la centrale
Chapitre 13
Sur la question de savoir si je dois payer pour ça, à cinq autour de la table, les avis sont partagés. En acceptant, tu tires un trait sur tous nos acquis. Quels acquis ? Ne l’écoute pas, il parle comme un fonctionnaire. C’est normal, il a trente-trois ans de maison. Je disais ça pour vous, moi je ne me plains pas, j’ai Areva derrière, c’est Areva qui paie, mais pour les intérimaires ou les gars à durée de chantier qui changent d’employeur tous les mois, concrètement il n’y a plus personne, en acceptant d’y être de votre poche, vous justifiez le régime actuel, EDF encaisse les profits, vous encaissez les doses, au milieu quelques patrons de la sous-traitance tirent leur épingle du jeu et le tour est joué, les années passent, à tous ceux qui font des économies sur votre dos, vous leur donnez de bonnes raisons de ne surtout rien changer. Qu’est-ce que tu en penses, Yann, tu fais le jeu des profiteurs ? Moi, je crois surtout que c’est la fille qui lui a sorti le grand jeu et qu’il est tombé sous le charme. Les filles dans les agences, elles ont un savoir-faire pour ça, tu crois qu’elles te font une faveur, qu’elles n’ont d’yeux que pour toi, et ce que tu prends pour un petit miracle est une belle entourloupe. Il n’y a pas d’entourloupe, lui, il peut payer, il est célibataire, alors il paie, toi, tu as tes gosses, le crédit de la maison, donc tu regardes passer le train. N’empêche, les règles du jeu sont claires. Un stage radioprotection, ça te coûte cher si personne n’est là pour le prendre en charge, mais ça t’ouvre des portes. De toute façon, j’étais au taquet, je n’avais pas le choix. Toi, Bernard, qu’est-ce que tu en penses ?
Bernard, on n’a pas entendu le son de sa voix depuis le déjeuner. Il a passé l’après-midi derrière le mobile home à bricoler sur sa moto, une Honda FX 650 bleue à son image, peu racoleuse, d’un gabarit modeste, souple et maniable, avec des reprises étonnantes, surtout d’une endurance à toute épreuve, achetée d’occasion trois ans plus tôt et toujours impeccable. On l’a vu émerger à l’heure de l’apéritif dans le sillage de Daniel venu en voisin qui a son camping-car garé à côté, on a pris ensemble un verre sur la terrasse, avant d’aller s’asseoir à l’intérieur pour manger parce que ça fraîchit vite, comme on l’invite à suivre le mouvement, sous prétexte d’aller chercher une bouteille, Daniel en ramène trois sur les deux cartons de six stockés de son dernier séjour en vallée du Rhône, dont un AOC Coteaux du Tricastin, je découvre sur l’étiquette qu’il y avait déjà des vignes au Tricastin cinq siècles avant J.-C., deux mille cinq cents ans de monoculture d’une belle réputation, et l’atome qui en moins de trente ans rafle la mise.
Autour de la table, on se serre les coudes. La tension monte, mais redescend aussi vite. Ce que les autres ont à dire, et ils ont forcément beaucoup à dire, ils le disent en s’adressant à Bernard qui débute dans le métier. Eux parlent, lui écoute, c’est son rôle. Pour eux, il se doit d’être bon public. Curieux, facile à convaincre, prêt à s’enthousiasmer ou à s’indigner, d’avance acquis à leur cause. Ça ne lui correspond pas vraiment. Par moments, il s’absente. Les autres renchérissent. Dans l’écoute, chacun a son style. Dans le discours aussi. Ce soir, leur cause commune, leur thème de prédilection, c’est la gestion de la dose. La gestion telle qu’elle est appliquée, telle qu’elle est vécue, telle qu’il y sera confronté, lui, dès sa première mission. Au fur et à mesure que la soirée avance, la discussion s’enlise, quelques phrases reviennent en boucle, la chaleur aidant, le volume devient exigu et on ouvre les fenêtres.
Partager en quatre les frais d’un mobile home, c’est d’abord répartir entre quatre gars adultes, en général bien charpentés, les cinq possibilités de couchage prévues par le constructeur. Cuisine, salle d’eau, salon, coin repas, trois chambres. Le tout dans un espace vital, par projection au sol, de 34 m2 2 . Auquel s’ajoute une terrasse de 15 m en pin autoclave. Le cahier des charges s’adapte à la clientèle, la famille cible des mois de juillet/août, un couple avec deux ou trois enfants qui ouvre en grand les portes de l’hôtellerie de plein air et vit dehors. Donc trois chambres. La première, avec un lit double. La deuxième, avec un lit simple. Et la troisième, avec deux lits jumeaux séparés par une table de nuit. Mon « jumeau » n’est pas un bavard, mais ça me convient assez bien. Quand il a besoin d’être seul, il enfourche sa moto et part faire un tour. Il aurait pu se faire charrier sur son prénom, parce que Bernard, dans l’idée qu’on en a, c’est plutôt la génération précédente, celle des années cinquante, mais quelque chose chez lui nous a incités à la prudence qu’on a senti pouvoir éclater à tout moment sur un sujet un peu sensible, et on s’est abstenus. Avant, il travaillait dans les grandes surfaces au rayon charcuterie-traiteur. Ça, il nous l’a dit. Et aussi la ferme des parents dans l’Orne. Le premier soir, autour de la table, en trois phrases, les présentations sont faites. Les autres locataires, Fabrice et Thierry, sont mécaniciens-robinetiers et travaillent depuis sept ans pour une société implantée à Toulouse. Sept ans d’ancienneté, c’est déjà un sésame. Mais c’est sans comparaison avec les trente-trois ans de Daniel qui a connu une industrie plus près de ses origines, avec la sûreté comme credo, pas seulement dans les discours, aussi dans les budgets du donneur d’ordres.
