans les rapports d’inspection, désignées « source froide ». La Loire, de préférence dans son lit et hors gel.
Un seul des trois circuits ouvert, qui prélève, puis qui rejette dans l’environnement par le canal de sortie, ou bien qui recycle à quatre-vingt-quinze pour cent ce qu’il prélève par le canal d’amenée, le reste part en vapeur d’eau dans le ciel, un panache blanc au-dessus des installations que l’on voit de loin, qui les inscrit dans le paysage bien avant qu’on y soit, la marque du nucléaire. Blanc sur fond bleu, ici le ciel de Touraine, ailleurs l’Orléanais ou le Cher, soit d’aval en amont, Chinon, Saint-Laurent, Dampierre et Belleville. Au total douze réacteurs puisent dans la Loire, d’une technologie américaine dite à « eau sous pression » exploitée sous licence Westinghouse.
Trois cent dix degrés, c’est la température de l’eau dans le circuit primaire. Non pas à l’état de vapeur, mais à l’état liquide. Une eau qui circule. Il faut descendre à mille cinq cents mètres de fond océanique pour trouver ça, à l’aplomb des sources hydrothermales, une pression aussi forte, qui rend possible ce qui ne l’était pas à la surface, remonter le point d’ébullition de l’eau ; là-bas, au fond des abysses, sans un rayon de lumière, la vie, dans des conditions de pression et de température qu’on pensait incompatibles avec elle, et qui élargissent considérablement l’espoir de la trouver ailleurs. Trois cent dix degrés. Une installation d’eau maintenue sous pression et chauffée à l’uranium 235. Pas un germe. Rien, une eau pure. Elle baigne le cœur du réacteur, absorbe son énergie et modère ses réactions. L’eau du circuit primaire. Lui parfaitement étanche, et elle radioactive.
Vu de l’extérieur, rien d’inquiétant. Les panaches de vapeur s’élèvent au-dessus des tours réfrigérantes, et dans l’étalement des installations sur cent cinquante hectares, c’est un lieu paisible. Imposant mais paisible. Sous contrôle. A partir de là, de cette perception immédiate, on imagine le calme à l’intérieur, sur leur lieu de travail, des agents statutaires, sécurité et continuité de la production, soumis à aucune autre loi depuis l’origine. Trois agents en six mois. Et la question que tout le monde se pose, derrière un calme trompeur, l’emballement du système, et les hommes censés piloter la machine, maintenus sous pression artificiellement, qui se fissurent à leur tour, jusqu’où, quel est le point de rupture ? Des forces de cohésion du noyau, on ne sait pas grand-chose, mais on les met à l’épreuve, on en prend la mesure à ce moment-là, dans le bombardement des atomes au cœur du réacteur, l’exacte mesure d’une énergie de liaison quand le noyau se casse, une brèche s’est ouverte, un tabou est tombé par le geste d’un seul, et c’est la réaction en chaîne.
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