la centrale
Chapitre 17
Il se tient debout au bord de la piscine, vide. Il se tient debout en combinaison étanche, heaume ventilé et masque à gaz sous le heaume, incapable de franchir le pas qui lui permettrait d’agripper la rampe, de pivoter, puis de poser son bottillon droit en caoutchouc blanc et semelle crantée sur le premier barreau de l’échelle, en prenant bien garde de ne pas s’enrouler ou entortiller le cordon d’alimentation, une fausse manœuvre qui couperait net l’arrivée d’air au plus mauvais moment, une fois atteint le fond de la piscine ; pour l’instant, en cas d’urgence ou sur un coup de tête, il peut encore agir, arracher le heaume et le masque et respirer librement, mais quinze mètres plus bas, ce qu’un homme sans tenue complète de protection est surtout libre de respirer, ce sont les gaz et aérosols radioactifs libérés par les parois, tritium, cobalt, césium, etc. Il entend la voix derrière lui, à travers le heaume, qui lui donne l’ordre pour la deuxième fois de descendre. Il ne réagit pas. Il se tient debout, tétanisé, sans rumination, sans conflit intérieur. Devant lui, la piscine. Le trou béant d’un sarcophage en béton, vide. Sous le matériel de manutention peint en jaune, pont roulant, treuils et mâts de levage, non plus la surface troublante et lisse de l’eau animée par une lumière intérieure, non plus cette eau qui vous tend les bras, dont le charme par la seule magie de sa couleur repousse les hésitations et les craintes, mais une fosse vide et grise dans son cuvelage d’étanchéité. Il ne peut pas descendre. Il sait qu’il ne pourra pas le faire. Il ne le sait pas à la manière d’un bipède doué de parole et raisonnable, mais d’instinct. C’est un engagement massif de tout le corps contre la volonté, si tant est que la volonté, depuis qu’il est entré ici, ait eu son mot à dire. La voix est celle, identifiée, du chef d’équipe qui en appelle à la raison. Les gars de la première vague ont eu leur dose. Maintenant c’est à eux de jouer, lui Bernard et ses collègues qui attendent le début de l’intervention habillés comme lui en tenue Mururoa, tant qu’à faire, quitte à devoir y aller, qui voudraient en être déjà débarrassés, et s’impatientent. Un homme le double, suivi d’un deuxième, etc., lentement, avec précautions, ils commencent à descendre.
Certains avouent qu’ils ne s’attendaient pas à cette réaction de sa part. De ce qu’ils en ont vu à l’entraînement, un gars solide. Du genre qui ne lâche pas prise facilement, dans l’endurance du corps et de la tête. Donc aucune raison de se méfier, ou alors il faudrait se méfier de tout le monde. D’autres diront qu’ils n’ont pas été surpris. Qu’ils l’ont su avant même qu’il ait franchi le dernier portique de contrôle. Sur le parcours qui mène au réacteur, deux vestiaires. Dans le premier, on laisse nos vêtements. Dans le second, on enfile la tenue. Entre les deux, un sas. Symboliquement et pratiquement, il marque le passage en zone contrôlée. Dans le sas, pour ceux qui n’avaient pas compris avant, ça devient plus clair. Dans le sas, il se passe quelque chose – dans un autre contexte, on aurait dit, la magie opère –, là plutôt la tension monte d’un cran. C’est la première fois, et déjà on se jure à soi-même, la dernière. Beaucoup doivent en passer par là, par la décision prise à chaud de ne jamais avoir à renouveler l’expérience, s’ils veulent pouvoir aller de l’avant et franchir l’obstacle.