De la charcuterie au nucléaire, la conversion n’est pas évidente – elle ne l’était pas davantage pour Loïc et moi, simplement, venir de l’usine, ça choque moins –, mais il suffit de le voir à l’œuvre pour que les préjugés tombent. Dans ses mains, il en sait au moins autant que nous, et le travail est propre. Quand il ne s’occupe pas de la moto, il est assis sur son lit, adossé à la cloison sandwich du mobile home. Sa musique sur les oreilles, je ne l’entends pas. Après deux ou trois jours de vie commune, on ne se voit plus, ça allège le poids d’autant de promiscuité. Comme à fond de cale ou dans les prisons centrales. Nous plus chanceux que d’autres, on peut s’évader, direction Bordeaux ou Royan. Si la promiscuité, c’est d’abord l’attention qu’on porte à l’autre et qu’il nous porte, ça peut se résoudre assez facilement en s’ignorant mutuellement. Mutuellement et sincèrement, par une sorte d’accord tacite, et une politesse dans les gestes du quotidien qui vaut, pour ce qui est du confort de vie, la meilleure complicité. Il y a ceux qui ont toujours quelque chose à dire, ceux qui n’ont rien à dire et pas grand-chose à faire, ceux qui ne parlent pas beaucoup mais n’en pensent pas moins, enfin ceux qui dressent une muraille, et Bernard est de ceux-là, on ne saura jamais ce qui se passe derrière. De quelqu’un comme lui qu’on ne connaissait pas avant et qui laisse aussi peu d’ouverture aux autres pour le connaître, on fait finalement un compagnon idéal de chambrée. Rien à recevoir, rien à donner, un terrain vierge, une rencontre qui n’aura pas lieu, c’est à ce prix que la vie commune est possible dans une chambre de quatre ou cinq mètres carrés.
L’air frais circule par les vitres ouvertes, et nos voix se répandent dehors entre les masses sombres et les allées balisées. Bernard, je le regarde, enfermé dans son mutisme, ça ne surprend personne. Pourtant ce soir, le besoin permanent qu’il a de se tenir à l’écart n’explique pas tout. Il nous écoute, puis quelque chose le rattrape, dans un mouvement de balance, ça va ça vient, il lutte et redescend parmi nous, puis s’absente à nouveau, on s’en rend compte à la manière qu’il a de fixer ou non un angle quelconque du mobile home ou un objet sur la table et de s’y accrocher – et quand il n’a pas ce regard perdu, quand il fixe l’un d’entre nous, il y met une vraie présence, presque trop, presque un peu trop volontaire, on mesure à quel point il revient de loin, à quel point c’est difficile de s’y soustraire, à ce qui l’a saisi au réveil et monte en puissance d’heure en d’heure, l’angoisse du lendemain.
Deux jours avant, on imagine encore. On se repasse la séquence des gestes par peur d’avoir un blanc. On fait de cette part de notre cerveau qui gère les automatismes, comme chez n’importe quel animal de laboratoire, notre alliée ; et inversement, de la part la plus profonde et primitive qui fait la peur bleue et le lapin tétanisé dans les phares, on se méfie. Deux jours avant, on imagine encore, mais la veille au soir, on n’imagine plus, on s’économise. Comme on immobiliserait un bras ou une jambe, là c’est la tête, se mettre en roue libre de la pensée, puisque y penser entretient l’angoisse et que penser à autre chose est impossible, par tous les moyens faire le vide, pendant les quelques heures qui précèdent la nuit où il va falloir encore redoubler de vigilance pour qu’une fois le corps rendu au repos, les mauvaises pensées ne reviennent pas en force ; se vider la tête et pour ça le corps est le partenaire idéal, par n’importe quel exercice physique qu’on lui impose, pourvu qu’on trempe sa chemise, ne pas s’y épuiser non plus, car il faudra être capable demain en situation réelle de mobiliser toutes ses ressources, moins par la difficulté de la tâche que par l’angoisse qui s’est installée, au moins chez certains. Chez d’autres, c’est juste du stress, du bon stress, c’est-à-dire en quantité raisonnable, qui dope les facultés, ça dépend des gens.
Il fait chaud. Dehors, des portières claquent. Des hommes parlent. Un moteur démarre, puis un deuxième, un troisième. Il est vingt et une heures trente. A l’heure du changement d’équipe, les premiers départs précèdent toujours les premiers retours, car la continuité là-bas ne doit pas être rompue. Puis le silence retombe. Le temps d’ici est le temps de la centrale qui tourne jour et nuit. Et les hommes tournent à leur tour sur vingt-quatre heures à raison de huit heures chacun, et rien ne semble devoir ralentir ce rythme qui est le rythme même du temps pris à sa source, le temps étalon des horloges atomiques sur lesquelles le temps légal est construit. Tandis que la matière égrène les secondes, les prestataires se relaient sous le dôme du bâtiment réacteur, et les agents plus loin en salle des machines ou derrière les écrans de contrôle, les uns nomades, les autres sédentaires, ceux qui prennent les doses et ceux qui organisent, avec souvent entre les deux groupes des rapports compliqués.
OceanofPDF.com