la centrale

Elisabeth Filhol · Chapitre 7 sur 18

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la centrale

Chapitre 7

 

On reconstitue l’incident vendredi sur le simulateur. Convocation à quinze heures. Et puisque c’est bel et bien d’une mise en scène qu’il s’agit dans un souci de vérité et le respect du scénario comme sur un plateau de tournage – ils seront cinq autour du simulateur, chronomètre en main, et moi en tenue complète ventilée –, rien n’est pire que le film qu’on s’en fait et qui tourne en boucle dans les heures qui suivent l’incident, les yeux rivés sur le plafond de la caravane, scotché là par une fatigue qu’on sait bien ne rien devoir au hasard. Se revoir dans l’enchaînement mécanique des gestes. Se dire que ça n’est pas réel, simplement parce que ça n’aurait pas dû arriver. Mais la fatigue est là comme une enveloppe, et la nausée à l’intérieur, pour nous rafraîchir la mémoire. Allongé raide sur une banquette trop étroite, la gorge sèche et incapable d’avaler quoi que ce soit, on rêve de grands espaces. C’est d’abord le corps qui encaisse. Mais de ne devoir cet état à personne d’autre qu’à soi-même ouvre une brèche. On oublie les raisons valables du début, les bons moments. Comment a-t-on pu en arriver là ? Il y a trop de fatigue pour refaire le parcours, pour inverser le cours de l’histoire, mieux vaut se rendormir, et demain matin prendre une bonne douche et se laver du cauchemar.

Bleu, vert, jaune, orange et rouge. En optique, par longueurs d’onde croissantes. En radioprotection, par risque croissant d’exposition des extrémités – mains, pieds, chevilles, avant-bras – aux rayonnements ionisants. Les sources radioactives sont réglementées. Les zones de travail aussi, dès lors qu’un risque d’irradiation ou de contamination existe. Trois pales d’une hélice ou d’un trèfle à trois feuilles sur un fond de couleur. Signe noir sur fond blanc, zone non réglementée. Sur fond bleu, zone surveillée. Sur fond jaune, vous entrez en zone contrôlée. Les couleurs, on finit par les avoir en tête, le spectre entier, de l’ultraviolet à l’infrarouge, avec une attention particulière pour les couleurs chaudes, la nuit surtout, comme une barre de fer chauffée à blanc qui passe par toutes les nuances du rouge – pour ce qui en est de notre perception à l’œil nu, limitée. Donc jusque dans nos rêves, sans qu’on y prenne garde, dès les premiers jours du stage d’habilitation quand on découvre la signalétique en vigueur et la logique qu’il y a derrière. A la fin du stage, un questionnaire valide les acquis, et ceux qui échouent sont mis sur la touche. Lui aussi revient en rêve, pour conjurer le sort on essaie de répondre au plus vite, et les couleurs défilent, et jusque dans ces moments-là, la mémoire fidèle choisit les bonnes réponses, les zones surveillées en bleu, au-delà les zones contrôlées, vert, jaune, orange, et la zone interdite, trèfle noir sur fond rouge, brutalement les trois pales entrent en rotation d’un ventilateur qui n’a rien à faire là, vous voulez avancer, vous devez franchir le sas, mais c’est un courant puissant qui force à la marche arrière, et vous luttez devant, trèfle noir, le signe du nucléaire, sur fond rouge, rendu inaccessible, c’est la tête de mort des bidons de TNT qu’on devrait y voir, mais le rêve en décide autrement, et si la chaleur monte et en même temps la sensation de froid, c’est qu’on est en nage sous la couverture tirée on ne sait pas pourquoi jusque par-dessus la tête, et quand on se réveille dans le ronflement du voisin, la dernière image qu’on accroche est bel et bien celle du contremaître qui vous dit d’avancer, mais vous ne pouvez pas, et qui ne voit rien, et qui vous intime l’ordre, et vous voulez lui dire ce qui vous empêche, et vous empêtre, et vous luttez contre, et c’est un vent de tempête propulsé à votre rencontre, et vous luttez contre, vous voulez lui dire mais rien ne sort et le bruit est terrible, comme un rotor d’hélicoptère, et lui ne voit pas, n’entend pas, et rien ne sort de votre gorge, murée, vous ne pouvez rien dire et vous êtes en nage.

Au réveil tout est calme, hors les ronflements de Jean-Yves derrière la cloison.

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