Dès le vestiaire froid, ils le savaient, quand ils l’ont vu arriver, se déshabiller et plier ses affaires, faire la queue pour échanger la clef du casier contre un dosimètre, franchir le sas avec son dosimètre à la main, attendre son tour sans prononcer un mot dans la pièce adjacente dite vestiaire chaud, enfiler la tenue qu’on lui tendait, certains se souviennent avoir voulu entrer en contact avec lui, le temps d’une consigne ou d’une aide – on s’entraide pour ajuster les gants et le heaume –, sans succès. Dans le regard, il était déjà parti. Ça ne pouvait pas s’arranger par la suite. Un bâtiment réacteur, c’est impressionnant. Quand on entre pour la première fois sous le dôme immense, dans la lumière artificielle et l’air conditionné en permanence, on ignore d’où vient le danger, on observe les intervenants en combinaison blanche, l’eau bleue de la piscine et le pont roulant jaune vif qui glisse et s’immobilise à l’aplomb de la cuve en acier inoxydable, on se dit que c’est là que tout se passe, or justement il ne se passe rien, des hommes marchent sur le pont roulant et se penchent.
Il se tient au bord de la piscine, vide. Il regarde les hommes en bas. A genoux, avec brosse et serpillière, ils nettoient la dalle, des hommes en combinaison blanche comme lui et heaume ventilé chargés de résorber la contamination ; après être descendus, ils se sont mis au travail, quelques mètres carrés chacun, dans le décompte des surfaces comme dans le calcul des doses, cette dose collective théorique à répartir entre les intervenants, il suffit que l’un d’entre eux manque à l’appel, soit une unité au dénominateur, et le compte n’y est plus. Une main l’a saisi par le bras et le tire à l’écart. De là, il est pris en charge. Direction la sortie. Dehors, c’est le milieu de l’après-midi, et pour le gardien derrière sa vitre, l’heure creuse.
Quand il rentre le soir – tard – au camping, on est tous au courant. La rumeur le précède, fiable, d’après nos sources et comment les témoignages se recoupent. Pour lui l’aventure dans le nucléaire s’arrête là. Il ne dit rien. Il va s’allonger dans la chambre, sa musique sur les oreilles. Dur de résister à l’envie qu’on a d’en savoir davantage et de première main, mais on n’engagera pas aujourd’hui un dialogue dont on a pu se passer trois soirs de suite. Donc on en reste là, nous sur notre faim, lui dans ses pensées, mais jusque dans ses retranchements placé au centre de nos préoccupations, ça ne durera pas, c’est l’histoire de quelques heures, au pire d’un jour ou deux, le temps que l’actualité toujours riche d’un arrêt de tranche reprenne ses droits. Le surlendemain quand il fait ses bagages, j’ai quand même un regret. On est seuls. Il faudrait une phrase, la bonne au bon moment. Je me contente de le suivre dehors sous l’appentis où est garée la moto, et de le regarder faire. A la fin, juste un papier avec mon adresse à Lorient, au cas où.
Pendant les quelques jours d’exercice sur le chantier école, les gars apprennent à se connaître, et la perspective d’entrer en zone contrôlée soude les rangs. Une sorte de complicité s’installe, certains diraient une solidarité, mais de gestes solidaires pour l’instant il n’est pas question, on verra plus tard de quoi chacun est capable. Reste que l’on se juge et que l’on se jauge aussi là-dessus, ceux qui savent devoir bientôt travailler ensemble, sur ce qu’on imagine être la capacité de l’autre à tenir le cap en cas de coup dur, celui qui parle fort, ou celui qu’on n’entend jamais, chacun se fait sa propre opinion, jusqu’au jour de la mise à l’épreuve, pour la surprise, benne ou mauvaise, on est rarement déçu. Vous intervenez demain. Vous connaissez les gestes. Des gestes simples que vous refaites mentalement, on vous l’a dit, la difficulté n’est pas dans le geste. Certains ne réalisent pas encore et fanfaronnent, les autres sont comme vous, sérieux, profil bas. Des bleus en tenue blanche de spationaute.
On intervient sur le circuit primaire. Chacun sait à quoi s’en tenir. Et pour ceux qui auraient tendance à l’oublier, à perdre de vue l’essentiel, une piqûre de rappel aussi souvent que nécessaire, pour bien ancrer les réflexes, au premier rang desquels la vitesse d’exécution, en rappel, comme un leitmotiv, pour ceux que ça amuserait finalement le peaufinage des gestes, la course au chrono, type préparation sportive : vous entrez en zone contrôlée. J’ai le panneau sous les yeux. Avant même d’avoir enfilé la tenue, j’ai déjà chaud. Je le savais. Je savais tout ça. Mais le tenir des autres – ce qui s’écrit, ce qu’on en voit, ce qu’ils en disent –, ce n’est pas en faire l’expérience. On se déshabille. On se met en slip. L’expérience commence là. Debout en slip devant les gars de la radioprotection, des gars comme nous, là on comprend, en slip comme un petit garçon à la visite médicale, avec les mains qui embarrassent et le bronzage maillot, et eux en face, tous prestataires, qui ne valent pas mieux ou plus cher que nous. Vous entrez en zone contrôlée. Deux vestiaires. À Civaux comme ailleurs. À Civaux pour Loïc, ça s’est mal passé. On a les mêmes horaires mais on ne fait pas équipe ensemble. En fin de première semaine, branle-bas de combat, ils sont prêts à mettre en eau la piscine, ils attendent après nous – nous les gars des générateurs. Quatre générateurs de vapeur sont raccordés au réacteur via le circuit primaire, sur chaque générateur les équipes se relaient en trois-huit, trois hommes par équipe, c’est la règle. Notre mission, la pose des plaques d’étanchéité. Une ligne dans le programme d’un arrêt de tranche, mais au moindre souci, c’est tout le chantier qui s’arrête, et on connaît le coût pour l’exploitant ne serait-ce que d’une demi-journée de retard. Chez Loïc, générateur 2, par décision du chef d’équipe, il entre en premier. A l’intérieur des boîtes à eau, le débit de dose est élevé, on nous a préparé le terrain, on nous a mis du plomb, mais ça crache quand même. Il prend la plaque. Une vis, deux vis, ça rentre. A la troisième, ça bloque. La quatrième, pareil. Il sort. Il est en nage sous le heaume. Il dit, ça ne rentre pas, j’ai eu mon compte, vous finissez sans moi. Et il les plante là. De mémoire de chef d’équipe, un gars qui quitte le navire au beau milieu de son intervention, on ne voit pas ça souvent. Ses collègues, en colère, à la limite, je les comprends. Ils étaient trois à devoir y aller. Trois pour une dose collective à répartir à peu près équitablement, si l’un d’entre eux fait faux bond, ça change tout, deux au lieu de trois, c’est plus pareil.
A l’heure du changement d’équipe, l’information se propage au hasard des échanges, à chaque étape de ce long cheminement vers la sortie – sas, vestiaires, portiques de contrôle –, qui certains jours, avec le cheminement inverse qui va du parking à la zone d’intervention, est bien la moitié de votre temps de travail. A l’heure du changement d’équipe et pas avant. Avant on est à l’isolement au fond du bunker, le monde pourrait s’écrouler, on ne s’en rendrait pas compte, lui ravagé, et nous à l’abri, ironie de l’histoire, derrière l’enceinte de confinement qui devait le protéger. L’information circule que je reçois d’abord comme telle, comme une information. Et puis brutalement, comme une rumeur dont je suis en droit de me méfier. Les faits. Et seulement dans un second temps, sur le personnage principal, un nom. Les faits, dès le sas de sortie du bâtiment réacteur, mais son nom à lui, seulement à la sortie du vestiaire chaud, dans la file d’attente. Pour tous ceux qui n’ont pas de visage à mettre dessus, qu’il sorte ainsi de l’anonymat ne change rien, ils en parlent, on parle de ça partout, dans les vestiaires, à l’entrée du parking, jusque dans les rangs de la cantine, je sais ce qu’ils ont à dire mais je ne veux pas l’entendre, parce que ce que j’ai à en dire moi c’est autre chose, vu que ce gars-là je le connais bien. Sur le chemin de la gare, jusqu’au dernier moment, j’attends qu’il réagisse, en vain. On en restera là. Fin de mission à Civaux. Pour lui direction Saint-Laurent, les tours réfrigérantes.
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